‹ Jean DiableChapitre 11 sur 25 · VII - Nuit occupée.

VII - Nuit occupée.

Il y avait un feu de souches dans la grande cheminée afin de chasser l’humidité qui séjourne dans les appartements vides. La lune oblique projetait en losanges l’ombre quadrillée des châssis sur la longue draperie des rideaux tout blancs, sortant de l’armoire et qui gardaient encore leurs plis. La nuit était calme au dehors, où l’on n’entendait d’autres bruits que la bise chantant sa gamme chromatique dans les branches, et le moulin avare qui empiétait sur l’heure du sommeil.

Le comte Henri était assis devant un secrétaire dont la tablette soutenait son portefeuille ouvert, ses pistolets et plusieurs lettres décachetées. La lumière de la lampe tombait d’aplomb sur sa belle tête, toute jeune mais admirablement réfléchie, qui s’appuyait contre sa main. Ses doigts délicats, mais fermes dans leur modelé, se perdaient à demi sous les boucles blondes et courtes de ses cheveux. Il avait les yeux baissés, et la ligne qui descendait de son front à ses cils, selon la courbe de sa longue paupière, était d’une exquise pureté. Son front vaste pensait amplement ; la volonté renflait les parois de son crâne, et peut-être que, vers ces oreilles harmonieuses qui semblaient sculptées dans le marbre blanc, sous la douceur de ces boucles soyeuses, un adepte de la science phrénologique eût deviné ces collines jumelles où Gall a placé les conjecturales promesses de la gloire militaire, – et la menace du meurtre.

Tout le monde n’est pas élève de Gall et tous les élèves de Gall ne sont pas parfaitement d’accord entre eux. Le commun des mortels, au lieu de chercher ces monticules problématiques, aurait arrêté son regard sur les délicatesses presque féminines de ces tempes, sur l’attache à la fois élégante et vigoureuse de ce cou, et surtout sur ces lèvres, si nettement découpées où jouait en ce moment le sourire pensif.

– Qu’a fait aujourd’hui le vieux Gregory ? murmura-t-il, tandis que son sourire s’égayait. De combien de pas a-t-il avancé sur la trace ?…

– Et moi-même, reprit-il, quel est le bilan de cette journée où devait se jouer une maîtresse partie ? Ai-je gagné ou perdu ? faut-il marquer ou démarquer des points ?

Il prit une feuille de papier blanc et trempa sa plume dans l’encre.

– Mon pauvre diable de maître, poursuivit-il, était un homme intelligent et savant, après tout. Son malheur, c’est qu’il a rencontré plus savant et plus intelligent que lui… l’affaire Thompson est un trait de génie ! je crois que sans cette voie où j’ai lancé sa meute, le vieux Gregory, en dépit même de ses propres calculs, que je lui ai opposés chiffres pour chiffres, serait resté dans la droite piste.

Il sépara la feuille blanche en deux par un long trait vertical. A droite, il écrivit rapidement ces trois mots : Jeanne, Suzanne, Mme Touchard ; à gauche, un seul : Belcamp.

Et il médita, comme si en lui-même il eût laborieusement dégagé l’x d’une mystérieuse équation.

– Multiplier les obstacles en se réfugiant sans cesse plus avant dans l’impossible, prononça-t-il lentement, telle est la loi posée par Gregory Temple lui-même. Est-elle rigoureusement certaine ? je ne sais et peu m’importe. J’ai accepté la bataille dans ce cercle, je dois y concentrer mes manœuvres… Si j’étais vaincu par hasard, si quelque fou furieux, – car il faudrait l’être, – venait me dire : Tu as assassiné, j’opposerais la sincérité philosophique, mathématique, absolue de ma table d’alibis à cette accusation déloyale ou extravagante ; si j’étais vaincu encore dans l’arrière-lutte de l’accusé contre la justice… on en a vu des exemples… ma foi, je me suis souvent demandé pourquoi, là-bas, à Séville, le taureau attend toujours dans l’arène l’épée du matador. J’avais envie, je m’en souviens, de crier au taureau : Eventre ou fuis ! Je suivrais le conseil, et d’un saut je trouverais la liberté en dehors de l’arène.

Sa main caressa son front doucement.

– Multiplier les obstacles en se réfugiant sans cesse plus avant dans l’impossible, prononça-t-il une seconde fois, comme si de cette parole une lumière eût dû jaillir ; formule ingénieuse, mais puérile comme toute formule. Chaque fois que ces Archimèdes prennent le mors aux dents et crient : j’ai trouvé ! le diable s’amuse. Qu’est-ce que l’impossible humainement parlant ? c’est ce que les faiseurs de théorèmes appellent l’absurde. Tout le Système de Gregory repose sur une série de démonstrations par l’absurde. Etes-vous accusé d’avoir trop parlé ? Prouvez que vous êtes muet ; d’avoir mordu ? ouvrez la bouche et montrez que vous n’avez pas de dents. Si le crime a laissé l’empreinte de son pied sanglant sur un parquet, faites-vous porter là, et que l’on voie vos deux jambes de bois. Comment condamner le muet pour une parole, le sourd pour avoir écouté à la porte, l’aveugle pour avoir visé un but, l’absent enfin, car c’est dans l’alibi que se résume la théorie, comment condamner l’absent pour un fait qui a exigé la présence réelle ?…

– Si j’étais juge, continua-t-il, et que dix témoins dignes de foi vinssent me dire : « Cet homme a tué, je l’ai vu, » je douterais : – mais je ne douterais pas davantage si cet homme répondait par la bouche de dix autres témoins ; « Je n’ai pas tué parce que je n’ai ni poignard, ni main, ni bras, ni épaule. » La certitude est comme l’impossibilité. Le témoignage des sens lui-même ne peut créer cet absolu qui n’existe pas. Il faut être un hardi compère pour s’asseoir sur un siége de juge !

Tout en parlant il avait écrit à la colonne de gauche, et sous le nom de Belcamp, deux autres noms : Laurent et Jeanne, de sorte que le tableau était figuré ainsi :

Marquis de Belcamp.

Jeanne.

Laurent.

Suzanne.

Jeanne.

Mme Touchard.

J’ai gagné ceci, reprit-il ; j’ai perdu cela… J’ai gagné mon père, et c’était le plus difficile, car les circonstances se réunissaient contre moi. J’ai gagné, ce qui a pour moi une valeur incomparable, la connaissance exacte des deux derniers obstacles qui sont entre moi et mon but. Je savais que Constance Bartolozzi avait des héritiers : je les cherchais : ils sont là !

Son doigt pointait les noms de Laurent et de Jeanne.

– J’ai gagné beaucoup, poursuivit-il ; j’ai beaucoup perdu aussi, soit par ma volonté et comme on sacrifie des pièces au jeu d’échecs, soit par le hasard que les meilleures combinaisons ne peuvent neutraliser tout à fait. Pouvais-je m’attendre à trouver ici Suzanne, la fille de Gregory Temple !… Mauvaise carte, celle-là, si l’on ne met pas à la placer une adresse suprême !… Mais gros atout, pardieu ! si l’on parvient à la jouer à propos… Viendra-t-elle ?

Ses sourcils, froncés légèrement, se détendirent, et un sourire triste vint à sa lèvre, tandis qu’il murmurait :

– Pauvre Suzanne ! je l’ai vue autrefois rayonner la jeunesse et le bonheur… je l’ai vue si joyeuse et si belle que son aspect seul égayait le cœur comme un soleil de printemps. A présent, ses paupières tombent languissamment et comme un voile habitué à cacher des larmes… Si elle ne m’avait pas rencontré sur sa route…

Il soupira et resta un instant silencieux.

– Marche ! marche ! murmura-t-il ; ce n’est pas au Juif-Errant seulement que la fatalité dit cela. Elle dit cela à tout esclave d’une pensée tyrannique et plus grande que l’homme… Suzanne est une arme dirigée contre moi… Si je ne peux la détourner, je la brise ! c’est la loi.

– A celle-ci, continua-t-il encore en arrêtant son regard sur le nom de Mme Touchard, j’ai donné, une part de mon secret. Elle le livrera en temps et lieu, je le sais, et peut-être eût-il mieux valu rester pour tout le monde, en France, complétement étranger à l’affaire Bartolozzi… Mais le vieux Temple, d’accord avec le docteur Jean Diable, enseigne qu’il faut prendre la difficulté par les cornes… JE NE PEUX PAS ETRE COUPABLE, voilà le principe. Dois-je me conduire comme ceux qui craignent leur conscience ? L’imprudence n’est que pour le criminel. J’ai bien fait. Arrivons à ma belle Jeanne !

Depuis quelques secondes, sa plume esquissait avec une facilité singulière et une remarquable vigueur d’exécution la silhouette d’une jeune fille qui avait les yeux fermés et la tête renversée dans les belles masses de ses cheveux. Un maître eût signé cette gracieuse fantaisie, et quiconque avait vu Jeanne Herbet, ne fût-ce qu’une fois, l’aurait reconnue du premier coup d’œil.

– Jeanne ! répéta-t-il de sa voix douce et sonore comme un chant. Ce nom est-il donc si charmant ? Pourquoi va-t-il éveiller un écho au fond de mon cœur ?… Sa mort valait neuf millions : je l’ai sauvée deux fois en une journée… Est-ce calcul ?… c’est calcul. Laurent et Jeanne sont devant moi comme un double écran qui arrêtera le regard de Gregory Temple… Je suis loin, bien loin dans l’impossible, et cependant je multiplie encore les obstacles derrière moi…

L’esquisse se modelait sous sa main habile. C’était bien Jeanne, évanouie, au moment précis où le premier souffle avait entr’ouvert ses lèvres décolorées. L’Oise coulait au bord de la prairie et le bouquet de saules était là.

– Si elle m’aimait… pensa-t-il tout haut ; si tous ces millions m’arrivaient comme une dot… si l’œil imbécile du monde voyait en moi le héros de ce drame banal : les noces du gentilhomme ruiné avec l’opulente bâtarde ?…

Il se mit à rire et biffa en trois coups de plume le croquis adorable.

– Elle est cent fois plus belle que cela ! dit-il, mille fois ! Je crois que je l’aimerais malgré moi, si ma volonté n’était pas de l’aimer. J’ai fait, depuis que je suis au monde, tout ce que j’ai voulu. Je veux en moi un amour incomparable pour avoir un incomparable bonheur. Je veux aimer comme j’ai combattu, à outrance !… Elle sera ma création si j’ai détruit… Elle aura tout ce qui se peut déposer aux pieds d’une idole, et ne saura pas même que je suis l’enchanteur, dont la baguette a changé sa misère en fortune.

La feuille de papier pliée toucha le sommet du verre de la lampe et s’enflamma. Le comte Henri riait toujours ; mais il n’y avait point de sarcasme dans son rire, qui était comme l’expression joyeuse, et mâle d’un triomphe anticipé. Il ajouta, pendant que la flamme atteignait le nom et les traits de Jeanne :

– Est-ce assez de la faire comtesse ?… Il y a encore des royaumes à fonder… Et, partant d’où je partirai, j’aurai moins de chemin à faire pour fonder un royaume que je n’en ai fait de mon cachot de Norfolk jusqu’ici ! Qu’on raille si l’on veut, moi, je m’enivre sans gin : je serai roi pour qu’elle soit reine !

La cendre du papier brûlé s’envola, chassée par son souffle, puis l’expression de sa physionomie changea tout à coup. Il semblait guetter un bruit lointain qui n’était ni la voix du moulin ni la plainte de la brise nocturne. Il venait d’un pays où l’ouïe acquiert des sensibilités étranges. Par cette nuit calme et dans cette maison endormie, une autre oreille que la sienne n’aurait perçu que le silence.

– Elle a fermé sa fenêtre, murmura-t-il, elle n’était pas couchée.

Il disposa devant lui un cahier de papier à lettre, et sa plume, munie d’encre, resta suspendue, comme il arrive parfois à ceux qui ne savent comment entamer une épître. Mais tel n’était point son cas. Il écoutait.

Un son lointain et perceptible à peine résonna dans le corridor. Le comte Henri n’écouta plus. Il eut un sourire froid, et dit :

– C’est sa porte… elle vient.

Sa plume en même temps courut sur le papier, traçant ces mots d’une écriture halée :

« Cher maître,

» Richard Thompson est à Paris sous un faux nom. Rien autre de nouveau.

» JAMES DAVY. »

Il choisit dans son portefeuille une enveloppe timbrée d’avance à la marque postale de Londres, mais timbrée de manière à ce que l’empreinte fruste et confuse semblât effacée par accident et ne laissât point lire la date. C’était un véritable chef-d’œuvre de gravure. La lettre fut mise dans l’enveloppe, qui reçut la suscription suivante :

« A Gregory Temple. esq., rue Dauphine, 19, à Paris. »

Quand la plume du comte Henri s’arrêta, il écouta encore. Un pas léger, mais distinct, se faisait entendre dans le corridor. Il ferma son portefeuille après y avoir mis la lettre, puis il baissa l’abat-jour de sa lampe, et s’étendit, les yeux fermés, la tête appuyée sur le dossier de son fauteuil.

On frappa doucement à la porte. Le comte Henri ne bougea pas. On frappa une seconde fois, puis une troisième : toujours même silence et même immobilité. La clef cria dans la serrure comme si une main timide et faible eût hésité à la tourner, puis la porte roula sur ses gonds avec lenteur. Suzanne parut sur le seuil dans le costume qu’elle portait à la promenade ; elle n’avait quitté que son chapeau de paille, et les belles boucles de ses cheveux blonds tombaient éparses sur sa robe montante et boutonnée à l’anglaise.

Elle était si douloureusement émue qu’elle ne vit point le comte Henri auprès du secrétaire. Ses yeux égarés firent à plusieurs reprises le tour de la chambre, qui lui semblait vide. Elle promena sa main sur son front, dont la mate blancheur avait des tons plombés. On devinait, dans la détresse de son regard, l’effort qu’elle faisait pour recueillir sa pensée.

Quand elle découvrit enfin le jeune comte endormi, un rouge vif remplaça le blême de ses joues. Elle referma la porte derrière elle, et marcha tout d’un temps vers le secrétaire ; elle releva l’abat-jour de la lampe, de manière à en porter la lueur directement sur les traits du dormeur.

Elle l’examina longuement.

La figure d’Henri exprimait un calme profond. Autour de ses lèvres il gardait ce franc et bon sourire qui était le charme de sa physionomie.

Les yeux de Suzanne se détournèrent de lui et passèrent en revue les objets supportés par la tablette du secrétaire. Elle eut un mouvement en apercevant les pistolets, et s’empara de l’un d’eux.

Aucun muscle ne broncha sur le visage du comte, mais le son double et sec du pistolet qu’on armait lui fit ouvrir les yeux nonchalamment.

– Etait-ce pour moi, miss Suzanne ? demanda-t-il avec calme.

– Non, répondit la jeune fille en baissant les yeux.

– Je me doutais de cela : vous êtes un doux et digne cœur. Je sais plus d’une femme, j’entends plus d’une femme chrétienne, à qui un malheur comme le vôtre inspirerait en effet des idées de suicide… Je ne dormais pas, miss Suzanne, et je ne vous aurais pas laissé prendre cette arme si elle eût été chargée.

Suzanne déposa le pistolet sur la tablette.

– C’est celui dont je me suis servi pour arrêter le cheval de Jeanne, poursuivit Henri.

– Vous m’attendiez ? murmura Suzanne.

– Une mère vient toujours, répondit le jeune comte à voix basse, vers celui qui lui parlera de son enfant.

Miss Temple cacha sa tête entre ses mains. Il sembla qu’elle voulait parler, mais les mots s’arrêtèrent dans sa gorge.

– La nuit où j’assistai Richard était sombre, dit Henri, et je m’étais mis à l’ombre d’un pilier dans cette chapelle qu’éclairait une seule lampe. Comment m’avez-vous reconnu, Suzanne ?

– Vos traits m’étaient étrangers, répondit miss Temple, mais j’avais entendu votre voix.

Henri eut un sourire.

– Ma voix ! dit-il ; c’est juste. Aucun déguisement ne me serait bon, et je suis bien heureux de n’avoir rien à cacher.

– N’avez-vous réellement rien à cacher, James Davy ? prononça tout bas Suzanne ; j’ai entendu votre voix deux fois.

– Mistress Thompson, répliqua le jeune comte sans amertume ni provocation, mais avec une fermeté froide, je vous ai fait du bien : n’essayez jamais de me faire du mal !

A ce nom de mistress Thompson, un sanglot souleva la poitrine de Suzanne. Le comte Henri poursuivit d’un accent plus doux :

– Nous sommes seuls, madame, et je ne dis votre secret qu’à vous-même… Quant à ce nom de James Davy, votre propre expérience vous apprend qu’il est de ces cas où une honnête femme peut être forcée de jeter un voile sur sa vie. Ainsi en est-il pour un homme d’honneur… Moi, j’ai repris le nom de mon père ; je souhaite sincèrement que vous puissiez porter bientôt le nom de votre mari.

– Mon mari ! mon mari ! répéta Suzanne, qui se laissa choir sur un siège en découvrant son visage baigné de larmes ; mon père !… mon pauvre petit enfant !

Le comte prit sa main froide qu’il réchauffa entre les siennes.

– Pourquoi m’avez-vous menacé, Suzanne ? murmura-t-il.

– Moi menacer ! dit-elle au plus profond de son accablement. Est-ce que je puis menacer ? Est-ce que je puis implorer ? Est-ce qu’il y a en moi une seule pensée raisonnable ou saine ? Richard Thompson me dit, un jour qu’il partait pour un voyage : « James Davy aura soin de l’enfant… » et, dans sa dernière lettre, il me disait encore « Tu verras James Davy qui te parlera de l’enfant. » Mon père prononçait souvent aussi ce nom de James Davy, et un matin je crus entendre dans sa chambre à coucher la voix de l’inconnu qui avait été le témoin de notre mariage… J’eus peur parce que mon père était déjà l’ennemi de Richard Thompson. C’est l’attaché James Davy, répondit-on à mes questions. J’ai vu arriver au château de Belcamp le fils du maître, un gentilhomme, un comte, et je n’ai pas pensé d’abord que celui-là pût être James Davy, l’attaché de police ; mais votre voix m’a fait tressaillir jusqu’au fond de mes entrailles… Je suis venue, moi femme et Anglaise, au milieu de la nuit dans la chambre d’un homme ! Je ne doutais pas que vous n’eussiez à me parler de ceux qui me sont chers, puisque vous avez prononcé le nom de mon mari deux fois dans cette journée… Mais je suis entourée de dangers, mais c’était en James Davy et non point en M. le comte de Belcamp que Richard m’avait dit d’avoir confiance ; j’ai cherché à savoir, ne m’en punissez pas !

Henri réfléchissait, tout en écoutant cette explication, confuse pour tout autre peut-être, mais pour lui surabondamment claire. Cette femme que tout à l’heure il mettait dans la colonne du passif, en établissant le bilan de sa situation, changeait de place et venait grossir l’actif par le seul fait de l’arme qu’elle avait contre lui. L’arme, c’était le cas de guerre qui manque aux puissants Etats pour conquérir le voisin roitelet. L’explication fournie la faisait innocente, mais n’ôtait rien au danger ; elle n’avait pas volontairement menacé, non, mais quoi de plus terrible qu’une menace involontaire ? C’est ainsi que menacent les canons chargés qu’il faut détruire ou tourner contre l’ennemi. Suzanne était la fille de Gregory Temple : c’était entre Gregory Temple et James Davy que semblait engagé ce duel étrange et mortel, prélude d’une plus haute bataille. Suzanne ne savait pas tout, mais elle en savait précisément assez pour introduire l’ennemi au château de Belcamp, centre d’opérations et pivot de manœuvres. Il fallait que Suzanne fût brisée ou qu’elle devînt un instrument entre les mains du jeune comte.

Il la regarda d’un air plus triste. Elle était bien loin de suivre sa pensée, car elle s’écria dans un transport d’impatience et de douleur :

– Mais vous ne savez donc rien, puisque vous ne m’avez encore rien dit ?

– J’admire la fatalité qui poursuit certaines existences, répliqua Henri gravement. Je venais en effet vous parler de ceux qui vous sont chers, et, pour ne point prolonger une torture inutile, je vous dis tout de suite que Richard est libre encore, et que l’enfant a été confié à des mains sûres.

– Mon amour chéri ! balbutia Suzanne en levant ses mains jointes vers le ciel ; oh ! que le saint nom de Dieu soit béni !

Puis elle ajouta, essuyant ses larmes et plus avide de savoir :

– Après, monsieur le comte, après ?

Henri se leva brusquement et comme s’il eût essayé de dompter une émotion. Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre.

– Madame, demanda-t-il en s’arrêtant tout à coup devant Suzanne effrayée, car elle rapportait toutes choses à ses craintes et à ses espoirs maternels, pensez-vous que le comte de Belcamp ait pris ce faux nom et ce déguisement abject pour un motif frivole !

Ses yeux brillaient et ses lèvres tremblaient. Suzanne le regarda bouche béante.

– Je n’ai point réfléchi à cela, murmura-t-elle.

– Et cela vous importe peu, n’est-ce pas ? continua Henri, qui eut un sourire plein de compassion. La souffrance et l’amour ne voient qu’eux-mêmes. Vous aimez et vous souffrez : vous avez deux fois le droit d’être égoïste… Il est d’autres intérêts, madame, que l’homme place plus haut encore dans sa raison, sinon dans son cœur. Le secret de ces nobles efforts n’est pas à moi ; je puis vous dire seulement qu’ils appartiendront un jour à l’histoire des peuples.

– Hélas ! commença la pauvre jeune femme, je ne vous demande pas vos secrets…

– Plût à Dieu que, malgré vous, vous n’en eussiez point surpris une part, Suzanne ! interrompit le comte Henri, dont la voix devenait de plus en plus grave. Noyée que vous êtes au fond de vos inquiétudes personnelles, vous ne pouvez pas ignorer cependant que les grandes idées de l’avenir s’agitent sourdement sous l’apathie apparente des nations enchaînées… Que je sois un chef ou un soldat dans l’armée qui marche à cette mystérieuse croisade, ceci ne vous regarde point ; j’y ai dévoué toute la vigueur de mon corps et toute la passion de mon cœur, voilà ce qu’il vous importe de savoir… Ecoutez-moi bien, Suzanne, car votre vie même est dans mes paroles : votre vie, par celle de l’enfant adoré qui est votre âme… Ecoutez-moi : si mon père était devant moi dans la route implacable qu’il me faut suivre, je l’écarterais ; si la femme, que j’aime barrait mon chemin, je la briserais ; si mon ombre me faisait obstacle, j’anéantirais l’homme pour détruire l’ombre !

Suzanne ne comprenait pas encore, mais il y avait en elle une mortelle épouvante.

– Ce que j’ai fait, poursuivit le jeune comte, est entre ma conscience et Dieu. Henri de Belcamp n’a pas à rougir des actes de James Davy, et ces jours d’humble héroïsme où mon blason s’est voilé sous la médaille détestée des chasseurs d’hommes compteront double dans mes souvenirs comme une campagne en pays ennemi… La police n’est pas dirigée seulement contre les malfaiteurs ; si je trompais votre père, ce n’était pas en faveur du crime…

– Vous trompiez mon père ! répéta Suzanne.

– Je pourrais vous répondre ces simples paroles, répliqua le jeune comte : J’étais sous les ordres de votre père qui poursuivait Richard Thompson, et Richard Thompson trouvait chez moi une retraite. N’était-ce pas déjà trahir ?… Mais, reprit-il en relevant sa tête belle et fière, je trahissais encore autrement. J’étais à Londres l’espion de la grande armée dont les invincibles bataillons attendent l’heure de vaincre ou de mourir.

– Et pourquoi m’apprenez-vous cela, à moi ? demanda Suzanne à voix basse. N’eût-il pas suffi du premier aveu ?

– Je vous apprends cela parce que je vais mettre sur votre bouche un bâillon cruel, madame, répliqua le jeune comte lentement, – et que j’ai besoin de vous montrer la nécessité qui force ma main… Vous seule savez que le comte Henri s’appelait James Davy à Londres…

– Et vous penseriez que je puis vous vendre ! s’écria Suzanne, vous, le sauveur de mon mari !

– Vous êtes la fille de Gregory Temple, prononça Henri, qui détourna d’elle son regard ; vous êtes la femme de Richard Thompson. Il se passera ici bientôt des choses tellement étranges que mon secret jaillirait hors de vous malgré vous… vous ne pouvez pas mesurer, et je ne sais pas bien moi-même les malheurs incalculables qui pourraient en résulter… Madame, j’étais ici pour vous dire : Thompson est sauvé et vous allez revoir votre enfant… Mes paroles seront autres, car vous me faites peur et j’ai besoin d’otages… Voici mes paroles, madame : comme la vie de Richard Thompson dépend de moi, Richard Thompson n’est pas encore sauvé, et comme votre enfant est à ma garde, vous ne reverrez pas votre enfant.

Le souffle s’arrêta dans la poitrine de Suzanne. Elle se laissa glisser à deux genoux. Henri continua.

– Je réponds d’eux sur ma parole de gentilhomme, tant que vous répondrez de vous-même.

– Richard… le petit… murmura Suzanne, mon enfant bien-aimé… où est-il ? Par pitié, où est-il ?

– En France.

– Et Thompson ?

– A Paris.

– Qu’exigez-vous de moi ?

– Le silence, d’abord, le silence absolu, envers tous.

– Je me tairai, comme si j’étais morte… Qu’exigez-vous encore ?

– Votre aide.

– En quoi ?

– En tout.

– Vous aurez mon aide en tout et contre tous.

Il la releva et tint ses mains pressées entre les siennes.

– Suzanne, lui dit-il, je respecte votre vieux père, j’aime votre mari, et votre enfant est le premier enfant que j’aie tenu dans mes bras. Soyez sans crainte tant que vous serez fidèle.

Il y avait dans sa voix quelque chose qui allait à l’âme. Suzanne eut un sourire parmi ses pleurs.

– Vous l’avez caressé, reprit-elle, depuis peu ?

– Hier, répondit Henri.

Avant qu’il pût s’en défendre, elle mit ses lèvres sur sa main avec une ardeur folle.

– Cette main qui l’a touché ! balbutia-t-elle, riant et sanglotant ; a-t-il bien grandi ? est-il beau ? commence-t-il à appeler sa mère ?

– Il est beau, répliqua Henri complaisamment ; il vous ressemble, Suzanne ; il a bien grandi ; il appelle distinctement sa mère…

– Mais, reprit-t-il en changeant de ton, mes nuits ne sont pas à moi plus que mes jours, et il faut nous séparer, madame.

– Encore un mot, supplia la jeune mère ; est-il loin d’ici ? attendrai-je longtemps avant de le voir ?

– Il est à Paris, répondit le comte, et avant qu’il soit un mois tout peut être fini.

– Un mois ! murmura Suzanne en se dirigeant vers la porte ; un siècle !…

Henri la reconduisit jusqu’au seuil. Son regard où il y avait de l’admiration et de la pitié la suivit dans le corridor. Quand l’ombre penchée de la jeune femme disparut dans le noir, il referma la porte, cette fois à double tour.

Ses tempes avaient de la sueur.

Il s’assit à son secrétaire et traça d’une main rapide deux longues pages d’écriture très serrée. Il plia la feuille de papier en forme de lettre et mit pour adresse : « A lady Frances Elphinstone. »

– Demain… pensa-t-il tout haut.

Il consulta sa montre, qui marquait minuit et demi.

– Marche !… marche !… murmura-t-il, sans savoir peut-être qu’il parlait.

La fenêtre fut ouverte. Sa chambre formait l’extrémité orientale du rez-de-chaussée. Il appela doucement le chien de garde, qui était libre dans la cour d’honneur, et qui vint tortueusement à sa voix, frottant son ventre contre l’herbe : il lui jeta un morceau de pain qu’il avait emporté de table au souper.

Puis il mit son chapeau de voyage sur sa tête, et ceignit ses reins étroitement. Il regarda ses pistolets, mais il ne les prit point, disant :

– Nous ne sommes pas ici dans le bush !

L’instant d’après, il était dans la cour, caressant le chien qui bondissait à ses côtés. Il se rendit droit au saut de loup. La lune éclairait. Il examina le terrain, recula d’une vingtaine de pas, prit un élan roide, comme balle et franchit l’énorme fossé d’un seul bond. Le chien n’osa pas sauter.

Il y a un pas que les Américains appellent voleur. C’est celui de l’Indien peau-rouge sur le sentier de la guerre ; c’est aussi celui de l’Arabe, dès qu’il n’a pas entre les jambes son rapide coursier. Les tirailleurs africains l’ont appris depuis lors à nos soldats. Ce n’est pas encore la course, mais ce n’est plus déjà la marche de pied ferme : le jarret n’est pas tendu, le talon ne touche pas terre, et les deux jambes, ne posant jamais à la fois, gardent leur élan comme dans la course. C’est l’amble humaine ; avec cette allure, l’Arabe suit une voiture publique et l’Indien peut faire ses trente lieues dans un jour.

Le comte Henri prit ce pas, dès qu’il eut dépassé l’esplanade de gazon qui régnait en dehors du saut de loup ; il s’engagea dans le sentier tournant dont la pente conduisait au moulin, franchit le pont, longea la cabane endormie du meunier et choisit, entre plusieurs voies qui se présentaient à lui de l’autre côté de l’Oise, la route de chasse par où il était arrivé dans la matinée.

Son pas leste et léger n’éveilla même pas le dogue du moulin, qui l’entendit en rêve et poussa un hurlement sourd. Le comte Henri monta la route de chasse sans ralentir son allure et parvint en quelques minutes au belvédère d’où Robert Surrisy, l’ancien sous-lieutenant de la grande armée, lui avait montré le château de Belcamp. Il s’arrêta et regarda derrière lui. Le paysage sortait confusément de l’ombre aux rayons de la lune ; tout était silence et repos ; dans ce large tableau, dont le cadre de noires futaies bordait la double vallée et ses trois collines, on n’apercevait que deux lumières : l’une venait du château, l’autre brillait dans la direction du Prieuré. Henri regarda un instant cette dernière d’un air pensif, puis il reprit sa marche au travers de la forêt.

Il eut bientôt atteint l’étoile où le char-à-bancs chargé de rieuses jeunes filles avait passé devant lui au galop. Il s’arrêta encore à l’endroit où Robert, précédant ses compagnons, l’avait rejoint pour lui enseigner courtoisement la route qui allait de la Croix-Moraine à Miremont.

Au pied du poteau indicateur, auquel rien ne manquait sinon les inscriptions, on voyait une sorte de masse grise, informe et immobile. Le comte Henri s’en approcha. C’était un être humain couché en rond comme une chenille et dormant d’un profond sommeil.

– Holà ! Billy ! dit le comte en le poussant du pied.

Billy se détendit comme un ressort et sauta sur ses jambes en répondant :

– Voilà, milord !

Billy avait quatre pieds de haut, mais il était taillé en hercule nain. Ses courtes jambes et ses bras musculeux auraient pu servir de modèle pour dessiner un diminutif d’athlète. Il avait la culotte collante et le gilet long du groom londonnien, costume qui était alors plus rare en France et moins connu qu’aujourd’hui, où tout heureux possesseur d’une bique et d’une brouette se donne le luxe d’un vivant saucisson sachant gronder : Yes, sir, du fond de la gorge, et étriller les rosses en Anglais.

On voyait bien que Billy n’était pas un faux groom, né dans la rue Saint-Martin ou en Picardie. Il avait la figure rouge-sang et les longues oreilles de la race.

– Tu dormais, Billy ? reprit Henri.

– Non, milord.

– Où est ton cheval ?

– Ici, milord.

Il montrait du doigt le couvert à gauche.

– Que fait milady ? demanda encore le comte.

– Milord, elle danse, répondit Billy.

Henri se prit à rire.

– Billy, mon garçon, dit-il en prenant deux plis dans son portefeuille, cette lettre à milady, cette autre, rue Dauphine, n° 19, dans la boîte, et ne t’amuse pas en route !… Demain matin, quand vous arriverez, tu arrêteras le cocher à cette place où nous sommes, et tu le feras tourner sur la droite, ici.

Son doigt tendu montrait la route de chasse conduisant à Miremont.

– Oui, milord, repartit Billy.

– Mes compliments à milady, et à cheval, Billy !

– Bien, milord.

L’instant d’après le groom montait la côte au galop et disparaissait dans le noir.

Le comte Henri n’avait pas achevé sa promenade, car au lieu de tourner vers le château, il reprit son pas d’amble et suivit de loin Billy sur la route de Paris.

Il marcha ainsi jusqu’à deux ou trois cents toises de la lisière de la forêt, et tourna vers l’ouest dans un bas chemin, défoncé par les charrettes, qui traversait des coupes récemment exploitées.

Il était alors à plus de deux lieues du château. Le clocher du village voisin, traversé par la grande route, sonna la demie après une heure.

A droite du bas chemin et au delà des coupes, dans un fond rocheux où croissaient parmi les fougères des chênes difformes et de maigres bouleaux, une cabane de bûcheron s’élevait.

A cette heure de nuit et malgré la lumière de la lune, quiconque n’eût point connu d’avance la position exacte de cette masure aurait assurément passé sans l’apercevoir, car elle était adossée contre un roc dont elle avait la couleur, et son toit de chaume aux arêtes indécises se confondait avec les accidents du terrain environnant.

Le comte Henri quitta le bas chemin sans hésiter, et prit le petit sentier qui conduisait aux roches. Une cour de dix pieds carrés, encombrée de débris, précédait la cabane. Le comte prit un morceau de bois et heurta aux ais vermoulus de la porte. Rien ne bougea à l’intérieur. Le comte redoubla et put entendre les cris plaintifs qui accompagnent le réveil d’un enfant.

En même temps une voix d’homme demanda d’un accent grondeur :

– Est-ce qu’il y a tant de maisons dans la clairière pour vous tromper de porte, ivrogne !

– Je ne me trompe pas de porte, Pierre Louchet, répondit Henri ; ouvrez, j’ai à vous parler.

– Oh ! oh ! grommela le bûcheron, qui changea de ton, dites voir votre nom, qu’on sache à qui parler.

– Richard Thompson.

– Bien ! bien ! monsieur Richard, fit l’homme, qu’on entendit sauter en bas de son lit et chausser ses gros sabots ; du diable si ces Angliches ne font pas tout à l’envers !… Est-ce que c’est une heure, ça ?… Et la marmaille va se rendormir toute seule, peut-être ?… Croyez ça et buvez de l’eau !

Les gros sabots sonnèrent sourdement sur la terre battue, la barre de bois vert grinça, et la porte roula en criant sur la rouille de ses gonds.

– Votre serviteur tout de même, M. Richard, dit un vieil homme à barbe grise, qui montra sa bonne figure aux rayons de la lune ; j’oublie toujours votre autre nom, qui est anglais, mais il n’y a pas d’offense… Vous voilà donc par nos pays cette nuit ?

– J’ai laissé ma voiture là-haut, sur la grande route, répondit Henri. Je retourne à Paris… L’enfant se porte bien ?

L’enfant geignait dans son berceau, repris qu’il était déjà par le sommeil.

– Assez… Il a bonne voix : écoutez !… Quoiqu’il serait mieux dorloté si ma défunte y était encore…, mais la fille vient lui faire la bouillie trois fois le jour… et moi, j’aime les garçailles !

– Je vous ai choisi sur la mine, vieux Pierre… Quelqu’un est-il venu ?

– Oui, oui, à propos de ça !… le jeune homme, vous savez… Il a pleuré comme un enfant, c’te fois-ci !

– A-t-il dit quelque chose ?

– Il l’a mangé de l’embrasser, quoi !… C’est-il son oncle ?… Et il marmottait, disant : Richard mon petit Richard, toi, tu vas revoir ta mère… Paraît que vous avez donné au marmot le même nom que vous… Il disait encore : Je m’en vais bien loin… bien loin… je ne te verrai plus… Et il fondait en eau, quoi, que je me suis mis à pleurer avec lui… La mère n’est pas de ces pays-ci non plus, hein ?

– Vous la verrez demain, vieux Pierre, répondit Henri qui rêvait.

– La mère ? s’écria le bûcheron. Eh bien ! vrai ! ça me ferait plaisir.

– Elle viendra dans la matinée vous reprendre son enfant.

Le bûcheron resta silencieux. Son visage honnête et franc prit une expression de tristesse. On n’entendait plus rien dans la cabane, l’enfant s’était paisiblement rendormi.

– Allons ! dit le vieil homme qui poussa un gros soupir, on s’attache vite à ces petites créatures-là… Moi, je m’y étais habitué, quoi, et ça m’amusait de le bercer pour l’endormir… Mais c’est tant mieux si sa mère vient le chercher ; sa mère lui vaudra encore mieux que moi, pour sûr !… Comment s’appelle-t-elle, car il faut savoir, pas vrai ?…

– Sans doute… La dame qui viendra, et qui est sa mère, se nomme lady Frances Elphinstone.

– Lady… va t-en-z’y voir ! J’aimerais autant rapprendre tout mon catéchisme ! C’est-il drôle, les noms qu’ils vont chercher, là-bas, en Angleterre !

– Savez-vous lire, mon ami Pierre ? demanda Henri.

– Non pas moi, mais ma fille.

– Sera-t-elle là ?

– Si je veux… Elle sert à la ferme, pas loin d’ici.

– Donnez-moi du papier et allumez la chandelle.

– La chandelle, ça se peut, M. Richard, répondit le bûcheron, mais du papier… J’emporte toujours l’assiette avec moi quand je vas acheter du fromage.

Après cet hommage solennel rendu à l’utilité, du papier, le vieux Pierre Louchet prit dans un trou du mur, derrière l’huis, un morceau de craie blanche, et le tendit au visiteur en disant :

– Ecrivez voir le nom sur la porte, monsieur Richard, la fille le lira, si elle peut, quand elle viendra.

Au clair de lune, sur les planches mal jointes, Henri traça en gros caractères : Lady Frances Elphinstone, puis il remit la craie au bûcheron avec une pièce d’or.

– Cela n’empêchera pas la mère de vous payer, vieux Pierre, dit-il en prenant congé ; bonne nuit et merci !

– C’est toujours vingt sous de gagnés ! pensa le bûcheron, qui referma sa porte.

Avant de se remettre au lit, il frotta pourtant sa grosse barbe hérissée contre la joue de l’enfant et grommela :

– Je marierai la fille rien que pour avoir un chérubin comme ça.

Henri regagnait la grande route d’un pas plus lent. Il était près de quatre heures du matin quand il atteignit l’esplanade du château après une promenade nonchalante et pensive. Il vint jusqu’au bord du saut de loup, siffla Sultan, le grand chien de garde, lui parla pour se faire reconnaître, et lui jeta encore un morceau de pain. Puis, prenant son élan, il vint tomber d’un léger bond auprès de l’animal, qui lui lécha les mains comme s’il eût reconnu son maître en agilité et en audace.

Quelques minutes après, la lumière était éteinte derrière les carreaux de la fenêtre du jeune comte, qui dormait paisiblement dans son lit.

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