VII
Est-elle aimée ?… Aux premières heures bleues
Se détruira-t-elle comme les fleurs feues…
Devant la splendide étendue où l’on sente
Souffler la ville énormément florissante !
C’est trop beau c’est trop beau ! mais c’est nécessaire
— Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,
Et aussi puisque les derniers masques crurent
Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure !
s’écria l’auteur du Bateau ivre quand, sur le port d’Anvers, en face de l’Escaut, les deux pérégrins devisèrent de prendre le steamer qui vers l’Angleterre devait, pour la première fois, les bercer sur la mer « troublée par la naissance éternelle de Vénus ».
Ils s’embarquèrent au commencement de septembre.
Arrivés à Londres, ils allèrent tout de suite, à Langham Street, se présenter chez M. Félix Régamey, qui, dans Verlaine dessinateur, décrira ainsi l’entrevue : « Verlaine est beau à sa manière et, quoique fort peu pourvu de linge, il n’a nullement l’air terrassé par le sort. Nous passons des heures charmantes. Mais il n’est pas seul. Un camarade muet l’accompagne, qui ne brille pas non plus par l’élégance : c’est Rimbaud ». Puis, leur curiosité « wagonnant et paquebottant insensément », erra, disent MM. Jean Bourguignon et Ch. Houin « des parcs immenses, des somptueux hôtels du West-End, aux taudis malsains de Bethnal-Green, aux horreurs de White-Chapel », jusqu’à ce que, l’argent leur allant faire défaut, ils se résignassent à élire domicile dans l’ancien room de Vermersch : Howland Street, 34-35, quartier français.
Selon Verlaine, Rimbaud aurait mené en Angleterre une vie paisible de flânerie et de leçons. Il nous paraît bien que ce n’est pas tout à fait exact. Comment, ou pourquoi, l’auteur des Romances sans Paroles a-t-il pu commettre cette inexactitude, de même qu’il a commis celle de dater les Illuminations de 1873-1870, alors qu’en réalité, et sans conteste aujourd’hui possible, elles sont de 1872-1873 ? Outre que la nature de Rimbaud, comme nous l’avons vu, s’opposait à ce qu’il goûtât jamais la paix, sa vie à Londres, de même que partout ailleurs, ne pouvait être que très active, très occupée. Quand on constate que de septembre à décembre, c’est-à-dire en moins de quatre mois, il trouva moyen de s’assimiler la langue et la littérature anglaises, au point de pouvoir converser dans l’idiome avec des lettrés comme Swinburne, au point de pouvoir professer ; qu’il écrivit pas mal d’illuminations qu’il explora dans tous ses quartiers cette énorme capitale, à lui devenue bientôt familière ; qu’il fut relativement assidu aux musées et aux bibliothèques, sans compter ses rapports avec les réfugiés français et les démarches pour trouver des emplois ; quand on songe à ce que tout cela dut lui prendre de temps, on se demande comment il aurait pu trouver des loisirs pour la flânerie. Il faut supposer plutôt, étant connu le caractère farouche, délicat et orgueilleux de Rimbaud, qu’il passait, dans l’activité studieuse, la plus grande partie de ses journées loin de son compagnon : cela, moins pour n’aller pas dans les « cafés potables, wine-rooms, alsopps-bars et autres mastroquets indigènes », que pour ménager les fonds communs en ne partageant point le repas de midi. Du reste, Verlaine avait lui-même fort à faire, en ce temps-là, de se débattre, de se concerter avec les avoués et autres gens de loi parisiens, au sujet de l’instance en séparation de corps et de biens lancée décidément par son épouse.
La correspondance datée de Londres, publiée sans beaucoup d’ordre par M. Edmond Lepelletier dans sa biographie de Verlaine, si pleine d’inexactitudes, de jugements téméraires et d’insinuations calomnieuses à l’égard de Rimbaud, nous montre néanmoins la physionomie vraie du Pauvre Lélian à cette époque. Constatons que, dans les Croquis londoniens, non plus que dans la confidence des stations aux cabarets anglais, Rimbaud n’est jamais évoqué et que si, dans la partie grave de cette correspondance, il est parlé de lui, c’est toujours avec la plus grande déférence et de très dignes protestations au sujet de « l’immonde accusation » d’homosexualité. Ne serait-ce pas à inférer de cela que les deux poètes, soit chez des réfugiés, soit en un café accoutumé, ne se trouvaient guère ensemble que le soir, et que Rimbaud, peu communicatif de sa nature, ne tenait guère Verlaine au courant de ses diurnes occupations ? À ces réunions vespérales, entre Parisiens et Londoniens lettrés, s’engageaient des conversations « toutes d’intellectualité », dit Verlaine, et qui, Rimbaud présent, loin de pousser le poète de Langueur à l’indolence, loin de l’exciter dans sa fâcheuse passion pour l’alcool, l’auraient, au contraire, incité au travail ; et, de fait, cela n’appert-il pas de la lettre en laquelle, un peu plus tard, de sa prison de Mons, Verlaine écrira, en recommandant l’impression des Romances sans Paroles : « Je tiens beaucoup à la dédicace à Rimbaud, d’abord comme protestation [contre l’accusation d’homosexualité], puis parce que ces vers ont été faits lui étant là et m’ayant poussé beaucoup à les faire. » Ce qui, entre parenthèses, n’empêchera pas M. Lepelletier, dont la sympathie pour Rimbaud était nécessairement négative, de supprimer cette dédicace à l’édition princeps du petit volume. Verlaine d’ailleurs, on devine pourquoi, ne la rétablira point aux éditions subséquentes.
Il transparait encore de cette correspondance verlainienne que Rimbaud ne fut pas, à Londres, sans insister auprès de son ami pour rentrer en possession de la Chasse spiriluelle. À l’inventaire des objets que Verlaine charge M. Lepelletier de réclamer aux Mauté, figure ce manuscrit, ainsi que des lettres de son auteur renfermant des vers et des poèmes en prose, le tout spécialement décrit. Or, l’auteur de Parallèlement n’était pas, à ce moment-là surtout, homme à se préoccuper beaucoup des papiers d’autrui. En dépit d’une première réclamation, il avait laissé ceux de Rimbaud rue Nicolet, à Paris, et cela au moment même où il allait se rencontrer avec leur propriétaire. Il a donc fallu, pour qu’il se décidât à les porter sur la liste des objets revendiqués, qu’on lui fît des instances. Nous allons voir jusqu’à quel point Rimbaud, sans en accuser personnellement son ami, fut navré de cette dépossession.
À Charleville, Madame Rimbaud, malgré que désormais accoutumée aux fugues subites de son fils, ne se résignait pas. Que faire ? Elle le laissait bien, depuis son retour de Paris, puiser librement dans la bourse familiale ; mais il y employait une telle discrétion, qu’elle demeurait épouvantée à songer qu’il pouvait, loin d’elle, souffrir de la misère, et humiliée à penser qu’il vécût aux dépens d’un étranger. On lui dit un jour — dans les petites villes tout se sait et se répète — qu’Arthur avait été vu aux environs de la gare, dans la compagnie du père Bretagne et de Verlaine. Elle s’empressa, naturellement, d’aller s’enquérir auprès du bohème carolopolitain. Et, comme celui-ci répondait vaguement aux questions fermement posées, à bout de patience, se souvenant que le bonhomme avait été l’initiateur des relations avec Verlaine, elle le semonça de façon si légitimement sévère, qu’il en fut, comme naguère M. Izambard, tout éberlué, tout tremblant.
Néanmoins, elle venait d’apprendre que la fuite de Verlaine à l’étranger avait pour cause la crainte d’être arrêté à Paris pour participation au mouvement insurrectionnel de 1871. Dans la conscience de la bourgeoisie de province, communard était synonyme de scélérat ; et, bien qu’Arthur eût déjà expliqué à sa mère le peu de gravité des faits reprochables à l’ancien chef du bureau de la Presse, et qu’elle l’admît, Madame Rimbaud ne se sentit pas moins envahir par la crainte d’une arrestation possible de Verlaine rejaillissant en déshonneur sur son fils. Aussi, sans pouvoir envisager des moyens pratiques et honorables de faire cesser la compromission, cette femme si énergique se morfondait-elle dans un redoublement de désespoir, désespoir que parvenait à peine à atténuer la conscience des devoirs envers ses autres enfants.
Elle vivait ainsi depuis de longs mois à Charleville, lorsque lui arriva, timbrée d’Angleterre, une lettre d’Arthur. C’était vers le milieu de novembre 1872.
L’épître était assez rassurante, en somme. On était en sûreté à l’étranger ; on s’y portait bien ; on apprenait la langue anglaise ; on donnait des leçons de français. Il était aussi mandé que, Verlaine plaidant en séparation et les Mauté ayant beaucoup d’animosité contre leur gendre, la perte des papiers confiés autrefois à l’ami, et demeurés par sa négligence à Paris, était à craindre. Ces manuscrits, ajoutait-on, seraient d’un grand secours ; on les ferait éditer et ils deviendraient ainsi une référence livresque permettant de trouver à Londres des leçons plus avantageuses au pécuniaire ; et Rimbaud terminait en priant sa mère de vouloir bien faire réclamer ces papiers, ou d’aller elle-même les chercher, soit chez Madame Verlaine mère, chargée de récupérer les objets personnels laissés rue Nicolet, soit chez les Mauté, au cas où, en défi des requêtes, ceux-ci se seraient cru le droit de les garder.
Madame Rimbaud n’était pas femme à remettre au lendemain ce qu’il ne lui paraissait pas impossible de faire le jour même elle n’était femme non plus à charger volontiers les autres de ses commissions. Aussitôt la lecture de la lettre, elle alla confier la garde de ses filles aux chanoinesses du Saint-Sépulcre, qui les avaient déjà dans leur institution comme demi-pensionnaires, et elle partit pour Paris.
Sa première visite fut pour la mère de Verlaine, dont Arthur lui avait donné l’adresse. Elle se trouva en présence d’une femme plongée, comme elle, dans la détresse cordiale. La sympathie s’établit aussitôt. Toutes deux n’étaient-elles pas de semblable origine, et n’avaient-elles pas, l’une et l’autre, épousé un militaire ? On causa. On fit ses réciproques doléances. Madame Rimbaud reprochait à Verlaine d’être, par ses appels incessants, la cause des dérangements actuels de son fils. Puisque la liaison des deux jeunes gens causait du désordre et du chagrin dans les familles, il appartenait au plus âgé, à Verlaine par conséquent, d’être le plus raisonnable, de rompre et de se rendre compte qu’en définitive et du point de vue de la loi, en excitant la passion d’Arthur pour les voyages et en l’attirant ainsi dans une voie irrégulière et moralement préjudiciable, il s’exposait à une accusation de détournement de mineur. Madame Verlaine, tout en protestant, priait son interlocutrice de ne pas ainsi envisager les choses. Il y avait assez de scandale comme cela, par la faute des seuls Mauté, qui ne surent jamais s’y prendre pour retenir Paul dans son ménage. De reproches à Arthur Rimbaud, elle n’en avait aucun à mettre en avant. C’était un garçon bien intelligent, bien honnête et tout à fait incapable de faire le mal. Pour ce qui était des manuscrits réclamés, Madame Verlaine n’avait rien reçu des beaux-parents de son fils, ni directement, ni par un tiers. En fin de compte, Madame Rimbaud ayant demandé si l’on pouvait courir le risque d’un accueil chez les Mauté, la mère de Verlaine s’offrit à la conduire jusqu’à leur maison.
Rue Nicolet, bien que Madame Rimbaud y ait été reçue aimablement, la sympathie ne s’établit point. On lui parut de prévenances et de condoléances, d’abord trop appuyées. Elle flaira, sous ces manières, de l’arrière-pensée. Bref, comme elle savait se trouver chez un ancien notaire, qu’elle connaissait, par ce qu’elle en avait déjà observé, la politesse de commande des tabellions et leur manque parfois de scrupules sentimentaux, malgré toutes ces civilités, toutes ces cérémonies, elle ne fut pas conquise. Sous ses apparences provinciales, quasi paysannes, elle avait, au demeurant, l’esprit beaucoup plus large et le sens familial plus développé que ces Parisiens-là elle leur était bien supérieure en intelligence native et en force intrinsèque de caractère. Ce fut avec une dignité de dehors froids qu’elle écouta émettre les griefs les plus imprévus et les plus ridicules contre Verlaine. Quand ils en arrivèrent aux articulations contre son fils Arthur, maitrisant sa maternelle indignation, cette femme de fer parvint à les entendre sans sourciller. Elle était sûre, maintenant, de siéger en face de gens prêts à user de tous moyens, d’apparences, de fallaces, pour écarter de leur famille un membre dûment ou indûment déplaisant. Ah ceux-là n’eussent pas demandé mieux que de se rallier à l’idée d’une accusation en détournement de mineur. Mais Madame Rimbaud se garda bien de la soumettre ici, cette idée. Elle se contenta, sous la bordée de malveillances aigres-douces qui, en voulant atteindre son enfant, semblaient vouloir l’atteindre elle-même, de dresser altièrement la tête et de plonger dans le regard oblitéré de ces mondains l’éclat de ses yeux bleus foudroyants d’orgueil et de mépris, mépris que les processives âmes ne surent évidemment point discerner. Et elle serait partie dédaigneusement, si elle n’avait eu à accomplir sa mission relative aux manuscrits. Ce fut avec laconisme, d’un ton de politesse stricte, qu’elle les réclama. On mit en avant des prétextes obliques dépôt dont ne devait compte qu’à Verlaine, procès en cours, etc., pour ne pas accorder satisfaction. Elle prit alors congé, sans se donner la peine de faire remarquer que, Verlaine ayant redemandé les choses pour les restituer à Rimbaud, l’on commettait, en agissant ainsi, un abus envers son fils mineur.
Parmi les autographes confisqués se trouvait-il des lettres pouvant, par une interprétation maligne, induire des adversaires décidés à faire flèches de tout bois en des imputations contre Verlaine ? C’est possible. Les deux poètes usaient, à ce moment, de la méprise des mots. En tout cas, pour les Mauté, comme pour les avoués et autres gens d’affaires de ce temps-là, la Chasse spirituelle devait être, à coup sûr, parfaitement incompréhensible. Chronologiquement, elle se placerait, croyons-nous, entre le Bateau ivre et les illuminations. Il faut joindre à la Chasse spirituelle, comme égarées, comme perdues, des pièces de vers dont l’une, les Veilleurs, est, au sentiment de Verlaine, la plus belle qu’ait écrite Rimbaud. On voit combien cette confiscation a été coupable envers l’auteur, combien elle le demeure envers les Lettres françaises.
Aussitôt rentrée à Charleville, Madame Rimbaud manda à son fils le résultat négatif de ses démarches au sujet des manuscrits. Elle lui remontra en même temps le péril qu’il y avait, pour sa bonne réputation, à continuer des relations avec Verlaine. Afin de couper court à toutes insinuations, à toutes accusations calomnieuses, le plus simple, dans l’intérêt surtout de l’ami, serait qu’Arthur le quittât et revînt à la maison, concluait-elle judicieusement et fermement. Elle joignait à sa lettre des fonds pour le retour.
Les deux poètes, se croyant forts de leur innocence, ne se rendirent pas tout d’abord à ce conseil. Rimbaud, savons-nous, repoussait de tout son hautain mépris les ordures en question. Quant à Verlaine, sa correspondance avec M. Edmond Lepelletier révèle qu’il aurait considéré l’éloignement du jeune homme comme une maladresse pouvant, aux yeux de ses beaux-parents, constituer un aveu.
Madame Rimbaud — confie-t-il — s’occupe très véhémentement de l’affaire. Elle croit qu’en me séparant de son fils je fléchirais ça. Moi, je crois que ce serait leur donner leur seule arme « Ils ont cané, donc ils sont coupables ». Tandis que nous sommes prêts, Rimbaud et moi, à montrer, s’il le faut, notre virginité à toute la clique.
Cependant Rimbaud, à Londres, commençait à s’irriter contre son compagnon, auquel il reprochait toujours d’être, par sa négligence, la cause de la perte des manuscrits. Celui-ci fit bien de nouvelles tentatives pour les recouvrer mais il n’y réussit, paraît-il, point.
Et le jeune poète maudit, fatigué, écœuré de l’indécision du « pitoyable frère » passant ses heures à se griser, à se lamenter et, plutôt que d’agir comme il eût fallu, à poster ses doléances à des camarades parisiens incapables de le servir, quitta l’Angleterre, après quelque dispute, et revint en France. C’était vers le milieu de décembre 1872.