Troisième partie LE REVENANT
C’était un soir de fenaison, le soir d’une journée de travail et de chaleur.
Le soleil descendait lentement sur l’horizon, incendiant les prés, la rivière lente, le lointain vaporeux d’une flambée de lumière rouge. Des peupliers, rangés en longue file, frémissants sous des souffles qui ne parvenaient pas jusqu’à terre, dressaient dans l’air embrasé leurs cimes aiguës, où s’accrochaient des lueurs dorées, transparentes et chaudes. Cette grande clarté pourpre semblait le reflet d’un incendie universel, où devait s’abîmer le monde.
L’air retombait moite, immobile, pâmé et la chaleur était suffocante. Le soir venait : pourtant on ne sentait passer aucun de ces souffles frais, qu’on boit longuement, et qui sont la respiration de la terre heureuse après l’accablement des jours.
On se hâtait dans l’incertitude du temps et dans la fièvre de la besogne qui s’achève. La prairie, tondue par endroits comme une pelouse, effleurée de rayons obliques et chauds, était toute vibrante du susurrement des faux, du bruit aigre et lointain des faucheuses dévidant leurs engrenages. Les tas de foins amoncelés projetaient de grandes ombres, qui insensiblement s’allongeaient encore. A d’autres places, les foins prêts à être fauchés, remplis de fleurs, scabieuses de velours pâle et reines-marguerites blanches, s’étalaient sous une nappe de lumière chaude, pareille à une buée, où tourbillonnaient pêle-mêle des vols de moucherons, des pollens fécondants, des aromes insaisissables.
Dans un grand pré qui descendait en pente vers la rivière aux berges vaseuses, obstruées de roseaux et de joncs fins, un homme fauchait. Campé d’aplomb sur ses reins solides et les genoux ployés, son buste allait et venait de droite à gauche, d’un mouvement égal et cadencé, tandis que la faulx coupante passait dans l’herbe dure. Chaque fois il avançait d’un pas ; derrière lui, s’amoncelait la jonchée odorante.
S’étant arrêté pour respirer un peu, il s’appuya sur le manche de sa faulx. La sueur ruisselait à flots de son front hâlé. Alors s’étant baissé, il prit un baril de chêne caché dans une touffe d’herbe, et il but longuement, goulûment, la tête renversée en arrière, laissant tomber dans sa bouche grande ouverte le filet de vin rouge. Le col de sa chemise de toile rude entr’ouvert laissait voir sa poitrine velue, son gosier qui montait et descendait : il souffla bruyamment.
Alors une vieille qui fanait à l’autre bout du pré, avec une jeune fille, lui cria d’une voix aiguë :
– Thibaut, vous aurez bien fini à vous deux. Moi j’vas faire la soupe.
– Ça va comme ça, dit l’homme. Et il se remit à la besogne.
La vieille endossa la grande hotte d’osier où trimbalaient les bouteilles vides et les vases de fer-blanc qui avaient contenu le goûter. Puis traversant la prairie à pas lents, elle se dirigea vers le village.
Les rues étaient désertes. Il y faisait encore plus chaud qu’en plein air. Les vieux murs brûlés de soleil tout le long de la journée dégageaient une chaleur lourde, qui rayonnait dans l’obscurité commençante, comme d’une plaque de métal chauffée au four.
Elle rencontrait d’autres femmes qui, rentrant comme elle pour préparer le repas du soir, lui donnaient au passage un bonsoir machinal et monotone.
Chemin faisant, elle se retourna pour jeter un regard sur le ciel assombri. Un grand nuage montait derrière les peupliers, ouvrant des ailes noires comme une chauve-souris gigantesque. Des cavernes de feu creusaient dans ses flancs des fournaises croulantes, tandis qu’au-dessus les rais du soleil, projetés en éventail, sillonnaient tout le ciel de leur poussière lumineuse.
Alors la vieille remarqua des poules qui, s’étant blotties sous un banc, le long d’une façade chaude, s’ébrouaient dans la poussière, plongeaient leur poitrine dans le sable, et, se relevant, battaient des ailes. Aux angles des rues, il y avait aussi des fétus de paille et des brins de papier qui tourbillonnaient dans les souffles courts qui passaient au ras du sol.
Elle maugréa lentement, en secouant la tête :
– V’là encore de la pluie ! C’est comme un sort. Faudra que la récolte pourrisse sur la terre !
C’était une vieille paysanne, édentée et grisonnante, aux membres noueux, toute déformée par le dur travail de la terre. Elle avait un grand nez maigre, courbé comme un bec d’oiseau de proie, qui lui donnait un air en colère, et ses yeux vifs disparaissaient presque dans les rides innombrables qui plissaient ses tempes, ses joues et son front.
Arrivée devant sa maison, elle posa sa hotte près de la porte, puis elle prit la clef suspendue à un clou derrière les volets fermés.
La porte ouverte, elle pénétra dans la cuisine obscure, marchant à tâtons.
Chacun de ses pas soulevait des tourbillons de mouches bruissantes, réveillées de leur sommeil le long des murs et des claies d’osier suspendues au plafond. L’ombre en était toute vibrante. Des fromages s’égouttaient dans des moules de bois blanc empilés sur la pierre à évier et dans la pièce flottait l’odeur aigre des laitages anciens, qui surissent, mêlés à toute sorte de senteurs venues du grenier et des étables.
Puis elle poussa les volets et la chambre s’emplit de la lumière chaude du couchant, qui accusait la poussière amassée sur les meubles.
Elle fit un tour dans la maison, allant visiter les bêtes à l’étable, s’assurant si tout était en ordre. Puis elle vint s’asseoir près de la porte entr’ouverte, pour trouver un peu de fraîcheur, et elle se mit à peler des pommes de terre, lentement, avec soin, comme les paysans font toute chose.
De temps à autre une voiture passait, chargée de foin à verser, oscillant lentement dans les cahots. Un homme marchait à côté, appuyant sa fourche sur le flanc de la voiture, prêt à donner un coup d’épaule au moindre danger. Tout en haut, des filles, couchées sur le foin sec et craquant, montraient seulement leurs têtes rieuses coiffées d’un bonnet fin : elles riaient d’aise, doucement balancées par l’allure lente de la voiture et poussaient de petits cris d’effroi quand une secousse arrivait plus forte que les autres.
Sur leur passage, la rue restait jonchée d’herbes sèches, exhalant cette odeur douce, qui fait rêver longuement.
La Thibaude rentra. Accrochant à la crémaillère rongée de suie un vieux chaudron de cuivre, elle y versa les pommes de terre contenues dans son tablier. Puis cassant quelques brindilles, elle alluma un feu pétillant, dont la flamme dansante fit courir des clartés soudaines sur les murs blanchis à la chaux.
Prenant une cruche de terre vernissée, elle leva une lourde trappe pratiquée dans le plancher de la cuisine et descendit à la cave pour y tirer du vin.
Quand elle remonta, elle trouva Manon Cardonnet, sa voisine, debout au milieu de la chambre. Celle-ci l’attendait, tordant un coin de son tablier dans ses mains inoccupées.
– N’a-t’y fait chaud aujourd’hui ! dit-elle, pour engager la conversation.
– Pour sûr, répondit la Thibaude. L’soleil brûlait. Mais il fait si hâlant qu’l’foin sèche derrière les faucheurs.
– Y en a-t’y dans vot’pré ?
– Pour sûr qu’y en a. Y vous vient le haut de la jambe. Et pis c’est dru à remuer à la fourche.
– Allons, tant mieux, fit Manon.
Et ses traits, malgré elle, prenaient une expression d’envie, car la Thibaude était riche, très riche. C’était une maison où l’argent rentrait de tous les côtés, comme on dit au village.
Mais Manon en vint brusquement au sujet de sa visite.
– Y a comme ça un homme chez nous, qui m’a demandé après vous. Je l’ai trouvé assis sur not’ banc : alors, moi j’lui ai dit de rentrer, parce qu’il avait l’air bien poli et bien convenable.
– Quoi donc qu’y veut ? fit la Thibaude.
– J’sais pas. Y dit, comme ça, qu’il a quèque chose à vous dire…
– Eh ben, qu’y vienne.
Une minute passa : Manon reparut, amenant derrière elle un grand garçon maigre, à la figure blême, qui paraissait avoir une vingtaine d’années. Vêtu d’une blouse mince, toute neuve, serrée aux poignets et ornée de broderie sur les épaules, il était coiffé d’une casquette de soie à visière de cuir comme en portent les toucheurs de bœufs. Il portait sous le bras un petit paquet de vêtements, serré dans un mouchoir à carreaux noué aux quatre coins. La Thibaude, qui lui jeta un coup d’œil méfiant et scrutateur, remarqua tout de suite que ce n’était pas quelqu’un de huppé, tellement il avait l’air humble, la mine chétive et les membres grêles.
Il se tenait debout, les épaules un peu voûtées, et comme il ne trouvait rien à dire, il passait niaisement son baluchon d’une main dans l’autre, les yeux fixés sur le même carré du plancher.
Une telle timidité souffrante, une expression si navrée de stupeur et d’abandon se dégageait de toute sa personne, que la Thibaude, un instant, en eut le cœur effleuré d’un rapide frisson de pitié. Elle pensa à la mère du pauvre bougre qui peut-être l’avait vu dans cet état. Mais elle était de la race forte des paysans durs à eux-mêmes et au prochain, et qui n’ont pas le temps de s’apitoyer sur la misère d’autrui.
Pour sûr qu’il n’avait pas l’air hardi. C’était sans doute quelque vagabond de grand chemin, un camp-volant, un chemineau qui venait chercher de l’embauche, et s’offrait pour donner un coup de main, au travail de la fenaison. Tous pareils, ces bohémiens ! Ils n’avaient pas plus tôt amassé quatre sous, qu’ils repartaient sur la grande route, comme s’ils étouffaient entre des murs. Elle ressentit en un instant cette haine propre aux paysans contre les aventuriers de grand chemin, qui ne possèdent pas de terre, qui vivent de maraude, qui sont un danger continuel pour les récoltes, pour les raisins des vignes et les fruits des grands arbres.
Prenant les devants, elle lui dit d’une voix aigre et injurieuse :
– Nous n’avons besoin de personne et nous faisons not’ ouvrage tout seuls.
L’homme eut un mouvement des épaules d’une lassitude infinie, puis il secoua la tête doucement, comme pour faire signe que ce n’était pas là ce qu’il voulait.
Alors Manon intervint :
– Y disait, comme ça, qu’il avait quelque chose à vous dire.
– Quoi donc ? fit la Thibaude, bourrue.
Alors l’inconnu dit lentement, pesant chaque mot :
– C’est quelque chose que je n’peux dire qu’à vous.
Un grand silence s’était fait dans la chambre, un silence inquiétant où planait comme une vague sensation de malaise. La vieille Manon, curieuse et flairant un secret, restait debout devant la porte entrebâillée, sans se décider à sortir. On entendait nettement le tic-tac du balancier dans la boîte de noyer de la grande horloge de campagne. Et tandis que la lumière du couchant décroissait derrière les vitres troubles et que, dans les coins de la chambre, les meubles rentraient dans l’ombre, on croyait entendre grandir le murmure confus des mouches, serrées en tourbillons compacts, bruissant doucement le long des solives noircies du plafond.
La Manon dit :
– Peut-être bien qu’l’orage tournera et qu’on n’aura pas d’eau. Seigneur Jésus, on n’en a pas besoin !
On ne lui répondit pas.
L’homme, toujours debout dans l’ombre envahissante, avait simplement posé son paquet sur le plancher.
La Thibaude, penchée sur les braises rougeoyantes de l’âtre, attisait le feu en soufflant. Enfin la voisine partit.
On entendit ses sabots claquant sur les dalles du caniveau, puis elle ouvrit sa porte et rentra chez elle.
Alors, l’homme fit un pas en avant, et dit simplement :
– Me v’là, j’suis vot’garçon !
Une stupeur immense tomba sur les traits de la paysanne. Elle s’était relevée d’un seul coup, et elle restait là, les mains pendantes, la bouche ouverte, la face convulsée par l’effroi, les yeux démesurément agrandis comme si une vision d’épouvante et d’horreur avait surgi brusquement dans ce coin de la chambre où l’homme attendait, balbutiant des choses vagues, tordant gauchement entre ses doigts sa casquette qu’il avait enlevée de sa tête.
Alors l’homme parla encore doucement, ayant jeté autour de lui un regard soupçonneux, par crainte des gens qui écoutent aux portes :
– C’est ben pour dire que vous n’me reconnaissez pas, puisque vous n’m’avez jamais vu, depuis que j’suis au monde ! pisque vous m’avez mis dans la maison, vous savez ben, dans la maison…
Il n’acheva pas, n’osant pas dire les mots, pliant sous un lourd fardeau de honte.
Elle parla enfin, à voix basse, égarée, sortant d’un rêve :
– Comment s’fait-y qu’vous sachiez ça ? Qu’est-ce que vous nous voulez ?
Alors il se décida :
– Eh ben v’là, fit-il. Quelqu’un m’a dit vot’ nom, quand j’suis sorti de la maison, où qu’vous m’aviez mis, là-bas, à la ville. Oh ! dame, le pays n’est pas si grand, et tout finit bien par se savoir. J’ai travaillé dans des fermes un peu partout, dans les pays annexés et dans les Vosges ; mais tout d’même à la longue, ça m’embêtait de m’entendre appeler l’enfant trouvé et pis d’pâtir sans personne pour m’choyer un peu. On m’avait dit que vous aviez un train de culture, des chevaux, du bon bien quoi : alors j’ai pris mes cliques et mes claques et j’suis venu, comm’ me v’là.
Il eut un bon rire, franc et naïf, comme s’il eût trouvé la chose toute naturelle.
Et il ajouta, en avançant la tête, et clignant les yeux d’un air malin :
– J’ai des bras comme un autre, j’suis pas faignant, et l’ouvrage ne m’fait pas peur.
Il dit encore si bas, si bas que cela était comme un souffle entre ses lèvres, et que ses paroles étaient chuchotées comme une confidence :
– Et pis, j’vas vous dire, y m’faisait gré d’vous voir…
Une moue involontaire tordit la bouche de la vieille, si inquiétante, si énigmatique qu’on n’aurait pu dire si c’était douleur, envie de pleurer ou simplement mépris :
– C’est bon, fit-elle rudement, attendez la venue du maître et on recausera de tout ça. Asseyez-vous tout de même.
Elle lui poussa une chaise ; l’homme la prit simplement. Elle n’osait pas, elle ne voulait pas le tutoyer, cet inconnu, sentant obscurément qu’elle eût reconnu par là l’existence d’un lien quelconque. Une crainte aussi se levait dans son esprit, à la vue de cet être mystérieux, inconnu, de ce revenant qui sortait du passé comme on sort de la tombe.
Elle avait eu cet enfant d’une faute qu’elle avait commise, avant son mariage, avec un valet de ferme. — Mais cela s’était passé dans des temps si anciens que sa mémoire en avait conservé une notion vague et confuse, qui se brouillait quand on voulait la saisir. Ses couches faites au chef-lieu, l’enfant livré à l’assistance publique, elle avait oublié cela, s’efforçant de n’y plus penser, y arrivant à force de patience et de volonté. Pendant longtemps, elle s’était répété qu’il devait être mort en bas âge, et comme elle songeait que c’était là ce qui pouvait lui arriver de mieux, elle avait fini par prendre son espérance pour une réalité. Elle avait oublié tout cela, par une sorte d’instinct sommeillant dans les profondeurs de son âme, comme on oublie le souvenir déshonorant, qui n’apporte dans notre être que confusion et douleur.
Elle s’était refait une autre vie, courageusement.
Alors elle se dit à part elle que l’homme peut-être mentait, qu’il avait appris cette chose et qu’il en profitait pour leur tirer de l’argent. Elle l’épia pendant un instant, les yeux tendus, retenant son souffle, pareille à une bête aux aguets. Tout son être concentré dans son regard aigu fouillait désespérément la face pensive de ce visiteur, pour surprendre son secret.
Assis sur sa chaise, les mains croisées sur ses genoux, l’homme paraissait perdu dans une rêverie lointaine, infiniment triste. Il pensait à des choses vagues et douces qu’il ne savait pas dire à cette femme qui était sa mère, et qui, refoulées et contenues en lui, l’agitaient et l’oppressaient de toute leur émouvante profondeur.
Cela dura longtemps, cette recherche angoissante ! La flamme de l’âtre, qui menaçait de s’éteindre, se rallumait parfois et jetait sur le visage de l’homme une grande clarté rougeâtre, vacillante, qui faisait danser ses traits immobiles.
Il n’y avait pas de doute : c’était bien son enfant. Ce grand nez impérieux et courbé venait d’elle en droite ligne. Et puis quelque chose aussi la troublait, l’angoissait, mettait un désordre de folie dans ses idées, flottant à la dérive. Elle découvrait dans ces traits une ressemblance lointaine, vague, imprécise, qui s’accusait d’instant en instant. Derrière ce visage, elle croyait retrouver l’autre, ce valet qui était le père, qui sortait peu à peu d’une brume estompée, qui s’avançait vers elle comme une apparition, comme un spectre venu de l’au-delà, qui allait prendre une voix pour lui parler…
Alors, jetant ses mains en avant pour écarter l’intrus, elle fit un geste si désespéré, elle eut une clameur si navrée et si folle, que l’homme se leva doucement et vint la prendre par le bras.
– Quoi donc qu’vous avez ? dit-il de sa voix douce, qui chantonnait un peu et qui hésitait par moments :
– C’est rien, dit-elle, y a des fois qu’ça m’fait ça. C’est comme une douleur qui m’prend au cœur.
Alors l’homme dit affectueusement.
– Faudrait voir un médecin.
La Thibaude sourit d’un sourire navré et ne répondit pas. Puis comme elle étouffait dans cette chambre obscure, en compagnie de ce revenant qui s’enveloppait d’une atmosphère lourde de passé et d’épouvante, elle gagna la porte du jardin, à travers les couloirs sombres qui longeaient l’écurie.
La fraîcheur du soir la ranima un peu. Comme elle était une bonne ménagère, la pensée de ses bêtes lui revint malgré tout, dans le vaste naufrage où s’abîmaient ses idées, où toute sa vie s’en allait à vau l’eau. Elle marcha droit au poulailler qui était construit contre le mur du hangar, près du jardin clos de roseaux secs et d’osiers vivaces. Les poules dormaient sur leur perchoir, ébouriffées, roulées en boule, la tête cachée sous leurs ailes.
Le coq qui se réveilla au bruit leva sa crête écarlate et tenta de pousser un cocorico nonchalant, lourd de sommeil. Elle compta soigneusement les volailles, pas une ne manquait. C’était une habitude qu’elle avait comme ça tous les soirs. Puis elle alla prendre un seau de bois blanc qui traînait dans un coin, elle l’emplit de pommes de terre écrasées et se mit en devoir de préparer le repas du cochon.
Le porc, flairant la pâtée, reniflait bruyamment et secouait avec son groin la porte battante de son réduit.
Mais comme elle voulait verser de l’eau dans le seau et y jeter du son, elle se trompa, et répandit le son à terre.
Alors elle poussa un soupir navrant, et portant sa main à ses tempes, comme si sa tête allait éclater, elle dit tout haut :
– Mon Dieu ! Mon Dieu ! j’sais pu c’que je fais. J’suis comme perdue !
Puis elle fit quelques pas, en chancelant, et vint s’abattre sur une bille de chêne scié, qui pourrissait dans un coin, parmi des orties et des débris de vaisselle.
Le soir tombait, calme et doux, versant sur les campagnes une sérénité infinie. L’orage avait dû glisser le long des côtes, car il ne restait qu’un nuage noir et glissant au ras de l’horizon, qui parfois rougeoyait de la flambée sourde d’un éclair, sans qu’on entendît le roulement lointain du tonnerre. Des ombres molles descendaient lentement sur les coteaux de vignes, pareilles à des voiles légers, transparents et fins, qui seraient tombés doucement sur le sommeil de la terre. Une étoile s’alluma dans le bleu tendre et frissonnant du ciel, tandis que les hirondelles blotties dans leurs nids de terre glaise, sous les chevrons du vieux toit, gazouillaient faiblement avant de s’endormir.
La Thibaude restait là, la tête enfouie dans ses mains, balançant lentement son corps dans une oscillation monotone, comme pour endormir sa douleur.
Subitement tout le passé revint à sa mémoire, effrayant, implacable, terrifiant comme une hallucination…
C’était par des soirs de fenaison ardents et pâmés comme celui-là. Elle s’était éprise du valet de ferme, un grand garçon roux dont la peau était fraîche comme celle d’une fille, qui la suivait dans la paille des greniers, et lui meurtrissait les bras, en la pinçant, quand il la rencontrait dans les corridors sombres. Elle s’était mise à l’aimer naïvement, sans savoir ce qu’elle faisait, vaguement séduite par ses airs farauds et sa moustache conquérante. Ils s’allongeaient dans les coins des horions tendres et des bourrades affectueuses, qui finissaient toujours par des embrassades. Puis, un soir, il était monté derrière elle au grenier, marchant à pas de loup. Surprise avant même d’avoir eu le temps d’appeler, elle s’était abandonnée, invinciblement terrassée par l’odeur lourde des foins brûlés de soleil, par la volupté errante d’un soir pourpré qui fondait ses nerfs, et avait fait tomber toute sa résistance. Puis elle avait continué à fauter avec lui, simplement parce qu’elle avait commencé, jusqu’au moment où elle s’était aperçue qu’elle était grosse. Alors, ç’avait été l’aveu fait à son père, l’esclandre dans la maison, le valet mis à la porte, la fille rouée de coups, traînée par les cheveux sur le plancher, piétinée comme une loque inerte. Elle avait fait ses couches à la ville, pour éviter un scandale ; lorsque l’enfant était venu elle n’avait même pas voulu le voir, chose informe, vagissante et crispée d’un frémissement de douleur, comme s’il avait pressenti sa destinée. Puis elle ne se rappelait plus rien, qu’une sensation inexprimable de vide et de soulagement, à la pensée que ce cauchemar était fini. Elle baissait la tête parfois, quand elle sentait planer sur elle le regard ironique des gens, qui la dévisageaient, à son retour au village. Et elle s’était mise à travailler résolument, à tanner dans les champs du matin au soir, à se conduire en fille sage, voulant à tout prix se faire pardonner sa faute, la racheter à force de soumission et de labeur. Ah ! ça avait été dur. Elle revoyait très bien ce temps où personne ne la faisait danser aux assemblées, où elle mangeait à la maison toute seule au coin du feu sur un mauvais escabeau, toujours courbée sous la grosse voix rude de son père qui n’oubliait pas, qui ne pardonnait pas, toujours prête à voir des allusions méchantes dans les choses qu’on lui disait et dans celles qu’on ne lui disait pas.
Elle s’était mariée enfin. Encore une souffrance, ce mariage, qui blessait en elle l’amour-propre de la paysanne riche, l’orgueil de la famille considérée. Comme personne ne se présentait, elle avait fini par épouser à la longue Thibaud, un pauvre diable, gueux comme Job, qui travaillait dans les carrières. Il s’était offert, tenté par les belles pièces de terre, par les prés longeant la rivière, et on l’avait accepté faute de mieux. Lui, têtu et suivant son idée, faisait semblant de ne pas entendre les railleries des autres gars, quand il allait lui faire sa cour. Finalement, il s’était révélé bon ouvrier, âpre au gain, ayant de bons bras pour taper dans la terre.
Dès lors, il lui était venu un peu de bonheur.
Ça avait marché tout seul, comme on dit. Les bonnes récoltes aidant, on avait pu arrondir encore les belles pièces de terre, ajouter un autre bâtiment à la vieille maison. Tout leur réussissait, et voilà qu’une fille lui était venue, qu’elle s’était mise à aimer de tout son cœur saignant, avec la volonté confuse de la rendre heureuse, pour expier et racheter quelque chose. Maintenant elle allait sur ses dix-huit ans, et c’était un beau brin de fille, bien plantée, droite comme une jeune pousse, à qui les galants ne manquaient pas, car elle était riche. Comment la marier, si l’Autre revenait, s’installait dans la maison, voulait y parler en maître ?
Toute sa vie était là, devant elle, une pauvre chose lamentable, inerte, pantelante, faite d’humiliation et de tristesse, de volonté persévérante et d’effort patient, qui, aboutissant à cette catastrophe, y tombait comme dans un trou.
Puis elle songea que l’autre devait s’impatienter dans la cuisine. Peut-être criait-il, pour ameuter les passants et faire du scandale.
Elle rentra.
Le garçon n’avait pas bougé.
Assis toujours à la même place, son baluchon de chemineau entre ses pieds, il restait plongé dans une rêverie douloureuse.
Comme le silence leur pesait lourdement à tous les deux, ils se mirent à parler, à parler longuement pour dire quelque chose. Ils se racontèrent les événements de la campagne avec les mêmes mots, les mêmes doléances consacrées contre les pluies et la sécheresse. Elle lui demanda quel était le prix du foin, dans les pays d’où il venait, et il lui apprit qu’il était cher, là-bas sur la Meuse, dans les pays où il avait travaillé, car l’eau avait inondé la prairie et les deux tiers au moins de la récolte étaient perdus.
Ils étaient tous deux étrangement pareils d’âmes, de pensée et de visage. Ils prononçaient les mêmes paroles, avec la même voix, ayant dans leurs yeux la même expression vive, qui parfois s’adoucissait jusqu’à une vague songerie animale.
Parfois ils s’embrouillaient dans les choses qu’ils disaient, faisant les demandes et les réponses tout de travers, ou bien ils parlaient d’une voix blanche, neutre, machinale, comme lorsque la pensée est absente.
Tantôt encore ils s’arrêtaient au bord des questions précises, embarrassantes, qui auraient fait naître entre eux un mouvement de sympathie et d’intérêt, et vaguement épeurés, ils se réfugiaient dans ces mêmes considérations générales, touchant la saison et l’état des récoltes.
La nuit était noire, lorsqu’un pas lourd retentit à la porte, en même temps que des outils de faucheur sonnaient, en tombant sur le plancher de l’étroit vestibule. Maître Thibaud entra, suivi de sa fille.
– Allons, femme, à table, j’ai faim.
Puis il avisa l’homme assis dans l’ombre ; et brutal, il demanda :
– Qu’est-ce qu’y veut, celui-là ?
Alors la femme dit :
– C’est rien : un garçon qui cherche de l’embauche.
– Drôle d’idée, répondit le maître, maintenant que les gros ouvrages sont finis.
– On causera d’ça tout à l’heure, dit la femme… Allons à table. Toi, Mathilde, et elle s’adressa à sa fille, quand tu auras soupé, tu iras trouver ta tante Victorine et tu lui diras de venir nous trouver. Tu resteras pour coucher avec ta cousine, car on n’a pas besoin de toi ici.
La jeune fille leva la tête d’un air curieux, mais la vieille était si résolue, qu’elle ne demanda pas d’explication.
On se mit à table : la Thibaude s’adressant à l’homme l’invita :
– Allons, asseyez-vous. Vous mangerez toujours bien une assiettée de soupe avec nous.
L’homme accepta sans mot dire : il alla s’asseoir tout au bout de la table, un peu à l’écart. Sortant de sa poche un couteau attaché à sa ceinture par une lanière de cuir, il le posa à côté de lui, puis il mangea sa soupe, lentement, posément, arrondissant ses coudes à chaque cuillerée qu’il portait à sa bouche.
Quand ils eurent fini, le maître emplit les verres de piquette. Tout le monde les vida d’un trait.
Alors la Thibaude apporta un plat de faïence où des pommes de terre farineuses étaient amoncelées : un morceau de lard rose tremblait dans une assiette. Elle distribua les parts à la ronde : l’homme mangeait toujours sans souffler mot, dans la crainte de perdre un coup de dent. On aurait dit qu’il n’avait pas mangé depuis quinze jours. Un peu de chaleur rose montait à ses pommettes pâles. Il coupait son pain avec son couteau, ramassant les miettes soigneusement dans le creux de sa main, en homme qui sait le prix des choses.
Un vague bien-être l’envahissait, maintenant qu’il était repu. Etendant ses jambes sous la table, il se laissait aller à la sensation douce du chez soi, du logis bien clos, au sortir des grandes routes poudreuses. Toute cette nourriture qu’il avait absorbée lui mettait dans l’estomac une chaleur insinuante et douce, qui coulait dans tous ses membres.
Enfin le souper s’acheva et la jeune fille partit.
– Maintenant on peut causer, fit la Thibaude. C’garçon-là prétend qu’il est l’enfant que j’ai eu avant not’mariage. Tu sais bien… Alors y dit comme ça qu’y voudrait rester avec nous, qu’y ferait bien not’affaire. Moi j’dis rien, ni pour, ni contre. C’est toi qu’es l’maître. A toi de décider.
Thibaud avait sursauté, mais il s’était ressaisi tout de suite. Maintenant il dévisageait l’homme attentivement ; il lui palpait du regard les bras, les jambes, le torse, avec la lenteur d’un paysan qui achète une vache.
Enfin il dit posément :
– Vous savez-t’y travailler la terre ?
– Bon sang d’bon sang, fit l’homme, si on peut dire ! Mais j’ai jamais fait qu’ça, quasiment. J’ai des certificats, des bons papiers et tout, que j’peux montrer, si on n’a pas confiance.
Thibaud secoua la tête, soupçonneux :
– Pourtant vous n’avez pas l’air fort…
– C’est pas les plus gros qu’est les plus solides, fit l’homme sentencieusement. Jamais malade et le coffre est bon. Et puis, je suis pas regardant à l’argent et pas difficile sur la nourriture. En fait de gages vous me donnerez ce que vous voudrez… J’en ai assez de traîner la galère dans des pays de chien…
Alors Thibaud se décida brusquement : il lui tendit la main :
– C’est dit et dit : Topez là : je vous prends. La Thibaude écoutait anxieuse, sans rien laisser voir de ses émotions sur son masque impassible. L’homme tout à coup se laissa aller à une joie loquace, comme s’il était délivré d’une angoisse.
– C’est ça ! J’vous travaillerai vot’bien et vous n’aurez pu qu’à vous laisser vivre, comme des rentiers. Vous verrez comme vot’bétail sera bien soigné !
Mais il se tut, car la tante Victorine entrait. C’était une grande femme maigre, à l’air revêche, toute gonflée de son importance de paysanne riche. Comme elle était prudente et de bon conseil, la famille avait recours à elle dans les grandes occasions.
Dès qu’on l’eut mis au fait de l’histoire, elle commença à pousser « les hauts cris ». Avaient-ils perdu le sens et la réflexion pour faire de pareilles bêtises ? Certes cela les aiderait à marier leur fille, qui pourtant était en âge de s’établir. Elle-même ne verrait pas la chose d’un bon œil, rapport à son gendre qui était huissier à la ville voisine, et que le scandale pourrait déconsidérer dans l’exercice de sa profession. Et puis, comment prouver que cet homme avait dit vrai ? Est-ce qu’on n’avait pas vu des chemineaux inventer des histoires pour s’introduire dans les maisons et faire main basse sur le saint frusquin, une fois qu’ils étaient seuls ! Une fois partis, cours après. Ni vu ni connu, j’t’embrouille.
La voix de la vieille montait dans le silence, aigre, méchante, rancunière.
Placide et doux, l’homme baissait la tête et tendait le dos sous l’averse des sots compliments. Toute la joie qui avait illuminé un instant son maigre visage, s’était éteinte. Il acceptait tout cela, avec une stupeur infiniment triste et résignée, comme il y était habitué depuis longtemps.
Thibaud et la Thibaude se regardaient tout pâles, à l’idée qu’ils venaient d’échapper à un danger aussi grand.
Enfin Thibaud dit d’une grosse voix bourrue, avec une nuance de douceur et de regret :
– Vous voyez, mon garçon, on ne peut pas s’convenir…
L’homme s’était levé : il dit doucement, avec un grand calme :
– Moi j’dis pas : j’veux pas vous faire avoir de peine, bien sûr. J’suis venu pour voir si on s’conviendrait. Quand on est jeune, on s’fait comme ça des idées.
Il implorait, ayant l’air de demander grâce pour sa jeunesse et sa naïveté.
Un pâle sourire erra autour de sa bouche mince, de ses lèvres flétries. Il se baissa et saisit son léger baluchon de chemineau. Puis il secoua tristement la tête, ouvrit la bouche pour dire quelque chose qui ne vint pas.
Alors il ouvrit résolument la porte.
Tout le monde le suivait.
Sans dire bonsoir, sans se retourner pour jeter un regard sur la chambre claire, sur le foyer, sur les meubles, sur toutes les choses qui sont si douces à l’homme las, il entra dans la nuit noire.
Une lueur, filtrant par les persiennes mal closes de la maison voisine, éclaira une dernière fois le dos lamentable et résigné de l’homme, et le petit paquet blanc qu’il portait sous son bras.
Alors il sembla à la Thibaude que quelque chose montait en elle, qui tressaillait, qui s’attendrissait, qui avait pitié. Cela était doux et irrésistible, puissant et tendre.
Elle le rappela :
Puis elle fouilla dans sa poche :
– Tenez bon, fit-elle. Et elle lui donna une pièce de cent sous.
L’homme repartit cette fois pour de bon. Son pas sonna sur la route…
q