IX
La Commune régnait à Paris, lorsqu’il y vint échouer pour la troisième fois.
Arrivé de pied et encore sans le sou, mais ivre de révolutionnarisme, il va avec assurance, dès les fortifications, se présenter à un poste d’insurgés comme un adhérent de province. Il se dit partisan enthousiaste de Blanqui, et il demande à prendre part tout de suite aux dangers des revendications populaires. Son aspect excite la solidarité des bons communalistes, séduits déjà par ses propos exaltés et son attitude. Une collecte est faite au profit du jeune homme, de mine plus enfantine que nature, et si passionnée et si touchante ! Aussitôt qu’il a l’argent en main, il le restitue en régalant tout le monde. Voulait-il par là, lui « plus pauvre que le meilleur des mendiants », donner la preuve de son manque absolu de soucis égoïstes ?
Enrôlé dans les « Tirailleurs de la Révolution », il fut logé à la caserne de Babylone. C’était en mai. Le désarroi régnait à l’Hôtel de Ville. On négligea d’équiper la foule de déserteurs versaillais et autres nouveaux adhérents qui devaient former ce corps de tirailleurs. Rimbaud, à son grand chagrin, ne put assister qu’en acteur caserné à l’effroyable fantasmagorie de la guerre civile. Durant une quinzaine de jours, à Babylone, il ne vit guère de ses yeux de chair que des « scènes de saouleries », disent MM. Bourguignon et Houin. Mais ces scènes le firent souffrir singulièrement dans sa délicatesse sensorielle et cordiale, s’il faut s’en rapporter à ces vers symboliques, qu’elles inspirèrent :
LE CŒUR VOLÉ
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé.
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit lavé
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques,
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon cœur est ravalé
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?
Enfin, l’armée versaillaise étant entrée dans Paris, où elle extermine tout ce qu’elle rencontre de suspects, et la défaite de la Commune étant désormais certaine, Rimbaud obéit à un mot d’ordre de sauve-qui-peut parcourant sinistrement les rues, et quitte la caserne de Babylone. Après avoir jeté un regard sur ce carnaval de la tuerie et de l’incendie, en dépit de la présence de postes versaillais aux fortifications, il réussit à s’esquiver. Et c’est parmi des dangers de toutes sortes, se hérissant au cours des premières étapes, qu’il parvient à regagner pédestrement Charleville.
Dans la forêt de Villers-Cotterets, il crut, une fois, son être fuyard menacé d’un écrabouillement. C’était par une nuit de poix. Une chevauchée de Bavarois soûls et poussant d’affreux cris, dans un tumulte énorme chargeait sur la route et, à galop d’enfer, sur lui semblait foncer. Épouvanté, du fait surtout de son imagination excessive, il n’eut, entendit-il, que le temps de se jeter dans un fourré, où, sans oser respirer, se bouchant les oreilles, il se tint blotti longtemps, après même que le fantastique vacarme se fût éteint dans l’éloignement.
Il semble bien que le séjour dans Paris insurgé, qui ne l’arma pas, lui, et le laissa en compagnie d’ignobles soudards dans une caserne, doive lui faire prendre en mépris la guerre sociale, doive l’induire en dédain pour les aspirations communistes, déclamées, affichées avec par trop d’inconsciente et traditionnelle sublimité, agies avec un apparat vraiment trop de théâtre de foire ; car, écrira-t-il dans Une Saison en Enfer, au ressouvenir de ces choses et d’autres :
Dans les villes la boue m’apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criai-je, et je voyais une mer de flammes et de fumée au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres. — Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! — Comme Jeanne d’Arc ! — « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez. »
Néanmoins, dans Charleville, à son retour de la Commune, Rimbaud montre une frénésie d’approbation pour les actes des révolutionnaires parisiens, sans doute parce que les gens qu’il fréquente les réprouvent avec bêtise ; et, lorsqu’il apprend l’inclémence de la victoire de Thiers et le rétablissement de l’ordre bourgeois, sa colère contre les vainqueurs se traduit par cette terrible invective :
PARIS SE REPEUPLE
Ôlâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares !
Le soleil essuya de ses poumons ardents
Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.
Voilà la Cité sainte, assise à l’occident !
Allez, on préviendra les reflux d’incendie
Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà
Les maisons sur l’azur léger qui s’irradie
Et qu’un soir la rougeur des bombes ébranla !
Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches :
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d’or vous réclame ! Volez,
Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue : ô buveurs désolés,
Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,
Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs ?
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l’action des stupides hoquets
Déchirants ! Écoutez sauter aux nuits ardentes
Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !
Ô cœurs de saletés, bouches épouvantables,
Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !
Un vin, pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables !
Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !
Ouvrez votre narine aux superbes nausées,
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous,
Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées,
Le poète vous dit : Ô lâches, soyez fous !
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,
Vous craignez d’elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine, en une horrible pression ?
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux, pourris ;
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
Un peu de la bonté du fauve renouveau,
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir,
Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu revois donc la vie effroyable, tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
Et ce n’est pas mauvais. Les vers, les vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de progrès
Que les stryx n’éteignaient l’oeil des Cariatides
Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le poète te dit Splendide est ta beauté !
L’orage te sacra suprême poésie ;
L’immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, la mort gronde, cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.
Le poète prendra le sanglot des infâmes,
La haine des forçats, la clameur des maudits,
Et ses rayons d’amour flagelleront les femmes,
Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !
— Société, tout est rétabli : les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars,
Et les gaz en délire, aux murailles rougies,
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !