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Chapitre 7 La demande en mariage

Qu’avait donc de si important à dire en particulier à maître August le capitaine Montane ?
L’histoire reste muette sur ce point, et, jusqu’à nouvel ordre, nous sommes forcés de nous borner à des conjectures.

Seulement, au bout d’un quart d’heure, les portes de la salle à manger, hermétiquement fermées jusque-là, s’ouvrirent violemment, et le capitaine, pourpre de colère, sortit tirant ses moustaches, tandis que maître August van Naarvaersen lui disait le plus doucement qu’il pouvait et en multipliant les révérences :

— Le nez, mon cher monsieur Montane, le nez, c’est un grand empêchement. Saperloot ! une aune, c’est bien ; deux aunes, cela va encore ; mais deux aunes et demie, c’est trop.

Le capitaine traversa le salon sans regarder ni madame August, qui jouait au piquet avec Quenzius, ni Jane, qui causait avec Élim, et, par conséquent, sans leur dire une parole.

Seulement, lorsqu’il fut arrivé au perron, on l’entendit qui murmurait :

— Ah ! monsieur Narvarsan... ah ! Narvarsan, vous me payerez cela !

Un instant après, on entendit le bruit de deux chevaux, et l’on vit le douanier qui s’éloignait au galop.

Ne comprenant rien à cette sortie, Jane et Élim se levèrent et allèrent trouver maître August dans son cabinet.

Maître August, contre son habitude, paraissait fort agité ; il marchait en long et en large dans la chambre, et très vite. Il était facile de s’apercevoir qu’il était sous le poids d’une émotion extraordinaire.

Mais, en voyant sa gentille Jane, sa figure s’éclaircit.

Il la prit par la main et l’embrassa.

— Bonne fille, lui dit-il, n’est-ce pas que tu ne veux pas abandonner ton père ?

— Pourquoi donc me demandez-vous cela ? dit timidement Jane.

— Hélas ! c’est ainsi, ma chère ! Un triste souvenir m’est passé par l’esprit. Je me souviens qu’au printemps j’ai vu les jeunes hirondelles, à peine couvertes de plumes, qui s’étaient échappées du nid. Elles furent prises par des écoliers… Les filles ressemblent aux hirondelles, ma pauvre Jane.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, mon père ; mais je n’ai jamais voulu vous quitter. Je ne voudrais pas non plus vous quitter…

Jane hésita ; puis, reprenant courage :

— Promettez-moi, ajouta-t-elle, de m’accorder ce que je vais vous demander.

— Bien, bien, ma chère, je comprends : tu désires avoir quelque bijou, une bague, un collier… Parle, tu sais bien que je ne te refuse rien.

— Oh ! mon père, j’ai déjà tant de bijoux, que, de ce côté-là, je n’ai rien à désirer. Mais vous ne vous fâcherez pas, mon père ?

— Je me fâcherai si tu ne me dis pas à l’instant ce que tu désires. Est-ce un maître de danse ? Je te donne M. Saint-Léger, élève de Vestris, qui danserait la gavotte sur le goulot d’une bouteille.

— Vous badinez toujours, mon père ; mais, moi, je vais vous parler sérieusement.

— Sérieusement, toi ? Ah ! par exemple, je suis curieux de savoir ce que tu peux avoir de sérieux en tête.

— Mais dans le cœur, mon père…

Maître August regarda Jane.

— Oui, nous… moi… Élim…, balbutia celle-ci.

— Ah ! oui, ce cher Élim ! pauvre ami ! Sais-tu, continua-t-il en s’adressant au jeune homme, que nous devons nous séparer bientôt ?

— Et voilà justement pourquoi je viens vous relancer dans votre cabinet, mon respectable maître. Oui, nous devons nous séparer pour toujours, ou pour bien peu de temps. Je ne vous ferai pas une longue harangue ; ni mon caractère ni le vôtre ne sont amis des détours. J’aime votre fille, Jane m’aime, votre consentement nous fera heureux. Dites-moi oui, je vous quitte ; et, après la guerre, je reviens, en vous disant : « Cher père, donnez-moi Jane. »

— Jane ! te donner Jane ! Jane se marier ! s’écria maître August en faisant trois pas en arrière. Saperloot ! c’est court et clair, Élim… Ah çà ! mais c’est une rage, une épidémie aujourd’hui. Tout le monde veut se marier et épouser Jane. À peine ai-je chassé Montane, qu’en voilà un autre qui se présente, en me chantant la même chanson.

— J’espère, cher monsieur van Naarvaersen, dit Élim en riant, que vous ne me mettez pas tout à fait sur le même rang que le capitaine Montane.

— Saperloot ! Dieu m’en garde, mon cher enfant !

— Mon respectable ami, jamais je n’eusse osé vous demander la main de Jane, si je n’avais pas un certain droit sur elle… son amour d’abord, et mon désir de la rendre heureuse.

— Cher père, c’est que j’aime beaucoup Élim, moi, dit Jane à son tour, en se jetant au cou du vieillard.

— Allons, pas de sottises, petite fille, interrompit maître August. Sais-tu seulement de quel côté tu as le cœur ? Les enfants, en jouant à la poupée, disent bien souvent : « J’aime », sans savoir ce qu’ils disent. Je m’étonne seulement comment tu as osé dire un mot à un étranger sans en parler ni à ton père ni à ta mère. Songe donc que tu n’as pas encore seize ans ! Quant à toi, Élim, je ne te blâme pas, et tu as doublement raison d’aimer une jolie et riche héritière.

Élim fit un mouvement qui indiquait qu’il venait d’éprouver à peu près la même douleur que lui eût faite une blessure.

— Van Naarvaersen, dit-il, vous pouvez me refuser une part de votre bienveillance ; mais vous n’avez pas le droit de me refuser une part de votre estime. J’ai, en Russie, une assez belle fortune et une assez bonne réputation, et je n’ai jamais rien dit ni fait qui puisse vous autoriser à croire que je suis un spéculateur. Je n’ai aucun besoin de votre fortune, je suis assez riche pour deux. Donnez-moi Jane telle qu’elle est maintenant ; je ne demande rien avec Jane, que son amour et votre consentement.

— Bien dit et noblement pensé, jeune homme ! je ne te connais que depuis trois semaines ; je ne t’offense pas par un doute, je crois à tes paroles ; mais souviens-toi qu’il est très hasardeux d’offrir sa main quand la tête court un si grand danger. Montane soupçonne quelque chose. C’est ta faute, tu n’as point su te contenir. Il ne tardera pas à me dénoncer à son gouvernement, qui me déteste. Moi-même, je songe à quitter la Hollande. Que ce soit notre sympathie ou non, nous sommes en guerre avec les Russes, et Dieu sait quand cette guerre sera finie, et finît-elle bientôt, Dieu sait encore, Dieu sait quand tu pourrais revenir. Et puis, enfin, pense combien il en coûte à un père et à une mère de se séparer de leur enfant.

— Je viendrai vous voir une fois chaque année, je vous en donne ma parole. Il y a plus : je suis seul, je suis libre, je puis demeurer avec vous si vous le désirez.

— Non, mon cher Élim, dit le vieillard en secouant la tête. La femme doit tout quitter pour suivre son époux, la Bible le dit : mais la Bible ne dit pas qu’un mari oubliera son pays pour sa femme. Je t’avouerai que tu me plais beaucoup, Élim, et si tu étais Hollandais, je t’appellerais à l’instant même mon fils, n’eusses-tu pas un seul ducat dans ta bourse. Mais laisser partir ma fille si loin de moi, elle si jeune, toi si léger !… Qui sait ! peut-être avant six mois ne songerez-vous plus l’un à l’autre.

— Ne nous fussions-nous pas vu dans ce monde, maître August, en rencontrant Jane dans l’autre, j’eusse dit : « Voilà la femme de mon cœur… »

— Mon père, en tout cas, je déclare une chose, ajouta Jane : c’est que je n’aurai pas d’autre époux qu’Élim.

— Tout cela est fort grave, ma jeune amie ; vous parlez avec chaleur, et la chaleur est une maladie qui passe vite. Je veux bien croire que votre amour est éternel et que ni le temps ni les dangers n’auront prise sur lui. Nous allons nous séparer, nous. Élim, écoute-moi ; si tu reviens avec les mêmes pensées et si tu retrouves Jane dans les mêmes sentiments, que Dieu vous bénisse alors ! Je ne serai jamais un obstacle au bonheur de mes enfants. Pendant ce temps-là, notre connaissance sera plus profonde ; Jane grandira, et, en grandissant, deviendra plus raisonnable.

— Pouvons-nous compter sur votre parole, mon père, et échanger nos anneaux ?

— Quant à ma parole, tu peux bâtir un château dessus ; mais, quant à l’échange des anneaux, je le trouve on ne peut plus inutile. Tu es militaire, tu es marin, tu peux être tué, tu peux périr dans une tempête, et alors Jane sera veuve sans avoir été épouse.

— Mon digne ami, dit Élim, ce n’est ni un usage ni un engagement que j’invoque, c’est une consolation de cœur. Donnez-moi le droit de me compter comme étant de votre famille, donnez-moi le droit d’appeler Jane ma fiancée, donnez-moi le droit de vous nommer mon père.

Élim mit un genou en terre devant le vieillard.

— Mon père, dit Jane, ayez pitié de nous ; donnez le bonheur à vos enfants !

— Ah çà ! s’écria le vieillard en essuyant ses larmes, avez-vous bientôt fini, saperloot ! Levez-vous consolés, embrassez-vous vous-mêmes ; mais n’insistez pas davantage, si vous ne voulez pas que je vous refuse tout à fait. Je dois être raisonnable pour vous, puisque vous, vous ne l’êtes pas. Demain vous vous séparez ; mais vous vous séparerez en vous disant que l’avenir dépend de vous. Maintenant, laissez-moi tranquille et donnez-moi le temps de rassembler mes idées.

Élim croyait s’apercevoir que ce consentement ressemblait fort à un refus. Mais que pouvait-il faire ? Il baisa la main du vieillard. Jane l’embrassa, moitié caressante, moitié boudeuse, et tous deux s’éloignèrent tristement.

Pendant ce temps, notre capitaine de douaniers retournait vers la ville en maudissant tout ce qu’il voyait autour de lui. Étant médiocrement cavalier, il dansait terriblement sur sa selle, mouvement qui n’ajoutait pas peu à sa mauvaise humeur. Son compagnon, soldat de marine, Bordelais comme lui, le suivait sur un cheval maigre en fumant une courte pipe, et, à chaque saut du capitaine, il disait : « Maudits chevaux ! » avec la même régularité que Pandore disait : « Brigadier, vous avez raison. »

— Les chevaux et les hommes, Cabaret – c’était le nom du soldat de marine, nom qui lui avait été évidemment donné à cause de son assiduité à visiter les établissements consacrés au dieu du vin –, les chevaux et les hommes, l’eau et la terre, l’air et le ciel, tout est mauvais dans ce pays de brouillards. Douze cents bombes ! s’il ne fallait qu’un signe de mon doigt pour faire crever leurs digues, ils seraient bientôt submergés.

— Cap de Diou ! répondit Cabaret, je suis d’accord, mon capitaine.

Et, comme le capitaine avait fait un saut de dix pouces sur sa selle :

— Maudits chevaux ! dit Cabaret, qui n’était guère meilleur cavalier que celui qu’il accompagnait.

— Vois-tu, c’est mon avis et mon avis de cœur, entends-tu. Qu’est-ce que les hommes d’ici ? De grossiers marchands. Les femmes ? Des cuisinières. Et les demoiselles ? Des pots à lait. Pas d’éducation, pas de savoir-vivre. Pour elles, un morceau de fromage de Limbourg est préférable à l’amour d’un gentilhomme.

— D’accord, cent fois d’accord, mon capitaine. – Maudits chevaux !

— Aussi je me marierais plutôt avec la veuve du diable que d’épouser cette petite fille. L’imbécile de Hollandais, il donne dedans : il a cru que je lui demandais sérieusement sa fille ! Il n’a pas vu que je me moquais de lui avec ma proposition.

— Le fait est, capitaine, que, pendant que j’étais à la porte, je me creusais la tête en disant : « Cap de Diou ! à qui en a donc le capitaine, d’épouser une pareille tulipe ! »

— Et comment crois-tu qu’il a reçu ma proposition, le vieux coquin ? dit le capitaine.

— Il s’est jeté à votre cou, j’espère bien, capitaine, les bras ouverts et la poche ouverte.

— Ah ! ah ! ah ! dit le capitaine en riant du plus mauvais rire, compte là-dessus ; il m’a refusé !

— Refusé ! cap de Diou ! Vous badinez avec moi, capitaine.

— Non, en vérité de Dieu, c’est comme je te le dis, Cabaret. Il se croit un grand seigneur, parce qu’il marche sur des tapis de velours et qu’il a sur sa table des candélabres de bronze. La belle chose ! Mais, quand il pourrait couvrir de son drap toute l’Europe et paver de son or tout le Zuiderzée, je n’en voudrais pas de sa bégueule de fille. Aussi bien, ajouta-t-il en fronçant son sourcil et en mordant sa moustache, eût-il tout ce que je disais, on peut le ruiner.

— Mille fois d’accord, capitaine ; si on peut, il faut ; mais ce n’est pas facile de mordre sur ces damnés orangistes.

— Premièrement, Cabaret, il lit les gazettes anglaises. Secondement, il est juif. Troisièmement, il est… il est…

Le capitaine chercha inutilement ce qu’était en troisième lieu maître August.

Ce qui n’empêcha point Cabaret de répondre :

— D’accord.

Et d’ajouter :

— Sans compter qu’il a chez lui des hommes… hum !

— Des hommes ? répéta Montane.

— Oui, qui me sont suspects, dit Cabaret.

— Quels hommes ? demanda Montane, dont les yeux brillèrent à l’espérance qu’il allait apprendre quelque chose qui pourrait compromettre le fabricant de drap. Voyons, de qui parles-tu ?

— D’accord, mon capitaine. Eh bien donc, il y a trois semaines, à peu près, j’allais en patrouille avec quelques camarades. – Maudits chevaux !

— Je sais ce que tu appelles aller en patrouille ; l’empereur n’aime pas les pillards.

— Bon ! chacun prend ce qu’il peut ; l’un prend une ville, l’autre pille un coffre.

— Et c’est toi qui pilles le coffre, n’est-ce pas, maroufle ? Prends garde ! celui qui prend les villes y trouve une couronne, tandis que celui qui pille les coffres ne rencontre parfois qu’une corde. Mais ceci, c’est ton affaire et non la mienne. De quels hommes parles-tu, Cabaret ?

— Donc, étant en patrouille, j’ai vu que six hommes sont entrés dans le moulin de ce fabricant, et quels hommes ! de véritables bandits. Cap de Diou ! je n’aurais pas voulu les rencontrer sur mon chemin. – Maudits chevaux !

— Et comment as-tu vu cela ?

— En regardant par la fenêtre. Que voulez-vous, capitaine ! je suis curieux, c’est mon défaut.

— As-tu vu cela en rêve ou en réalité ?

— En réalité ; armés jusqu’aux dents, capitaine, et des barbes ! des barbes que nos sapeurs de la vieille garde ne sont que des blancs-becs près d’eux, et la langue qu’ils parlaient donc ! les oreilles m’en tintent encore.

— C’étaient probablement des coureurs anglais.

— Les Anglais ne portent pas de barbe, capitaine.

— C’est vrai.

— Tout à coup, leur chef m’a aperçu, et, sans dire gare, il a fait feu sur moi avec un pistolet long comme une canardière et large comme une espingole.

— Et qu’as-tu fait, Cabaret ?

— Cap de Diou ! je me suis sauvé, capitaine.

— Et puis après ?

— Après ? Voici : écoutez bien ce qui me reste à vous dire, car c’est le plus intéressant.

— J’écoute.

— Aujourd’hui, pendant que vous étiez à déjeuner dans la salle à manger, moi, je déjeunais à la cuisine près du feu, attendu que, dans ce maudit climat, on rôtit sans se réchauffer. Voilà que le neveu de maître August entre pour allumer son cigare. Je lève la tête et je reconnais… Devinez qui, capitaine ?

— Le neveu de maître August.

— Ah bien, oui. Le chef de mes bandits !

— Cabaret !

— Que le diable me serre la gorge avec sa queue si ce n’est pas vrai, capitaine.

— Ah ! mon cher Cabaret, si tu étais sûr de ce que tu dis là !

— Mais c’est vrai comme la vérité elle-même. Quant aux cinq autres, je me suis informé…

Cabaret baissa la voix.

— Ils sont enfermés dans la fabrique. Le vieillard dit que ce sont des mécaniciens. Cap de Diou ! des mécaniciens de fausse monnaie ! C’est pour cela que le vieux coquin est si riche.

— Décidément, je suis un homme de génie, Cabaret !

— D’accord, capitaine ; mais en quoi ?

— En ce que j’ai vu tout de suite que ce jeune homme était un ennemi de la France. Tu es sûr de ce que tu dis, Cabaret ?

— Moralement, capitaine.

— Moralement ou immoralement, cela m’est égal, pourvu que tu en sois sûr.

— J’en suis sûr.

— Eh bien, dès demain, je dénonce le vieux coquin à la police. Ah ! un crime de haute trahison ! ce n’est pas une bagatelle, maître August Narvarsan, ce n’est pas une bagatelle.

Et, comme on entrait dans la ville, le capitaine Montane fit signe à Cabaret de se taire, invitation à laquelle le fils de la Garonne obéit, en se contentant de rompre le silence pour dire de temps en temps :

— Maudits chevaux !

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