VIII
Il y avait plus d’un mois qu’il était de retour à Charleville ; après les orages de Paris et de Londres, il essayait, dans la vie familiale, de s’accalmer et de se déprendre des vers, remâchant l’amertume de la lutte pour l’Art, examinant avec un relatif sang-froid la direction qu’il allait falloir donner désormais à sa vie, — lorsqu’il reçut d’Angleterre une lettre de Verlaine, très touchante, annonçant une grave maladie et marquant un profond désespoir de se trouver, à la veille de la mort, abandonné de tout le monde.
Point n’était besoin de faire à Rimbaud un long appel douloureux pour que se présentât, devant sa conscience, l’impérieuse nécessité de se dévouer ; en dépit detout, il aimait toujours beaucoup le Pauvre Lélian. Il fit part de la lettre à sa mère. Celle-ci, le voyant très ému et se félicitant, à part soi, du bon cœur de son fils, loin de s’opposer au départ pour Londres, lui remit spontanément l’argent nécessaire au voyage, aller et retour, et à l’existence durant quelques jours. Toutefois, il fut convenu que, issue heureuse ou Malheureuse de la maladie, Arthur reviendrait au plus tôt dans les Ardennes.
Nous ne savons ce qu’était la maladie de Verlaine. Voici ce que, sans préciser, il en a dit lui-même dans une lettre à M. Edmond Lepelletier :
Mon cher ami, si je ne t’ai pas écrit, c’est par l’unique raison que j’ignorais ta nouvelle adresse, sans quoi tu eusses reçu voilà huit jours, en même temps que les deux ou trois que je considère comme mes amis sérieux, une espèce de lettre de faire-part où je leur faisais mes adieux. En même temps je télégraphiais à ma mère et à ma femme de venir vite, car je me sentais positivement crever. Ma mère seule vint, et c’est d’elle que je tiens ton adresse nouvelle. Deux jours après, Rimbaud, parti d’ici depuis plus d’un mois, arrivait, et ses bons soins, joints à ceux de ma mère et de ma cousine, ont réussi à me sauver cette fois, non certes d’une claquaison prochaine, mais d’une crise qui eût été mortelle dans la solitude. Je le supplie de m’écrire. J’ai bien besoin de témoignages amicaux… L’heure me presse, et d’ailleurs ma faiblesse est extrême.
Dès que Rimbaud eut constaté son ami en bonne voie de guérison, laissant Madame Verlaine et la cousine au chevet du malade, il rentra dans les Ardennes. D’ailleurs, la demande judiciaire en séparation suivait son cours il ne voulait pas, selon le conseil réitéré des mères, donner davantage prise aux griefs calomnieux dont son amitié faisait l’objet.
Nous sommes au commencement de 1873.
À Charleville, Rimbaud ne semble plus, au même titre, préoccupé de la confiscation de ses manuscrits. Néanmoins, il s’ouvre à sa mère du désir qu’il a de faire éditer un ouvrage. On dirait que la Chasse spirituelle ne lui apparaît déjà plus, à ce moment, comme suffisamment représentative de son génie. Il en déplore toujours la perte, c’est vrai il en invective les détenteurs. Mais ce qu’il voudrait voir imprimé, c’est autre chose. Et il poursuit les Illuminations : Ouvriers, Ville, Métropolitain, Promontoire, Parade, Veillées, etc…
Dans ces poèmes en prose, la joie et l’orgueil égotistes d’être un suprême et unique poète commencent, on dirait, à s’affaisser. Les hallucinations systématiques, les symbolisations outrées disparaissent ; les visions proprement dites deviennent moins personnelles, plus larges, et montent dans la réalisation des « possibilités harmoniques et architecturales » à des sommets de synthèse jusqu’ici inaccédés.
Comment se pourrait-il que ces imageries, ces symphonies colossales aient été créées, comme on l’a cru, sinon en même temps, du moins tout de suite après le chuchotis ultra-subjectif des chansons ? L’esthétique et la technique en sont très différentes. A moins qu’on ne veuille voir le point de transition dans le morceau suivant, symbole, semble-t-il, des forces destructrices et créatrices de l’esprit de Rimbaud se mêlant et communiant pour mourir momentanément dans la désillusion.
CONTE
Un Prince était vexé de ne s’être employé jamais qu’à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d’étonnantes révolutions de l’amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité, l’heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain.
Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées quel saccage du jardin de la Beauté ! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n’en commanda point de nouvelles, — Les femmes réapparurent.
Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. — Tous le suivaient.
Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. — La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore.
Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir parla cruauté ! Le peuple ne murmura pas. Personne n’offrit le concours de ses vues.
Un soir, il galopait fièrement. Un Génie apparut, d’une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d’un amour multiple et complexe ! d’un bonheur indicible, insupportable même ! Le Prince et le Génie s’anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n’auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent.
Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince. — La musique savante manque à notre désir.
Il y a, en effet, dans ce morceau souverain, qui fait songer au roi Louis II de Bavière, un narcissisme bien proche en signification de celui si dolent de la Comédie de la Soif.
Faut-il attribuer à la contagion du spleen anglais la tristesse forte et l’ironique découragement que ces géantes productions indiquent chez Rimbaud ? Aucune parole de dégoût concernant Londres ne se trouve pourtant dans son œuvre. Tous ceux qui ont connu le poète après ses séjours en Angleterre savent combien il préférait la ville et les coutumes londoniennes aux rues et aux habitudes de Paris. Pour lui, Londres était incomparablement plus habitable, et les relations avec les Anglais infiniment mieux adéquates à son caractère, que la France et les Français. Tout de la capitale du Royaume-Uni, relativement, lui plaisait alors : les immenses proportions de la ville, l’activité industrielle, les musées, la langue, le brouillard. Il n’est jusqu’à la morgue silencieuse et flegmatique des habitants, jusqu’à leur humour, qui, en s’appariant, en quelque sorte, à sa propre taciturnité, à son ironie dédaigneuse et pince-sansrire, ne lui fussent objets de préférence, au regard du bavardage superficiel et vantard des Parisiens et de leur débraillé. Écoutez, d’ailleurs, ce poème en prose par lequel il s’identifie avec Londres :
VILLE
Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne, parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d’aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin Ces millions de gens qui n’ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l’éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu’une statistique folle trouve pour les peuples du Continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon — notre ombre des bois, notre nuit d’été ! — des Erynnies nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur — puisque tout ici ressemble à ceci — la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, un Amour désespéré et un joli Crime piaulent dans la boue de la rue.
Il va bientôt parler l’anglais « mieux que les Anglais eux-mêmes », et nous le verrons, à la fin de sa trop courte vie, user préférablement de cette langue, choisir, quand il éprouvera le besoin de se distraire par la lecture, les ouvrages d’idiome britannique. Ce ne peut donc être l’Angleterre qui causait à Rimbaud cette douloureuse lassitude de soi, ce volupteux dégoût d’un art en lequel il avait conscience d’œuvrer mieux que quiconque, parce qu’il était « mille fois le plus riche » en pensée et en imagination.
On ne saurait, non plus, attribuer cet état psychique au manque absolu de ressources pécuniaires et d’espoirs sous ce rapport. Il était sobre naturellement, et sans besoins de luxe matériel. En outre de ses petits gains de professeur et des solidarités de Verlaine, il avait l’argent mis par sa mère à sa disposition et il était assuré de trouver toujours près d’elle, quoi qu’il arrivât, un cordial et substantiel refuge.
Ce serait plutôt dans le domaine de la conscience pratique s’éveillant, et aussi parmi des phénomènes patho-physiologiques, qu’il conviendrait de rechercher les déterminantes de ce singulier état mental d’adolescent.
Londres, au point de vue de la possibilité de vivre dans le siècle, loin de déprimer le jeune homme, lui a, au contraire, ouvert les yeux. De cette énorme cité où, parmi un féroce mouvement, l’on vit comme dans un désert froid et silencieux, il regarde avec colère les traîtrises que, sous son tumulte gracieux, cache Paris. La calomnie à son égard s’y poursuit, et l’écho lui en est apporté par les correspondants de son ami. Les gens qu’il a naguère si juvénilement bafoués — il commence à s’en rendre compte — ne lui pardonneront jamais ses imprudences ; ils s’opposeront, de toute la noirceur accumulée de leurs rancunes, à ce que son génie, du reste incompris d’eux, arrive à la lumière. Et lui, qui jusqu’alors a dédaigné la sottise et la diffamation, sent qu’à cause d’elles son avenir littéraire pourrait bien être perdu. Il se prend à envisager le mal réel que peuvent faire l’envie et la haine, de si bas qu’elles partent. Ses candides illusions de bonté, d’amourdu prochain s’envolent chaque jour davantage. Il lui reste bien « l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues » ; mais son échafaudage de bonté universelle croule. « Pas une main amie ! » Personne ne l’admet. « Ma sagesse », va-t-il dire, « est aussi dédaignée que le chaos ». C’est peut-être qu’il est monté trop haut. Cependant, il ne redescendra pas encore de son ciel. « Qu’est mon néant », s’écrie-t-il sarcastiquement, « auprès de la stupeur qui vous attend ?… »
Verlaine lui-même, en lequel il avait vu une âme capable de lui être mystiquement fraternelle, un esprit assez libre pour marcher avec lui à la conquête de la vérité divine, ce Verlaine dont il rêvait de faire un « fils du Soleil » ne lui paraît plus que l’esclave social dont les passions terrestres, excitées tant par l’atmosphère spéciale des tavernes londoniennes que par les nostalgies matrimoniales, le désenchantent, l’aigrissent, l’exaspèrent.
VAGABONDS
Pitoyable frère que d’atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m’étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
Après cette distraction vaguement hygiénique, je m’étendais sur une paillasse. Et presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés — tel qu’il se rêvait et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
J’avais en effet, en toute sincérité d’esprit, pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fils du Soleil, — et nous errions, nourris du vin des Palermes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.
Il a comme le pressentiment des malheurs qui vont survenir du fait de la faiblesse de son ami. Aussi, le fuit-il dorénavant le plus possible. Verlaine rappelle désespérément celui qu’il appelle « l’homme aux semelles de vent ». Rimbaud revient, pour repartir presque aussitôt, pardonnant toujours pour s’encolérer ensuite. C’est le pardon de Jésus à la Samaritaine qui trop aima. Et ce pardon, quoi qu’il advienne, sera toujours acquis au Pauvre Lélian. Car Rimbaud, même après le drame de Bruxelles, encore qu’il en paraisse autrement par la rixe de la Forêt-Noire, n’aura jamais pour le souvenir de Verlaine un seul mot de mépris ou de rancune. La rancune ne saurait siéger dans l’âme des Forts.
Il est à noter également qu’en ce début de l’année 1873, la physionomie de l’adolescent se modifiait à nouveau. Etait-ce le résultat des fatigues corporelles éprouvées au cours des deux années précédentes, de l’alimentation irrégulière, d’une hygiène déplorable, dessoucis, du surmenage cérébral ? Ou bien était-ce déjà l’effet d’une fatalité pathologique ? Son teint, devenu terreux, plombé, se marbre de rougeurs fiévreuses le bleu de ses yeux pâlit, et les pupilles, se rétrécissant parfois jusqu’à presque disparaître, donnent au regard un caractère infiniment vague et comme mourant. Il maigrit dans son corps et dans son visage dont l’ovale, autrefois si pur, s’altère de saillies et de creux. Des journées entières, lui si instable, il reste enfermé dans sa chambre, étendu, les yeux mi-clos, sur son lit. À l’heure des repas, sa mère ou ses sœurs l’appellent-elles ? Il refuse de manger. Et, si on le questionne sur sa santé en lui offrant des soins, il répond, d’une voix lointaine et bourrue, qu’il ne souffre pas, qu’il n’a besoin dp rien, et prie qu’on le laisse en paix et qu’on ne s’alarme point. Mais, le matin, les bougies consumées attestent qu’il a veillé toute la nuit.
Les jours qu’il est debout, il ne se plaint non plus. Pourtant, il mange peu et comme avec dégoût. Au toucher de ses mains, devenues sèches et pâles, on constate qu’il a la fièvre. Lui montre-t-on de l’inquiétude à ce sujet ? Comme agacé, il répond à peine. Et, méditatif et sombre, image vivante, à dix-huit ans ! de la plus poignante, de la plus irrémédiable désolation, il s’en va errer par la ville et par la campagne.
Tous ces symptômes, soit comme cause, soit comme effet, correspondraient-ils à l’amertume marquée dans les derniers poèmes en prose ? Rimbaud, lui, croit que cet état morbide fut occasionné surtout par le surmenage intellectuel, puisque, dans Une Saison en Enfer, après avoir décrit les efforts mentaux dont sont résultées les Illuminations, il ajoute :
Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J'étais mûr pour le trépas, et, par une route de dangers, ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons.
Mais l'énergie extraordinaire, que, sous cette langueur momentanée, il porte en lui, va se réveiller. D'un effort tilanesque, il se dressera en face de la folie menaçante et lui « jouera le bon tour » de l'étrangler, comme cela, en ricanant. Rire satanique et archangélique tout ensemble, dont l'écho, par Une Saison en Enfer, se répercutera d'âge en âge, pour témoigner de; la surhumanité de Jean-Arthur Rimbaud…