‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 30 sur 37 · X

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Dans l’explication fournie par Rimbaud au magistrat brabançon et concernant l’objet de la discussion qui détermina ce départ furtif de Verlaine, il faudrait, pour arriver à la connaissance entière de la vérité, surtout lire entre et sous les lignes. Un procès-verbal d’interrogatoire n’offre jamais que le résumé, plus ou moins intelligemment présenté par le greffier sous la dictée du juge plus ou moins bien compréhensif lui-même, des réponses au questionnaire. Il va de soi, au surplus, que Rimbaud, si habile ait été le magistrat, n’alla pas lui confier par le menu l’intimité de ses griefs contre le « pauvre frère » qu’il s’efforçait, dès lors, à sauver d’une terrible inculpation. Aussi, chercherons-nous, parmi les faits ignorés et insoupçonnés de la justice belge, d’autres motifs à la « discussion » que les reproches faits à Verlaine sur son indolence et sa manière d’agir avec les personnes de connaissance.

Nous venons de montrer la tension dans les rapports des deux amis à Londres. Ils étaient devenus intolérables l’un à l’autre, c’est positif. La sentimentalité de Verlaine, en désespoir de cause et peut-être par esprit d’imitation, s’était reprise à l’amour conjugal. Malmené par Rimbaud, incité par la nostalgie du ménage réel, du foyer familial, il essayait, par l’entremise de sa mère, de négocier avec sa femme une réconciliation et Madame Verlaine, heureuse à l’idée du retour de son fils près d’elle à Paris, lui célait sans doute les difficultés et ne le désespérait point, voyant certes aussi, quoique bien à tort, dans la séparation des deux poètes te moyen d’enrayer la dissipation d’une fortune qui était loin d’être inépuisable. Elle avait réussi à savoir, peut-être à obtenir, que son Paul ne serait l’objet d’aucune poursuite relativement à la Commune.

Àla fin de juin, le Pauvre Lélian recevait de sa mère de bonnes nouvelles quant à la marche des négociations matrimoniales. Il n’y avait plus, au dire de l’excellente femme, puisqu’on restait sceptique à l’endroit de la bénévolence des conseils de guerre répressifs, qu’à prendre rendez-vous à Bruxelles pour y sceller, en quelque sorte, le pacte réconciliateur ; mais il fallait absolument, si l’on voulait à ce rendez-vous une issue contraire de celle du rendez-vous de l’an passé,, celui raconté dans Birds in the night, que Rimbaud fût écarté.

Lorsque celui-ci eut connaissance de cette combinaison, sa clairvoyance, sa divination se laissèrent aller envers Verlaine à des sarcasmes. au sujet d’un si fol espoir ; et ce fut là, croyons-nous, le point de départ de la discussion. Rimbaud, nous l’avons laissé entendre et Une Saison en Enfer le crie, ne demandait pas mieux que de se séparer de Verlaine ; mais, en ce moment, il le voyait courir à une déception tragique, et son affection lui commandait de le retenir par les moyens éprouvés de la moquerie violente. Verlaine, cette fois, résista. Rimbaud émit à nouveau la prétention, légitime, de rentrer, avant toute rupture, en possession des papiers laissés imprudemment chez les Mauté, papiers qui, eu égard à l’incompréhension malveillante, pouvaient constituer une arme, contre Verlaine surtout ; et cela, il le fit avec une fermeté telle, que le Pauvre Lélian eut la sensation de se trouver en face de l’irrévocable : il y avait si longtemps que Rimbaud insistait pour ravoir ses manuscrits !

Aussi, fût-ce une grande détresse pour le poète de la Bonne Chanson. Bercé sur les ailes de la chimère reconvolante des justes amours, il voit son essor retenu par la juste réclamation de l’amitié. Se laisser accompagner par Rimbaud dans la rencontre désirée avec l’épouse, par Rimbaud, grief majeur de celle-ci contre l’époux, est un jeu vraiment dangereux, vraiment impossible à tenter ; et cependant — la suite des déboires conjugaux de Verlaine le prouvera — le seul gage que les Mauté eussent pu donner à une réconciliation, le seul acte qui aurait pu garantir la sincérité d’un rapprochement, Rimbaud voulant rompre, était la restitution de ces papiers.

Hélas ! Verlaine, pour son propre malheur, devait toujours manquer de prudence positive. Au lieu de se rendre à la judicieuse et inexorable logique de son ami, il préféra, dans le trouble de sa conscience et de son cœur, le lendemain ou le surlendemain de la discussion, s’enfuir subrepticement après avoir, en catimini, donné, par lettre, rendez-vous à sa femme et à sa mère.

Aussitôt en mer, le Pauvre Lélian, réfléchissant sans doute aux observations de son ami, lui écrivit pour s’excuser de son muet départ. Dans sa lettre, il disait que si, dans les trois jours, sa femme ne répondait pas à son appel, il se tuerait. On connaît le cœur de Rimbaud. Sûr d’avance que la jeune dame Verlaine ne viendrait pas au rendez-vous, et craignant qu’alors l’époux, dans une crise d’exaltation, se livrât à l’extrémité annoncée ou à toute autre aussi funeste, il posta deux lettres au fugitif pour l’engager, soit à revenir à Londres, soit à lui fournir les moyens d’aller le rejoindre à Bruxelles. Il voulait, cela éclate d’évidence, protéger Verlaine contre lui-même.

Arrivé à Bruxelles, le Pauvre Lélian y rencontra seulement sa mère. Sa femme, bien entendu, avait refusé de venir ; et il en fut affreusement déçu. Pourtant, la maman, dans le désir de ramener son fils avec elle à Paris, essayait de lui rendre de l’espoir.

Àla poste, il trouva les lettres de l’abandonné, et lui télégraphia aussitôt de venir le retrouver à l’hôtel de Courtrai, rue des Brasseurs.

Rimbaud arriva le mardi 8 juillet.

Quand le souverain poète des Illuminations entra dans la chambre où étaient réunis Verlaine et sa mère, l’auteur des Romances sans Paroles se sentait une lassitude déjà des’ propos terre-àterre dont, bien affectueusement pourtant, on voulait le capturer depuis deux ou trois jours. L’ami apparaissant, ce lui fut la vision de ta liberté et de la poésie reconquises. Encore, il obéit exagérément à son impulsion. S’étant jeté ; dans les bras de Rimbaud, il clama le vœu de ne jamais plus quitter son congénère spirituel, son maître !

L’étonnement de Madame Verlaine fut grand en présence de cette joie extravagante, se substituant si vite au désespoir de la minute précédente. Cependant la fin de !a journée fut calme, dans de la cordialité.

Le mercredi, on examina ta situation et l’on délibéra sur les décisions à prendre. Verlaine, s’imaginant l’ami retrouvé pour toujours, et sachant qu’il n’y avait rien à faire de pratique pour eux en Belgique, fut d’abord d’avis de retourner en Angleterre pour reprendre la vie en commun dans de l’idéal et dans des occupations de professorat. Rimbaud, décidé foncièrement, dès avant son départ de Londres, à cesser tout compagnonnage avec Verlaine une fois la catastrophe évitée, ne voulut pas se ranger à cet avis ; il objecta qu’avant de prendre une détermination engageant l’avenir, il entendait faire un voyage à Paris pour y rentrer, coûte que coûte, en possession de ses papiers : le « veuf » resterait, en attendant, sous l’égide de sa mère. Tantôt Verlaine, assombri par cette décision, manifestait l’intention d’accompagner Rimbaud à Paris pour, disait-il, aller faire justice de sa femme et )de ses beaux-parents tantôt il se refusait à l’acrcompagner, sous le prétexte que Paris lui rappellerait de trop tristes souvenirs. Parfois aussi, dans des moments de défi pervers et d’irritation malicieuse, il disait vouloir se rendre rue Nicolet pour y faire une dernière tentative de rentrée en grâce, et, alors, il défendait à Rimbaud de l’accompagner et le menaçait d’un abandon sans le sou sur le pavé de Bruxelles. Le jeune homme, de caractère si direct, s’énervait de ces flottements ; la colère lui montait de cette méprise. Il déclara, ce jour-là, être bien décidé, puisqu’il en était ainsi, à ne point quitter Verlaine d’une semelle, tant que celui-ci ne lui aurait pas rendu ses manuscrits ou tant qu’il ne lui aurait pas, par don ou par prêt, remis l’argent nécessaire au voyage pour aller les quérir lui-même chez les Mauté. Mais à cette heure, aussitôt que Rimbaud parlait de s’en aller à Paris, Verlaine tombait en détresse, refusait l’argent et faisait mille instances pour retenir l’obstiné. Rimbaud ne fléchissait point. Verlaine entrait en fureur. Il n’y avait, dans ces conditions, pas de solution possible au débat. Verlaine sortit et alla s’enivrer…

Les conseils de la nuit, en affermissant Rimbaud dans sa volonté de rupture et de départ, ne firent qu’accroître son indignation et renforcer sa décision.

Dès l’aube du jeudi, il signifie à Verlaine sa résolution de partir le jour même pour Paris ; il lui demande péremptoirement le louis indispensable au trajet en chemin de fer et lui annonce, en même temps, que tout rapport entre eux doit cesser, que c’est l’intérêt de tous et, par dessus tout, le sien à lui, Verlaine ! Celui-ci, empêché par l’alcool de sagement réfléchir durant la nuit, reçoit ces injonctions comme une blessure a sa sentimentalité, et, dans le dessein d’atténuer sa souffrance, il descend, vers six heures du matin, pour aller encore absorber des liqueurs.

Àmidi, il rentra, très surexcité par l’ivresse. Néanmoins Rimbaud, impatient de partir, lui formule de nouveau, avec énergie, sa requête. Verlaine sort un revolver de sa poche.

— Que comptes-tu faire de cela ? dit Rimbaud

— C’est pour vous, c’est pour moi, c’est poui tout le monde ! balbutie Verlaine.

Le geste, pourtant, n’inquiète pas trop Ie jeune homme. La scène se passe devant Madame Verlaine : est-ce la présence de celle-ci qui le rassure ? Cependant son interlocuteur est comme fou et redescend boire.

C’est à ce moment que, profitant de l’absence de l’absinthé, Rimbaud, pour couper court à une altercation qui prenait des allures sinistres, demanda à Madame Verlaine les vingt francs indispensables au départ.

La pauvre femme, troublée, hésitait encore, quand son fils remonta et, furieux, voulut s’interposer. Puis, comme Rimbaud, écœuré de ce marchandage, jurait que nulle pression ne l’obligerait désormais à rester et qu’il allait partir à pied, sur-le-champ, le Pauvre Lélian alla fermer à clef la porte donnant sur le palier, s’assit sur une chaise contre cette porte, sortit son revolver et tira sur son contradicteur debout contre le mur d’en face et impassible dans son masque de jeunesse, en lui criant :

— Tiens, voilà pour toi, puisque tu pars !…

Un premier coup de feu atteignit Rimbaud au poignet gauche ; un second alla se perdre dans le parquet.

On sait la suite le remords immédiat de Verlaine, exprimé dans les termes les plus contrits ; le geste qui lui fit tendre l’arme à sa victime pour qu’elle lui brulât la cervelle ; le pardon accordé tout de suite ; le pansement à l’hôpital Saint-Jean ; le retour à l’hôtel, où Verlaine et sa mère proposèrent au blessé de rester avec eux ou de retourner à l’hôpital à leurs frais jusqu’à guérison complète le refus de Rimbaud, sa volonté persistante de s’en aller, non à Paris, maintenant qu’il avaitune balle dans le poignet et le bras en écharpe, mais dans les Ardennes, auprès des siens la nouvelle crise de désespoir de Verlaine ; les vingt francs donnés toutefois par Madame Verlaine mère à l’ami si indulgent de son fils, et leur acheminement à tous les trois vers la gare du Midi.

Chemin faisant, le Pauvre Lélian, qui nonobstant ne parvenait à se résigner à la séparation, tentait toujours, par les arguments crus les mieux capables de toucher le poète des Illuminations, de le retenir. Devant Rimbaud inébranlable, son exaltation croissait, croissait… Par quelle aberration, après la scène de l’hôtel, avait-il remis et gardé le revolver armé dans sa poche ? Sa main droite le soupesait sans trêve, machinalement sans doute… Place Rouppe, sous l’empire d’une nouvelle folie homicide, il se détache soudain du groupe, fait rapidement quelques pas en avant et, revolver au poing, revient brusquement sur Rimbaud qui, pris de peur cette fois, s’enfuit, poursuivi par le forcené, et va se réfugier près d’un agent de police en demandant protection. Voici d’ailleurs comment Verlaine, dans Mes Prisons, confirme ce récit tracé d’après le dossier du procès qui va résulter des faits :

En juillet 1873, à Bruxelles, par suite d’une dispute dans la rue, consécutive à deux coups de revolver dont le premier avait blessé sans gravité l’un des interlocuteurs et sur lesquels ceux-ci, deux amis, avaient passé outre en vertu d’un pardon demandé et accordé dès la chose faite, — celui qui avait eu le si regrettable geste, d’ailleurs dans l’absinthe auparavant et depuis, eut un mot tellement énergique et fouilla dans la poche droite de son veston où l’arme encore chargée et dégagée du cran d’arrêt se trouvait par malchance, — ce d’une tellement significative façon, que l’autre, pris de peur, s’enfuit à toutes jambes par la vaste chaussée (de Hall, si ma mémoire est bonne) poursuivi par le furieux, à l’ébahissement des ponsPelches traînant leur flemme d’après-midi sous un soleil qui faisait rage. Un sergent de ville qui flânait par là ne tarda pas à cueillir délinquant et témoin. Après un très sommaire interrogatoire au cours duquel l’agresseur se dénonça plutôt que l’autre ne l’accusait, tous deux, sur l’injonction du représentant de la force armée, se rendirent en sa compagnie à l’hôtel de ville, l’agent me tenant par le bras, car il n’est que temps de dire que c’était moi l’auteur de l’attentat et de l’essai de récidive dont l’objet se trouvait n’être autre qu’Arthur Rimbaud…

Madame Verlaine, dans un état d’affolement très compréhensible, rejoignit les deux amis et les suivit au poste de la Grand-Place. Il était environ six heures après-midi.

Procès-verbal fut dressé. L’agent déclara nous continuons de raconter sur pièces — que Rimbaud, en se réfugiant près de lui, fort ému et montrant son bras en écharpe, avait dit qu’il craignait d’être tué par Verlaine, duquel, la veille vers deux heures (ici il y a erreur sur )e procèsverbal, c’est : le même jour à deux heures, qu’il faut rectifier), il avait déjà essuyé un coup de feu. Le commissaire de police, dans son interrogatoire succinct, demanda à Verlaine des explications sur ces violences ; et Verlaine répondit que la raison en était dans l’obstination de Rimbaud à vouloir se séparer de lui. Rimbaud, questionné à son tour, exposa, sans davantage préciser, que la société de Verlaine à Londres lui était devenue impossible et que cependant il n’en gardait pas rancune ; il refusa de porter plainte formelle et, sur observation du commissaire, il fit remarquer que si, tout à l’heure, son ancien compagnon l’avait laissé partir librement, jamais la pensée ne lui serait venue de parler à l’agent de sa blessure préalable ni de s’en plaindre : et ceci explique pourquoi, sur tous les documents du procès, le blessé n’est jamais cité que comme témoin. Madame Verlaine, interrogée ensuite, ne sut résister à l’effroi maternel qui lui fit croire qu’en chargeant la victime, elle déchargerait le coupable. « Depuis deux ans environ, dit-elle, Rimbaud vit aux dépens de mon fils qui a eu à se plaindre de son caractère acariâtre et méchant. » Son égoïsme tendre, sans qu’elle se rendît compte qu’en déposant ainsi elle ouvrait le champ à des suppositions de crime passionnel, la faisait injuste et aveugle : nous ne songeons pas, répétons-le, à lui en faire reproche. Elle ajouta pourtant que son fils avait agi dans un moment d’égarement alcoolique. Laissons Verlaine raconter lui-même l’issue de la comparution :

Après le plus court, mais, grâce à un insouci à moi plus peut-être qu’à mon compagnondes conséquences qui pouvaient s’ensuivre pour votre serviteur, le plus circonstancié des procès-verbaux (est-ce bien l’expression ? ), le magistrat relâcha Rimbaud, tout naturellement, mais en le prévenant d’avoir à se tenir à la disposition et décida que je serais conduit sur-le-champ à l’Amigo.

L’administration de la justice de Brabant, saisie de l’affaire, ouvrit une instruction. Après une nuit passée à l’Amigo, le « violon » bruxellois, Verlaine se vit incarcérer à la prison préventive des Petits-Carmes, sous l’inculpation de tentative d’assassinat ; tandis que Rimbaud, entré à l’hôpital Saint-Jean, se faisait soigner de sa blessure.

Dès le 12 juillet, deux jours après le drame, le magistrat instructeur vint à l’hôpital recueillir la déposition du « témoin ». Cette déposition et aussi celle qui sera prise le 18 juillet ont été publiées par M. Edmond Lepelletier dans sa biographie de Verlaine, avec ça et là des infidéiités sans grande importance d’ailleurs, si ce n’est que la déposition du 18, au contraire des dires de M. Lepelletier, fait, non pas partie de l’instruction en appel, mais de l’instruction en première instance. Ce qui est jusqu’ici demeuré ignoré — et on se demandera en craignant comprendre, pourquoi l’auteur de Paul Verlaine, qui eut à sa disposition le dossier, n’a pas produit ni même signalé dans son récit du procès, une pièce aussi importante — c’est l’acte spontané du blessé allant, à sa sortie de l’hôpital, où la balle de revolver avait été extraite la veille, porter lui-même dans le cabinet du juge d’instruction, avant de partir pour la France, la déclaration suivante écrite sur timbre (pièce n 18 du dossier).

Je soussigné Arthur Rimbaud, 19 ans, homme de lettres, demeurant ordinairement à Charleville (Ardennes françaises) déclare, pour rendre hommage à la vérité, que le jeudi 10 courant vers 2 heures, au moment où M. Paul Verlaine, dans la chambre de sa mère, a tiré sur moi un coup de revolver qui m’a blessé légèrement au poignet gauche, M. Verlaine était dans un tel état d’ivresse qu’il n’avait point conscience de son action

Que je suis intimement persuadé qu’en achetant cette arme, M. Verlaine n’avait aucune intention hostile contre moi, et qu’il n’y avait point de préméditation criminelle dans l’acte de fermer la porte à clef sur nous ;

Que la cause de l’ivresse de M. Verlaine tenait simplement à l’idée des contrariétés avec M Verlaine, sa femme.

Je déclare, en outre, lui offrir volontiers et consentir à ma renonciation pure et simple à toute action criminelle, correctionnelle et civile et me désister dès aujourd’hui des bénéfices de toute poursuite qui serait ou pourrait être intentée par le Ministère Public contre M. Verlaine pour le fait dont s’agit.

A. Rimbaud.

En marge : Cette pièce nous a été remise dans notre cabinet par M. Rimbaud.

Le juge d’instruction,

Th. T’Serstevens.

Aussitôt l’incarcération de Verlaine, le parquet de Paris, informé, avait transmis à la justice belge les articulations de la demande en séparation de corps introduite par les Mauté, au nombre desquelles se trouvait celle incriminant la liaison des deux poètes. Si bien que, dès la première comparution devant le magistrat instructeur, ils furent interrogés sur la nature de leurs relations. À la question du jugedemandant s’ils avaient eu ensemble des rapports d’homosexualité, Verlaine répondit : « Non », tranquillement. Rimbaud, lui, n’attendit même pas la question ; il la prévint en la repoussant dédaigneusement

D. — Connaissez-vous le motif des dissentiments de Verlaine et de sa femme ?

R. — Verlaine ne voulait pas que sa femme continuât d’habiter chez son père.

D. — N’invoque-t-elle pas aussi comme grief votre intimité avec Verlaine ?

R. — Oui, elle nous accuse même de relations immorales. Mais je ne veux pas me donner la peine de démentir de pareilles calomnies.

Toute la vérité des faits de cette liaison, comme la psychologie respective des deux poètes en l’occurrence, est là, dans leurs paroles comme dans leur attitude. Il est déplorable que la perspicacité des magistrats brabançons ne s’y soit point tenue. Mais, pour un juge de tout pays, quel témoignage d’un artiste aux allures irrégulières et singulières pourrait détruire les allégations de la procédure engagée par un ancien notaire ? L’instruction sur ce point fut poursuivie. En ce qui concernait personnellement Verlaine, elle aggrava les présomptions. Et tous les efforts de Rimbaud pour sauver son agresseur n’aboutirent qu’à correctionnaliser l’affaire, à muer l’inculpation de tentative d’assassinat en accusation de coups et blessures, c’est-à-dire à conduire Verlaine devant une juridiction où les chances d’acquittement sont moindres qu’en cour d’assises. Les présomptions retenues lui valurent le maximum de la peine, deux ans de prison. Le jugement fut rendu le 8 août 1873.

De l’examen du dossier, il ne résulte nullement que les juges bruxellois, pour justifier, si l’on peut dire, leur sévérité, aient fait entrer en ligne de compte la compromission de l’accusé dans les faits insurrectionnels de 1871, ni sa qualité de poète — comme l’a écrit fort légèrement M. Lepelletier. Peut-être l’organe du Ministère publie, dans son réquisitoire, en a-t-il fait mention à l’audience. Verlaine, en tout cas, dans Mes Prisons, au chapitre où il décrit avec une gaieté un peu rancunière ce réquisitoire, n’en dit pas un mot et se gausse seulement de ce que le magistrat debout lui ait reproché d’être étranger.

Donc, la rigueur de la condamnation a été due uniquement aux calomnies, aux diffamations venues de France. Il y a plus. Après que le Pauvre Lélian eut fait appel de ce jugement, il arriva de la Préfecture de police de Paris un rapport, daté du 21 août 1873, qui, loin d’atténuer ou de modifier les présomptions contre Verlaine, les confirma, au contraire, et les augmenta. Les renseignements contenus dans ce rapport, dont nous avons déjà parlé plus haut, venaient indubitablement de la même source que ceux acquis au début de l’affaire ; et il s’ensuit que si Verlaine, le 27 août, en appel, ne fut pas condamné à plus forte peine, il ne le dut point à ses anciens amis ni à ses beaux-parents, mais à la loi elle-même, dont, en première instance, ou lui avait appliqué le maximum pénal. Puisse, du moins, ce terrible exemple servir de leçon à messieurs les potiniers des lettres et des arts !…

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