‹ Jean DiableChapitre 10 sur 25 · VI - Heureux père.

VI - Heureux père.

Le père et le fils restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre. Le fils sentait battre sur sa poitrine ce cœur loyal et doux qui était tout amour. Vous eussiez vu leurs larmes se confondre, et, certes, il était impossible de penser que les larmes de tous deux ne fussent pas également sincères.

Peu importait, en vérité, le reste de l’histoire. Cependant, comme ceci était une explication, le comte Henri raconta comme quoi le maître de la station était précisément ce jeune fermier qui avait voulu jadis prendre chez lui sa mère, comme quoi Hélène Brown fut enterrée chrétiennement, et comme quoi le généreux squatter facilita son embarquement, à lui, Henri, pour l’Angleterre.

– Voilà, mon père, reprit-il, quel a été l’emploi de ces années, pendant lesquelles vous n’avez point entendu parler de moi. Je rapporte un deuil à l’homme miséricordieux et bon, mais au chef de famille, mais au fils de ceux-là dont les austères portraits nous regardent, je rapporte une sécurité d’honneur et une solennelle garantie. Le nom de Belcamp est sorti pur de toutes ces épreuves. Les tribunaux anglais ne l’ont point entendu retentir ; il n’est pas écrit sur un seul registre infâme, et, là-bas, on ne l’a point gravé sur cette pauvre tombe…

– Henri, dit le marquis après un long silence, je crois en vous et je vais vous le prouver. C’est pour moi, ou plutôt pour nous deux, puisque nous sommes une seule et même famille, que vous avez fait ce long et dur voyage ; c’est également pour moi que vous avez pris à cette occasion le nom de Brown… Ce nom de Brown, Henri, vous ne l’aviez point porté auparavant ?

– Je l’avais porté jusqu’au jour où je me suis présenté chez vous, il y a quinze ans, mon père.

– Et depuis, jamais ?

– Jamais.

– J’hésite à vous poser une autre question, mon fils, reprit le vieillard avec un embarras visible.

– N’hésitez pas à me demander, mon père, pas plus que je n’hésiterai moi-même à répondre.

– Il y a une étrange coïncidence. J’ai souvent entendu parler, à Londres, d’un fils d’Hélène Brown, mais on ne le nommait jamais Henri Brown.

– Tom Brown ! s’écria le jeune comte.

– Précisément, répéta le marquis, tom Brown.

– Mon père, prononça Henri de ce ton net et franc qui allait si bien à son noble visage, il y a deux phases bien distinctes dans la vie d’Hélène Brown : le temps du crime, le temps de l’expiation. Au temps même du crime, elle a respecté votre nom, et c’est la preuve, assurément, qu’il restait un coin honnête au fond de son cœur. Mais, autour d’elle, les misérables qui l’avaient perdue n’éprouvaient point les mêmes scrupules.

Tom Brown était un épouvantail destiné à vous tenir en respect sans cesse, une machine de guerre dirigée uniquement contre vous. Je ne connais pas ce Tom Brown ; ce n’est peut-être pas un faux nom, car il y a autant de Brown que de pavés dans la ville de Londres. Ce qui est faux et controuvé, c’est la qualité de fils d’Hélène : il est évident qu’on avait fait de ce Tom Brown un fantôme de ma propre personnalité. Lui-même peut-être, car c’est, dit-on, un bandit précoce et d’une singulière intelligence, s’appuyait sur cette position de fils d’un lord (ces mots sont au procès que j’ai suivi de mon côté avec grande attention dans le temps) pour faire des dupes ou pour épouvanter les bas officiers de la police.

Ce Tom Brown, insista le vieillard, partit pour Sydney sur le même bâtiment que sa prétendue mère.

– Je me souviens de cela parfaitement.

– Entendîtes-vous parler de lui en Australie ?

– Souvent.

– Ne s’est-il pas évadé ?

– Si fait, de la façon la plus adroite et la plus audacieuse.

– Et sait-on ce qu’il est devenu ?

– Il est devenu le roi des malfaiteurs londonniens. Il a tué la Bartolozzi et rendu fou l’intendant Gregory Temple. Il s’appelle Jean Diable le Quaker.

– Et n’avons-nous rien à redouter de lui ?

– Non, puisqu’il est dans le mensonge. Hélène seule était dans la vérité. Tout est fini avec Hélène.

Le vieux marquis resta un instant pensif, puis il se leva brusquement et comme s’il eût secoué une pensée importune.

– Henri, mon garçon, dit-il en changeant soudain de ton, c’est votre héritage. Vous êtes brave, vous êtes fort, vous avez la jeunesse ; vous êtes, dit-on, savant comme les livres et vous connaissez le monde ; de par Dieu ! si l’on vous attaque, vous vous défendrez !

Il pressa rondement la main du jeune comte et le regarda en face avec bonne humeur.

– En conséquence, nous ne pouvons pas rester jusqu’à la fin des temps au haut de ces échasses, reprit-il en souriant.

M. le comte de Belcamp, nous avons dit et fait ce que nous devions tous les deux. Je suis content de vous et de moi, mais, en somme, avec notre vieux manoir et ses quelques milliers d’écus de rentes, il ne nous est pas permis de trancher du prince. Notre nom est sauf, Dieu soit béni !… Mais passons le seuil de ce salon, Henri, mon cher enfant, et dès que tous ces fiers croisés qui sont là ne pourront plus me voir, je te montrerai que je suis tout uniment un pauvre vieil homme, trop faible et n’ayant pas même su garder rancune à son propre malheur.

Il traversa le salon et sortit le premier. Le jeune comte, en le suivant, glissa vers la glace où il voyait son visage un regard de défiance. Evidemment, ce changement de manières lui présentait une énigme à deviner.

Mais le marquis avait à peine franchi le seuil qu’il se retourna, la main plongée sous le revers de sa veste de chasse.

Il en retira le médaillon que nous connaissons et Henri vit le portrait de sa mère.

Henri éprouva une sorte de confusion, tant ceci dépassait ce qu’il avait attendu. Il baisa la main qui tenait le médaillon et murmura d’un ton pénétré :

– Vous serez remercié, mon père, autrement que par des paroles.

– Je t’aimerai bien, Henri, reprit le vieillard. Ne me remercie pas, aime moi. Si tu savais comme j’ai besoin de tendresse !… Viens voir ta ferme et tes champs, garçon. Nous ne sommes pas de bien grands seigneurs, va !

Il était réellement honteux de ne pas assez donner. Nous sommes tous comédiens, et ces excellents cœurs ont aussi leurs innocentes supercheries. En ce moment, M. le marquis se faisait bourgeois à plaisir et cherchait ce que bien des gens appellent des expressions communes, non-seulement pour tomber de moins haut à l’affaire du médaillon conservé, mais aussi pour excuser la modicité de son domaine. Il passa son bras sous celui d’Henri, qui était plus véritablement ému qu’à l’heure même de la solennelle explication. En descendant le perron, Henri s’arrêta comme si le merveilleux panorama offert par les vallées de l’Oise l’eût frappé pour la première fois.

– Certes, certes, murmura le marquis avec un sourire un peu contraint, voilà un plaisir que tu pourras prendre en toute abondance, Belcamp. Le proverbe dit : la vue ne coûte rien.

– Holà ! Pierre ! madame Etienne et les autres ! appela-t-il en faisant quelques pas vers les fenêtres ouvertes de la cuisine.

Tout aussitôt, le petit Julot, bousculant Anille pour passer le premier, se précipita, dans la cour le bonnet à la main ; Anille suivit, en lui rendant sa bourrade par derrière ; puis ce fut Fanchette, la femme de chambre ; Pierre, le chambellan ; François, le cocher-jardinier ; madame Etienne, enfin, la fonctionnaire la plus considérable de ce petit empire. Ils attendaient tous ce moment, car ils se placèrent en bon ordre devant la porte de la cuisine, les hommes le chapeau à la main, les femmes les mains dans la poche du tablier. Madame Etienne avait promis formellement que M. le marquis ferait un discours.

– Mes enfants, dit le vieillard, voici le comte de Belcamp, votre maître.

Henri ajouta d’un air affable et souriant :

– Bonjour, mes amis, bonjour.

Ce fut tout.

Briquet, qui était resté à la fenêtre, dont il avait déjà entamé la pierre pour y graver la première lettre de son nom, déclara qu’on aurait bien pu donner un peu la pièce. Les autres, sans mépriser l’idée d’une gratification, revinrent désappointés surtout par le manque d’ampleur de la cérémonie.

– Chez mon ancienne dame, dit madame Etienne en reprenant son poêlon, quand le jeune homme revint, l’oncle Gruel, qui était vicaire à Saint-Brice, parla aux domestiques pendant plus d’un quart d’heure avec l’éloquence de l’âme.

– Est-il mignon garçon, au moins, notre M. Henri ! soupira Anille, qui eut de Julot un coup de poing dans le dos.

– Faut voir ceux de Paris ! dit Briquet.

– Sont-ils faits comme vous, monsieur Trompe-d’Eustache ? demanda Fanchette, une jolie fille à moitié délurée.

Le Parisien répondit avec une modestie pleine d’orgueil :

– Il y a plus fort, et je n’ai pas la toilette.

– Mademoiselle Fanchette, ajouta-t-il, vous n’avez pas assez d’éducation pour dire des objets scientifiques comme mon sobriquet de Trompe-d’Eustache. Quand vous voudrez, je vous en expliquerai les conséquences dans le tête-à-tête. Briquet est mon état civil, Bricole est mon petit nom pour l’intimité…

– Et Trompe-d’Eustache est comme qui dirait Bobèche ou Galimafré, l’interrompit rudement madame Etienne, qui venait d’apercevoir la pierre fraîchement égratignée de la fenêtre. Vous êtes titillant, et vous ne servez qu’à faire des dégâts qui dégradent ma cuisine ; c’est à cause de vous que je n’ai pas eu la politesse d’engager M. le comte à entrer ici dedans pour y passer l’inspection de l’œil du maître.

– Voilà, tout ce qui nous reste de vassaux, disait en ce moment le vieillard en ouvrant la petite porte ménagée à droite de la grille ; il y a, mon pauvre ami, six domestiques en tout et pour tout au château Belcamp !

– N’est-ce pas assez, mon père ? demanda Henri.

– Pour moi, si fait… Mais depuis que vos malles sont arrivées Henri, je suis ambitieux. Votre grand-père était lieutenant général des armées du roi, et, avant de partir pour Londres, je cousinais étroitement dans quatre maisons ducales. Auriez-vous de la répugnance à servir le roi, monsieur le comte ?

– Je vous soumettrai mes projets et ma vocation, mon père ; votre avis me déterminera. Il y a d’immenses fortunes à faire en Australie.

– Le commerce !… murmura le vieillard qui fronça le sourcil et rougit ; je ne me souviens pas que jamais un Belcamp se soit exposé à faire faillite… Voici notre ferme.

– Ce sont des fermes aussi qu’ils ont en Australie, fit observer le jeune comte avec douceur. Tout est commerce en ce monde, et Rohan, le plus grand nom de France, a fait une fois banqueroute.

– Voici notre ferme, répéta le vieillard qui souriait déjà.

C’était une magnifique métairie adossée au mur même, du petit parc et dont les terres, admirablement cultivées, descendaient jusqu’à l’eau.

– Elle rapporte, quitte d’impôts, dit le marquis, dix-huit mille livres de rentes. En dehors de cela, nous n’avons pas un écu, monsieur le comte, et il faut entretenir le château. Le mur du parc m’a coûté cinquante louis l’année dernière… Ecoute, garçon, tu as raison de me consulter, parce que tu ne trouveras jamais de meilleur ami que moi… mais quand je fais le dédaigneux, ne prends pas garde… Au temps où j’avais ton âge, ma mère possédait tout le pays que tu vois au delà de l’Oise jusqu’à l’Isle-Adam. C’est moi qui t’ai ruiné en désobéissant au roi sans prendre le parti du peuple. J’étais au roi comme je suis encore au roi, mais mon épée se brisa dans ma main quand il lui fallut tourner sa pointe contre des Français. Ma mère me dit que j’étais une femme ; elle eut raison : il faut être tout l’un ou tout l’autre ; il n’y a pas de milieu entre le dévouement et la révolte. Je ne vaux rien, et c’est avec justice que je fus brisé comme mon épée. Garçon, si tu le veux, je vais vendre ta ferme et je te donnerai l’argent pour gagner des millions en Australie.

– Comme vous y allez, mon père ! s’écria Henri en serrant le bras qu’il tenait contre son cœur.

– Parbleu ! répliqua vivement le marquis, je n’en serai pas pour cela beaucoup plus petit gentilhomme ! Nos quatre cousins qui sont ducs sont venus me voir une fois chacun, avec leurs duchesses, ma foi ! Je ne sais pas comment ils s’y sont pris, mais ils n’ont rien perdu de leurs terres et de leurs châteaux. Ils m’ont dit tous les quatre, et leurs duchesses aussi : « Cousin, c’était le cas de faire un bon mariage… » sous-entendu : puisque vous n’aviez plus le sou…

– Tenez, Henri ! s’interrompit-il en montrant du doigt, au détour du sentier, une maison de gracieuse apparence, jetée à mi-côte, parmi des bouquets d’arbres ; voici le Prieuré où demeure cette chère enfant que vous avez sauvée ce matin.

– Mlle Jeanne ! dit Henri ; une charmante personne.

– Et meilleure qu’elle n’est charmante… un peu plus loin, sur la gauche, c’est la chaumière de mon brigand, Robert Surrisy.

– Un nom de noblesse ?

– Nous ne sommes pas les seuls à cacher notre histoire, murmura le vieux marquis, et la noblesse est rare à Miremont… La vieille Madeleine dit pourtant que ses ancêtres étaient des gentilshommes. C’est une pauvre femme qui travaille de ses mains pour vivre, et qui…

– Fais du commerce, Henri ! continua-t-il brusquement ; fais du commerce, parbleu ! et n’écoute pas un vieux fou !… Sais-tu comment se nomment mes amis, à part le fils de Madeleine ? Ce sont les Herbet, les Bernard, les Chaumeron, mes deux adjoints Morin et Potel, – car je suis maire de mon endroit… – et encore deux ou trois familles de marchands retirés… Mes fiertés me font rire !… Et que viendraient faire les quatre ducs et leurs duchesses au milieu de ces bonnes gens ?… Ces bonnes gens m’aiment et je les aime… Voilà ce qui me fait peur, garçon, c’est que tu aies compté trouver ici l’héritier des grandeurs de nos aïeux.

Cela lui faisait peur, en effet, car sa parole était tour à tour trop humble ou trop amère.

– Je suis venu chercher mon père, répondit Henri simplement.

Son regard se fixait malgré lui sur cette maison modeste et jolie dont le toit bleu se montrait à demi derrière les arbres.

– Ces Herbet sont-ils riches ? demanda-t-il.

– La tante, Mme Touchard, à quelques petites rentes, répondit le marquis ; mais les deux enfants sont à sa charge, maintenant que la mère est morte.

– Mme Bartolozzi n’a-t-elle rien laissé à ses enfants ?

Le marquis se retourna, étonné.

– D’où savez-vous ?… commença-t-il.

– Je viens de Londres, interrompit Henri, et d’ailleurs j’ai causé ce matin avec ce jeune homme, M. Robert Surrisy.

– Une noble et loyale créature ! Sa mère a été bien malheureuse, et j’ai pour eux une véritable affection… Pour votre gouverne, on croit dans le pays que Constance Herbet était mariée en Angleterre… Robert et Laurent ont été là-bas pour voir un peu les affaires, mais la Bartolozzi n’a laissé que des dettes.

– Elles en sont toutes là ! conclut Henri d’un ton de parfaite indifférence.

Dix-huit mille livres de rentes d’un seul tenant, joignant un parc de cent et quelques arpens, commandé par un château de bon style, en bon état, ne formaient point, au commencement de la Restauration, un domaine si humble que M. le marquis de Belcamp voulait bien le dire. Les grandes fortunes territoriales n’étaient pas encore reconstituées et les grandes fortunes industrielles n’étaient pas faites. C’était l’ambition qui le faisait parler ainsi, et son ambition née d’hier était pour son fils. Il avait frayeur déjà de faire trop peu pour celui qui allait être le bonheur de sa vie.

Henri était à cent lieues de partager ces pensées. Il y avait sur ses lèvres plusieurs questions qui se pressaient et qu’il ne laissait point échapper, parce qu’il possédait sur lui-même un empire absolu. Ces questions n’avaient point trait à la fortune de son père. Le comte Henri jouait plus gros jeu que cela.

Au déjeuner de midi, qui s’appelait en ce temps le dîner, Henri fut présenté à une douce et belle jeune fille, Suzanne Temple. Suzanne était comme la pupille du marquis depuis la maladie de son père. Elle remercia Henri tout d’abord de lui avoir conservé Jeanne, sa plus chère amie ; puis, quand le jeune comte lui répondit ces quelques paroles, lieu commun que la modestie de convention oppose à toute louange, elle eut un tressaillement au premier son de sa voix. Il la regardait en souriant ; elle baissa les yeux et pâlit. Pendant le repas, elle fit effort pour être gaie. Le marquis, tout entier à sa joie, arrangeait sa vie nouvelle et voulait tout le monde heureux.

Après le repas, cavaliers, carrioles et piétons commencèrent à défiler par la grille grande ouverte. Dans les campagnes, certaines nouvelles se propagent avec une singulière rapidité. Le pays tout entier savait déjà l’arrivée d’Henri et chacun voulait voir.

Un couple antique traversa le premier la cour : un mari solennel en sa marche, une grosse dame embarrassée dans de trop belles choses : tous deux portant écrits quelque part, sur leur personne, en lisibles caractères, ces mots que nulle lessive ne peut effacer : retirés du commerce.

– Ce sont les Morin, du Reposoir, dit le marquis, de bonnes gens.

Il ajouta, en serrant furtivement la main de son fils :

– Tous tant qu’ils sont ils m’ont témoigné de l’affection… Ce n’est pas votre monde, Henri ; mais soyez aimable pour l’amour de moi… Cette exhibition, comme nous disions à Londres, est une somme de complaisance une fois payée…

– Ah çà ! mon père, répliqua Henri joyeusement, si vous n’étiez pas la bonté même, je croirais que vous vous moquez de moi. Je n’arrive pas de la cour, et peut-être, en face de vos quatre ducs, assistés de leurs duchesses, ferais-je une assez triste figure…

– Toi garçon ! s’écria le marquis naïvement ; au milieu de vingt ducs, tu aurais l’air d’un roi !… Ah ! par exemple ! reprit-il en allant vers la fenêtre, en voici deux qui t’intéresseront, les jumeaux Bondon de la Perrière. Viens voir cela, Henri ! A la foire, ce serait deux sous ; ici, rien.

Le jeune comte, pour obéir, passa devant Suzanne Temple, qui venait de se lever de table. Le marquis avait le dos tourné. Henri prit la main de Suzanne, l’effleura de ses lèvres, et prononça très-bas :

– Mademoiselle, je suis votre ami ; vous n’avez rien à craindre de moi.

– C’est donc bien vous ! murmura Suzanne dont les joues blanches se couvrirent d’une épaisse rougeur.

– Eh bien ! fit le marquis, tu vas perdre le coup d’œil !

Henri mit un doigt sur sa bouche, et rejoignit son père. Deux bons gaillards d’une quarantaine d’années, têtes carrément plantées sur des cous courts, nez solidement épatés, fortes lèvres, sourcils épais et joints, épaules énormes, allaient lourdement et d’un pas égal, séparés par une petite femme maigrotte et jaunette dont la robe de soie relevée montrait une jambe d’oiseau aquatique. Elle frétillait entre les deux Hercules symétriques et parfaitement pareils qui la flanquaient à droite et à gauche ; elle les grondait tous deux, elle leur souriait à tous deux, et pourtant elle n’avait parmi eux qu’un seul mari, car la loi est formelle, et Florian Bondon de la Perrière, – le Bondon de gauche, comme on l’appelait généralement, – portait au bras une faveur lilas, pour éviter tout adultère par imprudence.

C’est une touchante histoire que celle de ces deux blonds amours dont la ressemblance trompe l’œil même de leur mère et qui se peuvent seulement distinguer l’un de l’autre par des rubans de couleur différente, de telle sorte que, si une main espiègle opère un échange entre les rubans, l’amour maternel, ce sens exquis et divin, va tomber lui-même en défaut.

Célestin Bondon et Florian Bondon avaient été dans leur enfance les héros de ce poème gracieux. Ils s’en souvenaient avec plaisir, et Mme Célestin aimait à raconter longuement les nombreuses méprises de sa belle-mère. C’étaient les deux frères siamois, sauf le lien gênant et prodigieux qui mettait ces derniers à la chaîne. Célestin avait alors la couleur rose, et le tendre lilas était réserve à Florian, qui, en outre, prenait toujours sa gauche. La mère Bondon avait une méthode : quand elle se trompait, elle fouettait des deux mains et à toutes couleurs, en conséquence de quoi elle intéressait les deux petits à éviter les méprises.

En grandissant, Célestin et Florian, les deux agneaux de cette bergerie, devinrent des béliers très-forts et assez laids. Célestin resta honnête, mais Florian eut des passions et fit une reprise à son profit de ce drame déloyal des Ménechmes. Célestin fut obligé, malgré la faveur rose, de payer plusieurs fois ses dettes, et reçut même, dit l’histoire, quelques avertissements sévères donnés à l’aide du bâton par des époux inquiets. Il se maria ; les plaisans du pays appelèrent sa femme Mme Jumeaux. Il y eut même des anecdotes terribles, car Férandeau, élève de David, s’avisa un jour, sur le tard, d’attacher la faveur lilas au bras de l’époux, ce qui enlevait tout signe prohibitif au célibataire. On parla longtemps de cette promenade au clair de la lune, mais Mme Célestin ne s’en plaignit jamais, et les deux Bondon de la Perrière offrirent toujours à la contrée le spectacle d’une parfaite union.

Outre sa position d’époux, Célestin était membre du conseil municipal ; Florian tenait sa gauche et commandait la garde nationale en qualité de sergent. Mlle Chaumeron, l’aînée de la grande famille Chaumeron, lui faisait la cour, mais Mme Célestin ne voulait pas de femme dans son ménage.

Le Bondon de droite, le Bondon de gauche et Mme Célestin avaient un sobriquet générique. L’élève de David ayant comparé ce trio remarquable à deux chandeliers colosses, flanquant un diminutif de pendule, on les désignait tous les trois ainsi : La garniture Bondon.

Ils étaient treize à table tous les jours dans la famille Chaumeron, et jamais dans l’année il n’y mourut personne. On ne recevait au château de Belcamp que le père, la mère et Mlle Chaumeron l’aînée. Les autres étaient seulement pour les fêtes champêtres sur l’herbe.

M. Potel, le second adjoint, homme savant, moyen propriétaire, aspirant en secret à une sous-préfecture, avait carriole, et son cheval rouge piaffait en ce moment dans la cour. Son titre principal était d’avoir prouvé dans une brochure que Miremont (Mons mirabilis), était une cité plus ancienne que Paris. C’était un beau campagnard, veuf et père d’une de nos trois jeunes filles du char à bancs, Mlle Germaine Potel, une rieuse et une moqueuse, dont les grands yeux noirs se mouillaient dès qu’on parlait d’une bonne action faite ou à faire, une maîtresse espiègle qui ne songeait qu’à jouer quand elle ne travaillait pas pour ses pauvres, un lutin de seize ans, plus vive, plus folle, plus étourdie que son âge lui-même et qui était la seule amie de la belle Jeanne avant l’arrivée de miss Temple au manoir.

Nous ne citerons plus qu’une seule famille, composée de Mme Besnard, la mère, veuve de l’ancien intendant de Belcamp, avant la révolution, et de M. Besnard, le fils, beau de campagne et don Juan rustique.

M. de Belcamp entra au salon, donnant le bras à son fils que tout ce monde venait voir comme une bête curieuse. Le ménage Morin, premier adjoint et première adjointe, le ménage Chaumeron, avec mademoiselle, et Mme Célestin entre ses deux Bondon avaient déjà été introduits par Pierre.

– Monsieur le maire, dit Morin, car pour un premier adjoint ce titre efface complétement celui de marquis, madame et moi nous avons voulu dans cette circonstance solennelle vous offrir nos félicitations sincères et motivées par l’heureux événement qui nous rassemble ici : je fais allusion au retour de M. le comte de Belcamp, votre fils.

Ceci fut prononcé de la voix ferme et claire qui fait valoir les harangues municipales.

Madame Morin ajouta :

– Bien des pardons… bien des pardons…

C’était une adjointe timide et poursuivie par le souvenir du comptoir. Elle passait pour méchante.

– A vous, Célestin ! murmura Mme Bondon.

Célestin fit un geste du bras droit, et tout aussitôt le bras droit de Florian se mut comme si une ficelle eût comnuniqué de l’un à l’autre de ces membres jumeaux. Les deux frères dirent ensemble et de la même voix :

– Monsieur le marquis, je suis venu avec mon frère.

– Et ma femme… ajouta Célestin seul.

– Pour vous faire bien tous mes compliments, achevèrent-ils ensemble.

Les deux bras retombèrent. Mme Bondon partagea entre Célestin et Florian un regard hautement approbateur.

– Ma foi ! dit le père Chaumeron, qui était l’homme gai du pays, à la bonne franquette, moi, le cœur sur la main, vous savez ! les allusions, je m’en moque, les compliments, ça ne me connaît pas. Nous aimerons le fils comme le père, voilà ! Tout rond, papa Chaumeron ! allez !

– Quel joli blond ! glissa mademoiselle à l’oreille de sa mère.

– Sois bien mignonne et ne prends pas de tabac ! répliqua la mère ; je crois qu’il te remarque.

A Miremont, quand on disait mademoiselle, tout court, il s’agissait de l’aînée des Chaumeron. C’était une de ces filles majeures qui ont eu pour dot la beauté du diable, et qui l’ont perdue depuis quelque temps.

Le comte Henri fut charmant. Vous eussiez dit un candidat à la députation, tant il mit de bonhomie et de grâce à payer sa bienvenue. Le marquis était reconnaissant et presque attendri en voyant ce pauvre jeune homme prodiguer, pour l’amour de lui, tant de cordiales avances à un si pauvre monde. Quant à la société miremontaise, elle fut littéralement enthousiasmée. Morin avait eu trois paroles bien dites pour son célèbre discours, Mme Célestin, entre ses deux cariatides, avait été gratifiée d’un sourire ; les doigts du père Chaumeron restaient broyés d’une poignée de main dans son genre, mais supérieure, et le cœur de mademoiselle battait encore cinq minutes après le salut tout particulièrement aimable qu’elle avait obtenu.

La jolie Germaine n’eut qu’un regard, mais ses beaux yeux noirs se baissèrent tandis qu’un rose plus vif veloutait ses joues. Elle se pencha à l’oreille de miss Suzanne assise auprès d’elle et lui dit :

– Comme Jeanne devait avoir peur dans ses bras !

Jeanne venait justement d’être mise sur le tapis, ainsi que Laurent, son frère. Ils étaient à double titre aujourd’hui le cancan du pays. Chacun dit son mot à leur égard. Mme Morin, surnommée Bien-des-Pardons mit de côté sa timidité pour glisser qu’ils n’auraient bientôt plus ni feu ni lieu. Mme Célestin précisa le fait en ajoutant que la veuve Touchard, leur tante, était sur le point de les mettre à la porte : à l’appui de quoi les deux Bondon de Siam dessinèrent le même geste et eurent le même sourire.

– J’ai mon franc-parler, moi, gronda le père Chaumeron. La pension qui leur venait on ne sait d’où ne viendra plus, et la veuve est près de ses pièces ! Ah bigre !

– Ils iront chez Madeleine, insinua mademoiselle d’un ton aigre-doux. M. Robert ne les laissera pas manquer, pour sûr !

– Parbleu ! s’écria le fils Besnard, misère et compagnie, la Surrizy n’a pas le sou !

Entre toutes les massues, la plus lourde est la pitié provinciale. Partout ailleurs que chez M. le marquis, dont on savait les sympathies, la commisération générale eût pris des formes encore plus offensantes.

– Jeanne a de bons amis, dit cependant Germaine, plus jolie dans son indignation.

– Allons la voir ! conclut le marquis en se levant. J’ai hâte d’avoir de ses nouvelles au Prieuré.

Le comte Henri n’avait rien dit. Il s’approcha de Suzanne, qui semblait être sous le coup d’un malaise étrange, et lui offrit son bras. Suzanne tressaillit et donna sa main qui tremblait.

– Venez avec nous, Germaine ! supplia-t-elle.

Germaine avait peur du nouveau venu, qu’elle trouvait beau comme un astre, mais elle était curieuse, et les jeunes filles aiment la peur. Le comte Henri, Suzanne et Germaine formèrent un groupe au milieu de la caravane, qui franchit la grille pour prendre le sentier menant au bord de l’eau. Les autres gravitant autour de ce centre se dispersèrent le long de la route, devisant tous sur le même sujet, et chantant les diverses parties d’un chœur enthousiaste qui célébrait les louanges d’Henri. Une seule voix était contre cette unanimité : elle appartenait à M. Besnard fils, lovelace en titre de la commune.

On s’arrêta devant le pont, à la place même où avait eu lieu l’événement. Le comte Henri eut la bonté de faire un récit détaillé de l’aventure, récit d’autant plus intéressant qu’on avait le terrain sous les yeux. Les gens du moulin étaient venus sur le pas de leur porte et témoignaient du bonnet, fournissant parfois d’énergiques et courtes explications.

Quand on se remit en marche M. Besnard fils gronda entre ses dents :

– Voilà, une belle affaire ! vingt-cinq brasses !

Mais cette parole jalouse resta sans écho. Dix voix au contraire entonnaient derechef le cantique d’admiration, et Mlle Chaumeron l’aînée disait à sa mère :

– Cette petite Jeanne a encore eu la chance !

Il n’y avait place que pour deux en passant le pont. Germaine obligé de marcher derrière, laissa Suzanne et Henri en tête-à-tête. Elle vit Henri se pencher le temps de dire un seul mot. Quand elle reprit sa place, Suzanne était pâle comme une morte.

On aperçut bientôt Jeanne, un peu changée, mais souriante, qui venait au-devant de la caravane, appuyée au bras de Laurent, son frère. Le vieux marquis l’embrassa de tout son cœur. Il l’aimait mieux depuis qu’elle devait la vie à Henri. Mme veuve Touchard, la tante, vint remercier le sauveur de sa nièce, mais ces grâces furent loin de ressembler à celles que Robert et Laurent avaient rendues dans le bouquet de saules, et Mme Touchant termina en disant sèchement :

– Ma nièce avait peut-être besoin d’une petite leçon pour son imprudence.

Le comte Henri vit que la jeune fille changeait de couleur et que ses paupières frémissaient.

Les yeux de Jeanne se ranimèrent au son de cette voix. La veuve Touchard reprit :

– Elle n’a pas même dit un grand merci à M. le comte !

– C’est vrai, murmura Jeanne, si bas que ses voisins eux-mêmes eurent peine à l’entendre, – et pourtant je ne suis pas ingrate !

Dans nos habitudes d’effusion française, ces mots ne disaient pas assez, mais ils dirent trop pour Laurent, qui regarda sa sœur avec étonnement et inquiétude.

– C’est une lourde charge que vous avez là, ma pauvre Mme Touchard, dit mademoiselle à la tante.

La tante était une femme raide et pincée qui haussa les épaules en répondant :

– Ca ne peut pas durer, vous sentez bien… sans l’accident, je leur aurais lâché le compliment dès aujourd’hui.

Dix secondes après, la société tout entière savait la réponse de la tante. Laurent et Jeanne étaient décidément condamnés.

Robert serrait en ce moment la main du comte Henri, qui salua Jeanne en disant :

– Voulez-vous me permettre de tâter votre pouls, mademoiselle ?

– Est-ce que vous êtes docteur-médecin, Henri ? demanda le marquis gaiement.

– Médecin, je n’oserais le dire, mon père, répliqua le jeune comte sur le même ton, mais docteur, oui, par diplôme de la faculté de Tubingen… Pour le cas particulier où se trouve Mlle Jeanne, j’ai en outre l’expérience de ma vie de sauvage…

Tout en parlant, il avait pris le bras de la jeune fille, que le contact de sa main fit pâlir.

– Elle a peur, elle aussi ! pensait Germaine.

On faisait cercle et chacun regardait avec curiosité. Mademoiselle et le fils de Besnard échangèrent une œillade méchante.

– Auriez-vous confiance en moi, Mlle Jeanne ? demanda encore Henri avec un sourire plus doux.

– Oui, fut-il répondu tout bas.

– Alors, je vous, donnerai ce qu’il faut pour calmer votre fièvre et enlever le poids qui oppresse votre poitrine.

– C’est vrai, murmura Jeanne, j’ai comme un poids sur le cœur.

Henri rendit à Robert cette pauvre main tremblante et ordonna que la malade fût mise au lit sur le champ, puis, faisant un pas vers la tante :

– Cela ne sera rien, madame, dit-il en appuyant sur chaque mot, si votre nièce n’éprouve pendant quelques jours ni inquiétudes ni chagrins d’aucune sorte.

– On ne peut pas répondre… répliqua la veuve presque brutalement.

– Si fait, madame ! interrompit Henri en haïssant la voix, mais avec sévérité ; quand vous m’aurez entendu, vous répondrez de tout !

Il ajouta en la dominant du regard :

– J’ai à vous parler d’affaires, madame.

Robert, Laurent et Jeanne regagnaient lentement la maison avec Germaine et miss Temple. La veuve restait bouche béante à regarder Henri. Le cercle, étonné, n’avait entendu que ces derniers mots, parler d’affaires.

– Seriez-vous aussi avocat, monsieur le comte ? s’écria le marquis dont la surprise égalait pour le moins celle de tous.

Henri lui fit de loin un signe de tête souriant.

– Licencié d’Iéna, mon père, répliqua-t-il d’un ton léger, et docteur ès-lois de l’université de Cambridge.

En même temps, il prit le bras de la veuve et la conduisit à l’écart. La scène avait ceci de particulier qu’elle s’agençait et se développait inattendue pour tout le monde ; personne n’était dans le secret de l’acteur principal. Tous les regards suivaient le couple qui allait s’éloignant. Il y avait un contraste singulier entre la noble tournure du jeune cavalier et la grosse taille disgracieuse de la veuve. M. Potel, second adjoint et homme d’ordre, qui aimait à se rendre compte des choses, consulta sa montre ; l’entrevue, selon lui, dura juste une minute et demie. La veuve, quand elle revint, semblait transfigurée : la méchante expression de son visage avait complètement disparu.

Sur la galante figure de M. le comte, il n’y avait rien, au contraire, sinon un sourire légèrement moqueur. Il se dirigea vers la maison, pour achever sans doute son office médical.

Le don Juan Besnard s’était approché de Mlle Chaumeron pour trouver à qui parler. Ils furent unanimes tous les deux à déclarer qu’il y avait du louche en cette affaire.

– Entrez, mesdames et messieurs, dit la veuve Touchard avec un empressement tout aimable ; je ne sais où j’avais la tête de vous laisser ainsi dehors. C’était l’inquiétude. Dieu merci ! les enfants de ma sœur sont toute ma famille, je n’aime qu’eux ici-bas ; et quand j’ai vu revenir ce matin ma chère petite Jeanne… Ah ! seigneur Dieu ! les sueurs m’en percent, rien que d’y penser !

– Mademoiselle Jeanne n’a plus besoin désormais que de solitude et de silence, ma bonne dame, répliqua le comte Henri, qui descendait le perron avec Suzanne et Germaine.

Nous allons tous prendre congé de vous ; mais auparavant, au nom de ceux qui ont le droit de veiller sur vos pupilles, ma chère madame Touchard, je vous félicite et je vous remercie.

Il y eut dans le cercle une longue rumeur d’étonnement, qui continuait encore au moment où chacun atteignait le bord de l’eau. Là, chevaux, carrioles et char à bancs s’étaient réunis comme les fourgons qui suivent une armée. Jamais énigme pareille n’avait été proposée aux sphinx de la société miremontaise !

C’était un miracle, ni plus ni moins. La tante avait été touchée par une baguette magique. Les gens à pied et à cheval, ceux en char à bancs et ceux en carriole furent tous du même avis : c’était un miracle !

– Garçon, dit le marquis en remontant le sentier tournant qui conduisait au château, il faudra me mettre au fait de tes autres talents, car j’avais l’air de revenir de Pontoise, moi… n’est-ce pas Suzanne ?

– Monsieur le comte de Belcamp sait bien des choses ! murmura la jeune fille qui essaya de sourire.

– Et que diable as-tu dit à cette louve pour la changer en agneau ? reprit le vieillard, voilant sa curiosité réelle et très-vive sous le ton de la plaisanterie.

– Mon père, répondit Henri plus gaiement encore, sur mes sept années d’absence, je ne vous ai encore tenu compte que de trois ans. Je vous dois le reste et j’acquitterai ma dette au jour le jour. Vous pourrez voir que je n’ai pas absolument perdu mon temps dans mes voyages. Je suis ambitieux, je vous l’ai dit. S’il suffisait comme autrefois, pour faire sa trouée dans la vie, de s’habiller avec du fer et de donner de bons coups de hache ou de lance, je tâcherais de choisir la meilleure lance, la meilleure hache et la meilleure armure ; après quoi j’endurcirais mes muscles à les porter. Mais ce n’est plus cela ; j’ai donc pris d’autres armes.

Le vieillard lui passa son bras droit autour du cou et marcha ainsi appuyé sur son épaule.

– Fils, dit-il d’une voix douce où tremblait une inexprimable tendresse, je crois bien que tu es au-dessus de nous. J’en ai beaucoup d’orgueil, mais aussi bien de la peine. Tu t’es mis à la portée de ces bonnes gens et à la mienne, je t’en remercie… Mais quelque jour la gloire et la fortune viendront te prendre ici, et je resterai seul encore une fois. Si tu dois nous quitter encore, fils, tu aurais mieux fait de ne pas revenir.

Après le souper, quand le jeune comte et Suzanne se furent retirés dans leurs appartements, le marquis prit à pas lents le chemin de sa chambre. Il renvoya Pierre, qui l’empêchait de causer avec lui-même. Il se mit au lit, mais sa joie était comme une fièvre qui chasse le sommeil. Quand il s’endormit enfin, il vit en songe une petite femme douce et belle entourée de petits enfants qui ressemblaient à son Henri bien-aimé.

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