‹ Jean des Brebis ou Le livre de la misèreChapitre 3 sur 7 · Deuxième partie A LA BELLE ÉTOILE

Deuxième partie A LA BELLE ÉTOILE

La route montait presque à pic.
C’était une brèche étroite ouverte au flanc des monts par la barre à mine et la pioche du carrieur. De grands blocs calcaires formaient une falaise blanche, où les terres, croulant sous l’action des pluies récentes, avaient laissé de longues traînées jaunâtres. Tout en haut, très loin, les grands monts dénudés projetaient dans l’air assombri leurs masses immuables. Des vignes sur les pentes ravinées montaient jusqu’à mi-côte, alignant leurs tas d’échalas en rangées parallèles, agitant dans le vent frais leurs branches sarmenteuses, d’une maigreur frissonnante. Vers la cime des monts, à l’endroit où commençait l’ondulation confuse des forêts, vaguement estompée par la vapeur humide, qui se lève, vers le soir, des terres détrempées, des amoncellements de pierrailles, qu’on avait sorties des champs, dressaient leurs masses grisâtres, rongées de mousses et envahies d’herbes folles. Partout les rocs affleuraient, saillant de la mince couche d’humus, sans cesse entraînée vers le fond du val par l’érosion lente des pluies ; et les bancs de calcaire blanc étaient pareils aux os qui trouent la peau d’une bête étique. Ce coin de la terre lorraine avait une sauvage grandeur, un âpre accent de misère et de poignante poésie. Il avait plu tout le jour.

Pourtant le ciel vers le couchant tendait à s’éclaircir. Entre les nuages épais et bas, s’ouvrait une nappe de ciel bleuâtre, d’une transparence légère, humide et frissonnante, et la cime des monts lointains semblait monter encore dans la pureté froide de cette atmosphère immobile et glacée. Pas une fumée, pas un bruit ! On eût dit un monde mort, un paysage contemplé sur une de ces planètes, dont la vie a disparu, et qui roulent éternellement le cadavre d’un astre, à travers le vide glacé et les mornes solitudes de l’espace.

Une voix de femme monta, rauque et gutturale.

– Harri, le Rouge. Harri !

Alors un équipage de misère déboucha de l’étroit couloir des roches.

– Harri ! le Rouge.

La bête se ramassait, assurait ses fers glissant sur l’argile molle, et, tendant tous ses muscles décharnés, s’efforçait d’arracher la carriole de la glèbe, où elle s’enlizait peu à peu.

C’était une roulotte comme en ont les errants de la route, les vanniers nomades, les saltimbanques qui vont de pays en pays, et donnent des séances dans les salles d’auberge, par les soirs d’hiver. Là-bas, on a un terme énergique pour désigner tout ce monde suspect : on les appelle des camps-volants.

La carriole criait, grinçait, geignait à chaque tour de roue, menaçant de se disloquer et de s’éparpiller sur le sol, comme un château de cartes, quand une ornière s’ouvrait, un peu profonde, quand un choc survenait, un peu violent.

Vermoulue et tombant en ruines, on l’avait fabriquée avec de vieilles planches volées sans doute dans des amas de démolitions, parmi les terrains vagues, aux abords des grandes villes. Certains morceaux de bois même, qui avaient dû être primitivement des clôtures de guinguette, gardaient encore des inscriptions, des enseignes naïvement enluminées, représentant des amoncellements de victuailles, des traces de peinture ancienne qui, avivées par la pluie, avaient repris, ce soir-là, une coloration plus éclatante et comme neuve. Sur le derrière, une espèce de râtelier contenait des paquets d’osier, dont les tiges étaient dépouillées de leur écorce, et recouvrant le tout, une toile mince, rongée par l’usure et criblée de trous, étendait sur des cerceaux sa blancheur grelottante. Un tuyau de poêle rongé de rouille en sortait à l’avant, oscillant dans les cahots d’une façon lamentable. A voir cette toile élimée, on se prenait tout de suite à penser malgré soi qu’il ne devait pas faire chaud là-dessous, par les nuits d’hiver, alors que les toits des maisons sont tout brillants de gelée blanche, alors que les bruits vont au loin, répercutés sur la tranquillité dormante de la terre durcie, alors que les vieux arbres se fendent dans les vergers avec des craquements sourds, l’invincible étreinte du froid pénétrant jusqu’aux fibres profondes de leur cœur.

Le cheval était plus misérable encore. Pauvre vieille haridelle, à la peau galeuse et rongée de plaques saignantes, au poil jadis roux, maintenant jaunâtre, usé, couvert de larges plaques de boue qui s’écaillaient, elle avait l’air de chanceler dans les souffles âpres du vent, qui balayait l’étroit couloir de roches. Vrai cheval de l’Apocalypse, par quel effort de volonté obscure, par quel instinct de la vie enraciné dans sa carcasse lamentable trouvait-il la force de se raidir, de tendre ses muscles décharnés, d’aller jusqu’au bout de la route peineuse, au lieu de se coucher dans un coin pour y crever en paix, pour y attendre le repos de la mort ? Ses yeux caves, où l’arcade sourcilière creusait un trou profond, béant, et saignant comme une plaie, ses jambes minces et rongées d’éparvins, son échine misérable qui trouait sa peau et dont les vertèbres auraient pu se compter comme les grains d’un chapelet, tout cela avait une détresse sans nom, cette détresse des bêtes que rien ne relève et ne console. On l’avait attelée avec des harnais de corde, rafistolés au hasard, vaille que vaille. Et la rosse s’en allait cahin-caha, à demi effondrée dans les brancards, secouant lentement sa grande tête décharnée avec un air inexprimable de misère et d’abandon, ayant dans toute son allure comme une inertie somnolente, on ne savait quelle stupeur passive et résignée !

La montée se faisait plus âpre encore ; la bête bronchait, glissait sur l’argile molle et détrempée.

Alors l’homme et la femme, qui marchaient auprès du cheval, s’attelèrent eux aussi, résolument, comme des bêtes. Ayant passé à leurs épaules des courroies, dont le cuir leur entrait dans la peau, excitant la pauvre bête par des « hue ! » répétés, s’arc-boutant et agrippant le sol du talon de leurs chaussures ferrées, ils s’efforçaient de sortir l’équipage du mauvais pas.

– Harri, le Rouge. Harri !

Ils avancèrent de quelques mètres.

L’homme pouvait avoir une trentaine d’années. C’était une bonne face placide et moutonnière de paysan vosgien, encadrée d’une barbe rousse et ses cheveux longs, retombant sur le col graisseux de sa houppelande, offraient cette couleur filasse presque blanche à force d’être pâle. Son visage avait la teinte terreuse et plombée, particulière aux gens mal nourris. Aussi bien, on l’aurait pris pour un rejeton de cette race robuste qui vit sur les hautes chaumes, garde les troupeaux de vaches, apaise son appétit formidable avec des pommes de terre cuites à l’eau, arrosées de larges lampées d’eau-de-vie. Mais la femme, petite et toute menue, appartenait à une race différente. Sa peau ambrée et basanée, qui présentait autour des joues un reflet huileux, ses cheveux d’un noir lourd, dont les torsades épaisses avaient un luisant bleu et lustré, la grâce onduleuse de son corps souple qui se révélait à travers les trous de ses haillons, tous ces signes montraient bien la gypsie, la fille née dans une de ces mystérieuses familles de romanichels, qui vont à travers le monde, sans se mêler aux autres peuples, emportant avec eux leur patrie, leurs coutumes, leur langage.

Tout à coup quelque chose remua sous la toile flottante. Ecartant le rideau qui la fermait à l’avant, une tête d’enfant apparut, poupine, rieuse, crépue sous ses cheveux ébouriffés, dont les boucles brunes avaient cet éclat bleuté, qu’on retrouvait sur la tête de la mère.

Le mioche jetait autour de lui des regards curieux et effarés, considérant cette immense solitude, qu’agrandissait encore la tombée du jour.

La mère le menaça du doigt ; l’enfant disparut.

Alors elle dit à son homme :

– J’sais pas c’qu’il a. Y fait qu’tousser depuis c’matin.

Et l’homme, affectant un grand calme, répondit d’une voix nonchalante, pour éloigner toute appréhension :

– Ça sera rien. Sûrement un coup d’l’air qui est fraîche.

D’où venaient-ils ? Où allaient-ils ? Eux-mêmes n’en savaient rien.

N’ayant des lieux géographiques qu’une connaissance vague et superficielle, talonnés simplement par les instincts rudimentaires de la bête qui souffre du froid, qui a faim et qui a soif, menant au milieu des campagnes la vie errante et vagabonde de l’animal que l’on pourchasse et qui a peur, ils étaient plus étrangers à nos coutumes, à nos civilisations, à nos lois, que les peuplades lointaines, habitant le centre des continents mystérieux, l’Afrique ignorée, et fermée aux explorateurs.

Ainsi ils allaient d’un pays à l’autre, soupçonneux et méfiants, sentant peser sur eux la réprobation universelle, sans rien savoir de notre vie à nous, les heureux de la terre, qui nous asseyons à une bonne table, auprès d’un bon feu, qui avons de bons lits moelleux pour y étendre nos membres lassés. Traqués par la police, qui les arrêtait au détour des chemins pour leur demander leurs papiers, tenus à l’écart par les paysans qui, voyant en eux des maraudeurs, craignaient pour leurs récoltes, ils sentaient vaguement, à de certains jours, se resserrer autour d’eux, se faire plus défiantes, plus haineuses, plus hostiles, les institutions que les hommes ont établies et accumulées autour d’eux, comme une sauvegarde de la propriété, et comme une muraille pour leur égoïsme.

Un mystérieux instinct hérité des ancêtres, l’avertissement confus d’un mouvement atavique, faisait qu’ils s’arrêtaient au détour d’un chemin, plongeant derrière les haies, et se jetant dans des raccourcis à travers champs, dès qu’ils voyaient les bicornes des gendarmes chevauchant les lointains des grandes routes. Pareillement, ils ressentaient une haine sauvage, une sorte de méfiance sournoise, oblique et rusée, qui les courbait dans des fuites rampantes de bête forcée, devant tout ce qui porte képi galonné, plaque de cuivre sur la blouse et sabre au côté, devant tout ce qui pourchasse le misérable gibier humain pour recevoir sa pâtée, garde champêtre, garde forestier, garde-chasse ou garde-pêche.

Ils vivaient ainsi. Pourtant c’étaient des hommes.

Il y avait même entre eux quelque chose de doux et de fort qui les unissait, qui leur donnait le courage de supporter cette vie d’embûches et de misères. Quand ce petit leur était venu, ils s’étaient mis à l’aimer simplement, d’une affection instinctive, ardente, brutale, un peu comme des bêtes, le prenant dans leurs bras tour à tour et le mangeant de caresses, avec des grondements confus de satisfaction et de plaisir, prêts aussi, comme les bêtes, à montrer les dents et à fondre sur celui qui l’aurait fait crier, par une caresse maladroite.

Ils ne savaient rien des pays différents. Quand ils passaient dans des contrées où des prairies immenses garnissaient le fond du val, tandis que les seigles et les champs de blés s’étalaient au flanc des coteaux, ils savaient vaguement que là coulait la Meuse. Plus loin s’étendaient les âpres régions du plateau lorrain, les bois sans nombre, les rivières fraîches coupées de barrages écumants, sillonnées par le glissement des lourds chalands plongeant au ras de l’eau. Alors ils s’arrêtaient dans les villages, cherchant de vagues profits, les menus revenants-bons de leur existence aventureuse, doucement alléchés par le vin clairet des côtes, qui leur avait apporté de consolantes soûleries. Plus loin c’étaient les vallées des Vosges, et l’homme sentait en lui un tressaillement confus, vague souvenir de sa première enfance, en revoyant la verdure noire des sapins familiers, en entendant le chant mélancolique et strident des scieries travaillant au bord des eaux claires.

Parfois même ils descendaient en Alsace, un pays plantureux et de vie large, soupçonnant à peine qu’ils étaient chez l’étranger à la raideur des fonctionnaires et à la couleur changée des uniformes. Et puis ils revenaient aux mêmes endroits, suivant les mêmes chemins, toujours exclus de la communauté humaine, allant toujours sans trêve et sans but : ainsi l’Océan tourmente d’une agitation inlassable des morceaux de bois flottants, des planches pourries, des détritus de toute sorte et finit toujours par les rejeter sur les bords.

Ils se rappelaient avec joie un moment où ils avaient été pleinement heureux. C’était dans une vallée des Vosges, toute bourdonnante, comme une ruche, de travail et d’activité, le long d’un grand mur bâti autour d’une filature de coton. Les nuits claires et chaudes succédaient aux jours radieux ; le soleil se levant à la même place incendiait le ciel : il faisait bon marcher pieds nus dans la poussière tiède des routes. Les soirs des souffles frais pénétraient dans la roulotte, apportant l’odeur confondue des myrtilles et des brins de bruyère chauffés de soleil, et, par les trous de la toile, on voyait dans le ciel noir l’immense braisillement des étoiles. Le patron de l’usine était un brave homme, qui leur faisait donner des platées de bonne soupe à l’office ; il les avait employés à faire des claies, et quand ils étaient partis, avec un peu d’argent blanc dans la poche, ils avaient de quoi passer les mauvais jours.

Mais ça n’avait qu’un temps, ces « veines-là ». D’ordinaire l’homme, assis sur le talus des routes, les jambes étendues sur l’herbe rase, fabriquait de menus ouvrages de vannerie : des corbeilles d’osier et des paniers de vendange. Ses seuls outils étaient un couteau bien affilé et une petite enclume qui lui servait à marteler les osiers verts, pour les dépouiller de leur écorce. Il savait aussi confectionner des jardinières, qu’on offrait à la porte des maisons riches ; bourrées de mousse, il les enjolivait avec des pendeloques de pommes de pin suspendues à un fil de fer, et il n’en tirait pas un mince orgueil. Il en garnissait aussi le fond avec du vieux papier à fleurs, ramassé dans les décombres de la voirie, aux environs des grandes villes.

La femme allait vendre toute cette marchandise de porte en porte. Quand on refusait ses offres, elle mendiait. Elle terrorisait les paysannes avares et savait leur arracher un morceau de lard ou quelques pommes de terre en marmottant entre ses dents des paroles bizarres, dans un idiome inconnu, comme si elle eût voulu jeter un mauvais sort. L’effet était d’autant plus foudroyant, qu’elle y apportait une conviction sérieuse et menaçante, car elle croyait la première à la vertu de ces pratiques mystérieuses, à l’efficacité de ces maléfices.

· · ·

Ils regardaient devant eux.

De cette hauteur, le plateau lorrain s’étendait à perte de vue, ouvrant ses horizons lointains, brumeux comme une mer. Rien qui reposât les yeux : pas une végétation, pas une feuille. Partout l’ocre jaune, étalée en larges plaques, alternant avec le brun lourd des pentes. Pourtant l’immense monotonie de cette plaine avait en cette saison de l’année et à cette heure du jour une beauté âpre et rude, une émouvante nudité. Des profonds labours défoncés et détrempés se levait une fine vapeur, une brume molle que le vent chassait devant lui et faisait courir au ras du sol, comme une fumée. Par places, des sillons d’argile imperméable faisaient entre les rais des champs des flaques d’eau qui s’allumaient vaguement sous des clartés errantes, tandis qu’à d’autres endroits des pièces de terre moissonnées en juillet et qu’on n’avait pas eu le temps de herser étaient revêtues de chaumes grisâtres, hérissés, et qui revêtaient la terre de leur rude toison, pareille à une livrée de misère. Tout au loin, recommençait l’immensité monotone des grands bois dépouillés, dont les masses violâtres et rouillées ondulaient suivant les plis du sol. Sur tout cela pesait un ciel bas, où de gros nuages glissaient vite, charriant des ondées qui rayaient l’horizon de fines hachures, où perçait de temps à autre un rayon de soleil pâle, qui, promené lentement sur la plaine, en faisait sortir la flèche d’un clocher, la façade lointaine d’une maison, tout au bout d’un hameau, perdu dans cette étendue.

Tandis que là-haut s’éteignaient les lueurs blêmes, les clartés louches et qu’on eût dit salies par le fleuve de boue ruisselant sur la terre, la plaine semblait mystérieusement agrandie. Pourtant l’œil suivait encore dans l’ombre envahissante la fuite confuse des nuages, traînant leurs ventres mous au ras de l’horizon. C’était étrange et saisissant, ce défilé de formes ébauchées, pareilles à des bêtes monstrueuses, vaguement promenées dans ce crépuscule d’épouvante.

Les pauvres gens repartirent.

Le cheval butait, fléchissait sur ses genoux saignants, manquait de tomber à chaque pas. Ses flancs maigres et décharnés haletaient comme un soufflet de forge, et chaque respiration profonde faisait saillir le cercle de ses côtes. L’air était si froid qu’une vapeur tiède sortait de ses naseaux, comme une fumée.

Soudain, de grands souffles de rafale passèrent, violents et déchaînés. Les dernières feuilles des grands peupliers s’abattirent, en tourbillonnant, dans un champ voisin, comme un vol d’oiseaux blessés ; et l’averse recommença sonore, drue, cinglante, claquant sur la toile étendue de la roulotte, et coupant la chair des pauvres gens de sa morsure glacée.

Ils montaient toujours.

Derrière eux s’allongeait la route interminable, vaguement blanche dans le crépuscule.

Rapetissés par toute cette étendue, écrasés par la masse des rocs qui surplombaient, l’équipage de misère, l’homme, la femme, le cheval avaient l’air d’insectes qui peinent sur la terre, de fourmis s’acharnant à transporter un fardeau trop lourd le long d’une pente.

Un dernier effort : ils arrivèrent en haut de la montée…

Alors ils s’arrêtèrent encore une fois pour respirer un peu. Comme il arrive dans les pays de montagne, ils retrouvaient là-haut un peu de lumière, le soleil froid n’étant pas encore disparu sous l’horizon entr’ouvert et subitement aplani.

La pluie s’étant calmée, le ciel avait maintenant cette blancheur brillante, humide et lavée qu’il prend à la fin des journées d’automne. Les arbres lointains détachaient nettement sur la teinte rouge qu’il prenait tout en bas le dessin vigoureux de leurs ramures. Un grand frisson vous passait le long de l’échine, rien qu’à regarder ce ciel froid. La nuit allait venir, glacée.

Ce sont de tels soirs, si fréquents dans les pays du nord, où il semble que l’hiver apparaisse tout à coup, sans crier gare.

Devant eux maintenant, s’ouvrait une vallée profonde, large comme un cirque, aux lignes graves et calmes, coulant par une pente insensible jusqu’à l’horizon lointain, où le soleil se mourait dans la lumière.

Des champs de terre arable en occupaient tout le fond, coupés par des carrés de prairie entre lesquels un ruisseau se glissait avec de molles sinuosités. Par endroits, des saignées avaient été pratiquées dans ses rives terreuses, pour faciliter l’irrigation des prés situés en contre-bas.

A droite et à gauche, c’étaient tout de suite les masses des grands bois violâtres qui, dans un élan indompté, reprenaient possession du sol, et, gravissant les pentes, montaient jusqu’aux cimes endormies dans l’air froid.

Une sorte de vague étonnement envahissait les pauvres gens, à la vue du pays qu’ils contemplaient pour la première fois.

Quel accueil leur feraient les habitants ?

Le ruisseau, barré par la chaussée d’un vieux moulin, formait des nappes d’une eau froide, immobile, étrangement lumineuse dans toute cette ombre qui envahissait la terre. Des souffles glacés passant sur sa surface unie la rendaient soudain frissonnante.

Et dans cet immense silence, on n’entendait rien, rien que le bruit monotone des eaux coulant dans les berges terreuses, rien que le tic-tac des vieux moulins branlants, pareil à une voix chevrotante, rien que le bruit grêle des joncs desséchés chuchotant vaguement au bord des rives vaseuses.

Peu à peu tout s’éteignit, gouttelettes de pluies scintillant aux branches des buissons d’aubépines, vague reflet traînant dans les flaques d’eau bourbeuse, à la surface des étangs échelonnés sur la pente.

Alors les bohémiens descendirent. Cette fois, pourtant, quelque chose en eux se rassurait et prenait confiance. Il leur semblait que leurs souffrances étaient terminées, et que les choses, d’ordinaire si hostiles, se faisaient maintenant plus clémentes. Ils ne pensaient plus à cette dure montée où ils avaient peiné pendant des heures. La route plus unie et plus facile, inclinée par une pente insensible, faisait que la carriole descendait d’une marche égale et sûre. Le vieux cheval, soulagé, avait une allure plus dégagée, un pas plus ferme : on entendait le clapotement régulier de ses fers tombant dans les flaques d’eau. Et ce qui leur paraissait plus doux que tout le reste, ce qui les réconfortait vraiment, c’était la tranquillité de cette atmosphère où ne passaient plus les rafales de la bise glacée, qui se brisait là-haut, derrière eux, au-dessus de leurs têtes, contre la falaise des rocs.

La peau de leurs mains, de leur visage tenaillé si longtemps par le vent et la pluie, leur cuisait maintenant : et cette chaleur leur paraissait très douce.

Quelles idées maintenant flottaient dans leurs cerveaux aux notions rudimentaires, déformées par toutes sortes de terreurs ? Sensations obscures de l’animal humain qui a faim et qui a froid, qui aspire confusément après le moment où il pourra se tasser dans un gîte abrité, — vague désir de l’étable et de la paille chaude, sommeillant dans la chair lassée de la haridelle, marchant sur ses boulets.

Le crépuscule semblait durer indéfiniment, tout pénétré de la lumière froide qui tombait du ciel.

Ils se seraient bien arrêtés auprès d’un de ces moulins qui se trouvaient en contre-bas de la route : quelques pas seulement à faire dans le chemin pierreux qui, prenant à travers champs, conduisait dans la cour pleine de paille et de fumier, auprès de l’étable d’où sortait la respiration tranquille des bêtes repues. Parfois ils passaient si près qu’ils entendaient le bruit du flot clair, glissant sur la chaussée moussue, les pas du meunier en sabots, allant et venant sur la passerelle vermoulue, pour s’assurer du niveau de l’eau dans la fosse.

Une fois même ils se décidèrent, attirés par la paix des toits de tuile vaguement assoupis au fond des ténèbres. Ils s’engageaient déjà dans le chemin, quand une grosse voix les fit sursauter :

– Voulez-vous fout’ le camp ! tas de maraudeurs !

Le meunier avait une encolure trapue, une carrure de géant sous sa blouse de toile toute blanche de farine. Il serrait dans sa poigne une trique de cornouiller grosse à assommer un bœuf, et dirigeait sur eux le rayon de sa lanterne. Tout au fond de la cour, un mâtin, sortant de sa niche, tirait sur sa chaîne en poussant un aboiement féroce, un large coup de gueule qui montait dans le silence de la nuit.

Ils durent tourner bride.

Et de nouveau ils s’effarèrent devant la longueur interminable de la route, déroulant vaguement la blancheur de ses lacets au fond de la nuit grandissante.

Les bois, maintenant, s’étaient rapprochés. On devinait confusément leurs grandes masses immobiles et ténébreuses, debout de chaque côté du chemin, longeant les fossés à droite et à gauche. L’air humide, qui stagne sous le couvert des grands arbres, faisait frissonner les pauves gens, leur apportant l’odeur pénétrante des bois morts et la senteur des feuilles pourries, ce souffle d’agonie des forêts que n’anime plus la vie pullulante de l’été. Toutes sortes de bruits vagues, de tressaillements confus s’éveillaient dans la profondeur des taillis ; branches pourries qui craquaient, la sève se retirant peu à peu et laissant leurs fibres desséchées, lourds paquets de feuilles mortes tombant de branche en branche, glissant avec des frôlements inquiets le long des vieux hêtres, et aussi des fuites rampantes et des glissements obliques de bêtes épeurées, piétinant doucement les feuilles sèches au fond des fourrés inextricables. Toute une vie inquiète, bruyante et menue, palpitait vaguement au fond de l’ombre, mettant autour des errants une sorte d’angoisse, un vertige soudain de terreur.

D’étranges phosphorescences s’allumant dans la pourriture des bois faisaient courir des flammes bleuâtres dans le tronc pourri des vieux saules. Un oiseau de nuit, que leur passage effara, partit soudain d’un vol lourd, secouant la torpeur de la nuit du battement de ses ailes ouatées.

Comme envahie par la contagion de la peur, la maigre haridelle bronchait, s’effarait, s’arrêtait, les naseaux au ras du sol et soufflant de peur, à l’aspect des formes vagues, tas de fagots ou souches noueuses, qui se dressaient confusément sur le bord de la route.

Enfin des lumières trouèrent la nuit. C’était un village posé là au milieu des champs, une quinzaine de maisons entassées, dont les toits et les pignons aigus se découpaient dans la nuit. La flèche du clocher, haute et solitaire, avait l’air de veiller sur le repos de ces bêtes assoupies, rasant leurs échines lassées au niveau du sol.

Des bruits de voix arrivaient jusqu’à l’oreille des errants ; une porte soudain entr’ouverte laissa filtrer dans la nuit un rayon de clarté rougeâtre, qui fit sortir de l’ombre les chariots entassés, des amoncellements de tombereaux et de charrues.

C’était l’heure du souper. Une odeur de soupe aux choux, exquise et chaude, flottait dans l’air.

Alors ils jugèrent bon de s’arrêter là, espérant ils ne savaient trop quoi du voisinage des hommes qui d’habitude leur étaient hostiles : une vague protection, un sentiment obscur de réconfort, contre les dangers sans nombre qui s’embusquent au fond de la nuit.

Justement un mur était là, tout près, à l’entrée du village, étendant dans l’ombre sa blancheur indécise. Ce devait être la clôture d’un jardin, car on entendait de l’autre côté le frôlement inquiet des dernières feuilles mortes, tourmentées par le vent aux branches des espaliers. Le sol pierreux était relativement sec : des orties desséchées faisaient une sorte de litière craquante. Pareil au gîte qu’une bête se ménage au creux d’un buisson en piétinant les herbes flétries avec ses pattes, ce coin obscur, abrité, et vide, les attira.

La rosse dételée, la roulotte tomba sur le nez, appuyée sur ses brancards. Alors la femme descendit le fourneau de fonte ébréchée et l’alluma avec une poignée de paille tandis que l’homme, ne voulant pas perdre un moment, assis dans le rond de lumière rougeoyante qui s’échappait de la porte du fourneau, martelait ses osiers à tour de bras.

Anxieuse, la femme, de temps à autre, allait passer sa tête sous le rideau fermant l’avant de la roulotte. Rien ne bougeait dans la maison de toile dont la blancheur grelottante palpitait vaguement dans la nuit : on n’entendait que le souffle paisible de l’enfant endormi.

Délivrée de ses harnais, la haridelle s’était mise à paître l’herbe rare qui poussait le long des talus. Ses vieilles dents usées, mâchonnant avec lenteur, faisaient un bruit doux et monotone, et quand elle s’était un peu trop écartée, un instinct confus, un besoin de protection, la peur des ténèbres formidables la ramenaient, elle aussi, dans le cercle paisible que faisait la lueur du fourneau dansant sur le sol. Alors on voyait surgir de l’ombre sa tête décharnée, dont les yeux caves regardaient curieusement.

Bientôt il y eut autour des bohémiens un cercle de petits paysans, qui s’étant attardés à jouer devant les portes, étaient venus là, attirés par ce spectacle insolite dans la vie journalière du village. Ils ouvraient de grands yeux et de grandes bouches, se tenant peureusement par la main, un peu terrifiés par tous les récits qu’on leur avait faits sur les camps-volants qui sont des voleurs d’enfants et des jeteurs de sorts ; des tout petits, qui se fourraient les doigts dans le nez, montraient des bouts de langes blancs qui sortaient du fond de leur culotte.

Puis ils s’enfuirent, emportés ailleurs par la gaieté naturelle de leur âge, pareils à un vol de moineaux criards. Quelque part, au fond de la nuit, ils se mirent à danser en cercle, en chantant une ronde enfantine :

J’ai des pommes à vendre,

Des rouges et des blanches,

La couleur est par dessus…

Leurs voix fraîches et aiguës montaient dans tout ce silence ; leurs petits sabots de bois blanc claquaient sur les dalles des caniveaux, avec un bruit grêle. Puis leurs mères les rappelèrent avec des menaces tendres.

Alors tout se tut.

Les bohémiens, ayant fait un vague repas, se couchèrent. Et il n’y eut plus, sous le ciel fourmillant d’étoiles, que la blancheur grelottante de cette toile élimée, pauvre loque que le vent tourmentait, faisait frissonner dans de petits souffles amusés et câlins, et tentait d’arracher parfois, sous la violence de son haleine, devenue soudain rageuse et mauvaise.

††

Vers le milieu de la nuit, ils furent éveillés par un bruit étrange.

Cela partait du coin où l’enfant était couché, dans une caisse de bois blanc, au milieu de vieux chiffons. C’était comme un sifflement aigu et prolongé, qui par moments s’assoupissait dans une plainte monotone, à demi ensommeillée, et parfois aussi cela devenait un râle affreux d’agonisant, entrecoupé de spasmes, comme si l’enfant, saisi à la gorge, allait subitement étouffer.

Ils écoutèrent, immobiles, retenant leur respiration, envahis soudain tous les deux par une peur aiguë, atroce, affolante, qui les rendait presque paralysés.

L’enfant eut un accès de toux qui râclait sa gorge et était toute pareille à l’aboiement d’un jeune chien. L’accès se termina par un étranglement, une crise de suffocation si effrayante qu’elle les mit debout, les réveillant subitement de la torpeur où ils s’enlizaient.

Alors ils s’avancèrent à genoux, le front se heurtant aux cerceaux d’osiers, tellement la roulotte était basse. L’homme cherchait en tâtonnant quelque chose, puis il battit le briquet et alluma un mauvais lumignon, qui répandit sous la toile une lumière vacillante et triste.

Ce qu’ils virent les frappa d’épouvante ! Jamais on n’aurait pu croire qu’une créature humaine changeât aussi rapidement, en quelques heures. La mort s’était abattue sur leur enfant, convulsant son visage, déformant sinistrement ses traits, mettant sur tout son corps la marque hideuse de son étreinte. Le visage rouge et brûlant de fièvre, il haletait parfois faiblement, comme si la vie allait lui manquer soudainement, avec le souffle. On sentait très bien qu’elle ne tenait plus qu’à un fil ; et il semblait à tout moment que ce fil allait se casser. Et toujours ces accès de toux rauque, déchirante et convulsive qui lui reprenaient : alors sa face devenait toute bleue et ses yeux pleins d’eau, noyés dans une stupeur lamentable, saillaient, comme s’ils allaient sortir et tomber de leurs orbites.

Pendant ce temps, ses pauvres petites mains crispées allaient et venaient sur la couverture mince qui enveloppait son corps, et parfois il les portait à son cou, comme s’il eût voulu desserrer l’horrible étreinte qui l’étranglait, la griffe de la chose monstrueuse qui arrêtait le souffle dans sa gorge.

Le père, lui ayant ouvert ses dents serrées avec une cuiller d’étain, vit au fond de sa gorge des peaux blanches.

Alors il eut un hochement de tête désespéré. La femme le regardait avec anxiété, cherchant à lire sur son visage : et tous deux ne se parlaient pas, comprenant qu’il était impossible de se donner le change, avec des mots quelconques d’encouragement, sentant très bien qu’ils pensaient tous deux à la chose horrible, qu’ils n’osaient ni nommer ni envisager : la mort de leur enfant.

Soudain un chien se mit à hurler au loin, très loin, dans la cour d’une ferme perdue au milieu des campagnes. Il hurlait à la mort, comme on dit.

C’était un aboiement douloureux qui montait, s’élevait, se prolongeait en un son d’angoisse et de mystère jeté à la face de la nuit frissonnante, dans le vent, dans l’espace, sous les étoiles impassibles. Oh ! qui dira la détresse de cette clameur désespérée, pareille au cri de la douleur universelle ? Elle nous angoisse, elle nous enivre, elle nous affole quand nous l’entendons sur une route solitaire, par un soir de clarté errante, par une nuit de lune douteuse. Allant éveiller au fond de nos moelles l’antique frisson de terreur qui se lie à toute existence, elle nous apporte très nette la révélation du mystère que nous côtoyons à chacun de nos pas. Avec ses sens plus aiguisés, son flair plus subtil, l’animal aperçoit-il des êtres que nous ne voyons pas, les puissances mauvaises qui rôdent et qui s’embusquent ? Voit-il passer la mort ?

Ils se regardaient, ayant tous deux la chair de poule.

Elle était là, près d’eux, partout autour d’eux, la chose innommable qui broie les êtres, suce leur sang, inflige à leurs corps des déformations savantes et grotesques, et choisit les plus jeunes pour ses festins de chair, pour ses horribles hécatombes. Ils sentaient vaguement son allure de bête sournoise et traîtresse, rôdant autour de la roulotte, guettant sa proie et attendant son heure. Elle venait jusqu’à eux avec la palpitation de ces souffles glacés, qui s’insinuaient sous la toile flottante. On eût dit qu’elle collait son museau aux fentes des planches vermoulues, et qu’elle flairait et reniflait d’aise, appâtée par l’odeur de la chair jeune et vivante. Un grand coup de vent qui menaça d’arracher la toile les fit sursauter stupides, prêts à hurler d’épouvante, comme s’ils allaient voir apparaître dans la nuit son masque hideux, sa face camarde, riant d’un rire horrible avec sa bouche édentée…

Mais cela ne dura qu’un moment : ils finirent par se rendre maîtres de cette terreur. La femme, alors, eut un mouvement instinctif de bête ; se couchant tout de son long, elle prit son petit dans ses bras, et le serra contre sa poitrine, tentant de ranimer sa chair douloureuse et défaillante avec la tiédeur vivante de son corps.

A la longue, l’enfant s’endormit d’un sommeil fiévreux, plein de sursauts et de mouvements convulsifs.

L’homme sortit de la carriole. Il gelait à pierre fendre ; l’herbe était blanche, et les étoiles au fond du ciel noir palpitaient confusément, pareilles à du givre qui aurait neigé dans l’espace, avec cet éclat dur et rigoureux qu’elles ont par les nuits de grand froid.

A ce moment, des pas sonnèrent sur la terre durcie de la route.

Affolé, hors de lui, croyant à un hasard providentiel, espérant le salut de cet homme qui marchait dans la nuit, à cette heure, contre toute attente, le bohémien se précipita à sa rencontre :

– Holà, hô ! Au secours ! mon enfant meurt.

L’homme s’était arrêté brusquement, surpris par cette voix qui sortait de la nuit. On voyait très bien qu’il avait peur : son buste rejeté en arrière, ses bras levés esquissant un geste de protection, faisant un rempart à son visage, il croyait à une attaque nocturne. Et il avait envie de fuir, une envie lâche, aiguë, affolante, qui lui faisait jeter des regards autour de lui et mesurer la hauteur du mur et de la haie voisine, comme s’il avait voulu sauter par-dessus et prendre sa course à travers champs. Mais se sentant pris, il s’affermit, se campa sur ses pieds et fit avec son gourdin un moulinet terrible.

Le bohémien était près de lui : il murmura doucement comme une prière :

– Mon enfant qui meurt, là, là ! Venez.

L’homme se rassura, et poussant un grand soupir, se mit à respirer librement, bruyamment, comme délivré d’une angoisse. C’était un jeune paysan d’une trentaine d’années, à la face barbue et rougeaude.

– Quoi donc qu’y a ? quoi donc qu’y a ? répétait-il machinalement, l’esprit encore tout obsédé par la peur qu’il venait d’éprouver.

Le bohémien lui donnait des explications qu’il entendait mal. Il s’approcha de la carriole dont la toile était toute baignée de la lumière frissonnante du lumignon : ayant considéré longuement et dédaigneusement la femme immobile et l’enfant endormi, les loques en lambeaux, la couverture criblée de trous, tout ce tableau navrant de détresse, d’abandon et de misère, il se mit à hocher la tête avec une fausse expression de sympathie dans la voix, et il répétait à tout bout de champ, comme pour bien marquer son embarras et l’impossibilité où il se trouvait d’apporter quelque secours :

– J’y peux t’y quèque chose, moi. J’suis pas médecin.

A la fin, il donna le conseil d’aller voir jusqu’au bourg, de réveiller des gens, d’appeler à l’aide. Lui s’excusait, disant qu’il était pressé, qu’il avait veillé trop tard chez des amis, et que sa femme et ses enfants, dans un bourg voisin, qu’il indiqua vaguement dans le noir, devaient « se manger le sang » à l’attendre, à cette heure avancée, croyant qu’il lui était arrivé malheur.

Il partit à pas précipités, sans se retourner pour jeter les yeux derrière lui, ayant dans toute son allure un frémissement de hâte, un désir d’être délivré de cette rencontre fâcheuse. Et sa silhouette trapue se confondit bientôt avec le vague des ténèbres.

Alors les pauvres gens se sentirent plus seuls, plus las, plus désespérés, plus abandonnés de tout. Et il leur semblait que ce passant sur qui ils avaient fondé un moment une pensée chimérique de salut, venait d’emporter avec lui cette suprême espérance.

L’enfant, serré contre la poitrine de sa mère, s’était mis à gémir faiblement : une plainte monotone, ininterrompue, que la mort allait arrêter brutalement d’un moment à l’autre.

L’homme prit sa course vers le hameau.

A la première maison, il frappa contre les volets fermés ; il frappait de toutes ses forces, meurtrissant ses poings contre le bois dur, pris d’une sorte de rage qui l’exaspérait contre les choses inertes, muettes, hostiles. Il criait, jetant son appel désespéré dans la nuit, la bouche grande ouverte, sentant comme un vague soulagement monter en lui, quand il entendait le son de sa propre voix.

Cela dura longtemps.

A la fin il entendit remuer dans la chambre, tandis qu’un rayon de lumière filtrait par les fentes des volets clos. Un pas sonna sur la terre battue du corridor, et une voix chevrotante demanda :

– Qui est là ?

Le bohémien répondit :

– Ouvrez, au nom de Dieu ! Nous allons tous mourir de froid dans cette nuit.

Alors on poussa des verrous, on tira des loquets, on fit tomber des traverses de bois qui barricadaient la porte, tout ce luxe de précautions habituelles aux vieilles gens, qui ne se sentent pas en sécurité dans leur logis ; et quand l’huis eut tourné en grinçant sur ses gonds rouillés, un vieux paysan apparut, une tête hâve sous des cheveux blancs rares et épars. Surpris dans son sommeil, il n’avait pas pris le temps de passer une culotte : ses jambes maigres et hérissées de poils rudes tremblaient sous la bannière envolée de sa chemise blanche, et sa main décharnée, transparente et diaphane, protégeait maladroitement contre les souffles errants le verre enfumé d’une lampe à pétrole.

Alors le bohémien lui raconta son histoire, à mots entrecoupés, d’une façon maladroite, mêlant les supplications pressantes et les détails inutiles. Le vieux l’écoutait en grelottant, puis quand il eut fini, comme il avait bon cœur, il rentra dans sa cuisine pour passer un vêtement, et se prépara à accompagner le miséreux.

Ils partirent. Chemin faisant, l’homme se demandait, à part lui, quel secours il pouvait attendre de ce vieillard. Pourtant, à entendre ce pas qui sonnait à côté du sien, il se sentait moins seul, moins dénué de tout, moins abandonné dans la détresse sans nom qui l’affolait tout à l’heure.

Quand ils furent arrivés à la roulotte, l’enfant n’avait plus que le souffle : un souffle frêle, hésitant, qui sortait avec peine de ses lèvres violettes.

Alors le vieux paysan conseilla d’aller chercher un docteur, dont il donna le nom, dans un bourg voisin à peine distant de deux kilomètres : il fallait gravir la pente de la côte et prendre un raccourci à travers les bois. C’était l’affaire de quelques minutes et il n’y avait pas de temps à perdre. La maison du docteur était facile à reconnaître, située juste à l’entrée du bourg : un chalet d’apparence cossue, avec des tourelles et un jardin sur le devant, entouré d’une grande grille.

Il y serait bien allé lui-même, mais il était si vieux que ses jambes refusaient d’avancer, et il mettrait bien trop de temps, pour sûr. Alors il donna à l’homme des indications minutieuses, et l’accompagna jusqu’à l’entrée du sentier, qui grimpait à travers les vignes.

Le bohémien était déjà sur la pente.

Au début tout alla bien ; la montée s’élevait insensiblement, et l’homme voyait poindre au fond de sa détresse comme une lueur d’espoir. Un moment même il se retourna et alors il vit, tout au fond de la vallée, la faible lumière tremblotante, qui baignait la toile blanche, et cela le fouetta, lui donna un nouveau sursaut d’énergie. Mais peu à peu le chemin se fit plus rude ; il avait tant plu, cette journée-là, que le sentier était changé en un torrent d’eau glacée, coulant des hauteurs de la pente, roulant avec bruit de grosses pierres qui râclaient le fond caillouteux. Il avait de l’eau jusqu’à la ceinture. N’importe, il avançait, se jetant à travers les vignes pour arriver plus vite au sommet du plateau. Il était arrêté par de grands murs qu’on avait élevés de place en place, pour contenir l’écroulement des terres. Alors il les escaladait, griffant les moellons de ses ongles douloureux et saignants, retombant parfois sur les pointes des échalas qui ensanglantaient ses chairs, et lui faisaient de larges blessures. Saignant, suant, transi, grelottant sous ses haillons trempés d’eau, que le froid plaquait sur son corps, rigides comme des morceaux de carton, il se relevait avec un cri si désespéré, que les ténèbres en étaient toutes vibrantes et secouées.

Enfin il arriva sur le plateau. La forêt était là, étendant ses masses sombres sur les ondulations de la terre. Il se rappela les indications du vieux : suivre la route et prendre à droite. Une faible clarté, tombant des étoiles, glissait à travers la profondeur des branches, et les ramures noires se découpaient sinistrement sur le ciel sombre, comme des membres noueux et tordus par des convulsions de douleur et d’épouvante. Une rumeur vague de feuilles sèches s’éveillait au fond des taillis sous des souffles courts qui voletaient un instant et tombaient aussitôt. Il allait devant lui, les yeux tendus, la pensée flottant à la dérive, croyant surprendre dans ces souffles errants le dernier râle de son enfant. Comme la route était longue ; comme il tardait à venir, ce moment où, sorti des grands bois, il verrait poindre confusément dans la nuit les formes noires des toits, les façades blanches des maisons, la maison de l’homme qui viendrait sauver son enfant. Le sentier devait longer de grandes mares endormies dans la profondeur des bois : des flammes étranges et mystérieuses voletaient, comme des âmes errantes, sur les panaches soyeux des roseaux, dont le peuple bruissait confusément. Et l’homme s’affolait, perdait la tête à cette vision terrifiante sortie de l’au-delà, qui le mettait en démence, lui donnait l’idée d’un bouleversement du monde, d’êtres surnaturels sortis de la tombe en cette nuit maudite, en cette nuit d’horreur et d’épouvante… Un bruit aussi le faisait tressaillir, le jetait dans les tranchées, comme une bête traquée, qui va au hasard droit devant elle à travers un fracas de jeunes pousses brisées et de branches cassées, le bruit lent, rythmique et doux que faisaient les bulles de gaz montant des fonds vaseux et venant doucement crever à la surface des eaux stagnantes, avec un crépitement monotone…

Enfin une route blanche s’allongea dans les profondeurs de la nuit. Il s’y engagea dans un galop vertigineux. Il allait arriver !

Horreur ! Une toile blanche vaguement étendue dans la nuit frissonnait sous un rayonnement de lumière transparente et molle.

Egaré, il était revenu à la roulotte.

L’enfant venait de mourir.

Blottie dans un coin, les yeux secs, le visage hagard, la mère poussait un hurlement de bête…

††

Une vague blancheur s’étendait dans le ciel vers l’Orient.

Le soleil se leva, montrant à l’horizon une face rutilante et bouffie, qui s’éborgnait aux arbres lointains sur la côte. En un instant la nuit s’évanouit, dissipée sur l’étendue des terres en lambeaux d’ombre frissonnante, se repliant mollement au fond des vallons, emportant dans son sein les étoiles tremblantes dont le dur éclat pâlissant s’atténuait, dissipant aussi le cortège lugubre des visions d’épouvante et des apparitions de cauchemar, tandis que le jour ramenait pour les hommes la joie et la sérénité avec la lumière.

En un instant la campagne apparut toute blanche de givre, rayonnante et scintillante de feux, sous la dure carapace glacée dont les choses étaient revêtues.

Mais le soleil était chaud : toute cette gelée fondit rapidement sous la caresse ardente de l’astre clair.

Près du mur blanc où l’aurore versait sa clarté éblouissante, il y avait deux êtres qui se tenaient debout, appuyés sur les brancards de la mauvaise roulotte, tordant leurs mains dans un geste de désespoir. Et cette douleur silencieuse faisait peine à voir.

Ils avaient sorti le cadavre de l’enfant du fond de la roulotte, et l’ayant laissé dans la caisse de bois blanc qui était son petit lit, ils l’avaient exposé une dernière fois aux rayons de l’astre vivifiant, voulant s’emplir les yeux de son image.

L’enfant paraissait dormir : une grande sérénité avait envahi ses traits et comme toutes ses couleurs lui étaient revenues, parmi la défroque et les chiffons misérables sur lesquels il reposait, il avait l’air d’une poupée de cire.

Les heures passèrent ; les pauvres gens étaient toujours à la même place, dans la même attitude de résignation et de désespoir, pareils à deux statues de la douleur.

Il faisait maintenant très chaud. C’était l’été de la Saint-Martin.

Il y a comme cela dans ces pays du Nord des journées d’arrière-saison d’une splendeur inoubliable, d’une magnificence largement épanouie, d’une sérénité incomparable de lumière, tombant à profusion des hauteurs du ciel bleu. On dirait que la terre avant de se couvrir de neige et de glace, avant de s’endormir dans le long sommeil hivernal, veut retrouver encore et revivre en une fois toute la joie des étés brûlants, toutes leurs forces fécondantes déversées sur les eaux et sur la plaine, toute la profusion ruisselante des couleurs, des sons, des parfums étalés dans la saison chaude, comme une mer aux flots innombrables.

L’astre éclatant triomphait dans le ciel bleu. Des profonds labours de terre grasse et détrempée par les pluies d’automne, des friches couvertes d’herbes flétries, de genêts dépouillés et de ronces humides de rosée, de la forêt frissonnante, des prés enclavés de palissades de bois sec, où de grands bœufs paissaient paresseusement, se levaient de fines vapeurs blondes, une buée tiède et molle que le vent clair chassait sur le flanc des coteaux, qu’il tordait, qu’il étirait, qu’il échevelait comme une fumée et qui, courant devant le soleil, semblait obscurcir par instants son disque glorieux.

Une vague rumeur confuse s’éveillait sur la terre, pareille à la fermentation de la vie universelle, au mystérieux enfantement des mondes qui vont naître, par les aubes tendres d’avril.

Mais l’astre eut le dessus, il pompa ces buées blondes, les but, les dissipa dans l’éther impondérable et subtil, où gravitent les astres, et la campagne tout entière apparut radieuse, ardente et calme dans l’ondulation de ses flancs sacrés, endormis pour les créations futures.

De chaque pli du sol, de chaque creux des sillons, de chaque rangée des chaumes grisâtres, des alouettes s’élançaient, qui, montant dans l’air bleu, y faisaient entendre leur cri vibrant et monotone, ivre de joie et de lumière.

Puis le vent tomba.

Rien ne bougeait : pas une herbe, pas un chaume desséché. On n’entendait plus ce bourdonnement confus, cette vibration insaisissable des bestioles nées de la terre qui, par les jours ardents de juillet, semble la voix pâmée des campagnes assoupies sous le soleil. Dans l’espace immensément vide, sous le ciel bleu, profond, infiniment reculé, seule, la coulée éclatante et monotone de la lumière.

Tout au fond du val les eaux frissonnèrent, elles aussi, comme envahies soudain par cette vie recommençante. Sous les saules maigres et dénudés, le ruisseau frétillait comme un lézard, se cachait un instant, reparaissait plus loin, roulant dans ses ondes un trésor de paillettes lumineuses et les grands étangs flambaient, jetant une réverbération éblouissante, qui brûlait les yeux.

Alors, les coqs chantèrent.

Leurs voix portaient au loin, rauques et cuivrées, venant du fond des basses-cours. Elles se répondaient d’une ferme à l’autre dans l’étendue de la campagne, et leur chant montait, comme exaspéré par le soleil.

Et au-dessus de cette rumeur de vie, planait le vieux coq du clocher, très haut dans l’air bleu, un coq qui ne chantait pas, mais qui avait sur ses ailes dorées un éblouissement de lumière.

Les deux bohémiens ne bougeaient pas, comme figés dans l’immobilité et la stupeur.

Mais une vieille femme passa.

Curieuse, elle vint près de la roulotte, puis, quand elle eut vu le cadavre de l’enfant, elle se laissa tomber sur ses genoux. Faisant le signe de la croix, elle se mit à prier ; une prière lente et machinale qu’on n’entendait pas, qu’on devinait seulement, à voir remuer ses lèvres minces, sur ses gencives édentées.

Puis il repartit vers le bourg.

Alors toute une procession d’enfants arriva, sans doute envoyés par la vieille, qui avait répandu la nouvelle : des petits garçons et des petites filles aux yeux bleus, aux cheveux pâles et décolorés comme de la filasse de chanvre. Elles apportaient dans leur tablier les dernières fleurs des jardins, les plantes vivaces et robustes qui avaient résisté aux premières gelées : des chrysanthèmes aux houppes pâles et neigeuses, des roses de Gueldre, et aussi une sorte de souci au cœur pâle, aux pétales jaunes, qu’on plante sur les tombes et dont les touffes pullulent, indestructibles. Cela fit autour du cadavre de l’enfant une jonchée odorante, une moisson de fleurs d’automne, dont les couleurs fraîches et trempées de rosée voilèrent un peu l’horreur livide de la mort.

Lentement, avec des révérences compliquées et des agenouillements appris au catéchisme, les petites filles se signaient, récitaient leurs prières devant le petit mort, avec une conviction attentive et recueillie. Elles regardaient devant elles curieusement, comme si la fraîcheur de leur jeunesse les avait préservées de tout effroi. Certaines portaient sur leurs cheveux blonds ébouriffés des coiffes de taffetas ancien aux couleurs changeantes, sans doute taillées dans quelque falbala d’aïeule.

Peu après, un vieux paysan arriva, important, ventru, gonflé de satisfaction. Il marchait lentement, s’appuyant sur une canne de cornouiller, et ses pieds goutteux étaient chaussés de pantoufles en tapisserie, ornées de broderies extravagantes. Le garde champêtre le suivait docilement, reconnaissable au liséré rouge qui bordait le collet de sa blouse de toile grise.

– Monsieur le maire, fit-il obséquieux, v’là les gens en question.

Le maire haussa les épaules à l’aspect de cette misère :

– Si ça ne fait pas pitié, dit-il d’un ton bourru. Y a pas de bon sens d’avoir des enfants, quand on ne peut pas les nourrir.

Puis il dévisagea les bohémiens, soupçonneux et méfiant :

– D’où venez-vous ? dit-il.

L’homme ne daigna pas lui répondre. Seulement il jeta au magistrat municipal un regard oblique et farouche, si plein de choses inexprimables, de rancune et de menaces, que l’autre recula de deux pas, tout interdit. La femme, plus douce, fit un geste vague dans la direction des bois, de la plaine ensoleillée, et elle dit :

– Nous venons d’là-bas.

– Où ça, là-bas ? insista le maire. Avez-vous des papiers, un domicile ?

La femme répéta :

– Là-bas !

Alors le maire ricana :

– Oui, connue la chanson ! Quand on est arrivé chez vous, y a encore trois lieues à faire. C’est dans le pays de cherche-midi à quatorze heures !

Le garde champêtre souligna d’un gros rire, goguenard et complaisant, cette bordée de plaisanteries.

Le maire coupa court :

– Allons, vous ferez le nécessaire pour qu’on enterre cet enfant. Vous passerez chez Victor le charron et vous lui direz de faire une boîte. Ça coûtera encore de l’argent à la commune. C’est tout ce qu’on a à gagner avec cette engeance.

Puis ils s’en allèrent tous deux, importants et solennels.

Deux heures après, l’enfant était cloué dans sa boîte de bois blanc, une petite caisse toute mince qui avait l’air de ne pas peser grand’chose.

Alors une cloche se mit à sonner, une pauvre cloche grêle, lente, dont le son mélancolique se perdait aussitôt dans toute cette étendue. Ce n’était pas le glas éclatant qu’on met en branle aux funérailles des riches.

Des premières maisons du bourg on vit déboucher un cortège. Une grande croix d’argent, tenue en l’air par un enfant de chœur, précédait le curé en surplis : elle avançait, cette croix, au ras des haies d’épines, jetant de temps à autre un éclat vif dans le soleil. On entendait des bribes du latin que chantait le prêtre, et derrière marchaient quelques enfants, une douzaine de petits garçons et de petites filles ; pas un des habitants âgés n’ayant jugé à propos de se déranger pour la cérémoinie.

Le curé, un tout jeune homme, à la figure rougeaude, à l’air gaillard et bon enfant, l’œil vif derrière ses lunettes, marchait à grands pas, gourmandant l’enfant de chœur, à cause de la lenteur de son allure.

– Allons, allons, au trot, faisait-il à mi-voix, car il était attendu à dîner chez un confrère.

Arrivé près de la roulotte, il aspergea la petite caisse d’eau bénite, marmottant des oremus d’une voix indifférente et ennuyée. Il se hâtait, s’embrouillait, faisait les versets et les répons à lui tout seul, ne donnait pas le temps de le rattraper au gamin dérouté, qui remplaçait le chantre. On n’entendait qu’un bourdonnement confus de paroles pressées, d’où toute ferveur, toute sincérité était absente.

Enfin, il termina dans un amen sonore, comme joyeux d’avoir fini.

L’enfant de chœur jeta les yeux autour de lui, cherchant un comparse qui manquait ; puis se décidant brusquement, il donna la croix à porter à un gamin qui était là, et mit simplement la boite de bois blanc sous son bras.

Le cortège se mit en route.

Les deux bohémiens suivaient, le père impassible et résigné en apparence, la mère à chaque instant secouée par des sanglots.

Ça ne traîna pas non plus, l’office des morts, dans la grande église nue. Le prêtre se hâtait, fendait l’air de ses gestes décidés, tranchants comme des coups de sabre, s’agenouillait coup sur coup. On eut la sensation que tout était fini avant d’avoir commencé.

A travers champs, on gagna le cimetière situé à mi-côte.

Il fallait traverser un coin de la forêt, qui arrivait presque derrière les maisons du bourg.

Midi sonnait. Le curé pressait la marche, il se désespérait en songeant qu’il arriverait trop tard, après le premier service.

L’heure chaude versait sur la terre dépouillée sa coulée de lumière éclatante. Au bas de la pente, les petits toits de tuile moussus, joyeusement entassés, apparaissaient à travers une buée de vapeur miroitante.

On eût dit qu’une âme confuse et vibrante s’éveillait au fond de la forêt, sous la caresse de l’astre clair. De grands souffles passèrent qui, agitant vaguement dans les profondeurs des taillis des amoncellements de feuilles sèches, semblaient le soupir des grands arbres sortant de leur torpeur, la rumeur insaisissable de la vie recommençante. La route s’allongeait droite comme une avenue, disparaissant sous des graminées blanches, froissant leurs tiges desséchées. Du côté où les hêtres et les chênes versaient leur ombre froide, l’herbe était toute raide et blanche de givre, mais sur le côté exposé au soleil, une averse de lumière tombait qui, chauffant l’argile grasse, paraissait y faire éclore la vie menue et grouillante de l’été. Par places, des brins de fusains et de viornes, ayant gardé des feuilles colorées en rouge vif par les sèves automnales, semblaient des fleurs d’une pourpre bizarre et somptueuse. Un grand papillon prit son vol, emplissant la fuite de l’allée de la palpitation de ses ailes brunes, ocellées de bleu pâle, pareil à une fleur ivre de lumière, qui se serait détachée de sa tige.

Cette fête de la vie, inépuisable en sa fécondité, mettant autour de cette mort son rajeunissement, était à la fois consolante et cruelle.

On enterra l’enfant dans une petite fosse, un peu à l’écart des sépultures de famille.

L’homme et la femme repartirent sur la grand’route, suivant la haridelle somnolente. L’équipage s’en allait lentement, lourd de malheur et de misère.

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