‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 29 sur 37 · IX

IX

Dans le courant du mois de mars, étant toujours en proie à ces malaises, il fit, de Charleville, quelques courts voyages dans des capitales, aux fins exclusives d'y trouver un éditeur. Sa mère ne protestait pas, disposée qu'elle était à faire les frais d'un volume.

Au commencement d’avril, la famille partit pour Roche. Il s’agissait de surveiller la reconstruction des bâtiments d’exploitation de la propriété, détruits, quelques années auparavant, par un incendie, et d’y installer un fermier. Le jour du vendredi saint, 12 avril, Arthur, revenant de» Belgique, rejoignit là les siens. Il était de plusen plus souffrant.

Aussitôt arrivé, il ne s’en mit pas moins au : travail et commença, en vue des éditeurs Poolet Cie découverts à Bruxelles, d’écrire Une Saison en Enfer.

Quelques illuminations également ont étéécrites, dans ce moment-là, à Roche: Vies, Démocratie, dont l’inspiration est la même que celle de la partie d’Une Saison en Enfer intitulée Mauvais Sang, et, sans doute, indice du renoncement proche à la littérature visionnaire, celle-ci :

DÉPART

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !

Départ dans l’affection et le bruit neufs.

Oserons-nous formuler l’hypothèse que ce court poème en prose devait, dans les intentions de l’auteur, fermer le livre des Illuminations ? Nous pouvons, en tout cas, opiner que si, en 1873, l’ouvrage n’a pas été envoyé à l’imprimerie, c’est à cause de la survenue du drame de Bruxelles. Verlaine était détenteur de la plus grosse partie du manuscrit, envoyé, morceau par morceau, dans des lettres ; et cette circonstance est heureuse, jusqu’à un certain point, pour la Littérature, puisque, si les Illuminations étaient demeurées toutes entre les mains de leur auteur, il les aurait détruites, par la suite, en même temps que les autres et que l’édition d’Une Saison en Enfer.

Roche, section de la commune de Chuffilly, est un hameau agricole sans grand caractère et peuplé d’une douzaine de familles de laboureurs. On y trouve un château qui, au moyen âge, dut être une maison-forte servant de rendez-vous de chasse aux seigneurs de la Cour, dans le temps qu’Attigny, voisin, était résidence royale ; mais cet édifice, décapité à la Révolution et aménagé en maison bourgeoise, n’offre plus aucun intérêt architectonique, et son seul charme consisterait en ce qu’il est discrètement, invisiblement tapi parmi d’arborescentes et d’aromatiques végétations.

La campagne environnante, d’une assez grande fertilité, est dénuée de tout agrément. C’est la Beauce en petit. Un peintre n’y trouverait à s’inspirer que de ciels fort mobiles et variés.

La maison des Cuif, aïeux maternels de Rimbaud, se trouve sur la route conduisant d’Attigny à Vouziers. C’est un pavillon Louis XVI, dont les ouvertures de façade regardent immédiatement la route. Un chartil, donnant accès dans la cour de la ferme, le flanque, surmonté d’un colombier à toit en pointe coupée ; et ces dispositions font que l’ensemble de la construction présente un aspect de prééminence sur les autres habitations du hameau. En 1873, les ruines des écuries et des granges incendiées, recouvertes en partie par le houblon sauvage et l’ortie, ajoutaient encore au caractère, lequel n’était pas alors sans grandeur.

La maison d’habitation proprement dite, encore qu’elle fût indemne de l’incendie, se trouvait néanmoins en état de délabrement. Inhabitée depuis 1865, elle avait été ravagée, en 1870-71, par l’invasion et l’occupation allemandes. La famille Rimbaud y campa plutôt qu’elle ne s’y installa. On devait vivre dans ces précaires conditions jusqu’à l’achèvement des reconstructions aux immeubles. Mais on avait compté sans la lenteur des artisans de campagne. À cause d’elle, on se vit obligé de séjourner à Roche beaucoup plus longtemps qu’on n’aurait voulu.

C’est parmi ce désastre en quelque sorte, qu’Arthur Rimbaud fit Une Saison en Enfer. Toujours douloureux et quand même énergique, dans les moments où, à la pelle et à la pioche, il ne remuait pas des décombres, il s’installait, pour écrire, au pied d’un mur calciné et exposé en plein midi. — « Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. » — Et, lorsque les maçons et les charpentiers eurent enfin pris possession du chantier, il continua son œuvre dans une sorte de grenier à grain dont il avait fait sa chambre, au premier étage de la maison.

Presque toute la partie d’Une Saison en Enfer intitulée Mauvais Sang, en laquelle il interroge impitoyablement ses hérédités et sa vie passée, a été écrite ici et la, fin avril et commencement de mai 1873 ; ainsi que les illuminations intitulées Vies, où il s’explore âprement la conscience.

VIES II

Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour. À présent, gentilhomme d’une campagne maigre au ciel sobre, j’essaie de m’émouvoir au souvenir de l’enfance mendiante, de l’apprentissage ou de l’arrivée en sabots, des polémiques, des cinq ou six veuvages et de quelques noces où ma forte tête m’empêcha de monter au diapason des camarades-Je ne regrette pas ma vieille part de gaîté divine : l’air sobre de cette aigre campagne alimente fort activement mon atroce scepticisme. Mais comme ce scepticisme ne peut désormais être mis en œuvre, et que, d’ailleurs, je suis dévoué à un trouble nouveau, — j’attends de devenir un très méchant fou.

Vers la fin de mai, un rapprochement se produisit avec Verlaine. Celui-ci, quittant l’Angleterre, était venu achever sa convalescence à Jéhonville (Ardennes belges), chez une tante paternelle, et, de là, il avait correspondu avec son ami.

Rimbaud, obligé pour le rejoindre de passer par Mézières-Charleville, alla d’abord rendre visite à son fidèle camarade de collège, Ernest Delahaye, qui voulut bien l’accompagner jusqu’à Bouillon, ville-frontière de Belgique, située sur la Semoy, entre Sedan et Paliseul. C’est là que les deux poètes s’étaient donné rendez-vous. Après l’agape du revoir, qui fut délicate et de joyeuse ivresse, le bon et souriant Delahaye étant rentré seul en France, Rimbaud et Verlaine prirent, sans tarder, le train pour Liège, ville encore non explorée par eux ; puis, par Anvers, ils repartirent, le 25 mai, pour l’Angleterre.

C’est durant cette traversée, dont l’auteur des Romances sans Paroles a dit, dans une lettre à M. Edmond Lepelletier, qu’elle fut « inouïe de beauté », que l’auteur du Bateau ivre rythma Mouvement, ce point extrême, avec Marine, de la libération du vers.

Une des raisons qui semblent avoir décidé le visionnaire à retourner encore dans la compagnie du Pauvre Lélian est qu’il voyait de plus en plus s’altérer, dans la stabilité et le calme villageois, sa santé et aussi son équilibre intellectuel.

Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés dans mon cerveau. Sur la mer, que j’aimais comme si elle eût dû me laver d’une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J’avais été damné par l’arc-en-ciel.

Cette raison, pourtant, est aujourd’hui de second rang. Car, plus que jamais, il obéit à la force subconsciente dont nous avons parlé, force qui l’obligeait et devait l’obliger toujours à partir, à s’en aller, ce conquérant d’un autre monde que le nôtre, cherchant en vain, sur la terre, sa patrie spirituelle, cherchant en vain, parmi les réalités, des existences capables de communier seulement de cœur avec lui !

De nouveau fixés à Londres, les deux poètes ne tardèrent point à y filer des jours horribles de dissentiment, très irritables et très découragés qu’ils étaient devenus, l’un en face de l’autre. Rimbaud, lassé de la vie de cabaret menée par Verlaine, fatigué de ses doléances capricieuses, le laissait seul fréquenter de plus en plus les endroits de « cette ville de la Bible » où « le gaz flambe et nage », où « les enseignes sont vermeilles » et où « tout saute, piaule, miaule et glapit »

Dans le brouillard rose et jaune et sale des Sohos
Avec des indeeds et des all rights et des hâos.

C’est que le jeune homme, dans cette fin de crise de la puberté, se prenait peu à peu de conscience positive. Son manque de fortune lui commande de s’ingénier avec plus de constance vers des travaux pécuniairement productifs. Et, désormais plus correct de manières et de tenue, ainsi que l’exige la respectability, il trouve des leçons à donner, leçons de mince rapport toujours, mais qui lui permettent, croit-il, de ne plus encourir le reproche de vivre à charge de son ami.

Est-ce l’effet de son état maladif ? Est-ce la conséquence de l’irritation ressentie à voir Verlaine se déprimer dans des conditions sentimentales plus absurdes que jamais ? Il devient très acariâtre envers le « compagnon d’enfer ». Lorsqu’ils sont ensemble, ce sont des conflits acerbes, dont le Pauvre Lélian parlera à sa mère, ce qui permettra à celle-ci de déposer bientôt, au bureau de police de Bruxelles, que son fils a eu à se plaindre du caractère méchant de Rimbaud. — Pauvre, trop faible mère qui pourrait songer à faire reproche de cette injustice à votre douleur du moment…

Il semble, en vérité, que Rimbaud cherche à se faire haïr de Verlaine. Il l’épouvante par des colères et des mystifications sinistres, par des voies de fait même ; il l’accable de railleries, « passe des heures à lui faire honte de tout ce qui l’a pu toucher au monde, et s’indigne s’il pleure ». Verlaine ne comprend pas.

Il avait été convenu entre eux, en Belgique, que c’en serait fini des récriminations au sujet du procès en cours, fini des ébriétés affolantes, fini des langueurs et des paresses, et qu’on s’appliquerait exclusivement, et avec énergie, à trouver le « lieu et la formule ». Ce dernier départ pour Londres avec Verlaine était l’ultime effort pour rendre celui-ci « à son état primitif de fils du Soleil », à sa pureté lumineuse de poète dégagé des amours terrestres. Verlaine, certes, subissait cette domination intellectuelle, cette volonté idéaliste, cette emprise spirituelle qui, en déterminant l’éclosion de sa personnalité poétique, lui laissera à jamais sa marque ; il est des poèmes dans son œuvre qui veulent être, qui sont des illuminations, par exemple : Beams (Romances sans Paroles), Kaleïdoscope (Jadis et Naguère), écrits dans la compagnie de Rimbaud. On peut même affirmer que le spiritualisme transcendantal du visionnaire, en opprimant le sentimentalisme de Verlaine, jeta dans l’âme de celui-ci les germes d’un mysticisme, qui par la suite, en la prison de Mons, devait fleurir en foi catholique : conséquence apparemment immédiate d’une illumination reçue d’une image du Sacré-Cœur, mais conséquence lointaine et certaine de sa liaison avec Rimbaud. Toutefois, il n’était pas aisé d’affranchir entièrement une nature si passive devant les suggestions de la chair, et l’Église catholique ne devait pas y réussir davantage que l’auteur d’Une Saison en Enfer. Du reste, il faut croire Rimbaud lorsque, dans cet étrange et si terriblement chaste ouvrage, il dit de la « vierge folle » qu’elle était « dans son âme comme dans un palais qu’on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble que vous ».

Parallèlement aux initiations métaphysiques de son ami, Verlaine, qui ne parvenait à découvrir pourquoi « l’époux infernal » « voulait tant s’évader de la réalité », recevait chaque jour plus, de son milieu de bars, des excitations passionnelles. La confidence en transparaît aux Croquis londoniens. Et cela exaspérait au plus haut point Rimbaud. Les scènes entre eux se multipliaient au cours de nuits atroces. « Debout dans les rages et les ennuis », le jeune homme comprenait à présent qu’il perdait son temps en si molle compagnie. Il dut, une fois, sentant venir la congestion cérébrale, tant cette vie l’enfiévrait, entrer à l’hôpital…

C’est durant ce dernier et court séjour avec Verlaine à Londres que se place, sans nul doute, une circonstance physiologique qui pourrait bien avoir eu une influence sur le changement de vues de l’illuminé.

Ses dix-huit ans viennent de s’ouvrir à la vie sexuelle. Il aime d’amour plus qu’imaginatif une Londonienne « rare, sinon unique », a témoigné Verlaine. Quelle était cette Anglaise ? Était-ce une miss à laquelle il donnait des leçons ? Nous ne savons. Il ne parait pas, même, qu’il ait fait, à Verlaine ou à d’autres, de grandes confidences verbales à ce propos. Ce dut être une personne d’un rang social relativement élevé, puisqu’il n’osa pas aller loin vis-à-vis d’elle dans ses déclarations et qu’il se crut obligé, sa timidité et sa réserve l’empêchant de se présenter dans l’appartement de la belle autrement qu’en imagination, de chercher un dérivatif auprès des prostituées de la banlieue s’offrant à lui, — ainsi qu’il appert de :

BOTTOM

La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère, — je me trouvai néanmoins chezmadame,en gros oiseau gris-bleu s’essorant vers les moulures du plafond et traînant l’aile dans les ombres de la soirée.

Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses chefs-d’œuvre physiques, un gros ours aux gencives violettes et au poil chenu «le chagrin, les yeux aux cristaux et smx argents des consoles.

Tout se fit ombre et aquarium ardent. Au matin, — aube de juin batailleuse, — je courus aux champs, âne, claironnant et brandissant mon grief, jusqu’à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.

Nous laisserons à la Science le soin d’établir si, et comment, l’initiation à la vie sexuelle détermine un nouvel état mental chez le pubère et le rend plus apte à saisir les nécessités de la vie matérielle et sociale, au détriment de sa spiritualité. Constatons seulement que c’est ’au moment où Arthur Rimbaud perd sa virginité corporelle que les visions tendent à cesser et que l’état pathologique où nous venons de le voir s’améliore. À la réflexion, du reste, tout outre qu’un chaste aurait-il pu produire les Illuminations ?

Il n’éprouvera plus jamais la joie exclusive d’être un grand poète. Il constate même l’impossibilité d’être cela dans les temps modernes, cela qui, selon lui, comporte la pureté, la chasteté, la sainteté. « Les saints des forts s’écrie-t-il dans Une Saison en Enfer ; — les anachorètes : des artistes comme il n’en faut plus ! » La vie, la vie positive, cette « farce à mener par tous », le requiert. Il voudrait s’y soumettre. Mais comment ?…

Et Verlaine, de plus en plus affaissé sous ses déboires matrimoniaux, de plus en plus sollicité par l’alcool, continuait de s’intoxiquer et de s’exciter, « vierge folle », dans ses cabarets habituels. L’ami ne prenait dorénavant part à ses chagrins, à ses joies, que pour les moquer énergiquement, tâchant par là de le galvaniser dans une attitude plus virile et plus digne. Inutiles efforts. Et c’étaient, dans les cafés où ils se rencontraient le soir avec des amis, d’imprévue et ridicules scandales pouvant rejaillir en honte sur l’un et sur l’autre. Bref, comme le déclarera spontanément Rimbaud au bureau de police de Bruxelles, la société de Verlaine à Londres lui était devenue impossible.

HONTE

Tant que la lame n’aura
Pas coupé cette cervelle,
Ce paquet blanc, vert et gras
À vapeur jamais nouvelle…
(Ah ! Lui devrait couper son
Nez, sa lèvre, ses oreilles,

Son ventre ! et faire abandon
De ses jambes, ô merveille !)
Mais, non vrai, je crois que tant
Que pour sa tête la lame,
Que les cailloux pour son flanc,
Que pour ses boyaux la flamme
N’auront pas agi, l’enfant
Gêneur, la si sotte bête,
Ne doit cesser un instant
De ruser et d’être traître
Comme un chat des Monts-Rocheux,
D’empuantir toutes sphères !
— Qu’à sa mort pourtant, mon Dieu !
S’élève quelque prière…

C’est à la suite d’une de ces scènes, plus extravagante sans doute que les précédentes, d’une « discussion née des reproches que je lui faisais sur son indolence et sur sa manière d’agir envers les personnes de notre connaissance » — atténuera Rimbaud devant le juge d’instruction de Bruxelles, — que Verlaine, sans rien dire, le 4 ou le 5 juillet 1873, quitta l’Angleterre et s’enfuit en Belgique.

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