IV
Cependant, d’étranges bruits couraient dans Paris sur la qualité de l’affection éprouvée par Verlaine à l’égard de son jeune ami. Aux réunions des cénacles, les appréciations les plus odieuses touchant les mœurs des deux poètes furent d’abord chuchotées, puis à haute voix émises et colportées de cabarets en cafés. On disait qu’au point de vue sexuel, Rimbaud avait des goûts dépravés et que Verlaine était mû vers lui par une honteuse passion. On ajoutait — suprême sottise — que cette passion, en affaiblissant les facultés intellectuelles de l’auteur des Fêtes galantes, était cause de la mauvaise tenue des vers qu’il faisait à présent. Or, ces vers étaient les « ariettes » des Romances sans Paroles.
Un rapport de police, figurant au dossier du procès de Bruxelles dont nous parlerons plus loin, s’est fait l’écho de ces grossières et mauvaises interprétations. Tout le monde, à peu près, sait comment sont menées les enquêtes de la police parisienne. L’enquêteur, un individu de mentalité fruste et soumise auquel on a ordonné de trouver des indices corroborant l’imputation qui a motivé la mise en mouvement de la justice, se présente et informe chez les concierges, chez les petits boutiquiers, provinciaux enclins à la médisance et tout à fait incapables d’estimer à leur valeur significative les manières d’être, les gestes et les propos des personnes cultivées et d’une intelligence au-dessus de la moyenne populaire. Ce qu’il en rapporte ne peut être que suspect, sinon erroné. Pourtant, les tribunaux en font état.
Dans le cas particulier de l’enquête sur Verlaine et Rimbaud, il se peut que la belle-famille de celui-là ait été appelée à fournir des matériaux à l’information ; ainsi que certains camarades de Verlaine, ennemis de Rimbaud. En haut lieu administratif, on n’aurait dû tenir compte non plus de ces dépositions, ni, à plus forte raison, les transmettre à une juridiction étrangère pouvant s’en autoriser pour une condamnation sévère envers un malheureux écrivain en posture d’être soupçonné déjà de participation aux faits de la Commune. Car les Mauté, juste à ce moment, intentaient contre Verlaine le procès en séparation, et les amis du Parnasse se trouvaient encore sous l’émotion immédiate des sarcasmes et des invectives de Rimbaud. Dans ces conditions, ils n’offraient, les uns et les autres, aucune garantie d’impartialité.
En nous basant sur le plus irrécusable des témoignages, celui de Verlaine libre, qui était bien l’homme le moins dissimulé sous le rapport des mœurs, nous avons affirmé, à maintes reprises, la gratuité dans les faits de tout le tapage de sodomie produit autour de cette liaison. Ici, nous allons essayer de présenter des observations démonstratives. La tâche est délicate, difficile. Rien n’est plus ardu que la démonstration de la vérité. Le lecteur, nous ayant fait au préalable l’honneur de croire que nous ne parlons sous l’empire d’aucun préjugé ou parti-pris, voudra nous prêter son attention.
La différence d’humanité entre les deux poètes était grande il faut l’établir au point où nous en sommes de cette étude, c’est-à-dire à l’heure où ils se trouvent réunis.
En 1872, Rimbaud avait dix-sept ans ; Verlaine en avait vingt-huit. La physionomie de celui-ci présentait, au regard vulgaire, de la laideur le visage de celui-là, « visage parfaitement ovale d’ange en exil », était d’une beauté et d’une juvénilité attirantes ; et, tandis que l’un ne paraissait, par ses traits, qu’un enfant, l’autre marquait, d’aspect, plus que son âge. Quoi d’étonnant à ce que, tes voyant amis, la malveillance du commun se soit basée sur ces apparences pour conclure de leur camaraderie ce que l’on sait ? Au reste, Rimbaud et Verlaine ayant eu, ou plutôt croyant avoir eu à souffrir par les femmes, ne se gênaient pas, aux moments surtout d’ébriété ou de paradoxe, pour clamer leur mépris, certes affecté, à l’égard du sexe féminin. On peut supposer aussi, en cequi concerne particulièrement Rimbaud, que son état de virginité corporelle, son dégoût des vulgarités, son actuel amoralisme, ou, mieux, sa volonté de vivre par l’esprit au-dessus de la morale, l’aient poussé à tenir des propos compromettants. Pourtant, au point de vue matériel : d’homosexualité, il n’en était absolument rien ; il n’en pouvait, nous allons voir, rien être.
Car, s’il est vrai que les impressions, chez Verlaine, montaient par les sens au cerveau pour redescendre aussitôt au cœur et, par le sang, se répandre furieusement dans toute la chair, il n’est pas moins vrai que, chez Rimbaud, elles arrivaient au cerveau pour s’y embraser et s’y consumer sur place. L’un, celui-ci, était un cérébral ; l’autre, celui-là, était un cardiaque. L’un était chaste impérieusement ; l’autre était passivement luxurieux ; l’un était spiritualiste, l’autre sentimentaliste. Tous ceux qui ont été mis à même d’observer Rimbaud, et Verlaine tout le premier, savent qu’en dépit de son imagination sensuelle il éprouvait la plus grande répulsion pour l’œuvre de chair ; ajoutons qu’il ne pouvait sans souffrance subir d’autrui le moindre attouchement. L’auteur de Parallèlement, au contraire, recherchait tout cela.
Dans un très beau poème, Crimen amoris, que Verlaine, parmi les volutes de sa songerie et des contingences de regret, va bientôt écrire dans sa prison des Petits-Carmes à Bruxelles, l’auteur des Illuminations, sous un prétexte vaguement diabolique, est évoqué très ressemblant. Nous citerons ici quelques strophes de ce poème, en soulignant les passages les plus objectifs. On y verra non seulement agir Rimbaud dans le monde littéraire, mais encore on l’entendra préciser le sens très pur, très large, qu’en opposition à son entourage luxurieux il donnait au mot Amour.
Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,
De beaux démons, des satans adolescents,
Au son d’une musique mahométane
Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens…
Or, le plus beau d’entre tous ces mauvais anges
Avait seize ans sous sa couronne de fleurs.
Les bras croisés sur les colliers et les franges,
Il rêve, l’œil plein de flammes et de pleurs.
En vain la fête autour se faisait plus folle,
En vain les satans, ses frères et ses sœurs,
Pour l’arracher au souci qui le désole,
L’encourageaient d’appels de bras caresseurs :
Il résistait à toutes câlineries,
Et le chagrin mettait un papillon noir
A son cher front tout brûlant d’orfèvreries
Ô l’immortel et terrible désespoir !
Il leur disait : « Ô vous, laissez-moi tranquille ! »
Puis les ayant baisés tous bien tendrement
Il s’évada d’avec eux d’un geste agile,
Leur laissant aux mains des pans de vêtement.
Le voyez-vous sur la tour la plus céleste
Du haut palais avec une torche au poing ?
Il la brandit comme un héros fait d’un ceste
D’en bas on croit que c’est une aube qui point.
Qu’est-ce qu’il dit de sa voix profonde et tendre
Qui se marie au claquement clair du feu
Et que la lune est extatique d’entendre ?
— « Oh, je serai celui-là qui créera Dieu !
« Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,
De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
Humilions, misérables que nous sommes,
Tous nos élans dans le plus simple des vœux.
« Ô vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,
Ô les gais Saints pourquoi ce schisme têtu ?
Que n’avons-nous fait, en habiles artistes,
De nos travaux la seule et même vertu !
« Assez et trop de ces luttes trop égales
Il va falloir qu’enfin se rejoignent les
Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales !
Assez et trop de ces combats durs et laids !
« Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire
En maintenant l’équilibre de ce duel,
Par moi l’Enfer dont c’est ici le repaire
Se sacrifie à l’Amour universel ! »…
Chez Verlaine comme chez Rimbaud, pris isolément, il y avait au point de vue anatomique une singulière contradiction. La structure virile, athlétique de l’adolescent démentait son visage enfantin, presque féminin ; la structure molle et quasi féminine de l’homme fait contrastait avec son masque de vieux faune. On sait, d’autre part, que Rimbaud, à dix-sept ans, possédait la conscience intellectuelle d’un homme mûr, et que Verlaine, à vingt-huit ans, demeurait l’enfant qu’il devait toujours être. Il n’est pas jusqu’à leur manière d’agir qui ne fût, chez chacun, contradictoire de l’apparence. L’adolescent au visage de fillette montrait une énergie directe de héros ; l’homme fait, malgré sa tête de Barbare, présentait une langueur flottante de femme sinueuse. Le Bateau ivre, conçu à seize ans, c’est l’audace dans la force ; Sagesse, écrit à trente ans, c’est la prostration dans la crainte. Quant aux rapports sociaux : Rimbaud, de visage amène, fuyait généralement autrui ; Verlaine, de physionomie farouche, se mourait dans la solitude. L’un et l’autre, diront les psycho-physiologistes, furent des anormaux. Le génie est toujours anormal.
Que l’admiration poétique de Verlaine ait pu dégénérer en affection passionnelle : il serait hasardeux d’en disconvenir. Son tempérament, en somme, l’y portait, et peut-être aussi l’excitation que lui constituaient, à cette époque, les interprétations des camarades et de sa belle-famille. Mais, dans les raisons attachant Rimbaud à Verlaine, il n’y eut, il ne pouvait jamais y avoir autre chose qu’une sympathie spirituelle, la fraternité d’un génie en action pour un génie virtuel, la pitié d’une âme précocement libérée envers une âme souffrant encore des liens sociaux, et la volonté, en surcroît, de se créer un disciple avec cette nature vibrante et délicate, mais hé !as trop faible et menaçant de se rompre comme une corde trop mince aux tensions trop fortes de la vie civile.
Aussi bien, dès février 1872, lorsqu’il crut s’apercevoir du caractère équivoque pris peu à peu par l’amitié de Verlaine éloigné du lit conjugal, Rimbaud prit la détermination de quitter Paris et de retourner près de sa mère, dans les Ardennes.
Depuis le dernier départ de son fils, Madame Rimbaud, dans le prolongement insolite de la séparation, s’anéantissait de chagrin. Elle ne savait où se trouvait le fugitif.
Un matin de la fin de cet hiver, il lui arriva de Paris une lettre anonyme, la renseignant de façon déplorable, mais levant tout de même un peu de son Inquiétude. Il était dit, dans ce papier suspect, qu’Arthur s’enivrait ; que ses ivresses causaient du scandale rue Campagne-Première, où il avait son domicile ; qu’il paraissait être en train de mal tourner ; que c’était grand dommage, et que sa mère, pour l’arracher aux mauvaises fréquentations, ferait bien de le rappeler au foyer de famille. Qui avait adressé cette lettre ? On ne le sut jamais, au juste. L’impression de Madame Rimbaud fut qu’elle émanait de son fils lui-même, dont l’amour-propre aurait cru déchoir à demander ouvertement les subsides nécessaires au retour par chemin de fer.
L’instinct maternel était-il en défaut ? Il faudrait croire que non, puisque, dès en possession des fonds contenus dans l’objurgatrice lettre écrite aussitôt par sa mère, Rimbaud, quittant la capitale avec bonheur, alla prendre le train à la gare de l’Est.