‹ Jean-Arthur RimbaudChapitre 4 sur 37 · IV

IV

C’est, exactement, aussitôt après les vacances de Pâques 1865 qu’il fut, avec son frère, mis en septième au collège de Charleville ; en octobre, il passait en sixième. Dans le courant de l’année suivante, année de sa très pieuse, très fervente première communion, il cause à ses professeurs, disent MM. Jean Bourguignon et Charles Houin, « un premier étonnement par la rédaction spontanée d’un résumé d’histoire ancienne qui révélait une netteté et une maturité d’esprit surprenantes ». Aussi, est-il dispensé des cours de cinquième ; et, dès le début de l’année scolaire 1866-67, il entre en quatrième.

La famille, à cause de modifications apportées par le propriétaire à l’immeuble du cours d’Orléans, venait d’émigrer rue Forest (aujourd’hui avenue de la Gare).

En ces années de la fin du second Empire, le collège de Charleville, situé place du Saint-Sépulcre, à l’emplacement du Musée actuel, ouvrait ses cours à des séminaristes voisins, qui, plus nombreux, plus âgés et plus disciplinés, gagnaient presque toujours sur les collégiens les premières places. « Le séminaire consentait à envoyer au collège un certain nombre d’externes, mais en revanche il s’était réservé le droit de fournir tel et tel professeur, notamment ceux d’histoire et de philosophie : ça faisait — dit M. Izambard dans son langage « humoristique » — une cote assez mal taillée, le nombre des maîtres laïques l’emportant, ce qui les rendait suspects et créait ainsi l’antagonisme. Les séminaristes, d’excellents garçons, pris isolément, devenaient farouches en corps, se croyaient investis d’une mission sacrée de surveillance et d’épluchage à l’endroit des professeurs pris dans le profane. »

Arthur Rimbaud, sitôt qu’il avait paru en classe, laissait en arrière tous ses camarades, y compris les séminaristes, d’ailleurs moins dévots que lui et parmi lesquels se distinguait, comme le plus redoutable des concurrents, Jules Mary, le feuilletoniste de nos actuels jours républicains. Rendons cette justice à M. Mary, qu’il garda toujours pour le souvenir de son vainqueur une très digne sympathie.

De ce qu’un jour, au cours de mathématiques professé par M. Barbaisse, Arthur lança un livre à la tête d’un condisciple venant de le dénoncer comme l’auteur d’une tricherie généreuse, quelqu’un a osé conclure qu’il était sournois et cruel. Rien n’est plus faux d’appréciation. D’abord, le dénonciateur était un grand et solide gaillard, d’un âge supérieur et vingt fois capable de mater notre irritable gamin, tout grêle et frêle alors. Puis, en bon sens et de bonne foi, peut-on voir dans ce geste lanceur de bouquin autre chose qu’une spontanée protestation de noblesse en face d’une vile délation, une révolte directement châtiant une basse et moucharde soumission ?

Sous son aspect taciturne et timide, c’est qu’il était, au contraire, d’une loyauté rare et d’une charité extrême envers ses camarades à l’esprit lourd. En classe de sciences, auxquelles il répugnait, on l’observa rythmant pour ses concurrents des vers latins sur le sujet de composition devant être par lui-même traité. Il Pendant que l’un de nous — écrit à MM. Bourguignon et Houin, M. Delahaut, devenu professeur au lycée de Laon — démontrait au tableau quelque théorème de géométrie, il vous bâclait en un rien de temps un certain nombre de pièces de vers latins. Chacun avait la sienne. Le titre était bien le même, mais la facture des vers, les idées, le développement étaient assez différents pour que le professeur ne pût y reconnaître la main du même ouvrier. C’était un véritable tour de force, vu le peu de temps qu’il y consacrait. Le fait se reproduisit assez souvent, je puis vous legarantir ». Aussi, combien de ces jeunes gens furent-ils redevables à Arthur de récompenses reçues de leurs parents ou de leurs maîtres Il semble que le spectacle de leur joie lui échut souvent en compensation des sévérités de sa propre famille.

Ses professeurs de lettres, à l’encontre de ceux de sciences, lui portaient beaucoup d’intérêt quoiqu’il eût, une fois, Virgile l’occupant, varié un debellare superbos de fin de vers en degueulare superbos, cela pour la plus grande joie de la classe et impunément, car le professeur était sourd. Il faisait leur orgueil, à ces pédagogues ! « Rien de banal ne germe en cette tête — disait M. Desdouets, le principal du collège — ce sera le génie du mal ou du bien. » Quand on aura pénétré plus avant dans le présent ouvrage, on verra que cette prédiction aux termes prudhommesques s’accomplit, mais modifiée de distinction courante en rare et superbe synthèse, etque Rimbaud ne devait être spécialement ni le génie du mal, ni le génie du bien, mais le Génie tout un, c’est-à-dire un esprit créant sur un plan moral différent et au-dessus du nôtre.

Et le souvenir demeure, et demeurera longtemps dans les Ardennes, de l’extraordinaire facilité d’assimilation de cet écolier et des triomphes qu’il remporta et fit remporter à son collège, durant ses dernières années scolaires. Rapportons, d’après M. l’abbé Morigny, directeur du collège Notre-Dame à Rethel, la façon dont, en 1869, Arthur obtint le premier prix de vers latins au concours académique :

Ce jour-là, dès cinq heures et demie du matin, les concurrents se trouvaient réunis dans une des salles de classe. Ils attendaient, non sans anxiété, que sonnât l’ouverture du concours. Le professeur de physique, peu latiniste, était chargé de la surveillance. Dans des conciliabules à mi-voix, impatiemment on cherchait à deviner le sujet. L’un des potaches opina que ce sujet allait être : l’Exposition universelle. Les jeunes imaginations gardaient une impression non refroidie de la grande foire de 1867-68. « L’exposition ! — s’écria Rimbaud, sortant de sa taciturnité et se levant comme en colère — Ah ! par exemple, elle serait vraiment trop mauvaise, cette blague-là !»

Six heures sonnaient. Le principal, M. Desdouets, entra dans la classe il portait à la main le pli officiel, dont il ne devait rompre le sceau qu’en présence des concurrents. Il monta en chaire, ouvrit le pli et, soudain, parut s’assombrir. À ce moment, dit M. Morigny, on aurait entendu voler une mouche. « Messieurs, — se résigna à émettre le principal — voici le sujet ; je dicte… Abd-el-Kader !…  » Et, tandis que, soucieux, il repliait le papier et descendait de chaire, un des élèves remarqua : « Mais ce n’est que le titre, cela. Et le canevas ? »

— Messieurs, il n’y a pas de canevas.

— Nous sommes trahis ! exclama Rimbaud ; et il retomba aussitôt dans un mutisme absolu. Désespérés, les camarades récriminèrent alors amèrement. C’est en vain que le surveillant les exhortait, leur remontrant que si le sujet était difficile pour eux, il l’était également pour les élèves des établissements rivaux. Ni leur amour-propre piqué, ni leurs efforts pour traiter le sujet n’arrivaient à un résultat.

Rimbaud, toujours immobile et muet, paraissait dormir. Tous les regards obliquaient vers lui, soupçonné seul capable de sauver, dans la circonstance, l’honneur du collège de Charleville.

Àneuf heures, M. Desdouets revint en classe. Il voit les concurrents se mordre les ongles et stérilement s’évertuer. Son regard se pose sur Arthur Rimbaud. Celui-ci, toujours inerte, semble, décrit l’abbé Morigny, réduit à l’état de fakir. « Quoi, Arthur ! — insinue le principal — est-ce que la muse… » Il n’a pas achevé sa phrase, que l’enfant, secouant sa torpeur, se redresse et profère pour toute réponse : « J’ai faim ! » L’ironie n’était pas mal. Pourtant M. Desdouets ne la saisit point il murmure : « Le pauvre enfant ! Je parie qu’il est à jeûn !… Allez donc — enjoint-il à l’un des jeunes gens prévenir le concierge qu’il ait à apporter immédiatement à déjeûner. »

Bientôt le vieux serviteur arrivait portant un panier, dont il tira des provisions. Rimbaud, froidement, y fit aussitôt un large honneur. Tout en mangeant, il ne laissaitpas d’être narquois. La dernière bouchée avalée, après un bref simulacre de recueillement, il prend sa plume, s’incline sur son papier et, dédaignant de consulter son Gradus, il aligne des vers latins… À midi, il avait remis sa composition au surveillant. Celui-ci fit observer qu’il était impossible que ce travail fût achevé ; Rimbaud soutint qu’il avait fini, et bien fini.

Lorsque le principal, à cinq heures, vint pour recueillir les compositions, le professeur de physique, en remettant celle d’Arthur, eut une réflexion de désespoir. Mais M. Desdouets, qui n’ignorait pas son élève, semble se rassurer, au contraire. Il prend son binocle et examine les quatre-vingts vers de la composition. Un sourire de satisfaction éclaire bientôt sa figure. Il n’a pas terminé son examen que, radieux, il s’écrie « Nous aurons le prix ! Nous l’aurons, j’en suis certain ! » Et il se met à lire à haute voix, triomphalement, le travail du jeune poète. Ici, nous laisserons place au texte même de M. l’abbé Morigny :

« Rimbaud faisait en vers bien frappés et bien sonores le portrait de l’Émir. Il débutait par un beau distique qui reparaissait après chaque strophe de douze vers et servait de refrain. Je m’en souviendrai toute ma vie, de ce distique, et je ne résiste pas au plaisir de le transcrire ici :

Nascitur Arabis ingens in collibus infans
Et dixit levis aura Nepos est ille Jugurthæ.

« Et l’on revivait avec le poète cette époque où le fameux Numide tenait en échec les armes et la politique romaines ; on le voyait aux prises avec Marius, vaincu ensuite par ce grand capitaine et enfin indignement trahi, livré par Bocchus. On assistait à ses derniers moments dans le Tullianum et l’on maudissait avec lui la fortune de Rome. Mais le sujet grandissait avec l’évocation de cette autre figure non moins remarquable, celle d’Abd-el-Kader. Combien son sort était différent ! L’émir luttait lui aussi pour l’indépendance de son pays et il luttait jusqu’au moment où, acculé avec sa smala, il pouvait encore effrayer son vainqueur. Il se rendait pourtant à un Français sans peur comme sans reproche, mais il éprouvait bientôt que l’on ne voulait point être en retour de générosités avec lui.

« Et ce parallèle entre Rome et Lutèce était toujours admirablement interrompu par ce refrain

Nascitur Arabis ingens in collibus infans
Et dixit levis aura : Nepos est ille Jugurthæ.

« Notre collège, cela va sans dire, eut le premier prix de vers latins au concours académique. »

Les Étrennes des Orphelins, premiers vers français connus d’Arthur Rimbaud, sont précisément de l’époque de ce concours. Il les composa vers la fin de l’année 1869 et ils furent publiés dans la Revue pour tous du 2 janvier 1870. L’âme qu’ils reflètent est d’une tendresse exquise parmi des sensations délicates et candides. Ils sont évidemment le fruit direct d’une éducation bien chrétienne dans une atmosphère familiale de soins attentifs. Aussi, jusque-là, doit-on voir en Rimbaud, non un gamin fantastique et un écolier buissonnier, comme l’a décrit Verlaine dans les Hommes d’Aujourd’hui, mais un jeune garçon studieux et sage, un fort en thème à peine espiègle, faisant sous tous rapports, moral, intellectuel et physique, la joie et l’orgueil de sa mère et de ses maîtres, l’honneur du collège de Charleville.

Page 1