‹ Jean des Brebis ou Le livre de la misèreChapitre 5 sur 7 · Quatrième partie LA MORT DU BOUIF

Quatrième partie LA MORT DU BOUIF

Son vrai nom était Jean Deloison, mais comme il exerçait l’état de cordonnier, nous l’appelions tous Jean le Bouif.
C’était un bon gros garçon, natif des Ardennes, une espèce de géant très doux, ayant des yeux bleu clair, une face rougeaude et placide, une moustache blonde tombante dont les poils raides, comme des brins de chiendent, s’obstinaient à rentrer dans les coins de sa bouche. Les premiers temps, il avait fait la joie de toute la « carrée », à ce que nous racontaient les anciens, par son ahurissement, par la profondeur de stupeur et d’anéantissement où avait sombré toute sa personne. Pareil à une bête sauvage enfermée dans une cage, à un ours prisonnier dans une fosse, il allait et venait pendant des heures, ne sachant que faire de ses membres démesurés, cognant sa tête à toutes les traverses du plafond bas, car nous étions logés sous les combles. Encore un qui avait l’air de se faire des cheveux au bataillon, et qui ne rengagerait pas, pour sûr, le jour où l’on crierait la classe au bureau, et où chaque homme irait joyeusement indiquer sa résidence ! En attendant, quand un farceur décochait une bonne blague au passage, il avait une façon à lui de s’arrêter, de toiser « le bonhomme » du haut en bas, avec un regard clair qui lui entrait dans le ventre. Et il reprenait sa promenade avec un calme si sûr de soi, une telle confiance dans la carrure de ses épaules et la solidité de ses poignes, massives comme deux marteaux, que les plus farauds des anciens en restaient tout décontenancés, et se taisaient derrière lui, saisis d’une vague admiration et d’un sentiment obscur de respect et de crainte.

Peu à peu il s’apprivoisa. Têtu comme un mulet et fort comme un bœuf, ayant dans toute son allure la lenteur ensommeillée d’une bête de somme, il savait à propos donner un coup de collier, lorsque le besoin s’en faisait sentir. Ne boudant pas devant la besogne, il portait à lui tout seul la chaîne de la chèvre et les lourds palans, aux manœuvres de forteresse. Les camarades soulagés lui en gardaient une sorte de reconnaissance, et lui allongeaient dans le dos des horions tendres et des bourrades affectueuses. Lui se laissait faire, souriait même béatement sous ces claques qu’on lui détachait à toute volée, comme on caresse la croupe luisante d’un bon cheval, qui est franc du collier, et vous sort des mauvais pas.

Ne connaissant que la consigne, il passait sa vie à nettoyer, à polir, à astiquer. Il avait tous les soirs d’interminables discussions avec l’homme de chambre, qui voulait souffler la « calbombe », lorsque sonnait l’extinction des feux. Et jusque bien avant dans la nuit, on l’entendait fourbir et frotter à tour de bras, dans un coin plein d’ombre, écrasant la cire sur la patelette vernie de son sac, et l’étendant à petits coups avec un bâton appuyé au creux de son épaule. Des dormeurs réveillés par le tintamarre grognaient dans leur lit, pendant qu’il allait toujours son train, soufflant bruyamment et poussant de gros soupirs de satisfaction, lorsque l’ouvrage touchait à sa fin. Son ombre promenée sur la muraille blanchie à la chaux répétait tous ses mouvements avec des déformations grimaçantes et toutes sortes de gesticulations grotesques.

Somme toute, c’était un bon soldat. Jusqu’aux sous-officiers, d’habitude si enragés, si prompts à vous coller « quatre crans sur le coin de la gueule », qui s’amadouaient devant lui et, subitement désarmés par sa mine souriante, par ses airs goguenards et bon enfant, lui éclataient de rire au nez, ne pouvant garder leur sérieux, n’ayant plus le courage de le boucler, quand il avait fait quelque faute.

Ce fut une stupeur dans toute la pièce lorsqu’on apprit que l’ambition lui était venue, et que tenté sans doute par le désir d’aller en permission avec des galons sur la manche, il s’était fait inscrire chez le fourrier pour suivre le peloton des candidats, des aspirants brigadiers, des élèves martyrs, comme on disait là-bas.

Il s’était mis résolument à apprendre la théorie, cognant son front avec ses poings, pour y faire entrer tant de choses à apprendre par cœur, suant à grosses gouttes, vaguement dérouté par les expressions techniques, qu’il ne comprenait guère, ne pouvant arriver à retenir tant de mots bizarres : « le frein hydraulique, et les rayures hélicoïdales, et le dégagement du talon du loquet » ; « un tas de sacrés fourbis inventés bien sûr pour l’embêtement du pauvre monde ». Il l’apprenait, cette théorie compliquée et décevante, avec tout son corps, avec tous ses membres, avec la même bonne volonté robuste qu’il apportait aux manœuvres de force, et il finissait toujours par se dépiter, par s’enrager, dans cette lutte émouvante où le terme insaisissable avait l’air de fuir, de se moquer de lui, de se dérober, dans une poursuite énervante et fugace. Encore une fois, on eût dit un ours qui, avec des gestes patauds de ses membres lourds, aurait chassé le long d’un mur une bestiole voltigeante et minuscule.

Ses yeux étaient pleins de grosses larmes. — C’était ce moment-là qu’un malin choisissait, pour se permettre une allusion plaisante au rengagement inévitable de Jean Deloison, futur « biscuité », aspirant « rempilé ». On lui demandait négligemment si le four était tombé dans sa maison, ou si un poil lui était poussé dans le creux de la main, maintenant qu’il ne voulait plus en ficher une secousse, et qu’il aspirait à la gloire de rester dans le noble métier des armes, blanchi le long des murs, nourri à ne rien faire, touchant trois francs cinq sous tous les cinq jours, avec en plus le droit de punir.

Lui laissait dire et continuait à apprendre sa théorie, sans jamais la savoir.

Il en maigrissait à vue d’œil et cela aurait pu durer longtemps si le lieutenant, un brave homme, n’avait pris sur lui de l’avertir que c’était peine perdue, et qu’il ferait mieux de rentrer dans le rang. Il obéit avec cette douceur passive et résignée qu’il mettait en toute chose. Et quand le lieutenant se fut informé de sa profession, de ses préférences, une fois ses classes terminées, on l’envoya travailler de son état chez le maître bottier, qui justement réclamait de bons ouvriers, à cor et à cri.

Dès lors, ça marcha tout seul. Il devint un veinard, un embusqué, une espèce de soldat à moitié civil, à qui il ne manquait, pour être plus heureux, que d’être payé un peu plus largement et d’avoir quelque indépendance. Il apparaissait dans la chambre aux heures des repas, et la soupe mangée, il se jetait silencieusement sur son lit, appelant cela faire des heures.

Quand la trompette du corps de garde jetait dans la cour du quartier, en volée frissonnante, la sonnerie du travail, alerte comme une diane et sautillante comme un boute-selle, il se levait, chaussait ses gros sabots de cuir et chantonnait entre ses dents serrées les paroles du refrain :

Si (St) j’t’ai aimée, j’t’ai payée, vieille garce,

Si j’t’ai aimée, j’t’ai payée.

Et il se dirigeait le long des murs, jusqu’à l’établissement du patron, au bas du rempart, tout près de l’hôpital :

Si j’t’ai aimée, j’t’ai payée.

Il l’amusait, ce refrain, et il le répétait en allant au travail, pas tout à fait dans ces termes, car le langage de l’artillerie a une verdeur robuste et une brutalité qu’il est nécessaire d’adoucir par une traduction.

D’ailleurs, il portait habituellement sur lui, entre sa veste collection trois et la bavette de son tablier de lustrine verte, un cahier de chansons graisseux, un vieux cahier comme en ont les écoliers, et qui sentait la poix et une odeur de vieux cuir. Il y avait recopié d’une grosse écriture maladroite et appliquée tous les refrains du corps de garde, toutes les romances sentimentales qui hantent l’âme du peuple, éternellement attendrie. Il les chantait et les braillait à tue-tête, à ses heures de loisirs, avec cette bonne voix fausse et convaincue, qui est la marque d’une conscience inaccessible au ridicule. L’éloge des lilas fleuris y coudoyait insolemment les plaisanteries éculées sur les belles-mères. Les scies idiotes de café-concert alternaient avec des rythmes langoureux de valse à trois temps, célébrant la gaieté des gazons reverdis, sous le rossignolement des pinsons et des fauvettes. Des vieillards venaient déplorer tragiquement l’injure infligée à leurs cheveux blancs par des sentinelles allemandes qui brisaient leur violon, parce qu’ils avaient fait chanter la Marseillaiseaux échos des vallons. Des souffles ardents passaient, qui faisaient onduler les blés d’or et déployaient tout grands aux soleils de la revanche les plis soyeux des drapeaux. Les titres à eux seuls formaient une pittoresque litanie : je lui demandais souvent de les répéter, pris d’une sorte d’attendrissement et de vertige devant la profondeur béante de cette stupidité ; cela s’appelait indifféremment : les Sentiers roses, Ferme ça,ou les Beaux yeux de Marinette.

††

En ce temps-là, nous étions deux pièces habitant côte à côte, séparés seulement par la cloison du bat-flanc, logés sous les toits de la caserne Masséna, une grande bâtisse triste, posée au bord des remparts, regardant la plaine de ses rangées de fenêtres symétriques, pareilles à des prunelles aveugles.

Des bleus ! nous étions des bleus, rentrant au soir de la manœuvre à pied, harassés et fourbus, sentant peser vaguement sur nous, autour de nous, la menace de l’institution formidable.

Il faisait très froid cet hiver-là. Tantôt c’était un temps boueux et humide, dont les crépuscules grisâtres noyaient mon cœur dans un flot de tristesse, comme si toute la boue ruisselant du ciel bas et s’étalant sur la terre avait passé sur lui, menaçant de l’engloutir, et tantôt s’ouvraient des jours clairs, d’une transparence glacée, où l’hiver semblait s’acharner et mordre, où les choses s’enveloppaient d’une carapace de givre, où l’air vif coupait et tenaillait nos chairs gercées. Alors un grand soleil rougeâtre, sans chaleur et sans joie, traversait lentement le ciel d’un bleu vif, cru et rigoureux, et quand il descendait à l’horizon, quand il tombait dans la nuit comme au fond d’un grand trou, un frisson vous passait le long de l’échine, rien qu’à regarder le couchant clair.

La nuit, le froid était terrible, sous la pureté du ciel fourmillant d’étoiles.

Tous les jours on relevait des sentinelles gelées, raidies, la moustache blanche de glaçons, tenant entre leurs mains crispées le mousqueton, dont les garnitures de cuivre leur avaient brûlé les doigts.

Nous n’osions pas sortir à cause des sous-officiers qui trouvaient drôle de nous arrêter au poste, et de nous commander des demi-tours successifs, en blaguant ingénieusement des détails de notre équipement. Ils nous renvoyaient à la chambrée pour rajuster notre tenue, sans nous dire ce qui n’était pas à l’ordonnance. Alors on rentrait, rouge de honte et balbutiant de colère ; on s’inspectait scrupuleusement, vérifiant les plis de la capote, l’astiquage des boutons et le luisant de la chaussure. On repartait : un « demi-tour » brutal vous coupait net aux lèvres le sourire d’assurance à demi ébauché, vous fermait l’espoir d’une sortie et d’un moment d’oubli avec les camarades, auprès d’un poêle rougi à blanc, dans une guinguette des faubourgs. Il fallait rentrer dans la chambrée, où la nuit pénétrait, avec ce frisson indéfinissable, cette sensation inquiétante des grands espaces vides et sans lumière, où grouillent des formes angoissantes.

Alors nous n’avions d’autre consolation que de nous approcher des fenêtres mansardées, pour regarder la nuit qui tombait dans les campagnes. Douloureux et sans pensée, et le front appuyé aux vitres froides, nous regardions longuement cette plaine désolée de banlieue, les terrains vagues où des rangées de peupliers dressaient dans l’air froid la maigreur grelottante de leurs branches dénudées, le canal aux rives terreuses, où de lourds chalands trapus et bas semblaient morts, emprisonnés dans la glace, parmi des roseaux blancs et desséchés, qui frissonnaient sous des souffles aigres. Une vague lueur pâle se levait des champs couverts de neige, une sorte de réverbération blême projetée par toute cette blancheur, ondulant vaguement dans les ténèbres, et cela faisait au sein de la nuit comme une aube défaillante, d’une tristesse infinie…

Jamais la chanson de Jean le Bouif ne m’avait semblé plus joyeuse que ces soirs-là.

Il allait et venait doucement dans la chambrée obscure, promenant son grand corps dont la silhouette emplissait toute l’ombre, masquant parfois la fenêtre, dont la vitre terne gardait un reflet vague ; et de le sentir autour de moi, d’entendre le bruit de ses gros sabots traînés lourdement sur le plancher, cela me mettait au cœur une sorte de joie douce, vaguement rassurée et confiante.

Il me contait des histoires de son pays. Il avait là-bas une payse, qui lui écrivait des lettres sur du papier à fleurs, orné de dentelles. Il allait se promener avec elle, avant son service, le long des grèves blanches de la rivière démesurément agrandies par la tombée des soirs.

D’autres fois, il avait quelque menu travail à faire, un godillot à réparer, une pièce à remettre à une chaussure, une bretelle de sac à rajuster. Comme il était complaisant et serviable, et qu’on le payait largement, en lui offrant un verre de blanche à la cantine, nombreux étaient les camarades qui avaient recours à lui. Ces soirs-là, il s’asseyait sur un escabeau de bois, tout contre la fenêtre, d’où tombait un reste de jour pâle, une lumière indécise et frissonnante, et j’aimais entendre le choc mat du marteau martelant le cuir, le bruit aigu et léger du ligneul, qu’il cirait dans ses mains poisseuses. Il me semblait que ces bruits familiers, que ces bruits de travail me réconfortaient au milieu de l’immense détresse et de l’abandon où tout mon être affalé sombrait, et qu’ils éveillaient en moi des choses paisibles, des choses douces, des choses anciennes.

Alors sa chanson montait naïve et monotone, d’une bêtise si tranquille et si monumentale, qu’elle me déridait tout à fait, et mettait en moi je ne sais quelle flamme de gaieté, pareille à un soleil intérieur.

Puisqu’aujourd’hui, ma mignonne,

Dans les grands bois d’alentour,

Tout s’anime et tout rayonne,

Ouvre ton cœur à l’amour…

Et nous chantions et nous répétions le refrain en chœur, rassurés par le son de nos voix au fond de tout ce noir, sentant la mélancolie banale palpiter et vivre au-dessus de nos têtes, comme une caresse confuse, comme un battement d’ailes insaisissable, dont la tiédeur vivante nous caressait et nous enveloppait.

Puis l’homme de chambre allumait la lampe : alors les fantasmagories lugubres, les apparitions vagues, le cortège grouillant d’épouvantes se dissipait, reculait, se blottissait dans les coins anguleux. Et je n’avais plus devant moi que cette bonne face rougeaude, avec son gros rire, et ses moustaches tombantes, et ses lèvres lippues, qui serraient toujours un brin de chanson, comme une fleur…

††

Jean Deloison rentra tard ce soir-là.

Il se sentait très las ; c’était comme si on lui avait coupé les jambes. Pour monter le rude escalier aux marches bordées de fer, il avait dû se reprendre à plusieurs fois et s’asseoir à chaque étage, sous la lampe fumeuse, dans les courants d’air, au milieu du va-et-vient des camarades qui allaient d’une chambre à l’autre, après la soupe du soir.

Ça lui avait pris comme un coup de fusil, au milieu des terres labourées où il pivotait depuis le matin, avec deux ou trois autres, pour faire de la télégraphie optique. Etant commandé de service, il n’avait pu aller chez le maître bottier. Il ne se sentait pas bien déjà, tout maussade et tout triste, sous la pluie qui noyait les arbres grêles, rayait les côtes blanches de ses fines hachures, détrempait l’argile molle qui collait et fondait sous ses pieds. Et par une véritable déveine, c’était à lui que le lieutenant avait donné à porter la boîte du télégraphe, une grande caisse lourde dont les deux bretelles lui sciaient les épaules.

On avait mangé un repas froid, un peu de viande et un morceau de fromage, abrité du mieux qu’on pouvait derrière un fourré d’épines, où la pluie sonnait sur des amoncellements de feuilles mortes. Tout à coup il avait senti un mauvais frisson traverser sa chair ; ses dents s’étaient mises à claquer, et ç’avait été en lui un froid de glace, si aigu et si profond, que rien n’aurait pu le réchauffer.

Comme il était très simple et très doux, il se consolait avec des mots qu’il prononçait à haute voix : « Cochon d’métier ! la classe ! Vivement le départ ! » Des mots qu’on répétait, comme ça, à la chambrée, des trente et quarante fois par jour, quand un contre-temps survenait, une punition, un ennui, et qui, ne donnant le change à personne, consolaient pourtant tout le monde.

Enfin il monta tant bien que mal et pénétra dans la grande chambre, sous les combles. Les camarades jouaient à la manille autour de la grosse table, sous la clarté vacillante de la lampe de cuivre, et des bleus, dans un coin plein d’ombre, « s’abrutissaient » sur les pièces de leurs mousquetons démontés.

On vit bien tout de suite qu’il avait quelque chose, car lui, qui d’ordinaire trouvait une drôlerie pour saluer tout le monde, gagna son lit sans souffler mot. Mais comme c’était un soldat soigneux, il prit le temps de plier sa veste et sa capote, y glissant même les minces planchettes, qu’on y met d’ordinaire pour assurer la régularité des paquetages. Puis il replia le tout dans le mouchoir d’instruction, se reculant de deux pas pour mieux juger si la charge était d’aplomb.

Puis il se coucha, ayant tiré sur ses oreilles son calot de drap noir.

Alors Zidore, un ouvrier en fer qui plaisantait d’habitude avec lui, entamait avec lui d’interminables discussions, qui faisaient la joie de toute la chambrée, et des parties de lutte à main plate, où ils s’assommaient tendrement, Zidore vint vers lui et lui lançant à toute volée une claque sur les fesses, à travers la couverture, il lui cria :

– Ben quoi ! l’pays. On roupille. Y a plus d’amour.

Mais Jean Deloison avait pris son bidon à la tête de son lit, et le tenant par la courroie, il le fit tourner comme une fronde, mettant le vide entre lui et le gêneur par ce moulinet terrible.

– Chahute pas, vieux, fit-il, tâche un peu de m’foutre la paix pour voir.

– J’sais pas c’ que j’ai. Je m’sens tout chose.

Zidore tout décontenancé, comme il arrive quand on n’a pas trouvé le placement d’une bonne plaisanterie, haussant les épaules et se dandinant d’un air vexé, retourna s’asseoir auprès des camarades. Puis il se tourna un peu, et cria par-dessus son épaule dans la direction du dormeur :

– Hé, vieux tire au flanc, c’est rare si tu as une maladie. T’as plutôt envie de couper à la revue d’armes.

L’autre ne répondit pas.

Alors Zidore conclut tout haut, la main levée dans un geste canaille, qui ébauchait une vague basane taillée à l’adresse des margis, du capitaine, de l’institution formidable :

– Moi j’m’en fous, j’installe le fourbi et compagnie : deux cent quatre-vingt demain matin. Y a du pied dans la chaussette !

Puis il beugla, solennel :

– La classe au bureau !

Alors dans les profondeurs obscures des combles, dans les couloirs retentissants, derrière les cloisons vermoulues, le long du bat-flanc qui tremblait, de tous les recoins de ces grandes pièces nues, où l’on était comme chez soi, loin de l’adjudant de semaine, une acclamation s’éleva immense, débordante, folle, le chorus des anciens, dont les voix aiguës, chantantes, montaient, secouant la vieille bâtisse jusque dans ses fondations :

– La clâ-a-a-asse !

La partie de manille recommença :

– Atout.

– Femme de cœur.

– Manillon de trèfle.

– Charge, mon vieux, mets un cheval.

– Trente-quatre, mon général de brigade !

Peu à peu tout le monde s’était couché ; sous les couvertures brunes dont l’alignement allait se perdant dans l’ombre, les corps tassés des dormeurs s’ébauchaient vaguement. On n’entendait plus que des bruits familiers : le piétinement d’un cheval qui rabotait le pavé et secouait sa chaîne contre sa mangeoire, la sarabande accoutumée des rats qui couraient derrière les cloisons et trouaient les planches avec un petit grignotis grêle, aigu, interminable. Il n’y avait plus pour veiller qu’un petit bleu, qui, près de la lampe fumeuse, s’usait les yeux à nettoyer les garnitures de son mousqueton, pour la revue du lendemain.

Puis l’appel ; le chef passa en coup de vent :

– Manque personne, chef.

– Un tel ?

– De garde.

– Un tel ?

– A la tôle !

Puis l’extinction des feux clama dans la nuit son long sanglot solitaire.

††

Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés en sursaut par un grand cri.

Cela partait du fond de la chambre, dans la direction du lit occupé par Jean le Bouif. On voyait une forme vague, qui se débattait dans la nuit.

Alors un de nous, s’étant relevé, ralluma la lampe à tâtons.

Nous vîmes Jean le Bouif qui, sorti de son lit, se démenait. Les pans de sa chemise envolés derrière lui, comme une bannière, jambes nus et pieds nus sur le plancher froid et enduit de coaltar, il se débattait comme un possédé, hurlant et gesticulant, ayant décroché le coupe-choux qui était suspendu à son chevet, et dont la lame jetait une lueur blanche dans la nuit.

Il virevoltait sur lui-même, bondissait, faisait trois pas en avant et trois pas en arrière, parait des coups, s’enveloppait dans un cercle vertigineux, et parfois tout son corps se détendant d’un coup brusque comme un ressort, il pourfendait un ennemi imaginaire.

On croyait à une plaisanterie, une de ces bonnes blagues qui lui étaient familières :

– Ah ! le sacré Bouif ! le voilà qui s’amusait à l’escrime à la baïonnette, comme font les « fantabosses ».

Mais le son de sa voix rauque, lointaine, hallucinée nous détrompa. Il gueulait :

– Volte-face à droite, volte-face à gauche ! Aux armes, v’là l’ennemi ! Au secours, nom de Dieu, v’là les Prussiens ! Attends, cochon, j’te vas bouffer l’nez ! Attrape, choucroutmann !

A côté de lui, dans le lit voisin, une grosse face épeurée roulait des yeux hagards, démesurément agrandis par la terreur. C’était Boulas, son camarade de lit, qui n’osait remuer et souffler mot, par crainte d’attirer l’attention, et s’enfonçait un peu plus avant sous les couvertures, à chaque geste menaçant du Bouif, ne quittant pas du regard la lame, dont le vent lui passait parfois à deux pouces du nez et des oreilles.

On accourut. Il fallut quatre hommes pour se rendre maître du Bouif. On le recoucha.

Les yeux hagards, la moustache ébouriffée, toute sa face rougeaude apparaissait à travers une buée de vapeur, qui s’exhalait de ses cheveux trempés de sueur comme au sortir d’une chaudière. Il haletait, les flancs parcourus de crispations profondes, de secousses convulsives, à chaque expiration de son souffle violent et rauque.

Il finit par s’endormir d’un sommeil lourd et fiévreux.

Tout le monde s’était recouché, à l’exception de Zidore, qui s’était offert à veiller le malade.

S’étant habillé, il se promenait de long en large de la carrée et par moments, s’approchant du lit où le Bouif sursautait, il lui remontait le polochon derrière la tête, ou bien il le bordait avec des attentions maternelles, des gestes empressés de ses grosses mains maladroites, et il lui parlait doucement, à voix basse, comme pour mettre autour de son sommeil un ronronnement berceur de paroles amicales.

– Bouge pas, vieux frère, ça sera rien, tu sais, pour cette fois. Sacré Bouif, en v’là un rigolo qui se relevait la nuit, pour faire l’exercice comme les bobosses. Ça serait pas à faire qu’un homme de la classe se mette à tourner d’l’œil. Dis donc, hé, vieux, y a besef qu’on est d’la classe !

Et s’approchant du malade, il lui cria dans la face comme pour la regaillardir :

– Ohé, la coterie, deux cent quatre-vingt demain matin.

L’autre ne bougeait pas ; on eût dit qu’il était mort. Et tout à coup un soupçon rapide effleura la pensée de Zidore, à l’aspect de cette face hagarde et convulsée, de ces narines pincées, comme si la camarde les avait déjà serrées entre ses doigts osseux…

Alors Zidore s’assit sur le pied du lit, hochant la tête longuement et tristement, comme écrasé sous la stupeur des choses qu’il ne pouvoit concevoir. Non vraiment il ne pouvait faire entrer ça dans sa tête qu’un pays, un bon vivant, un homme de la classe se décidât à passer l’arme à gauche comme ça sans crier gare, juste à la dernière année de son service.

Il le regarda avec une attention muette et concentrée, cherchant à surprendre sur sa face la marche du mal, l’envahissement progressif et sûr de la maladie. Et, plein d’une tendresse balbutiante, il lui parla encore, lui disant des choses vagues, des encouragements que l’autre n’entendait pas

– Demain, l’pays, tu t’feras porter malade. Le major t’enverra à l’infirmerie-hôpital. Là, tu t’la couleras douce, et tu t’les rouleras auprès du fourneau. T’auras pu rien à faire, qu’à boire la tisane de la sœur Célestine et à suçoter des blancs de poulet. Et puis tu t’appuieras une bonne convalescence de deux mois, et t’iras au pays téter un’ goutte. Non, vrai, ce que t’en as, une veine…

Puis une idée traversa son esprit, bizarre, soudaine ; et il se mit à rire, en pensant que le maître bottier allait faire une tête, étant privé de son meilleur ouvrier dans un moment de presse.

– Et le singe, va-t’y en faire une gueule ! Basta pour les arpions, basta pour les bottes de l’adjudant. On t’en foutra des hommes de la classe, qui se décarcassent pour un sou par jour.

Il riait, le visage plissé de rides innombrables, subitement réconforté, avec cette versatilité d’impressions particulières aux simples,

L’autre râlait toujours.

Et de nouveau Zidore s’affola. Il eut peur, une peur lâche, angoissante et folle dans cette solitude de la nuit, se sentant face à face avec ce moribond qui se débattait sous l’étreinte d’une chose invisible et meurtrière. Il la devinait confusément, abattue sur le Bouif, écrasant ce corps sous son étreinte, collant sa bouche hideuse à ces lèvres, suçant son sang et buvant sa vie. L’ombre était pleine de l’horreur mystérieuse que la chose apporte avec elle…

Et de nouveau Zidore eut un mouvement de colère, comme s’il se fût débattu dans un cauchemar : il répétait machinalement :

– Cochon d’métier ; cochon d’métier !

Trouant la nuit de sa clameur géante, le vent s’était levé. On l’entendait venir du fond de l’espace, emplissant les ténèbres d’une chevauchée vertigineuse, d’une nuée d’êtres invisibles, soudainement déchaînés au dehors, quelque part, dans l’immense espace vide. Il accourait, ce vent, du fond des plaines glacées, où il aspirait l’humidité stagnant sur les labours défoncés : au bout de la caserne, près du bâtiment K où sont les prisonniers, il secouait les chaînes où l’on attachait les chevaux à l’heure du pansage. Précipitant ses tourbillons affolés, il entrait dans les tours de la grande cathédrale, dans ces architectures de colonnades évidées, qu’il faisait ronfler comme des tuyaux d’orgue. S’abattant soudain sur les toits de la caserne, dont il arrachait les ardoises, qui s’écrasaient dans la cour avec un bruit mat, il coulait autour des murs, comme un fleuve aérien, les entourant de ses nappes frémissantes, donnant aussi l’idée d’une palpitation effrayante d’ailes gigantesques, qui auraient soudain frôlé les vitres. La clameur parfois s’apaisait, devenait un son aigu et flûté, une sorte de sifflement bizarre, comme si la bête monstrueuse avait repris haleine, et tout à coup cela repartait avec une violence grandissante, avec un halètement de poumons si formidable, qu’on eût dit que les toits, les chevrons, les vieux murs, tout cela allait s’effondrer d’un seul coup, et s’éparpiller dans les grands souffles comme des fétus de paille…

Comme on se sentait tout petit, ces soirs-là, dans cette clameur géante.

Et Zidore restait là, pensif, un pli douloureux au front, frissonnant malgré lui, sous les légers souffles qui venaient des fenêtres et des portes mal closes.

Il veillait le malade, tout occupé à protéger la lampe contre les courants d’air. A chaque instant la flamme papillonnait, bleuissait, montait dans le verre, et menaçait de s’éteindre.

††

Cette nuit d’épouvante prit fin.

Une lueur indécise, une clarté grise et louche filtra par les vitres ruisselantes, que cinglait la rafale. Les choses sortaient lentement de l’ombre, avec des airs maussades, sous la tristesse de cette aube pluvieuse. Dans la cour, où le ruissellement des gouttières ronflait sur les pavés, la fanfare du réveil se levait péniblement, mouillée et frissonnante, comme un chant d’oiseau mélancolique, surpris par l’orage au creux d’un sillon, entre les mottes d’argile, et qui ne peut s’envoler avec ses ailes détrempées et alourdies.

Peu à peu le vide se fit dans la carrée, les bleus s’en allant à la manœuvre et les anciens au travail. Il ne resta plus, dans la solitude de la grande pièce, qu’un trompette, qui astiquait son instrument pour la répétition.

Le souffle du Bouif montait, toujours violent et rauque.

Les heures passèrent : la distribution des vivres, la corvée de quartier, l’appel aux logis de semaine sonnèrent successivement. Puis ce fut la visite du major. Comme le Bouif était trop malade pour qu’on pût songer à le faire lever, on alla prévenir l’aide-major dès son arrivée au quartier. Il s’approcha du lit du Bouif, le découvrit, l’ausculta, et jugeant son état grave, il ordonna son transfert immédiat à l’hôpital.

On commanda quatre hommes de corvée et un brigadier pour l’emporter sur une civière. Nous la croisâmes justement comme nous revenions de la manœuvre, au bas de l’escalier. Cela nous jeta un froid. Nous avions beau faire et nous raisonner, nous n’aimions pas rencontrer ce lugubre équipage. On frissonnait malgré soi à la vue de cette chose tristement cahotée sur les épaules des porteurs, muette et fermée, enfermant sous la blancheur frissonnante de ses rideaux de toile, soigneusement bouclés, on ne savait trop quoi, un blessé, un moribond ou un mort. Et comme par un fait exprès, jamais on n’en avait tant vu que cet hiver-là, où les nuits glacées suivaient les jours mous et tièdes, apportant des pleurésies et des mauvaises fièvres. Tous les matins, après la visite des malades, on ne pouvait pas faire un pas le long des remparts, autour des établissements militaires qui font une ceinture à la petite ville, sans croiser le défilé incessant de ces machines lugubres, dont la blancheur silencieuse frôlait vaguement les murs humides et suintants. Cela tournait au coin de toutes les ruelles, cela semblait sortir du sol, tellement il y en avait, et cela s’en allait tristement, sous la pluie et dans la boue, se faufilant le long des murs, dans la crainte d’être vu, avec un air de choses honteuses.

††

Trois jours plus tard.

Je me rappelle très bien ce moment-là. C’était l’heure douce du soir, où l’on goûtait habituellement un semblant de tiédeur et de réconfort, après les dures fatigues de la journée. Les bleus, lassés, s’étaient couchés sur leurs lits, sans avoir le courage de défaire leurs chaussures, ce qui leur valait les injures collectives du brigadier de chambrée. Les ouvriers en fer et les ouvriers en bois, revenus de l’arsenal, déroulaient leurs capotes ruisselantes et échangeaient les mêmes impressions, les mêmes doléances cent fois entendues sur la rosserie des surveillants et la longueur des jours passés au service. La conversation coulait lente, monotone, intarissable, ramenant les mêmes plaisanteries, qui nous consolaient tout de même, en mettant autour de nous un murmure de vie recommençante. C’était l’heure grise, où rôdaient confusément dans nos cœurs toutes sortes de désirs inquiets, vaguement apaisés par l’apparence d’intimité qu’apportaient la porte close et le ronflement du poêle bourré de charbon : désir du foyer et regrets de la famille. L’homme de chambre, ayant allumé la « calbombe », mettait le couvert, en nettoyant la table d’un vigoureux coup de balai. Les piles d’assiettes blanches roulaient entre ses mains maladroites et cela faisait un bruit monotone et familier qui nous réjouissait.

Il me semble que je vois encore toutes ces choses…

On faisait cercle autour de Boulas, qui, cramponné à la planche à pain, prétendait épater la galerie par des tours de force. Roidissant en vain ses grands bras, il essayait un rétablissement qu’il ratait, tout son gros corps massif et trapu se balançant ridiculement dans le vide. On l’excitait et on l’encourageait, et des malins, avec des clignements d’yeux entendus, faisaient mine de vanter sa force et son adresse.

Tout à coup, Pierre Spitz, un Alsacien qui travaillait à la salle des rapports, et que nous admirions tous pour l’élégance et le soin de sa tenue, pénétra dans la chambrée. C’était un grand garçon qui ne sortait guère de son bureau, qui portait des pantalons rétrécis, une veste bien propre et soigneusement ajustée ; une raie bien tracée séparait ses cheveux longs en deux bandeaux corrects. Il allait et venait, sifflotant des airs, une plume habituellement fichée sur l’oreille, avec un aspect de nonchalance qui sentait son grand seigneur. Tous ces riens aperçus au passage nous inspiraient un immense sentiment de respect et d’admiration, à nous autres, petits bleus, qui passions dans les couloirs, vêtus de treillis rapiécés, crottés jusqu’à l’échine, sentant peser sur nous l’humiliation de notre misère.

Il s’approcha de la planche à pain, et toujours dédaigneux et sifflotant, ayant pris sa boule de son, il en coupa une tranche mince, une espèce d’apéritif, un avant-goût des douceurs de la soupe. Puis, l’ayant mangée, il épousseta le devant de sa veste pour faire tomber les miettes de pain, et se dirigea vers la porte.

Mais il se ravisa, et pirouettant sur les talons avec aisance et désinvolture, comme si quelque chose lui revenait à l’esprit, il se tourna vers nous et dit :

– A propos, j’oubliais : le Bouif est mort. La place vient d’envoyer une note à la salle des rapports.

Puis il sortit.

Il y eut un moment de silence. On se regardait, saisi par cette stupeur indéfinissable, qu’apporte toujours aux hommes la brusque disparition d’un de leurs pareils. Là-bas, dans un coin, sous la lampe fumeuse, il y avait surtout des petits bleus, qui s’escrimant sur la patelette d’un sac, qu’ils astiquaient de compagnie, levèrent des faces terrifiées, avec des yeux douloureux où passait une lueur d’épouvante. Ils frissonnaient à la pensée que chose pareille pouvait leur arriver, loin du pays, loin des parents, loin de tout ce qui tient au cœur de l’homme par des fibres si menues et si profondes. Enfin Zidore mit fin à ce malaise en exprimant tout haut la pensée de tout le monde :

– Si c’est pas malheureux : un homme de la classe !

Et l’on soupa tristement, les gestes s’étaient faits rares et contraints, les paroles lentes, et les rires étouffés. Dans l’air attiédi, où la fumée des pipes déroulait ses volutes indécises, où la clarté de la lampe projetait des lueurs vacillantes, étrangement noyées d’ombre, dans l’air hanté d’une invisible présence, passait et repassait la silhouette familière du mort que nous avions connu, que nous avions aimé pour sa bonne humeur, et que personne ne verrait plus, que personne n’entendrait plus…

††

Aussi bien, je puis le raconter, cet enterrement du Bouif, puisque j’y ai assisté, puisque ce souvenir me revient encore, hallucinant et tenace, aux heures mauvaises où l’on se prend à haïr la vie, où l’on désespère de tout, aux heures de boue et d’angoisse, où l’on voudrait s’évader dans un monde meilleur, loin du mal social, loin de la misère, de la douleur et de la mort…

Nous étions rangés dans la cour du quartier, vêtus de ces grandes capotes noires qui nous donnaient l’air de « sacs à charbon », comme nous disions par manière de plaisanterie. Nous n’avions pas d’armes, car nous n’aurions pas su les manier proprement. Mais un piquet d’anciens, sac au dos, la jugulaire au menton, et le mousqueton sous le bras, devait rendre à notre mort les honneurs militaires.

– Canonniers à droite, droite !

Et nous voilà partis sur deux rangs, le long des remparts, dans le chemin de ronde qui entoure la petite ville.

Il faisait un temps d’hiver maussade et gris. Il avait plu toute la nuit et des flaques d’eau boueuse restaient dans les chemins, se ridaient sous des souffles froids. Derrière des nuées d’un blanc sale, se promenait vaguement un spectre de soleil, sans chaleur et sans clarté, et à chaque instant tombait du ciel une avalanche serrée de flocons blancs, qui tourbillonnaient dans un vol court, capricieux et fantasque, pareils à des bestioles voltigeant sur une prairie à la fin d’un soir d’été. Mais ils se fondaient tout de suite, en tombant sur la terre, engluant leur blancheur dans la boue noire. Et cette mort de la neige était plus triste que tout le reste.

J’avais été désigné avec trois autres pour porter le corps. Au premier moment, j’avais accueilli cet ordre avec un mouvement de mauvaise humeur : « Encore ma chance ! » Non, ça ne m’allait pas de faire le croque-mort ! Mais à la longue, en réfléchissant bien, je finis par trouver la chose naturelle et même bonne ; il me plaisait de faire le sacrifice de ma répugnance, de rendre ce dernier devoir à celui qui avait mis dans ma vie le vague encouragement de sa bonne humeur. Un dernier service, une poignée de main, un adieu plus attendri que celui des autres. Je n’arriverai pas à rendre cela avec des mots, mais il me semble que cette mission éveillait en moi des choses indéfinissables et douces…

On arrivait à l’hôpital.

Nous entrâmes dans la petite chapelle.

Le Bouif nous attendait, dans sa bière de sapin blanc, posée sur deux tréteaux. Un des coins du lourd drap mortuaire, galonné d’argent, s’étant relevé, on entrevoyait un peu la blancheur des planches, dont la misère et la nudité vous faisaient frissonner, quand on pensait que le pauvre bougre devait avoir froid là-dedans, dans ce suaire de toile mince que l’administration accorde parcimonieusement aux morts.

Elle était aussi bien froide et toute nue, cette chapelle qui ressemblait plutôt à l’intérieur compassé d’un oratoire protestant. Pas un tableau, pas une statue, pas un de ces bouquets de clinquant, de ces fleurs de chrysocale que la religion catholique entasse d’ordinaire devant les tabernacles. Rien qui égayât la froideur, la monotonie glaciale de ces grandes murailles blanches ; au fond du chœur, les marbres du maître-autel dressaient leur éclat dur et miroitant, le pâle reflet de leurs formes rigides. L’air qu’on respirait sentait le moisi et le renfermé, et devant les fenêtres garnies simplement de vitres claires, des rideaux de calicot blanc tombaient, rigides et sans pli, pareils aux rideaux qu’on voit à l’hôpital autour des lits de malades.

Et la lumière douteuse qui venait du dehors, cette lumière sale d’un jour d’hiver, était encore plus froide, plus terne, plus décolorée dans cette nudité et dans ce silence. Une vieille sœur, dont on ne voyait pas le visage sous l’ampleur de sa coiffe grise, allait et venait d’un pas menu et trottinant, qui effleurait sans bruit les larges dalles. Faisant les préparatifs de l’office, elle accomplissait cette besogne avec la lenteur machinale, les gestes minutieux des gens qui en ont bien vu d’autres.

Elle alluma autour de la bière des cierges minces, pareils à des chandelles d’un sou : un maigre luminaire dont les flammes tremblantes jetaient un éclat faux et cru sous le grand jour.

Mais l’aumônier était arrivé : un vieux tout blanc qui se mit à officier avec lenteur.

Tout au fond de la chapelle, dans une tribune, au-dessus de nos têtes, un harmonium geignait : une musique pleurarde et essoufflée sortait péniblement du ventre de l’instrument poussif.

Nos officiers étaient là : notre capitaine, avec sa bonne tête ridée de vieille femme, bizarrement coiffée d’un képi ; le lieutenant, plus grave et plus calme, ayant tous deux, dans leur grande tenue, la raideur du soldat, qui se sent toujours à son poste.

Mais une chose surtout était émouvante. C’était si loin, le pays de Jean Deloison, que les vieux n’avaient pu venir, anéantis sans doute par l’affreuse nouvelle. Alors il n’y avait, pour représenter la famille du mort, que son frère, qui exerçait la profession de douanier. Et celui-là aussi, dans sa capote de laine bleue, se dressait rigide, se sentant sous les armes. Par la fente entr’ouverte de la basque, passait la poignée d’une baïonnette toute pareille à la nôtre, et qui était voilée d’un crêpe. Tout à l’heure, quand nos officiers lui avaient affectueusement présenté leurs condoléances, à travers sa douleur, tandis que de grosses larmes sillonnaient ses joues hâlées, il avait eu sans le vouloir ce redressement du corps, cet affaissement des bras le long des hanches, cette façon imperceptible de joindre les talons, qui rectifie la position, et donne à un homme cette attitude « en bois » qui marque la déférence exigée devant un supérieur. Rien n’était étrange et triste comme cet instinct de la discipline, surnageant dans ce naufrage.

Le vieux prêtre maintenant, avec des gestes cassés et tremblants, balançait l’encensoir autour de la bière, l’enveloppait des vapeurs odorantes, qui purifient et qui pardonnent.

Puis le Dies iræ clama son long sanglotement triste, l’appel déchirant d’une âme sur le seuil de l’éternité.

L’hymne trébuchait, perdait toute son ampleur liturgique, toute sa magnificence grandiose et sublime, toute sa formidable sérénité, en passant sur ces lèvres séniles, par cette voix cassée et chevrotante.

Elle prit fin, cette cérémonie navrante, me laissant dans le cœur je ne sais quelle impression d’abandon et de misère.

Nous hissâmes le brancard sur nos épaules. Le cortège s’engagea dans une des allées humides et détrempées de l’Esplanade, sous les tilleuls ébranchés dont les troncs moussus suintaient des traînées verdâtres. Par place, une branche folle qu’on avait épargnée, dessinait sur le ciel brumeux sa maigreur grelottante. On marchait le long des vieux murs lézardés, dont le crépi s’écaillait, se fondait en débris de plâtras parmi les flaques de boue.

Il était très lourd, ce Bouif. Jamais on n’aurait cru que ce grand corps aurait pesé un tel poids.

Dès l’abord, tout marcha à peu près. On eut même une minute d’émotion quand, arrivés à la porte de la ville, on vit le poste d’infanterie qui sortait à l’appel de la sentinelle, s’alignait sur un rang, et présentait les armes au camarade défunt.

Mais, comme il était lourd, ce Bouif ! Peu à peu je sentais le bois anguleux du brancard qui m’entrait dans l’épaule, la coupant et la meurtrissant. Mes genoux fléchissaient sous moi ; j’étais baigné de sueur et par instants, me raidissant dans un effort suprême, je tentais de soulever, d’une poussée vigoureuse, le fardeau qui m’accablait.

Une, deux. Une, deux. On allait au pas de parade, lentement. Comme j’aurais voulu courir, être arrivé là-bas, être débarrassé de ce mort qui pesait si lourd.

On avait mal apparié les porteurs, comme cela arrive. Derrière était Boche et Hersapuech, deux grands gaillards robustes, d’une stature imposante, de véritables géants. Et la charge mal répartie pesait sur les deux petits du devant, qu’elle écrasait.

Et j’entendais Boche, qui selon son habitude, m’invectivait à demi-voix, à cause de la solennité du moment, me traitant de tire-au-flanc et de rossard.

Un moment même, à un heurt qui me fit chanceler, qui me redressa violemment, j’entendis très bien le bruit mat que fit le crâne du mort en frappant la paroi de sapin.

Il était au large, dans cette bière faite à la hâte. Il y vacillait, il y glissait, selon les mouvements de notre marche cahotée.

Comme je crois l’entendre encore, ce bruit sinistre, à de certaines heures…

Enfin on nous remplaça par d’autres porteurs, à cause de la longueur du chemin. Et je respirai plus librement, délivré du cauchemar.

La route s’allongeait devant nous, interminable. De chaque côté s’ouvraient des terrains vagues, où des chantiers de démolition étalaient des poutres vermoulues, des piles de planches pêle-mêle avec des monceaux de gravats. Des bicoques délabrées dressaient au bord du chemin leurs constructions branlantes, leurs toitures de fer-blanc, leurs fenêtres borgnes fermées avec des oripeaux, toute la misère des faubourgs où grouillent d’inquiétantes larves humaines.

Et toujours ce sol défoncé par le charroi, creusé d’ornières boueuses, où nous pataugions.

Des débardeurs, qui déchargeaient un bateau de charbon, se rangèrent curieusement au bord du canal, pour regarder passer le convoi. Ils regardaient de leurs yeux blancs, souriant étrangement dans leurs faces noircies par la poussière de charbon, sales, pitoyables, lassés et, comme nous, misérables.

Enfin, on arrivait au cimetière.

La fosse était creusée tout au bout, dans un terrain presque abandonné, au pied d’un mur où se dressaient des tiges blanches d’orties desséchées. On voyait au loin le vague amoncellement des tombes, les croix de pierre blanche, où scintillaient des couronnes de verroterie. Sur ces formes rigides, entassées comme des épis dans un champ, la verdure noire des sapins et des cyprès mettait sa note austère, son deuil éternel.

Au delà, des trains passaient à toute vapeur, trouant la campagne de leur rumeur sonore, se hâtant vers la vie, vers l’espoir, vers les grandes villes, où sont les larges activités humaines.

Il avait fait très froid les nuits précédentes, et la terre était gelée à une grande profondeur. Les grosses mottes durcies, qui ne s’effritaient pas, croulaient sur la bière avec un bruit lugubre.

Le frère de Jean Deloison, écroulé sur le bord de la fosse, regardait avec des yeux secs, égarés, n’ayant plus de larmes.

Nous l’avons laissé là, notre Bouif, au pied de ce petit mur envahi d’orties desséchées. Il dort le long sommeil dont on ne s’éveille pas, dans sa bière trop grande, enveloppé du suaire de toile mince, que marchande l’Administration.

Dors, ô notre Jean ! Combien de fois, en songeant à ta fin brutale, je me suis pris à rêver aux poétiques chimères, dont nous voilons notre horreur du néant. Combien de fois je me suis pris à souhaiter, pour ta chair transformée, l’essor des créations prochaines, la libre dispersion de ton être sous le ciel bleu, dans les frondaisons vigoureuses et dans les fleurs des champs qui vont éclore.

††

Marches, contremarches, manœuvres à pied et manœuvres d’artillerie, salle de police et prison ! La vie recommença, brutale, mauvaise, impitoyable.

On se cuirasse à faire des métiers pareils et l’on n’a guère le temps de cultiver sa sensibilité. La souffrance est comme un vêtement dont l’épaisseur protège et renforce notre égoïsme. On oublie vite quand on ne sait plus où donner de la tête.

Pourtant, un soir, l’un de nous se mit à chanter la chanson du Bouif :

Puisqu’aujourd’hui, ma mignonne,

Dans les grands bois d’alentour,

Tout s’anime et tout rayonne,

Ouvre ton cœur à l’amour.

Subissait-il la mystérieuse influence d’un soir gris, tout pareil à ceux où le Bouif chantait ? Quelles associations inconscientes allaient réveiller, dans la pensée de ce simple, ce souvenir ?

Ce fut pour moi comme une hallucination.

Il avait à peu près la même voix.

Et, comme l’autre, il chantait avec la même bonne humeur, la même conviction braillarde et têtue.

Il me sembla le voir assis dans l’encoignure de la fenêtre, avec sa bonne face rougeaude, sa moustache tombante, ses lèvres serrant son brin de chanson. J’entendis le son mat du marteau martelant le cuir. Et dans l’air de la « carrée » assombrie passa soudain quelque chose de mystérieux et de fugace, comme un grand souffle venu de l’au-delà.

Zidore hocha la tête et dit tout haut : « Pauv’ zig ». Puis on n’en parla plus. Ce fut comme une seconde mort, après l’autre.

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