‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 9 sur 37 · VIII

VIII

De fin octobre 1870 à février 1871, Arthur Rimbaud supporta de demeurer à Charleville.

La guerre, dans la région, battait son plein. L’hiver allait être particulièrement rude. Madame Rimbaud, tremblante en elle-même à la pensée d’un nouveau départ possible de son fils, le laissait maintenant agir à peu près à sa guise. Le collège n’avait pas rouvert ses portes. Tout le monde, à cause des opérations militaires, était, comme on dit, sens dessus dessous.

Le jeune poète, non sans impatience de séjour, occupait son temps dans la lecture d’ouvrages modernes de sociologie et d’esthétique, prêtés par des professeurs du collège. Il faisait aussi de longues stations à la bibliothèque de la ville, où, disent tous ses biographes, il dévorait de vieux bouquins d’alchimie et de cabale, ainsi que des « contes orientaux et libretti de Favart ». « Le bibliothécaire d’alors — ont écrit MM. Bourguignon et Houin — était M. Jean Hubert, ancien professeur de rhétorique, auteur de divers travaux d’érudition locale ; il n’aimait guère se déranger pour chercher les volumes demandés ». Rimbaud, appuie M. Louis Pierquin, « faisait le désespoir du vieillard, ainsi que des trois ou quatre retraités qui formaient le groupe des habitués du palais municipal il venait troubler continuellement la quiétude de ces braves gens par des demandes de livres étranges… Le grave conservateur, forcé de se lever pour servir le solliciteur, n’en revenait pas, et vous prenait des airs de pion fâché qui finirent par irriter le gamin » et lui inspirèrent ce prodige de truculente ironie :

LES ASSIS

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;
Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !
Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.
Et les sièges leur ont des bontés ; culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins
L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.
Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,

S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ;
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.
Oh, ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.
Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors
Puis ils ont une main invisible qui tue.
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.
Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.
Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisières
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;
Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgules
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu’au fil de glaïeuls le vol des libellules,
— Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

Rimbaud, entre temps, ne laissait pas de lire les journaux et de s’intéresser passionnément aux incidents révolutionnaires de Paris assiégé. Allait-on enfin bouter hors ce gouvernement de la Défense nationale qui l’avait tenu emprisonné et ces Prussiens qui barraient la route de la Cité des Lettres !

Il ne laissait pas, non plus, de satisfaire son impérieux besoin de marche, en parcourant dans tous les sens les forêts rocheuses des environs, cela en compagnie parfois d’un camarade macérien de son âge, Ernest Delahaye, dont la gentillesse, la candeur de soumission et le babil le reposaient des propos sévères ou compassés de sa mère et des cuistres.

Le 2 novembre, quelques jours après sa seconde rentrée au giron maternel, il avait écrit à M. Izambard cette lettre :

Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté. Ma mère m’a reçu, et je suis là… tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu’en janvier 71.

Eh bien ! j’ai tenu ma promesse.

Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre, et un tas de choses que « ça fait pitié », n’est-ce pas ? — Je devais repartir aujourd’hui même ; je le pouvais : j’étais vêtu de neuf, j’aurais vendu ma montre, et vive la liberté ! — Donc je suis resté ! je suis resté ! et je voudrai repartir encore bien des fois. — Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches et sortons ! — Mais je resterai, je resterai. Je n’ai pas promis cela. Mais je le ferai pour mériter votre affection : vous me l’avez dit. Je la mériterai.

La reconnaissance que je vous ai, je ne saurais pas vous l’exprimer plus que l’autre jour ; je vous la prouverai. Il s’agirait de faire quelque chose pour vous, que je mourrais pour le faire, — je vous en donne ma parole.

J’ai encore un tas de choses à dire…

Ce « sans-cœur » de

A. Rimbaud.

Guerre : pas de siège de Mézières. Pour quand ? On n’en parle pas. — J’ai fait votre commission à M. Deverrière, et s’il faut faire plus, je ferai. — Par ci, par là, des francs-tirades. Abominable prurigo d’idiotisme, tel est l’esprit de la population. On en entend de belles, allez ! C’est dissolvant.

Pourtant, peu à peu, il s’apprivoise à la maison. Aux heures des repas et durant la veillée, il se montre d’humeur plutôt gaie et a, pour ses petites sœurs, de toutes délicates attentions.

Le 31 décembre, Mézières, pour ses étrennes, est bombardé. Rimbaud assiste à ce spectacle d’écroulements et d’incendie ce qui n’est plus de la grisaille. Et, comme, à partir de la prise de Mézières, on logeait à Charleville des soldats allemands, sa mère le voit avec bonheur, avec espoir, s’intéresser aux choses du foyer, s’empresser aux démarches administratives nécessitées par l’occupation et, de cette manière encore, aider à la protection des fillettes.

Mais le milieu social carolopolitain l’offensait de plus en plus par sa médiocrité prétentieuse et sa malveillance. Du calme civil et de l’assiduité familiale, le jeune poète n’avait que les apparences. Aussitôt le siège de Paris levé, il vend sa montre et prend le train.

Arrivé dans la capitale, tout en errant plein de faim à travers les rues dont le mouvement, nouveau pour lui, lui donne le vertige, il découvre l’adresse d’André Gill, qui reluisait alors d’une triple gloire de caricaturiste, de rimeur et de révolutionnaire. Le jeune provincial n’hésita pas à aller frapper à la porte de ce frère.

Gill — il l’a lui-même raconté quelque part — était absent de son atelier, lorsque Rimbaud y arriva ; mais il avait, selon son habitude, laissé sa clef sur la porte. Quand il rentra, sa surprise fut grande d’apercevoir sur la banquette de l’antichambre quelqu’un y ronflant à gros poings rouges et fermés. Il ne cria pourtant ni : à l’assassin ! ni : au voleur ! et se contenta de réveiller l’intrus, qui, se frottant les yeux, après de l’égarement, se reconnut, reconnut l’artiste, se présenta en rougissant, dit son histoire, confia son espoir. On sait que le bon caricaturiste, ahuri et blagueur, ne comprenant du reste point l’apparition de cette figure fantasque et angélique, lui signifia son congé en lui remettant, d’un beau geste, un viatique de quelques francs. Rimbaud s’en alla, grognon. Au fond, sa candeur s’étonnait qu’on s’étonnât, et il était dépité d’avoir été traité en mendiant par cet André Gill.

Le produit de la vente de sa montre d’argent avait à peine suffi au paiement du voyage en chemin de fer. Il ne connaissait aucun refuge dans ce Paris, étranger absolument malgré une précédente présence, laquelle, on se souvient, s’était écoulée toute en prison. Que faire pour vivre et où aller ? Sans feu ni lieu, par cette fin d’hiver et huit jours durant, il dut errer à travers les rues, dont les boutiques Ironiquement se ravitaillaient ; apaisant mal ses faims de détritus fruitiers et trompant durement sa lassitude par des sommeils sous les ponts ou dans des bateaux à charbon ; et cela jusqu’au moment où, mourant littéralement de misère, il se résigna à sacrifier sa liberté en faveur de sa vie, à reprendre à pied le chemin des Ardennes.

Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas, ni pourquoi tu vas ; entre partout, réponds à tout. On ne te tueras pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin, j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.

Il venait d’éprouver, l’adolescent plein d’appétit, que la Grand’Ville, la Ville-lumière, est pour l’infortuné sans amis le plus sombre, le plus impitoyable et le plus mortel des déserts. Une amertume sévère d’homme plisse, en son visage enfantin, la bouche de passion et, jalousé par le ciel, ses yeux d’ange reflétant un vouloir de félicité universelle, il marche, il marche, face à t’aube, à travers cette région française dévastée par la guerre exécrable et occupée par l’Allemand.

À Charleville, où il arriva presque nu, de nuit, et atteint d’une grosse bronchite, on le trouve, après cette seconde tentative malheureuse vers Paris, dans un état d’inquiète exaspération. Sa mère, effarée, l’a rhabillé et soigné. Il n’en est pas moins sombre et comme honteux de son insuccès. Toutefois, en même temps que ses lectures, il reprend ses interminables promenades dans l’Ardenne ; et, héros malchanceux, à Ernest Delahaye, qui l’admire affectueusement, il confie ses déboires et sa misère.

Puis, le collège rouvre ses portes. Madame Rimbaud voudrait que son fils terminât ses études. Il s’y refuse absolument. Il préférerait vivre en ermite, au creux d’un rocher.

Non loin de Mézières, il y avait un petit bois couvrant l’ancienne exploitation d’une carrière. Après avoir suivi un sentier serpentant à travers un sol tourmenté, on trouvait dans un taillis, sur le flanc de la colline qui porte Saint-Laurent et Romery, une excavation due sans doute à un coup de mine et qui descendait en entonnoir dans la roche jusqu’à une assez grande profondeur. C’est dans cette sorte de grotte, nous a raconté M. Delahaye, que Rimbaud et lui allaient le plus souvent ensemble pour causer et fumer des pipes. Une fois, le jeune poète manifeste à son ami le désir de venir se terrer là il voulait ainsi se libérer des instances maternelles se multipliant pour qu’il reprît ses études ; et il demande à Delahaye de vouloir bien, au cas où se réaliserait ce projet d’ermitage, lui apporter, chaque jour, simplement un morceau de pain. Les choses en restèrent là.

On ne sait quelle force subconsciente le pousse, en même temps, etle poussera toujours, à s’en aller. S’il stagne encore dans les Ardennes, ce n’est que pour fort peu de jours. On croirait qu’il a pris goût à la vie d’aventures, malgré les souffrances que cette vie lui a déjà fait endurer ; on croirait qu’il recherche le malheur, qu’il veut l’opprobre

Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison !

C’est pourquoi, en attendant la possibilité d’un nouveau départ, il veut la solitude et le silence. Son rire, au contact des morales qui l’entourent, se convulse jusqu’à la douleur. Il considère qu’il doit vivre tout le mal, comme tout le bien. Il aspire à la satiété dans un total d’humanité sans exemple ; il aspire à tout connaître, à tout embrasser : cela délibérément, sans que sa modestie, de sorte étrange, daigne en apparence prendre conscience qu’ainsi il se divinise. Il n’a que seize ans. On voudrait qu’il fît sa classe de philosophie !

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