‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 23 sur 37 · LARME

LARME

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.
Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert.
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer !
Tel, j’eusse été mauvaise enseigne d’auberge.
Puis l’orage changea le ciel, jusqu’au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.
L’eau des bois se perdait sur des sables vierges,
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares…
Or ! tel qu’un pêcheur d’or ou de coquillages,
Dire que je n’ai pas eu souci de boire !

Écoutez encore ceux-ci, de sonorités plus noires dans le mouvement musical, différant à chaque strophe :

LA RIVIÈRE DE CASSIS

La Rivière de Cassis roule ignorée
En des vaux étranges :
La voix de cent corbeaux l’accompagne, vraie
Et bonne voix d’anges :
Avec les grands mouvements des sapinaies
Quand plusieurs vents plongent.
Tout roule avec des mystères révoltants
De campagnes d’anciens temps :
De donjons visités, de parcs importants :
C’est en ces bords qu’on entend
Les passions mortes des chevaliers errants :
Mais que salubre est le vent !
Que le piéton regarde à ces clairevoies :
Il ira plus courageux.
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d’ici le paysan matois
Qui trinque d’un moignon vieux.

Verlaine a dit aussi de ces poèmes de Rimbaud qu’ils étaient des vers faux exprès. À notre humble avis, cela n’est pas possible. C’est le fond, ici, qui commande la forme, évidemment. L’irradiation part du centre et dépasse la circonférence à son gré, s’il importe. Et l’on peut comparer, n’est-ce pas ? la poésie à la lumière, au feu — s’il fallait faire ressembler les poèmes parnassiens à un globe astral de cercle délimité, il faudrait bien faire ressembler les poèmes rimbaldiens de 1872 au rayonnement illimité des étoiles car, en effet, ils sont plus lointains, plus avant dans l’infini. Non, ce ne sont pas là des vers faux exprès. Ce sont des vers se libérant, rompant la muraille qui les encerclait.

Et les innovations prosodiques de Rimbaud iront crescendo, nécessairement et vite, jusqu’à la création entière du vers libre qui amènera, logiquement, la prose inouïe des Illuminations.

BONNE PENSÉE DU MATIN

Àquatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.
Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les Charpentiers
Déjà s’agitent.
Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la Ville
Rira sous de faux cieux.

Ah pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.
Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie.
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

MOUVEMENT

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l’étambot,
La célérité de la rampe,
L’énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.
Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle
Le sport et le confort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l’éducation
Des races, des classes et des bêtes sur ce vaisseau :
Repos et vertige
A la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d’étude.
Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les
fleurs, le feu, les bijoux,
Des comptes agités à ce bord fuyard,

On voit, roulant comme une digue au delà de la route
hydraulique motrice,
Monstrueux ; s’éclairant sans fin, leur stock d’études ;
Eux chassés dans l’extase harmonique
Et l’héroïsme de la découverte.
Aux accidents atmosphériques les plus surprenants,
Un couple de jeunesse s’isole sur l’arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne ? —
Et chante et se poste.

Est-ce que, au point de vue technique, tous les essais de vers libres produits depuis la publication, en 1886, des Illuminations, ne tiennent pas entre ces deux poèmes-là ? Nous ne parlons pas du fond, qui est inimitable et d’une émotion unique, aussi bien dans le premier, simple rêverie, que dans le second, évocation grandiose du voyage maritime que Rimbaud et Verlaine feront ensemble d’Anvers à Londres, au mois de mai 1873. A-t-on jamais plus magiquement que dans ce Mouvement figuré le rythme d’un vaisseau partant, voguant, accostant ?

Loin de nous la pensée de vouloir diminuer en rien le mérite des poètes ayant, par la suite, adopté cette nouvelle prosodie et qui, du reste, reconnaissent en Rimbaud leur précurseur. Ils ont, conscients, promulgué les lois de cette découverte et l’ont triomphalement appliquée : de même que le grammairien formule les préceptes d’une langue qu’il n’a point créée et peut la parler en toute sûreté. Pourtant, lorsque l’auteur d’Une Saison en Enfer émet ceci, qu’après avoir inventé la couleur des voyelles il doit trouver des rythmes instinctifs où seront réglés la forme et le mouvement des consonnes, est-ce qu’il ne donne pas la théorie totale du vers libre ? Rendons à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu.

Mais, en 1872, les temps n’étaient pas venus d’admettre ce nouvel art poétique. On était trop près de Leconte de Lisle et de Théodore de Banville. Personne n’aurait osé épouser, en leur audace entière, les doctrines de Rimbaud. Il a fallu que passassent sur leur éclosion trois lustres, durant lesquels elles dormirent dans les limbes de l’inédit et le silence des hommes de lettres, pour qu’une nouvelle génération de poètes s’en éprît et les fécondât.

Verlaine lui-même, bien que séduit, était encore trop possédé par la technique parnassienne. II s’était servi de cette méthode poétique avec une grande adresse, et en avait obtenu des résultats fort appréciés. Certes, au fond, il était d’avis de chercher du nouveau. Néanmoins, les succès d’estime remportés par les Fêtes galantes et la Bonne Chanson le faisaient reculer prudemment devant une modification aussi violente de la prosodie. Aussi bien, ne s’assimila-t-il les théories de son ami que dans la mesure où elles pouvaient lui fournir encore plus d’adresse et d’originalité ; et il se trouve que, pour si peu qu’il s’en soit assimilé, cela suffit pour faire de lui un chef d’école et un grand lyrique. Dans son Art poétique, auquel il a été déjà fait allusion plus haut, il nous a donné la nomenclature des réformes acceptées. Elles s’adaptent merveilleusement à sa nature de souplesse et de douceur félines. — Il lui faut de la musique avant toute chose, des romances sans paroles en un mot. Pour arriver à ce résultat, il emploiera de préférence, comme son maître actuel, le nombre impair ; mais ses vers resteront symétriques. Il choisira des termes, non pas hallucinés, mais imprécis, équivoques, donnant lieu à la méprise il préférera la nuance à la couleur, bannira l’ironie, évitera la rhétorique et la rime riche. Et il conclut par une description générale du vers où il est impossible à toute intelligence loyale de ne pas reconnaître l’inspiration de Rimbaud :

Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.

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