V
Quelle impression générale rapportait-il de ses six mois d’existence à Paris ? Nous pouvons assurer que ce fut de l’écœurement, de la désolation.
L’arrivisme obséquieux de quelques-uns des littérateurs rencontrés, lesquels ne répugnaient point à poursuivre de leur galanterie intéressée les femmes susceptibles, à quelque titre que ce fût, de s’entremettre en leur faveur, l’avait, par dessus tout, révolté.
J’ai eu raison — écrira-t-il dans Une Saison en Enfer — de mépriser ces bonshommes qui ne perdraient pas l’occasion d’une caresse, parasites de la propreté et de la santé de nos femmes, aujourd’hui qu’elles sont si peu d’accord avec nous. J’ai eu raison dans tous mes dédains, puisque je m’évade.
Ah ! certes, il les avait dédaignés et méprisés. Il ne leur avait célé, même, ni son dédain ni son mépris. Ces messieurs ne le lui pardonnèrent jamais, et s’en vengèrent bassement. Mais depuis quand l’homme de génie n’a-t-il plus le droit de dédaigner, de mépriser les imbéciles, les pignoufs et les pleutres (ce sont les propres expressions de Rimbaud) ? Nous demandons cela aux écrivains de la génération suivante qui, trop pressés de juger, crurent devoir s’autoriser des rages pédagogiques et parnassiennes pour propager des monstruosités sur le compte du grand, du pur, de l’absolu poète envers lequel ils sont, pour la plupart, redevables, soit directement, soit à travers Verlaine, d’une forte part de leur talent.
Au cours du printemps de 1872, à Charleville, Rimbaud se complut a vivre isolé, presque misanthrope. Rencontrait-il, par hasard, quelque ami de collège ? Il s’ingéniait à l’écarter en lui tenant des propos bouleversant toute morale acquise. De plus en plus visionnaire, plongé presque continuellement dans une muette rêverie, par les rues, par la campagne, à travers les forêts et parmi les rochers, à grandes enjambées il allait, sans paraître s’intéresser à rien de réel. Ses regards d’extase, doux et terribles à la fois, bleus de ciel et bleus d’acier, fixés sur l’Infini en même temps que fondus dans les flammes de sa pensée crépitante de forces destructrices et débordante de puissance créatrice, fascinaient les êtres se plaçant sous leur rayonnement et qui, éloignés, gardaient de ce contact lumineux une crainte sacrée.
Àla maison, sa mère, si énergiquement active et qui savait son fils tel, lui faisait quelquefois, non sans une appréhension, reproche au sujet de son apparente oisiveté. Il répondait, d’une voix de volonté sanglotante, qu’il travaillait beaucoup, au contraire, et que son travail, encore que travail de pensée, était des plus exténuants.
— Mais cela ne mène pratiquement à rien, faisait observer Madame Rimbaud.
— Tant pis répondait-il j’écris : il le faut !
Et, en effet, la nuit, dans sa chambre, il « brassait son sang » noter en prose ses illuminations : Enfance, Ornières, etc. ; à composer ses poèmes en vers libres, ses chansons : Larme, la Rivière de Cassis, Bonne Pensée du Matin, Patience, Jeune Ménage, Michel et Christine, Mémoire, Entends comme brame, Comédie de la Soif, Chanson de la plus haute Tour, Éternité. À Paris, il venait d’écrire : Barbare, Mystique, Après le Déluge, Fleurs, Aube, Scènes, Qu’est-ce pour nous mon cœur, etc. Il écrira bientôt, soit à Bruxelles, soit à Londres, soit à Charleville Âge d’Or, Ô Saisons ô Châteaux, Fêtes de la Faim, Génie, Solde, Jeunesse, Guerre, Villes, Métropolitain, Promonloire, Parade, Conte, etc. C’est donc l’époque qui montre la phase la plus pleine et la plus éblouissante de son génie littéraire. Il y atteint des hauteurs inconnues, en France, jusqu’à lui. C’est vraiment l’infini de la pensée, dans la profondeur aussi. Cela donne au lecteur le vertige. Et quant à la langue, et quant au style, « flammes et cristal, diamant, fleuves et fleurs et grandes voix de bronze et d’or », ils sont la magnificence même, avec leurs facettes omnicolores. Jamais personne n’a autant fait exprimer à la parole. Quelle densité d’idées ! Quelle intensité de vision dans le surnaturel On est aveuglé par tant de luminosité. Rimbaud, le Rimbaud des Illuminations, c’est Pascal doublé du saint Jean de l’Apocalypse. Plus encore : c’est l’Esprit lui-même, paganisme et christianisme confondus. Vraiment, comme l’a émis la froide perspicacité de Félix Fénéon, cela est au-dessus de toute littérature.
GÉNIE
Il est l’affection et le présent puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la rumeur de l’été – lui qui a purifié les boissons et les aliments — lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. — Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.
Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, — lui qui nous aime pour sa vie infinie…
Et nous nous le rappelons et il voyage… Et si l’Adoration s’en va, sonne, sa promesse sonne : « Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C’est cette époque-ci qui a sombré ! »
Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères des femmes et des gaietés des hommes et de tout ce Péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.
Ôses souffles, ses têtes, ses courses la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.
Ôfécondité de l’esprit et immensité de l’univers !
Son corps ! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevées à sa suite.
Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ôlui et nous ! L’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ômonde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !
Il nous a connus tous et nous a tous aimés : sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôletumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et, sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, — ses souffles, — son corps, — son jour.
Et quand il s’est ainsi, pour ainsi dire, lui-même objectivé ; qu’il a, en pleine joie, décrit son pouvoir, il se retourne vers les hommes, et, non sans raillerie, leur offre ses créations dontt il voudrait bien enfin — le pauvre — tirer quelque matériel profit :
SOLDE
Àvendre ce que les Juifs n’ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n’ont goûté, ce qu’ignore l’amour maudit et la probité infernale des masses ! ce que le temps ni la science n’ont pas à reconnaître
Les Voix reconstituées ; l’éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées l’occasion, unique, de dégager nos sens !
Àvendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle
Àvendre l’anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !
Àvendre les habitations et les migrations, sports, féeries et conforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l’avenir qu’ils font !
Àvendre les applications de calcul et les sauts d’harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate.
Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, — et ses secrets affolants pour chaque vice — et sa gaieté effrayante pour la foule.
Àvendre les corps, les voix, l’immense opulence inquestionnable, ce qu’on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n’ont pas à rendre leur commission de si tôt !
Écoutez-le encore, s’objurguant le génie :
JEUNESSE IV
Tu en es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi. Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s’offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d’anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.
C’est dans cet état de spiritualité que le trouvaient à Charleville les lettres des amis de Paris : Forain, Verlaine.
Ce dernier, aussitôt Rimbaud en allé, avait éprouvé remords encore de son attitude envers l’adolescent et lui avait écrit pour demander pardon. Mais l’illuminé se préoccupait d’autre chose, et ses communications avaient été d’abord purement littéraires. À la fin, réfléchissant que la Chasse spirituelle se trouvait à présent tout entière entre les mains de Verlaine, et désirant vraisemblablement faire publier, il avait écrit de façon affectueuse en réclamant son manuscrit.
Au reçu de la lettre tant attendue, le Pauvre Lélian eut, à la vérité, un premier mouvement raisonnable et mit l’objet réclamé sous enveloppe, se disposant ainsi à l’expédier. Pour quelles raisons n’alla-t-il pas jusqu’à le confier à la poste et revint-il, de cette façon, sur son premier mouvement ? Nous ne saurions rien affirmer sur ce point. Devons-nous supposer que de garder ce manuscrit apparut soudain à Verlaine comme le plus sûr moyen de se ménager encore des rapports avec Rimbaud ? Pensa-t-il que, la chose étant destinée à être imprimée à Paris, il n’était pas utile de la retourner à Charleville, où une colère de l’auteur pourrait la détruire ? Toujours est-il qu’au lieu de renvoyer la Chasse spirituelle, il posta à son ami des lettres atermoyantes, lettres cordiales, trop cordiales, où se lisaient des serments de ne plus donner prise au grief qui les avait séparés et de se conduire désormais envers Rimbaud de la façon dont celui-ci, sévèrement, l’entendait c’est-à-dire sans que jamais déviassent en de la saleté charnelle leurs rapports d’esprit à esprit, d’âme à âme. Il joignait à ces lettres des vers devant figurer plus tard aux Romances sans Paroles, vers se soumettant timidement à la nouvelle technique de Rimbaud et qui sont, en dépit de la méprise volontaire des mots, très évocateurs, très démonstratifs même, du différend survenu.à Paris entre les deux poètes
Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
De cette façon nous serons bien heureuses,
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.
Ô que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,
A nos vœux confus la douceur puérile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile.
Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Éprises de rien et de tout étonnées,
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées.
Dans les moments où il n’était pas possédé par ses visions, Rimbaud, à Charleville, s’ennuyait mortellement. Il répondait à ces lettres, à ces vers par l’envoi de poèmes et d’épîtres chargées de sarcasmes, d’amertume et peut-être d’imprudents conseils. Il n’oubliait pas son manuscrit, certes. À plusieurs reprises, il fit part à sa mère d’inquiétudes à ce sujet. Il ne lui avait pas célé non plus son amitié pour Verlaine, ni les méchants commentaires que cette amitié faisait naître. Mais voici qu’il se reprenait à prêter l’oreille aux suggestions de son démon du départ ! Puisant dans sa terrible énergie d’âme le mépris des compromissions, il envisageait peu à peu comme nécessaire un nouveau voyage à Paris. On l’y appelait désespérément ; et puis, il y rentrerait en possession de ses anciens poèmes et les ferait éditer. Il aimait, d’esprit, beaucoup Verlaine ; il l’aimait comme la force aime la faiblesse, paternellement, maternellement, fraternellement ; et il se sentait la résolution suffisante, et il se savait l’autorité nécessaire pour le maintenir dans les limites acceptées. Celui-ci, d’ailleurs, montrait la plus vive contrition et multipliait ses larmoyants appels. Madame Rimbaud, de toute son âpre force de persuasion, s’opposa bien à la fuite de son cher fils vers les affreux dangers de cette fréquentation. Elle réussit, pendant un certain temps, à le retenir dans IesArdennes. Pourtant, vers la fin du mois de juillet, c’est-à-dire plus de trois mois après la date du retour à Charleville, Rimbaud demanda soudainement à sa mère les moyens pécuniaires de se rendre à Paris.
Verlaine, se figurant être sous le coup d’une arrestation pour les faits insurrectionnels de 1871 et croyant le moment arrivé de quitter la France, venait de faire entrevoir à son correspondant des voyages à l’étranger. La fatalité, ce démon qui, toujours, de tout lieu, força Rimbaud de s’évader, fut plus impérieuse que tout. Pour un départ en Belgique, il alla rejoindre son ami.