III
Àla Saint-Jean de 1862, on quitta enfin la rue Bourbon et on alla demeurer cours d’Orléans, « sous les allées », le quartier le plus aéré et le mieux fréquenté de la ville. Arthur et son frère venaient d’entrer comme externes à l’institution Rossat, établissement libre d’instruction primaire et secondaire, où ils devaient recevoir les premières notions du latin. Madame Rimbaud leur avait appris elle-même à lire et à écrire, tout en leur faisant, avec gravité, le récit de mille héroïques et religieuses légendes.
Rien de bien particulier ne signale Arthur Rimbaud pendant son séjour à l’institution Rossat si ce n’est la narration française suivante, de son initiative, que nous avons trouvée dans un de ses cahiers d’écolier, parmi des exercices latins et des pensums
Le soleil était encore chaud ; cependant il n’éclairait presque plus la terre ; comme un flambeau placé devant les… [illisible]… ne les éclaire plus que par une faible lueur, ainsi le soleil, flambeau terrestre, s’éteignait en laissant échapper de son corps de feu une dernière et faible lueur qui cependant laissait encore voir les feuilles vertes des arbres, les petites fleurs qui se flétrissaient, et le sommet gigantesque des pins, des peupliers et des chênes séculaires. Le vent rafraîchissant, c’est-à-dire une brise fraîche, agitait les feuilles des arbres avec un bruissement à peu près semblable à celui que faisaient les eaux argentées du ruisseau qui coulait à mes pieds. Les fougères courbaient leur front vert devant le vent. Je m’endormis, non sans m’être abreuvé de l’eau du ruisseau.
Je rêvai que… j’étais né à Reims, l’an 1503.
Reims était alors une petite ville ou, pour mieux dire, un bourg cependant renommé à cause de sa belle cathédrale, témoin du sacre du roi Clovis.
Mes parents étaient peu riches, mais très honnêtes ils n’avaient pour tout bien qu’une petite maison qui leur avait toujours appartenu et, en plus, quelques mille francs auxquels il faut encore ajouter les petits louis provenant des économies de ma mère.
Mon père était officier, dans les armées du roi. C’était un homme grand, maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de même couleur. Quoiqu’il n’eût guère, quand j’étais né, que 48 ou 50 ans, on lui en aurait certainement bien donné 60 ou 58. Il était d’un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplût.
Ma mère était bien différente : femme douce, calme, s’effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait. Elle était si calme que mon père l’amusait comme une jeune demoiselle. J’étais le plus aimé. Mes frères étaient moins vaillants que moi et cependant plus grands. J’aimais peu l’étude, c’est-à-dire d’apprendre à lire, écrire et compter ; mais si c’était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, à la bonne heure ! — je me plaisais à cela.
Je me rappelle qu’un jour mon père m’avait promis vingt sous, si je lui faisais bien une division ; je commençai, mais je ne pus finir. Ah combien de fois ne m’a-t-il pas promis des sous, des jouets, des friandises, même une fois cinq francs, si je pouvais lui lire quelque chose !
Malgré cela, mon père me mit en classe dès que j’eus dix ans.
« Pourquoi — me disais-je — apprendre du grec, du latin ? Je ne le sais. Enfin, on n’a pas besoin de cela ! Que m’importe à moi que je sois reçu ? À quoi cela sert-il d’être reçu ? À rien, n’est-ce pas ? Si, pourtant ; on dit qu’on n’a une place que lorsqu’on est reçu. Moi, je ne veux pas de place ; je serai rentier. Quand même on en voudrait une, pourquoi apprendre le latin ? Personne ne parle cette langue. Quelquefois j’en vois, du latin, sur les journaux ; mais, dieu merci, je ne serai pas journaliste.
« Pourquoi apprendre et de l’histoire et de la géographie ? On a, il est vrai, besoin de savoir que Paris est en France ; mais on ne demande pas à quel degré de latitude. De l’histoire, apprendre la vie de Chinaldon, de Nabopolassar, de Darius, de Cyrus, et d’Alexandre et de leurs autres compères remarquables par leurs noms diaboliques, est un supplice. Que m’importe à moi qu’Alexandre ait été célèbre ? Que m’importe… Que sait-on si les latins ont existé ? C’est peut-être, leur latin, quelque langue forgée ; et quand même ils auraient existé, qu’ils me laissent rentier et conservent leur langue pour eux ! Quel mal leur ai-je fait pour qu’ils me flanquent au supplice ?
« Passons au grec. Cette sale langue n’est parlée par personne, personne au monde !… Ah ! saperlipote de saperlipopette ! sapristi ! moi je serai rentier ; il ne fait pas si bon de s’user les culottes sur les bancs, saperlipopettouille !
« Pour être décrotteur, gagner la place de décrotteur, il faut passer un examen ; car les places qui vous sont accordées sont d’être ou décrotteur, ou porcher, ou bouvier. Dieu merci, je n’en veux pas, moi, saperlipouille ! Avec ça des soufflets vous sont accordés pour récompense ; on vous appelle animal, ce qui n’est pas vrai, bout d’homme, etc…
« Ah saperpouillote !… »
(La suite prochainement.)
Arthur.
Chose étrange : ce gamin de huit ans, qui va devenir un humaniste brillant, un historien curieux et un homme d’activité fiévreuse et désintéressée, invective là ce pour quoi il se passionnera, en même temps qu’il déverse son mépris sur les professions ouvertes par les examens universitaires. Faut-il voir dans ce puéril mouvement d’âme un dégoût prématuré pour l’étude ? Assurément non. Nous pensons qu’il faut en déduire plutôt, déjà, un esprit de révolte et, spécialement, l’aversion pour les examens, aversion qui grandira toujours et qui semblerait un composé de farouche timidité, de pudeur intellectuelle et d’une crainte aussi que les réponses aux examinateurs ne correspondissent point au préjugé requis par les questions.
Parmi les lectures occupant les loisirs d’Arthur à cette époque, nous citerons d’abord la « Bible à la tranche vert chou » dont il est parlé dans les Poètes de Sept ans. C’est un exemplaire relié de la traduction en français sur la Vulgate, par Le Maistre de Sacy, de l’Ancien et du Nouveau Testament, édition L. Hachette, Paris, 1841. Nous avons en mains ce volume. On sent qu’il a été lu et relu ; au cours des pages, on voit, écrits au crayon, de la main du futur illuminé, des repères et des notes en latin et en grec juvéniles. Les livres de cette bible qui, par l’usure des feuillets, semblent avoir été le plus compulsés sont, outre la Genèse : le Lévitique, le Cantique des Cantiques, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, les Évangiles et l’Apocalypse de saint Jean.
Les autres lectures auxquelles l’élève de l’institution Rossat paraît s’être attaché sont, parmi les prix remportés l’Histoire descriptive et pittoresque de Saint-Domingue, par M. de Marlès ; les Beautés du Spectacle de la Nature, par l’abbé Pluche ; le Robertson de la Jeunesse, sans nom d’auteur ; les Robinsons français ou la Nouvelle-Calédonie, par J. Morlent ; tous ouvrages édités par la maison Mame. Ajoutons-y un in-18 de 500 pages, roman de Fenimore Cooper ou de Gustave Aimard, illustré par Gustave Doré et ayant pour titre : l’Habitation du Désert, volume que nous avons retrouvé sans couverture, disloqué, usé, patiné par une lecture très instante, très fréquente ; et nous aurons, avec les réglementaires livres de classe, la somme à peu près de la substance livresque dont se nourrissait la jeune intelligence d’Arthur Rimbaud, entre sa septième et sa dixième année.
Avons-nous dit que la famille était abonnée à l’Univers illustré.
Physiquement, Arthur était alors un garçonnet plutôt frêle, au visage ovale, pâle avec des roseurs. Le front « plein d’éminences » se développait haut et large. Ses yeux, les yeux « si extraordinairement beaux à l’iris bleu entouré d’un anneau plus foncé couleur de pervenche » que nous a décrits M. Ernest Delahaye et qui seront les yeux « de nuit d’été », les yeux « d’acier piqué d’étoiles d’or », semblaient déjà continuellement regarder dans son propre cerveau. L’impression générale qu’il donnait était celle d’un enfant bien sage, tout timide, rougissant pour un rien et retenant cependant l’attention par ce qu’il émanait de précoce intelligence et de tendre mysticisme.