VI
Si, en ce juillet 1872, parmi les motifs de la détermination prise par Verlaine de s’expatrier, il y avait une crainte d’être judiciairement inquiété au sujet de sa participation presque illusoire à la Commune, il y avait aussi le désir — dit-il lui-même — d’échapper aux « platitudes » chicanières de la rue Nicolet ; il y avait enfin et surtout, comme nous venons de le voir, la joie poétique de fuir
En compagnie illustre et fraternelle vers
Tous les points du moral et physique univers.
La rencontre eut lieu à la gare du Nord. C’était par un de ces après-midi de Paris accablés de soleil.
Aussitôt Rimbaud descendu du train, les deux amis, heureux de se revoir, entrèrent dans le plus proche café. Là, tout en se rafraîchissant et sustentant, ils devisèrent des moyens de franchir sans encombre la frontière. Verlaine, à tout prix, ne voulait pas, avant de partir, aller rue Nicolet. Il fut décidé qu’on se mettrait en route le soir même. Et, au lieu de prendre les billets pour Bruxelles, ce qui eût pu donner l’éveil à l’agent de police possiblement de surveillance aux guichets, on les prit pour Arras, ce qui constituait à Verlaine, vu sa parenté artésienne, un plausible prétexte de voyage. L’un et l’autre étaient sans bagage et vêtus comme pour une promenade.
Dans Mes Prisons, sous le titre de « Une… manquée », le Pauvre Lélian a raconté tout au long, avec humour, l’aventure burlesque qu’ils eurent aussitôt leur arrivée à Arras. Au cas où, vraiment, Verlaine eût été l’objet des recherches de la police, leur baudelairienne mystification aurait pu être dangereuse. Par bonheur, il n’en fut rien. Forcés seulement de rétrograder en chemin de fer sur Paris, dès leur retour ils repartirent vers la Belgique par une autre gare, celle de l’Est, où, toujours en précaution de dépister la possible surveillance policière, ils crurent ne devoir prendre leursbillets que pour Charleville, résidence de Rimbaud.
Arrivés à Charleville, entre deux trains, ils allèrent trouver l’ami Bretagne, le vieux bohème qui, jadis, les avait mis en rapports. Celui-ci, tout heureux et fier, sans doute, d’avoir à protéger des proscrits, voulut bien se charger d’aller quérir aux guichets de la gare deux billets à destination de Vireux.
De Vireux, ayant à pied passé la frontière, ils se dirigèrent gaiement sur Bruxelles, par Walcourt et Charleroi — selon que l’indiquent les deux premiers « paysages belges » des Romances sans Paroles :
Gares prochaines,
Gais chemins grands…
Quelles aubaines,
Bons juifs errants !
Jusqu’en septembre, date à laquelle Verlaine eut avec sa femme l’entrevue racontée dans Birds in the night, les deux amis résidèrent ensemble à Bruxelles ; non sans, du boulevard Anspach, où ils se rencontrèrent avec des communards, rayonner vers les villes les plus caractéristiques de la Belgique et de la Hollande.
Ces pérégrinations s’accomplissaient de façon épique, dans le plus ingénu détachement des institutions sociales, dans de la mystification aussi, dans de l’ivresse, joyeusement, follement. Rimbaud, voyageur-né, se voyait pour la première fois à même de satisfaire aisément sa passion locomotrice, ainsi que son avidité d’impressions nouvelles ; son compagnon, très sensitif et d’habitudes plutôt sédentaires, se trouvait pour la première fois engagé dans un vagabondage ardent, au cours duquel se succédaient des sites de caractères les plus divers, souvent les plus opposés, et de la beauté mystique desquels le visionnaire lui faisait prendre conscience. On conçoit le bonheur que ce fut pour de tels poètes ; pour Verlaine surtout, dont les aspirations avaient été jusqu’ici contenues par les exigences civiles et dépravées et étriquées par le milieu parisien des cafés littéraires et politiques de la fin du second Empire.
Pourtant Rimbaud, parmi cette fête pour son énorme curiosité, ne laissait pas de se préoccuper de moyens pratiques d’existence. Il était de ceux qui, par leur organisation musculaire et leur éducation, ne se dérobent à aucun travail. Aux heures de calme, il se reprochait sans doute d’être pécuniairement une charge pour son ami. Celui-ci, l’insouciance même sous le rapport budgétaire, protestait bien quand la délicatesse du jeune homme s’ouvrait de ses préoccupations. Mais, tout de même, on se mit en quête de travaux matériellement profitables.
S’il faut en croire les pièces du dossier du procès de Bruxelles en 1873, ce n’est que lorsqu’ils eurent éprouvé l’impossibilité de trouver emploi quelconque en Belgique de leur bon vouloir laborieux, qu’ils se décidèrent à passer en Angleterre.
Ni l’un, ni l’autre ne connaissait la langue anglaise. Ils comptaient sur l’obligeance des réfugiés de la Commune, amis de Verlaine, pour s’initier aux coutumes d’Outre-Manche et pour se faire piloter dans Londres qui, mieux que Bruxelles, devait offrir l’utilisation de leur activité.
De même que Verlaine l’a fait dans les Romances sans Paroles, Rimbaud nous a laissé des souvenirs du séjour en Belgique. C’est, dans le premier recueil de ses illuminations : Bruxelles daté de juillet, Âge d’or ; c’est la première des Villes, hallucination synthétique, vision prophétique, projection d’ensemble et récréation sur l’écran du rêve des impressions accumulées au cours de ces deux mois de vie belge :
VILLES
Ce sont des villes C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes, au milieu des gouffres, les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits des auberges, l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes, une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants, des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tettent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la Fête de la Nuit. Et, une heure, je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.
Il suffirait, ce semble, de confronter les « paysages belges » des Romances sans Paroles avec ce poème en prose, cette illumination, pour se faire une nette idée de la différence existant entre le génie de Verlaine et le génie de Rimbaud, et pour voir combien celui de l’auteur des Illuminations est plus haut, plus vaste, plus intrinsèque en spiritualité, plus mystique, plus sur un autre plan que l’ordinaire humanité, plus divin. Comment Verlaine, dont l’âme, merveilleuse aussi, fut puérile, trop humaine, passive, n’aurait-il pas été dominé, subjugué par une pareille puissance d’imagination, une telle souveraineté de vision, une semblable majesté d’expression ? Et l’on comprendra, au reste, pourquoi le Pauvre Lélian s’est toujours effacé devant son ami, sans qu’il ait été besoin pour cela d’autres raisons que sa littéraire admiration pourquoi, à l’époque où il s’entendait qualifier dûment de grand poète, il proclamait que Rimbaud était un très grand poète. Ne l’a-t-il pas aussi, dans Jadis et Naguère, appelé la Muse ?
Dans Vies, Rimbaud fait encore allusion à son voyage en pays flamand. « A quelque fête de nuit, dans une cité du Nord, j’ai rencontré — dit-il — toutes les femmes des anciens peintres. » Ce qui attesterait qu’il ne se fit point faute d’aller visiter les musées et d’assister aux fêtes des Corporations, lesquelles, à Anvers particulièrement, se développent en somptuosités archaïques.