Chapitre 6 Le donneur de nouvelles
Chaque jour, dès le matin, Élim quittait sa chambre et venait visiter la serre.
De son côté, Jane ne manquait pas d’y venir ; si elle avait eu besoin d’un prétexte, elle eût pu en donner deux :
Arroser les fleurs ;
Donner à manger à ses oiseaux.
Mais il y avait quelqu’un qui lui était devenu bien autrement cher que toutes les fleurs de la terre et tous les oiseaux de l’air !
Ils couraient l’un à l’autre, s’embrassaient, puis causaient et s’embrassaient encore.
Lequel donnerait le plus de baisers à l’autre, c’était le problème d’arithmétique qu’ils semblaient s’être promis de résoudre, et, pour la première fois, un problème d’arithmétique fut une chose amusante.
Perdu dans la serre de Jane comme dans un autre jardin d’Armide, notre lieutenant oublia la mer, oublia la flotte, oublia ses amis, oublia les ennemis. Tout chaud patriote qu’il était, il ne songeait pas que les Français étaient au cœur de sa patrie, ou, s’il y pensait, il se disait :
— Non, la Russie ne tombera pas. Napoléon glissera dans notre sang. En tout cas, une telle guerre ne peut durer.
Puis il s’adressait cette question, qui portait avec elle sa réponse :
— D’ailleurs, qu’y puis-je faire ?
L’amour, lui aussi, est un despote et un faiseur de conquêtes ; il étouffe et enchaîne tous les autres sentiments. Demain avait cessé d’exister pour Élim ; il vivait au jour le jour et se sentait si heureux de vivre ainsi, qu’il ne craignait qu’une chose : c’est qu’il se fît un changement quelconque dans sa vie.
Il ne vivait pas avec son âme, il l’avait donnée.
Quant à Jane, elle aussi connaissait la douceur amère de l’amour. Elle étouffait, elle restait les yeux fermés ; sa bouche entrouverte murmurait tout bas :
— Élim ! Élim ! Élim !
Un jour, il lui arriva, au milieu de ses fleurs, de broder toute une touffe d’E ; sur son cahier de dessin, elle profila une tête de jeune homme.
— Qu’est-ce que cette tête ? demanda sa mère, qui regardait par-dessus son épaule.
Jane tressaillit ; elle ne savait pas sa mère si près d’elle.
— Celle de Jules César, dit-elle.
La bonne Hollandaise ne savait pas ce qu’était Jules César ; mais elle n’en demanda pas davantage.
Aux heures où Jane avait l’habitude d’aider sa mère dans les soins du ménage, il lui prenait tout à coup envie de danser ; aux heures où elle devait étudier son piano, elle avait envie de prier. Tantôt elle oubliait les clefs sur un banc dans le jardin, et on les cherchait deux heures avant de les retrouver ; tantôt elle mettait du poivre au lieu de sucre dans la pâtisserie, et, comme c’était Jane qui avait fait cette pâtisserie, Élim soutenait qu’elle était excellente. Un jour – accident plus affreux que celui d’une planète qui menace d’écraser la terre –, elle laissa une chaise au milieu de la chambre, ce qui dérangea toute l’harmonie du salon. Enfin, maître August s’aperçut que sa fille perdait la tête, une fois qu’elle lui servit son café sans sucre ; et il pensa sérieusement à la faire traiter de sa folie, un jour qu’elle avait cueilli une tulipe, seul exemplaire qu’il y eût dans toute la Hollande.
— Saperloot ! s’écria-t-il en ouvrant ses yeux comme des portes cochères, décidément cela veut dire quelque chose.
Mais il resta les yeux ouverts, et ses yeux ne virent absolument rien.
Il y avait déjà trois semaines qu’Élim était à la fabrique, et il ne songeait pas le moins du monde à partir. De son côté, le vieillard, enchanté de sa présence, avait oublié qu’il n’était pas de la famille. Quant à l’excellente maîtresse de maison, elle s’était habituée à Élim comme à un vieux meuble de la maison qui lui eût été donné en mariage, et, pourvu qu’elle le trouvât rangé à sa place, c’est-à-dire près de Jane, elle n’y faisait pas plus attention qu’à une armoire ou un buffet.
Joignez à cela que l’hiver rendait impossible la navigation du Zuyderzée ; tout semblait donc être d’accord avec les désirs de notre marin.
Le matin du 1er novembre, Élim, comme d’habitude, se rendit dans la serre.
Il y trouva Jane qui pleurait.
Il l’interrogea ; mais elle, sans répondre à ses questions, continua de pleurer.
— Ah ! dit-elle enfin, mon bonheur est fini, Élim ; tu me quittes !
— Quelle folle pensée, chère Jane ! Moi te quitter quand je t’aime plus que jamais !
— Ah ! si tu m’aimais moins, je trouverais un soulagement dans ma colère. Je t’appellerais traître, ingrat, et cela me consolerait. Oh ! je suis bien plus malheureuse de te perdre innocent que si je te perdais coupable.
— Ne t’afflige pas d’un chagrin à venir ; certainement, nous devons nous séparer un jour ; mais quand ?
— Pourquoi t’ai-je aimé, Élim ? s’écria la jeune fille en se jetant tout en larmes dans ses bras.
— Mais je ne te comprends pas, chère Jane. Au nom du ciel, explique-toi.
— Écoute, voici ce qui arrive : mon père a loué des pêcheurs pour te ramener sur ton vaisseau, et tu pars demain dans la nuit.
Élim, comme foudroyé par la terrible nouvelle, resta immobile et pâle devant la jeune fille. Enfin, il se souvint qu’il était homme et que, par conséquent, c’était à lui qu’appartenait le rôle consolateur.
— Tais-toi, tais-toi, Élim ! s’écria la jeune fille ; je ne veux pas être consolée, moi. Avec toi, dans la plus petite barque, il me semble que je n’aurais pas peur sur la mer la plus furieuse ; mais, en songeant que tu es seul avec des étrangers au milieu de la tempête, je meurs, rien que d’y penser. Sans compter que tu vas t’en aller en Angleterre et, de là, en Russie, et qu’une fois en Russie, tu ne penseras plus à la pauvre Jane. Que dis-je ! tu n’y penseras plus ? Tu y penseras, mais pour te moquer de sa folie et de son amour.
Sa voix se perdit dans les sanglots.
Élim, de son côté, ne put retenir ses larmes ; mais enfin, tout en pleurant lui-même, il parvint à la tranquilliser un peu.
— Écoute, lui disait-il, je demanderai un entretien à ton père. Je lui dirai que je t’aime, que tu m’aimes, que nous ne pouvons pas vivre séparés, que nous mourrons loin l’un de l’autre. Quand il sera bien convaincu que nous lui disons la vérité, il consentira. Et puis la guerre n’est pas éternelle comme notre amour. Un jour peut tout changer. Tiens, regarde : tout à l’heure le temps était sombre à croire que nous allions entrer dans la vie éternelle ; vois le beau rayon de soleil. C’est Dieu qui nous l’envoie comme présage pour nous consoler.
Jane sourit tristement. Le rayon de soleil fit briller à ses paupières deux larmes pareilles à deux diamants liquides qu’Élim recueillit pieusement avec ses lèvres, et tous deux, levant les yeux au ciel, redirent ensemble :
— Dieu est bon !
En ce moment, sonna la cloche du déjeuner.
Les jeunes gens entrèrent, comme d’habitude, chacun par une porte opposée.
Maître van Naarvaersen, en mettant ses mains dans ses poches, raconta à Élim où il en était de ses affaires, ce qu’il avait acheté, ce qu’il avait vendu, et quelle avait été la balance du mois d’octobre. Quenzius, contemplant un tableau qui représentait un repas, jouait avec son nez, comme avec une trompette, une fanfare que l’on pouvait appeler le boute-selle du déjeuner ; Jane regardait tristement le lieutenant. Enfin, madame van Naarvaersen venait d’entrer dans la salle à manger, les joues encore colorées du feu de ses réchauds, lorsque Quenzius, qui regardait par la fenêtre, s’écria :
— Ah ! bon ! voilà ce bavard de Montane qui vient chez nous.
— Grand Dieu ! le capitaine Montane ! s’écria avec terreur la maîtresse de la maison. Que dites-vous, Quenzius ?
— C’est une punition de Dieu ! s’écria maître August avec désespoir !
— C’est un désastre ! répéta madame van Naarvaersen.
— Il est pire pour moi que le tambour, et Dieu sait que le bruit du tambour est celui que je déteste le plus, dit maître August.
— Il est pire pour moi que les mouches, dit la femme.
— Il va me casser toutes mes tulipes avec ses bottes.
— Il va me faire déchirer tous mes tapis avec ses éperons.
Mais que faire ? Habitant à la campagne, il n’y avait pas moyen de refuser les visites.
L’ennemi était déjà sur le perron.
Enfin, celui qui avait été précédé par ce chœur de malédictions entra en se dandinant et chantant :
Les Français ont pour la danse
Un irrésistible attrait ;
Et de tout mettre en cadence,
Ils ont, dit-on, le secret.
Je le crois,
Quand je vois
Ces grands conquérants du monde
Faire danser à la ronde
Et les peuples et les rois.
Les portes s’ouvrirent et le capitaine douanier garde-côte Montane Lassade, natif des environs de Bordeaux et transplanté des landes de Mont-de-Marsan dans les marais de la Hollande, entra.
C’était un homme de trente-cinq à trente-six ans, avec des yeux de lapin, un nez de coucou et une assurance qui sentait d’une lieue son golfe de Gascogne.
Il avait un uniforme bleu avec une simple épaulette, et s’appuyait sur une mince épée qui ressemblait à une sonde à laquelle il eût fait faire un fourreau.
— Ma foi, dit-il en saluant la société, on a raison de dire, maître Narvarsan – le capitaine avait francisé le nom du bon Hollandais –, on a raison de dire que le chemin du paradis est difficile. Votre Vlamis – il avait francisé le nom de la campagne Vlam-huis comme celui du maître – votre Vlamis est un vrai paradis. Paradis de Mahomet, je m’entends, ajouta-t-il en regardant la jeune fille, attendu que mademoiselle vaut, à elle seule, toutes les houris ensemble.
Enchanté du compliment, il secoua son chapeau mouillé et arrosa tout le monde.
— Vous êtes si aimable, dit Jane en essuyant avec son mouchoir l’eau dont elle était couverte, qu’il n’y a pas moyen de vous recevoir sèchement, vous et vos galanteries.
— Vous êtes divine, mademoiselle Jane ! répartit le Gascon ; mais aussi devinez ce que je vous ai apporté. Un joli dessin de col festonné, avec des colombes perchées sur des cœurs. C’est ravissant. Et à vous, maman Narvarsan, une recette pour conserver leur couleur aux confitures de roses.
— Vous auriez bien fait de m’apporter une recette pour préserver les tapis de l’humidité, dit madame van Naarvaersen en regardant avec effroi l’eau qui continuait de couler du chapeau du douanier comme d’une fontaine.
— Le capitaine est l’ami des dames, ou les dames sont bien ingrates, dit maître August en posant sa main sur l’épaule du nouveau venu ; il a toujours pour elles dans sa poche un cadeau et dans sa tête un compliment.
— Par sainte Barbe ! dit le capitaine en faisant dans sa cravate un mouvement de cou accompagné d’un tic nerveux de la bouche qui lui était habituel, mon cœur est toujours prêt à tomber aux pieds des belles comme mon épée à rencontrer le fer de l’ennemi.
— Lequel aura le plus de besogne, de votre cœur ou de votre épée, capitaine ? dit en riant maître August. Nous avons bien des belles à Amsterdam et à Rotterdam, mais aussi bien des barils à sonder à la barrière.
— Je suis écrasé par les affaires, répondit le douanier ne paraissant pas comprendre la plaisanterie de maître August et accompagnant sa réponse de son tic habituel ; vos compatriotes, au lieu d’être reconnaissants à notre empereur, qui, lorsque la chose lui était si facile, n’a pas poussé la Hollande dans la mer, tiennent des conciliabules dans tous les cabarets pour correspondre avec ces damnés de Russes et ces maudits Anglais, qui machinent une descente sur le rivage. On vient de découvrir un complot qui ne tendait pas à moins qu’à leur livrer la forteresse, le port. Bagatelle ! Par bonheur, cher maître August, avec mon flair habituel, j’ai découvert le pot aux roses et j’ai sauvé la ville, tout simplement. Vous voyez devant vous un homme auquel on devrait élever des arcs de triomphe, maître August. Les traîtres ont été pris, et où ? Devinez un peu. Comme les quarante voleurs d’Ali Baba, dans des tonneaux de vin.
— Eh bien, je vote pour qu’on vous élève, en face de la porte principale de la ville, une statue dont le piédestal sera un tonneau immense… Mais ne voulez-vous pas déjeuner avec nous, capitaine Montane ? Il faut boire le café comme on bat le fer, le plus chaud possible.
— Volontiers, volontiers, maître Narvarsan, dit le capitaine avec son mouvement de cou ordinaire.
Et il offrit galamment son bras à la maîtresse du logis, tandis qu’Élim, selon son habitude, offrait le sien à Jane. Maître August et Quenzius fermaient la marche.
Le capitaine prit place à table.
— Et quelle nouvelle, demanda maître August, outre celles du grand complot que vous avez bien voulu nous annoncer ?
— La nouvelle, c’est que notre petit caporal, soit dit sans vous déplaire, nous envoie toutes les semaines les clefs de quelque capitale. Nous avons reçu celles de Moscou, et nous attendons en ce moment celles de Saint-Pétersbourg. Les dames russes ont déjà commandé trente mille paires de souliers pour le bal que l’on donnera au palais de l’Ermitage. Quel magnifique pays que cette Moscovie ! Si vous saviez !
— Y avez-vous jamais été, monsieur ? demanda Élim.
— Non ; mais j’ai un frère qui a voulu y aller. Imaginez-vous que la grêle ordinaire, ce que nous appelons le grésil, y tombe du ciel de la grosseur d’un œuf de poule ; ce qui est une providence, attendu que ces grêlons se gardent et servent à rafraîchir le vin l’été. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que l’on y emploie, pour aller dans les montagnes… Vous savez que la Russie est un pays de montagnes ?
— Non, dit Élim, je ne le savais pas.
— Eh bien, je vous l’apprends, monsieur. Je disais qu’on employait, pour aller dans les montagnes, de petits chevaux que l’on appelle lochaks, ce qui veut probablement dire les chats, attendu qu’ils ne sont pas plus grands que des chiens.
— Je n’ai peur que d’une chose, dit Élim, c’est que vos compatriotes ne trouvent pas de quoi manger dans un pays déjà pauvre et qui, à ce que l’on m’a dit du moins, avait été dévasté à l’avance.
— Bagatelle ! répondit le capitaine. Qu’est-ce que c’est que les gelées de la Russie pour nos grenadiers, qui, en traversant le Saint-Bernard, y ont mangé de la glace à belles dents ? Il est vrai que c’était pour descendre en Italie, cette belle Italie qui n’a pour rivale que l’Espagne, avec ses bois d’orangers, ses forêts de lauriers-roses et ses berceaux de roses de Chine. Ah ! maître Narvarsan,c’est là qu’il vous faudrait une maison de campagne, entre Grenade et Séville, à l’ombre du Guadalquivir et sur les bords de la sierra Morena !
— À la manière dont vous parlez des bois et des forêts de l’Espagne, dit Élim en riant, on voit bien que vous y avez été, en Espagne.
— Non, monsieur ; mais j’avais un oncle qui en prenait du tabac.
Élim secoua la tête.
— La difficulté n’est pas d’entrer en Russie, dit-il, c’est d’en sortir.
— Comment cela ?
— Il y a deux terribles sentinelles qui veillent, aux portes de la Moscovie : la faim et le froid.
Le douanier éclata de rire.
— Oh ! quant à cela, dit-il, il ne faut pas vous en inquiéter, et vous êtes trop bon. Nos troupes sont suivies par d’immenses troupeaux de mérinos.
— Est-ce que l’empereur voudrait fonder des fabriques de drap en Russie ? demanda maître August.
— Non, répondit le capitaine, et nous avons assez, Dieu merci ! de celles de la Hollande. Non : les moutons, nos soldats les mangent, et, au fur et à mesure qu’un mouton est mangé, on fait une pelisse de sa peau ! et, d’ailleurs, maintenant que nous sommes à Moscou…
— À Moscou ! s’écria Élim en sautant de sa chaise.
— Sans doute, à Moscou. N’avez-vous pas entendu que j’ai annoncé tout à l’heure que nous avions reçu les clefs de la ville ?
— J’ai cru que vous plaisantiez, monsieur ; mais certaines plaisanteries doivent avoir une fin.
— Bagatelle ! – c’était le mot favori du capitaine – Mais vous sortez donc de dessous terre, monsieur ? Vous en êtes à apprendre cette nouvelle, quand tous les muets de Pékin en parlent déjà.
Van Naarvaersen n’avait pas voulu affliger Élim par la nouvelle de la prise de Moscou ; mais, lorsque le jeune homme fixa sur lui un œil interrogateur, force lui fut d’avouer la vérité.
— Oui, dit-il en allemand, Moscou est pris, c’est vrai ; mais les Russes sont forts et l’hiver s’avance. Du calme, Élim ! du calme !
Demander du calme à Élim au moment où il venait d’apprendre une pareille nouvelle, c’était lui demander l’impossible.
Montane continua.
— Oui, monsieur ; et, avant d’arriver à Moscou, nous avons battu une petite armée de cinq cent mille hommes commandés par Souvarov, Korsakof, Koutousof. J’estropie peut-être ces diables de noms. La Russie avait rassemblé tout ce qu’elle avait pu de soldats. Elle avait formé un corps de sapeurs, composé de vieillards dont le plus jeune avait quatre-vingt-dix ans et dont les barbes tombaient jusqu’aux genoux. Avec ces barbes-là, les cuirasses devenaient inutiles, les balles s’y aplatissaient comme sur des plaques de tir. À midi, tout était fini, et, à deux heures, Napoléon était à Moscou, porté entre les bras des boyards, selon l’habitude russe. À la porte de Kalouga, on lui présenta un pain de la hauteur du Canigou, et, sur un plat d’argent, une petite baleine, de vingt-cinq pieds de long, qui avait été pêchée dans la mer Blanche.
— Et la mer Blanche, savez-vous où elle est ? demanda Élim.
— Elle est entre la mer Noire et la mer Rouge, monsieur.
— Elle est à quinze cents verstes de Moscou.
— C’est-à-dire qu’elle était là, peut-être, du temps de Pierre le Grand, c’est possible. Mais, pour l’avantage de Moscou, l’empereur, qui compte y passer l’hiver et donner de grandes fêtes, l’a rapprochée à une petite portée de canon. Le soir, on a donné un bal au son de toutes les cloches de Moscou : il y en a douze mille ; cette musique produisait le plus grand effet. Toutes les fenêtres, la nuit, ont été illuminées. Les habitants étaient tellement ravis, que, dans leur enthousiasme, ils ont mis le feu à cinq cents maisons et que les trois quarts de la ville ont été brûlés.
— S’ils ont fait cela, dit Élim, c’est pour que tous les Français périssent dans l’incendie.
Comme il achevait ces paroles, le domestique entra avec les gazettes anglaises.
Elles annonçaient la retraite des Français.
Van Naarvaersen lut le premier la nouvelle, et, passant le journal à Élim :
— Moscou est en ruine, mais la Russie est sauvée, lui dit-il en allemand. Les Français ont quitté la ville.
Élim lut et passa la gazette au douanier.
— Est-ce que je sais l’anglais ? dit celui-ci.
— Eh bien, monsieur, dit Élim, je ne veux pas vous annoncer une mauvaise nouvelle ; faites-vous traduire ces dix lignes-là par quelqu’un qui sache l’anglais.
Et, se levant de table, de peur qu’une nouvelle forfanterie du Gascon ne le fît sortir de la mesure qui lui était imposée, il se retira dans sa chambre.
À peine Élim fut-il sorti, que, d’un air mystérieux, le capitaine Montane pria maître August de lui accorder un entretien secret pour une affaire de la plus haute importance.
Maître August fit un signe à sa femme et à sa fille, qui sortirent avec Quenzius et le laissèrent seul avec le capitaine.
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