V - Morte martyre.
Ils étaient là, en face l’un de l’autre, dans cette salle qu’entouraient les portraits des aïeux. Ce n’était pas, les Belcamp, une de ces races qui entrent dans l’histoire en poussant de la nuque la porte des antichambres ou en soulevant d’une main adultère et lâche le rideau déshonoré de l’alcôve conjugale. Il en fut assez de la sorte, et la légende infâme de la courtisanerie française serait aussi longue et aussi touffue que l’épopée même des gloires de la France.
Depuis Honoré II de Belcamp, qui coucha son cadavre comme un rempart au-devant de Louis IX à Damiette, jusqu’au lieutenant général Henri Belcamp, père du marquis actuel et tué à Rosbach l’année même de sa naissance, il n’y avait eu dans la famille que de simples et loyaux soldats, pas un seul gentilhomme de la chambre. Versailles les connaissait peu, mais on savait bien leur nom à la frontière.
Ils avaient l’un et l’autre, le père et le fils, le visage de ce caractère. Ils étaient beaux de la même beauté ; sous les cheveux blonds du jeune homme on retrouvait cette même douceur fière qui était la physionomie du vieillard sous sa chevelure de neige.
Un rayon de soleil, passant à travers les carreaux des hautes fenêtres, allait se jouant dans les broderies passées de l’antique tenture, et mettant çà et là un feu à l’angle doré d’un cadre. Rien n’était neuf ici, et tout parlait du temps passé. Il régnait dans cette vaste salle, sombre malgré le sourire du soleil, un silence qui allait jusqu’au recueillement. Au dehors, c’était le même calme sur la pelouse solitaire, bordée par les pierres grises du saut de loup. Si quelque bruit venait, c’était la voix rustique et lointaine du bétail de la ferme, – quelque chant de pastour, là-bas dans la prairie, – la plainte patiente du moulin et le murmure du vent dans les arbres géants de l’avenue.
Le marquis tournait le dos à la fenêtre et sa figure restait dans l’ombre ; la noble tête du jeune homme, au contraire, était en pleine lumière. Ils se regardaient en face et tous deux restaient debout.
– Mon père, dit le comte Henri dont la voix baissa comme malgré lui en entamant cette solennelle entrevue, voilà sept ans que j’ai quitté l’université d’Edimbourg, vous désobéissant pour la première, et dernière fois. Deux ans après, vous m’apprîtes qu’il ne fallait pas acheter du pain avec l’argent que me donnait ma mère. Deux ans après encore, au moment où je revenais à vous, un devoir traversa ma route. Mon voyage de la Nouvelle-Galles du Sud a duré plus de trois ans. Je ne vous parlerai aujourd’hui que de ce voyage, qui a laissé en moi un souvenir triste et consolant à la fois. J’ai eu le dernier soupir de ma mère, morte en chrétienne et réconciliée avec Dieu.
Ces mots tremblèrent dans la bouche du vieillard :
– Morte en chrétienne !…
– Mon père, reprit le jeune comte, j’ai cru longtemps qu’il y avait entre vous et ma mère une de ces séparations provenant d’un défaut de sympathie. Elle avait élevé mon enfance si religieuse et si pure que je n’eusse jamais, de moi-même, deviné la vérité. Je vous dois un aveu : jusqu’au jour où votre correspondance a éveillé en moi un soupçon, je tenais dans mon cœur le parti de ma mère.
– Cela est naturel, mon fils, dit le marquis. Malheur aux enfants qui prennent le parti du plus fort !
– J’étais venu à vous la première fois, poursuivit le comte Henri, parce que ma mère me l’avait ordonné. J’ignorais pourquoi elle m’exilait loin d’elle ; je me disais : Mon père est riche, ma mère est pauvre. Cela me semblait injuste. Il me sembla cruel, plus tard, que ma mère fût obligée de changer de nom pour me venir voir à l’université d’Edimbourg… Je sais maintenant que tel n’était point le motif de ses déguisements… Ce fut avec elle que je partis pour la France en quittant l’université. Nous passâmes ensemble un mois, le temps le plus court et le plus heureux de ma vie. Elle ne me montra d’elle-même en effet que les caresses de son cœur et les grâces de son esprit.
Un profond soupir souleva la poitrine du vieux gentilhomme. Henri jeta sur lui à la dérobée un regard attendri et murmura :
– Vous l’avez bien aimée !
Puis il continua, voyant que les paupières du vieillard frémissaient :
– Soyez remercié, mon père !… ce fut à Londres seulement, lors de mon retour, que je connus toute l’étendue de notre malheur. La ville retentissait du nom de ma mère, qui venait d’être condamnée à la peine des criminels, après un procès rempli de scandale. Mes études et mes voyages m’avaient fait de nombreux amis, mais je ne connaissais dans Londres qu’un seul homme à qui je pusse parler de ma mère. Cet homme était un ancien sollicitor qui avait eu sa tutelle autrefois, et qui, j’ai des raisons pour le supposer, n’avait pas été étranger à sa chute. J’allai trouver M. Wood, malgré une certaine répugnance que me laissaient mes souvenirs d’enfant ; il me dit :
« Elle reviendra ; j’attends son pouvoir pour introduire la demande en révision ; il y a un vice de procédure : madame la marquise de Belcamp est là-bas, et c’est Hélène Brown qu’ils ont condamnée. »
Il ajouta en se frottant les mains :
« C’est un tour à jouer à ce vieux Gregory Temple qui, avant de se coucher sur son lit, – puisse-t-il y rendre son âme au diable ! – avait tendu le piége où la pauvre Hélène est tombée. C’est un tour à jouer aussi à ce Français, le marquis de Belcamp… Si Hélène avait eu le temps, l’affaire serait déjà commencée, mais ils l’ont fait partir avant son tour, et la main du marquis est là-dedans. »
Mon père, je vous écrivis cette lettre, la dernière que vous avez reçue de moi, et je m’embarquai sur le Tonnant, qui faisait voile pour la Nouvelle-Galles du Sud. La traversée dura fort longtemps. Nous primes terre à Sidney et je fus un an avant de me trouver en présence de ma mère. Je ne sais pas quel sera l’avenir de cette contrée, qui semble un bloc de matières hétérogènes pétri au milieu de notre création terrestre, mais j’affirme que le présent est hideux et honteux.
Il y a huit cents lieues du cap York jusqu’au cap Wilson, et nul ne connaît la largeur de la colonie en tirant du rivage vers l’ouest, où les montagnes Bleues ne sont pas une frontière.
L’Angleterre a pris sur la carte du monde, à vue de pays et sans tracer une limite précise, cette immense étendue pour en faire une prison ; elle a rejeté les noirs à l’intérieur où le sol aride et infécond ne nourrit ni ne désaltère l’homme. Partout où il y a une goutte d’eau, un fusil anglais la garde, afin que les anciens maîtres du pays ne viennent point la voler. Il faut que cette eau, refusée à l’homme, abreuve les bestiaux, les chevaux et les moutons de l’Angleterre. Sans eau, toutes ces bêtes qui valent de l’argent mourraient. On trouve des noirs morts de soif sur le sable, mais ces noirs sont des hommes libres, qui par conséquent ne valent rien.
Ils se vengent en assassinant les blancs quand ils peuvent, à l’aide de leurs longs épieux, piquants comme des aiguilles. Les anglais disent que ce sont des bêtes féroces ; ils les chassent à courre bel et bien en cette qualité. Ainsi marche la civilisation. Je me trompe : le dernier gouverneur de Port-Jackson a fait imprimer des Bibles en un langage mixte que ni les blancs ni les noirs ne comprennent, et il a enrôlé ou plutôt ameuté un millier de naturels qui font la chasse aux convicts échappés, afin de les dévorer quand ils les trouvent. Ils ne rapportent que la chevelure et sont payés sur la présentation de cette pièce, à bureau ouvert.
Les femmes[2] ne sont point transportées, sauf de rares exceptions qui semblent réglées par l’arbitraire. Cette énorme étendue de pays manque de femmes, et sans nul doute cette condition particulière augmente la sombre férocité des populations. Les colons, dont le nombre va incessamment en augmentant, sont très-souvent des célibataires aventureux qui viennent tenter un coup de fortune. Il y a néanmoins des pères de famille, mais comme les stations des squatters (on appelle ainsi les fermes et les fermiers) sont disséminées à de larges distances, suivant le cours des rivières, leurs filles et leurs femmes sont perdues pour la société des villes. Nul ne vient là pour y rester. Chacun se hâte d’élever, de tondre ou de tuer ses moutons pour retourner en Europe et vivre en gentleman. Un jupon est une curiosité dans les rues de Sidney, et c’est à Sidney qu’il y a le plus de femmes en Australie.
Pendant mon séjour, il m’est arrivé d’assister au débarquement d’une cargaison de femmes à Port-Jackson. Dans la colonie australienne, il est sévèrement défendu d’acheter de la chair humaine, de frapper et de blasphémer. On vendit toutes ces malheureuses au milieu d’une tempête de jurons et de horions, à la face du soleil, sur le môle même, où le sang ruisselait.
Mon père, je ne dis pas cela pour que vous sachiez les curiosités de la Nouvelle-Hollande ; je vous dis cela parce qu’Hélène Brown, ma mère, était encore belle et qu’elle est morte martyre…
Il s’arrêta pâle et les yeux baissés. Sous les cheveux blancs du marquis des gouttes de sueur froide perlèrent.
Que dire et quel nom donner à ce sentiment qui lui torturait l’âme ? Son fils avait l’âge d’homme. Pendant plus de vingt ans, cette Hélène Brown, qui avait marié la honte à son honneur, s’était vautrée dans l’infamie et dans le crime. Pourquoi frémissait-il dans toutes les fibres de son être, comme s’il se fût agi d’une de ces nobles femmes dont les portraits souriaient autour des lambris ; comme s’il eût été question d’une Belcamp pure et sans tache, tombée par malheur aux mains ivres d’un troupeau de bandits ?
C’était une morte. La mort réhabilite. Est-ce assez ? non pour le commun des hommes, oui pour l’exception. Le marquis de Belcamp était l’exception ; il avait un de ces cœurs qui aiment, qui se dévouent et qui pardonnent par la loi même de leur nature, comme la lumière luit et comme la vie respire.
– Hélène Brown était encore belle, reprit le jeune comte avec lenteur, très-belle. Le but principal de mon voyage étant de sauvegarder l’honneur de votre nom, j’avais laissé votre nom à Londres et je m’appelais ici Henri Brown. Je venais hautement chercher ma mère.
A Sidney, et dès l’heure du débarquement, je connus le premier chapitre d’une lamentable histoire. Le shérif du comté, et le surveillant du port s’étaient disputé la possession d’Hélène Brown. Il y avait en un duel. Hélène avait demandé la protection du juge de la couronne contre ses deux persécuteurs, puis l’aide du commodore Bank contre le juge de la couronne.
Et tous, le shérif, le surveillant, le juge et le commodore étaient autour d’elle comme ces monstres obscènes qui sortaient de la mer pour dévorer Andromède. On riait en me racontant cela. Ce sont les mœurs. J’eus envie d’armer mes pistolets et de courir la ville pour tuer ces quatre chiens enragés, mais j’avais ma mission et je renfermai ma colère dans mon cœur.
Il m’appartient de défendre ma mère contre le monde entier, monsieur, mais non pas contre vous. En face de vous, je me courbe et j’avoue en gémissant la profondeur de sa chute. Mais il est certain qu’Hélène Brown, tombée si bas et de si haut, se relevait au fond même de sa misère et de son malheur. Ceux qui n’ont plus l’égide de l’honneur acceptent ordinairement l’infamie comme leur lot ; ma mère pouvait acheter le bien-être, rien qu’en restant à son propre niveau ; ma mère se redressa et refusa, au risque même de sa vie. Je l’ai appelée martyre : Marie Madeleine aussi, qui est une sainte, avait laissé les lambeaux de sa robe nuptiale à toutes les ronces du chemin…
– Enfant, ne plaide pas ! l’interrompit le marquis de Belcamp, les yeux humides et la voix altérée ; ta cause est gagnée d’avance, et il y avait longtemps que j’avais pardonné. Si j’avais su que Hélène se repentait, écoute-moi bien pour me bien connaître, j’aurais été là-bas chercher ma femme, comme Orphée alla chercher la sienne aux enfers. Je l’aurais rachetée avec mon argent ou avec mon sang ; je l’aurais ramenée par la main, ici, dans cette maison, et j’aurais forcé tous ces portraits qui nous entourent à la regarder, réhabilitée deux fois, par sa pénitence et par son pardon.
Le jeune comte lui prit les deux mains, et les pressa contre ses lèvres en murmurant :
– Elle vous entend et je vous remercie !
– Hélène Brown, poursuivit-il, raffermissant de force les accents de sa voix qui défaillait, fut frappée pour la première fois, à Sydney, pour avoir fléchi sous un fardeau. Elle essaya de se tuer ; on lui mit les menottes et elle fut conduite à Paramatta pour mettre fin aux indécentes querelles fomentées par sa présence dans la capitale. A Parramatta, ce fut une autre meute de chacals qui aboya autour d’elle. Un noble jeune homme, père de famille et maître d’une station sur la Macquarie, la réclama par compassion, afin de la soustraire aux traitements ignominieux qui l’attendaient. Ses troupeaux furent volés par les noirs et sa maison incendiée. Le shérif de Paramatta prit Hélène en qualité de femme de charge et pour des raisons qu’il serait odieux de répéter, – toujours les mêmes, quand il s’agit d’une femme dans ce pays où les hommes sont devenus bêtes féroces. – Hélène, accusée de tentative d’assassinat, fut conduite, la corde au cou, à bord du bâtiment qui passe à l’île de Norfolk les convicts récalcitrants.
L’île de Norfolk, c’est l’enfer ; on n’y parle aux condamnés que le couteau à la main ou le pistolet au poing. Il n’y a là que des tigres enchaînés, tenus en laisse par des démons.
Hélène était à l’île de Norfolk lorsque je débarquai en Australie. Pour connaître ce fait si simple, je fus obligé de faire trois cents lieues et de perdre trois mois. On m’envoya de ville en ville, de station en station, et ce fut seulement à Bathurst, dans l’intérieur, que je connus par hasard, le sort de ma mère.
Nous construisîmes dans une crique déserte de la petite rivière de Castelreagh une barque, faite avec le bois de ces myrtacées géants qui couvrent les collines de sable salé. Un jeune sapin nous servit de mât ; des nattes cousues ensemble furent nos voiles. Une nuit, nous descendîmes le Castelreagh à l’aide de nos avirons, et nous entrâmes bravement dans le grand Océan équinoxial. La brise soufflait de l’ouest ; au jour, nous ne voyions plus la terre que comme un brouillard, tandis que les îlots sans noms qui parsèment cette mer nous apparaissaient au vent. La troisième nuit, nous prîmes de l’eau et des vivres à Muhlleton, qui est à moitié chemin de Norfolk.
Le sixième jour, à cinq heures du soir, nous signalâmes les roches grisâtres de l’île. Perkins, mon convict, y aborda cette nuit-là même à la nage, et parvint à savoir, au péril de sa vie, dans lequel des trois parcs ou camps Hélène était renfermée. Dès qu’il fut de retour à bord, nous nous éloignâmes des côtes et nous passâmes le jour suivant hors de vue. Au coucher du soleil, nous mîmes le cap sur la terre, malgré un vent du nord-ouest qui nous rejetait au large, et nous parvînmes, à l’aide de nos avirons, à ranger la pointe sud de l’île.
Le camp, avec sa petite forteresse en troncs d’arbres, n’était pas à plus de trois cents toises de l’anse où notre barque fut laissée, sur un quartier de roc qui servait d’ancre, à la garde de Dieu.
Il nous fallait toutes nos forces. Perkins et moi, nous avions chacun un fusil double et une paire de pistolets ; les noirs étaient armés de haches anglaises, pour entamer au besoin les palissades, et de longs poignards malais, dont l’usage était malheureusement moins incertain. Il y avait une sentinelle européenne à la barrière du fort ; les deux nègres se coulèrent comme des serpents dans le sable, et la sentinelle tomba poignardée sans pousser un seul cri. Perkins, qui savait comme se gardent ces citadelles, avait apporté deux paquets de viande fraîche, au moyen desquels deux énormes mâtins, hauts sur jambes et maigres comme des loups, furent affriandés. Perkins les saisit par la langue, au nœud de la gorge, et leur perça le cœur.
Il s’agissait désormais de trouver le dortoir où ma mère pouvait être cachée. Comme nous rampions pour traverser la première cour, j’aperçus, aux lueurs faibles de la lune cachée sous les nuages, une forme immobile et indistincte au centre même du préau. Je m’approchai : c’était un tronc de gommier planté en terre et servant de pilori. A deux pieds du sol régnait à l’entour une petite plate-forme en planches sur laquelle une créature humaine était attachée. Je m’approchai encore ; une main de fer me serrait le cœur ; je distinguai les formes d’une femme couverte de lambeaux et attachée au tronc par quatre cordes dont l’une lui prenait le cou, l’autre les deux poignets qu’elle ramenait en arrière, la troisième la ceinture, la quatrième les chevilles des pieds. Un dernier pas me porta si près de cette femme que j’aurais pu la toucher de la main, mais mon bras était paralysé le long de mon flanc.
Avant même d’avoir vu, je savais que c’était ma mère.
Dans l’enfer de Norfolk, comme aux purgatoires du continent australien, elle avait trouvé cette meute, toujours cette terrible meute de sauvages soupirants, chiens furieux, habillés de rouge ou de noir, se montrant les dents l’un à l’autre et aboyant leur amour, le fouet ou le poignard à la main. Ma mère avait subi, la veille au matin, le supplice ignoble du fouet, pour cause de « rébellion ! » Depuis la veille au matin, elle était là, exposée comme les pendus restaient aux gibets des potences féodales. Je la crus morte, mais elle dormait.
Elle dormait, harassée de fatigue et de douleur. Au premier attouchement de mes mains, qui touchaient avec horreur les cicatrices humides encore de ses épaules nues, elle tressaillit et voulut combattre. Depuis six mois, chacun de ses réveils était une lutte hideuse. Ses liens la retenaient ; je posai mon mouchoir sur sa bouche pour étouffer son cri, et je lui dis à l’oreille : « C’est moi, ma mère, je viens vous sauver. »
Elle murmura, je m’en souviendrai toute ma vie avec un pauvre sourire découragé ; « Encore ce rêve qui me poursuit ! »
Dans son sommeil, elle voyait bien souvent son fils qui venait à sa délivrance.
En moins de temps qu’il n’en faut à cette heure pour vous le raconter, mon père, Hélène fut débarrassée de ses liens ; Perkins et moi, nous la plaçâmes entre nous deux pour soutenir ses pas chancelants. Pendant que nous regagnions ainsi la barque, nous perdîmes de vue les deux nègres, qui nous rejoignirent au rivage. Nous levâmes l’ancre, le vent était pour nous : déjà nous nous éloignions rapidement et l’alarme n’était pas encore dans l’île. Ma mère avait mes deux mains sur ses lèvres ; je l’entendais qui parlait à Dieu au travers de ses pleurs…
Tout à coup une flamme épaisse et rouge apparut comme un large phare derrière nous. La même idée nous vint à tous les trois : c’était le fort qui brûlait. Les noirs n’avaient échappé qu’une minute à notre surveillance, une minute suffit à ces virtuoses de l’incendie. Si quelque doute avait pu nous rester, deux coups de canon qui retentirent dans la nuit, et bientôt après l’explosion de la poudrière, auraient achevé de nous convaincre. Les nègres, couchés à fond de cale, sautèrent sur leurs pieds au bruit de la détonation, et contemplèrent leur œuvre avec un muet sourire. C’était pour nous un grand malheur, qui devait légitimer toutes les colères et attirer sur nos pas des poursuites implacables.
Nous fîmes voile pour la Nouvelle-Zélande, afin de tromper les premières chasses. Nous n’avions point de compas. Perkins gouvernait à l’aide du soleil et de ma montre. A dater du second jour, le temps devint sombre ; nous allâmes plus de cent heures à l’aventure ; au bout de ce temps, nous eûmes faim et soif, et, le matin du neuvième jour, nous cherchâmes avidement une terre à l’horizon. Perkins se croyait par le travers du cap Otou, qui est la pointe la plus septentrionale de la Nouvelle-Zélande ; l’aube se leva, nous montrant un îlot rocheux à notre gauche sous le vent, et au vent un schooner de guerre qui faisait route directement sur nous.
Les avirons furent bordés, nous forçâmes de rames pour aider à la brise qui mollissait, et nous pûmes cacher notre embarcation dans les roches avant d’être aperçus. Le schooner passa ; nous eûmes de l’eau de pluie dans le creux des roches et des kanguroos à foison pour apaiser notre faim. Ma mère souffrait de ses blessures, mais nul d’entre nous ne l’entendit jamais se plaindre.
Nous étions, sans nous en douter, sur un de ces écueils qui sont au sud de l’île Howe, et par conséquent tout près des côtes de l’Australie que nous voulions éviter. Après deux autres jours de tâtonnements, le vent fraîchit, sauta à l’est, et nous jeta sur la côte, au point le plus fréquenté, entre Port-Jackson et Newcastle. Nous parvînmes cependant à prendre terre deux heures après la tombée de la nuit, et nous nous enfonçâmes dans les plaines de sable qui précèdent la prairie de myrtacées nains, le bush (buisson), pour employer le mot colonial, dont l’immense nappe s’étend sur des milliers de lieues carrées. A une heure de la mer, le bush prend l’apparence d’un champ de thé, où chaque arbuste atteindrait une hauteur moyenne de trois pieds. Nous fîmes halte sous ce couvert lilliputien.
Les deux noirs se rendirent à Newcastle, et Perkins marcha vers Sydney pour tenter de trouver notre passage sur quelque navire marchand faisant voile vers l’Europe. Nous ne revîmes jamais les noirs. Perkins revint à cheval, conduisant deux autres chevaux par la bride. Il nous fit mettre en selle et partir au galop. Il avait acheté une boussole à la station voisine, non plus pour voyager sur mer, mais pour nous diriger dans les immensités du bush. On avait reçu des nouvelles de Norfolk à Port-Jackson ; nos têtes étaient à prix ; la police à cheval battait déjà la côte à notre intention.
Le plan de Perkins, si l’on peut donner le nom de plan à une entreprise aussi désespérée, était de gagner les montagnes, de les franchir et d’atteindre la rivière Macquarie pour tenter une percée à l’intérieur. Il avait des idées très-inexactes sur l’épaisseur du continent, et pensait qu’il n’était pas impossible de gagner la terre de Van-Diémen à travers le désert. Cette nuit-là nous fîmes pour le moins quinze lieues dans le bush.
Au jour, nous vîmes, – moi du moins pour la première fois, – cette prodigieuse scène de désolation qui est la physionomie uniforme et terrible de la terre australienne. C’était le bush à perte de vue ; de tous côtés, un océan immobile, une mer de verdure grisâtre et terne avec quelques îlots formés par les montagnes de sable. Aussi loin que le regard pouvait se porter, il n’y avait pas un point saillant pour rompre la mortelle monotonie de cet aspect. Les collines semblaient au loin des vagues gelées tout à coup par une mystérieuse malédiction. L’œil cherchait involontairement le vaisseau pétrifié qui devait habiter la paralysie de ces espaces.
Pas un mouvement, pas une brèche à la ligne implacable de cet horizon, pas un quadrupède, pas un oiseau, pas un reptile ! Nos chevaux étaient las. Le vent du matin se levait en même temps que le soleil, dont le disque avait comme un voile livide.
Les sables salés chargeaient déjà la brise de cette poussière impalpable qui aveugle en quelques jours les voyageurs perdus dans ces steppes homicides. Nous laissâmes nos montures brouter en paix les jeunes polisses du taillis, et nous nous étendîmes sous les myrtes, où la fatigue nous donna bientôt le sommeil.
Ce vent qui brûlait nos paupières avait du moins un avantage. En quelques heures ce vent peut combler les traces profondes que le pas des chevaux laisse dans le sable. Il faut le flair des chiens dressés à la chasse des bush-rangers (rôdeurs de buissons), comme on appelle les convicts évadés pour découvrir une piste sous cette poussière tamisée, et très-souvent, si le vent est fort, les chiens eux-mêmes restent en défaut.
Mais les noirs, bien supérieurs aux chiens, séparent la poussière du sable avec le poil d’une queue d’opossum, comme un antiquaire habile trouve souvent les finesses d’un bas-relief sous l’empâtement du plâtre grossier, et il n’est pas rare de les voir balayer ainsi une piste de plusieurs lieues. Sans les chiens et les noirs, le bush serait pour les fugitifs un asile inviolable.
Nous fîmes dix lieues la seconde nuit. Depuis quarante-huit heures, nous n’avions pas vu une goutte d’eau, mais Perkins connaissait les secrets de ces solitudes. Il mit à nu, ce matin, les racines d’une sorte de myrte herbacé, dont les pousses sont sèches comme de la bruyère, dont elles ont aussi l’odeur âcre et chaude. Les racines, au contraire, obèses, gonflées de suc, et comparables à des salsifis, présentent une consistance spongieuse ; leur tissu renferme de l’eau. C’est le suprême effort de la nature dans ces climats inhospitaliers. Ailleurs, le règne végétal prodigue le pain et le vin ; ici on est forcé de dire Dieu est grand ; pourquoi ? parce que voici une plante étrange qui, semblable à l’estomac du dromadaire africain, garde, durant des semaines, l’eau de la dernière pluie, et donne à votre lèvre desséchée, au milieu de ces solitudes où l’air lui-même, tout chargé de sel, irrite la soif jusqu’à la fièvre, juste ce qu’il faut pour ne point mourir enragé.
La quatrième nuit, nos chevaux épuisés se couchèrent. Perkins poignarda le moins maigre, et nous fîmes un bon repas ; après quoi, nous reprîmes notre route à pied. Notre voyage avait duré une semaine, lorsque le bush changea peu à peu d’aspect. Il y avait quelques brins de gazon entre les buissons, qui, eux-mêmes, atteignaient une plus grande hauteur. Les mallyroots, ces racines providentielles qui donnent de l’eau, devenaient plus rares et plus sèches ; quelques sapins se montraient ça et là, et, au lointain, une ligne noire annonçait la présence des gommiers.
– Nous approchons d’une rivière, disait Perkins.
Et ma pauvre mère reprenait courage.
Mais le voisinage d’une rivière nous apportait encore plus de dangers que de secours. C’est toujours le long des rivières que les squatters bâtissent leurs stations ; parce que là seulement les moutons trouvent de l’herbe. Le long des rivières aussi s’échelonnent les postes de police à cheval, avec leurs chenils et leurs étables à nègres.
Un soir de dimanche, après neuf jours de marche, nous entrâmes dans un quartier où le bush ressemblait à un taillis de fraîche coupe où l’on eût laissé croître depuis des siècles d’énormes baliveaux. C’étaient des gommiers, ces autres myrtacées, les plus hauts arbres du globe, qui atteignent une taille de deux cent vingt à deux cent trente pieds, pendant que leurs frères nains rampent à une coudée au-dessus du sol. Sous bois, il y avait des groupes de pins et d’acacias qui rappelaient vaguement les bouquets ménagés dans nos parcs d’Angleterre. Nous vîmes de la fumée au travers des arbres, et le vent nous apporta une odeur de bétail. Nous étions auprès d’une station.
Nous attendîmes la nuit. Perkins se faisait fort de nous procurer ici des chevaux frais et de la nourriture. Il partit une heure après le coucher du soleil. Nous entendîmes au loin des chiens aboyer, puis un coup de feu. Perkins ne revint pas.
Il y avait deux jours que nous n’avions rien mangé. Depuis le même espace de temps, les racines, de moins en moins humides, nous refusaient la goutte d’eau miraculeuse. Le coup de feu me frappa comme s’il eût traversé mon propre cœur. Perkins était notre joie et notre vie.
Nous ne pouvions pas songer à prendre la fuite. Ma mère était réduite à un état de faiblesse extrême, et, depuis du temps déjà, il lui fallait notre double appui pour marcher.
– Conduis-moi auprès de ce grand arbre, Henri, me dit-elle.
J’obéis. Elle s’assit, adossée au tronc d’un gommier, et ferma les yeux.
– J’ai bon espoir que tu pourras te sauver quand tu seras seul… murmura-t-elle.
Et comme mes lèvres s’entr’ouvraient pour laisser tomber une parole de reproche, elle ajouta d’un ton calme et doux :
– Henri, mon enfant bien-aimé, c’est ici que je vais mourir.
Cette pensée-là ne m’était pas venue, mon père ! C’était une pauvre femme qui n’avait point eu de parents pour sauvegarder sa jeunesse. Dans les fautes de sa vie, quelle part la miséricorde de Dieu a-t-elle faite au malheur ! La Providence, qui a mis cette larme dans la racine d’une plante aride, au milieu des sables salés, la Providence a mis dans le cœur d’un enfant une source d’amour que rien ne peut tarir… rien ! j’aimais ma mère comme si j’eusse été le fils d’une sainte !…
Il s’interrompit, couvrant son visage de ses mains qui tremblaient. M. le marquis de Belcamp s’était laissé choir dans un fauteuil. Sa tête triste penchait sur sa poitrine.
– Non, reprit le comte Henri tout à coup, elle avait beau être faible et brisée, cette pensée-là, ne m’était pas venue ! La mort nous entourait de tous côtés, et le cadavre de Perkins devait être là-bas quelque part aux abords de la station voisine. La faim nous apportait la mort, la soif aussi, aussi la fièvre de la fatigue. C’était la mort que les hurlements de ces chiens féroces ; le cri rauque des noirs dans les bois, c’était la mort encore. Eh bien ! je n’avais pas songé à la mort, – pour ma mère, du moins.
Je n’y crus pas. Je repoussai le mot et l’idée, comme on fait pour une suggestion du délire. Cela me sembla impossible.
C’était vrai. Aux premières lueurs du jour, je pus voir ce pâle visage où la vie n’était déjà, plus qu’un reflet fugitif et incertain. Elle avait son beau sourire autour de ses lèvres décolorées. Elle me dit : Mon fils, récite-moi ma prière.
Ses mains se joignirent sur sa poitrine et ses yeux agrandis se fermèrent. Je voyais sa bouche qui remuait avec lenteur, comme si elle eût répété après moi les paroles de l’oraison.
Ma voix avait peine à sortir de ma gorge.
– Mon Dieu ! dit-elle quand j’eus achevé, je ne me confesserai pas à mon fils, de peur de souiller sa pensée. Je me confesse à vous en moi-même, à vous qui avez dit : « Ma miséricorde est au-dessus de leur perversité !… »
Elle resta un instant recueillie au fond de sa conscience.
Il faisait grand vent. Le sable volait de toutes parts. Autour de nous, nos traces récentes étaient déjà recouvertes. Le gommier au pied duquel nous étions tous deux croissait, comme il arrive souvent, dans une sorte de bassin de forme arrondie dont le bord se couvrait de buissons plus épais.
Sous bois, j’entendais les aboiements des chiens en quête, et la terre tremblait parfois sous le galop des chevaux. Soit que Perkins eût échappé, soit qu’il fût mort déjà, on courait la chasse dans le bush, et, sans le vent protecteur, les limiers auraient déjà bondi à l’intérieur de notre asile.
– Il est un autre maître que j’ai offensé, reprit ma mère après un long silence. Vous avez raison de pleurer sur moi, Henri, mon pauvre enfant, car il manque à ma mort le pardon de celui qui fut la victime de ma vie. Je lui ai rendu le mal pour le bien, et pourtant, je le jure sur cette foi qui renaît dans mon âme et qui est la fleur de mon agonie, je n’ai jamais eu ici-bas qu’un profond respect et qu’un amour sincère. Au sein même de ma folie, l’image de mon mari venait me chercher. Que de fois n’ai-je pas été sur le point de me traîner à ses genoux !
– Henri, continua-t-elle, tandis qu’un éclair d’enthousiasme ranimait pour un instant son regard mourant, l’heure, presse, ne discutez pas ma volonté. Je veux que vous m’aidiez à me relever.
J’obéis machinalement, et surtout pour l’empêcher d’élever la voix, car les bruits de chasse se rapprochaient et les chiens hurlaient maintenant sous le vent.
Je la pris dans mes bras. Elle n’avait plus que le souffle. Dès qu’elle fut debout, elle se laissa glisser prosternée et murmura :
– Lâchez-moi.
Alors elle joignit ses mains, qu’elle étendit vers moi.
– Comte de Belcamp, me dit-elle, vous êtes le fils et l’héritier de celui que j’ai si cruellement offensé. Sa querelle est la vôtre, car je vous ai outragé dans votre père. Je me suis agenouillée devant vous, et je tends vers vous mes mains jointes pour vous prier et pour vous supplier. Comte Henri de Belcamp, au nom de votre père, pardonnez-moi et bénissez-moi !…
Un sanglot déchira la poitrine du vieux marquis.
– Mon père, poursuivit le jeune homme, dont la voix se brisait dans sa gorge, en votre nom, je bénis et je pardonnai…
– Et tu fis bien, enfant ! s’écria le vieillard ; que n’étais-je là pour pardonner et bénir à ta place ?
Henri se jeta dans ses bras, et ce fut la poitrine à demi cachée dans son sein, qu’il acheva parmi ses larmes :
– Que Dieu vous récompense, mon père ! et qu’elle vous entende, celle qui mourut là-bas avec votre nom sur ses lèvres… Elle mourut sans se relever, comme il convenait à la pécheresse repentante. Elle mourut les mains jointes ; elle mourut agenouillée.
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