VIII - La belle irlandaise.
Billy, l’hercule de quatre pieds, était le groom de lady Frances Elphinstone, jeune veuve de la haute vie anglaise. La haute vie (high life) est là-bas ce que nous appelons ici l’aristocratie, mais en beaucoup plus beau. Le grand monde anglais est en effet une citadelle dont aucune médiocrité (au dire toutefois de ce même grand monde et des écrivains parfois très-médiocres qui chantent ses gloires) ne peut jamais forcer la porte. Il n’y a dans ce sanctuaire, auprès duquel notre faubourg Saint-Germain peut passer pour une guinguette, que des lords admirablement distingués, que des ladies merveilleusement raffinées, auxquels se joignent, par la grâce du sénat féminin qui patronne les grandes élections d’Almack, quelque sportman héroïque, quelque chanteur en renom, quelque avocat dont la poche est pleine de foudres, quelque poëte byronien, favori de la mode pour un jour, quelque novateur dans l’art de mettre les cravates, quelque splendide estomac capable de contenir cinquante douzaines d’huîtres ou même quelque médecin, porteur discret de la panacée universelle, dont, sur la mémoire de ses aïeux, il n’a juré de ne point abuser.
Un seigneur de la haute vie n’a que deux bras d’ordinaire, et rarement il marche avec plus de deux jambes. Il dîne plusieurs fois chaque jour, il est vrai, mais son estomac s’en plaint. Dans la rue, il daigne respirer le même air que son tailleur, jusqu’à présent. Je ne répondrais pas cependant que la libre Angleterre n’inventât pas quelque jour une atmosphère propre et plus décente à l’usage de la haute vie. Il est choquant pour certains poumons privilégiés, choquant et humiliant de reprendre l’air que le public a déjà respiré.
A Londres, ne l’oubliez jamais, ce mot public est une injure.
Milords et miladies de la haute vie sont peu nombreux en Angleterre ; à l’étranger, ils pullulent. C’est le contraire de ce qui arrive chez nous, où tout le monde est un peu vicomte par le fait de sa propre fantaisie, et peut trancher du petit seigneur à sa volonté. Là-bas, la manie du sas est si invétérée ; là-bas, on a si grand besoin de trier, de catégoriser et d’exclure, que les danseurs et les danseuses de ce glorieux bal d’Almack, déjà nommé, sont choisis au scrutin. Il faut faire ses preuves pour être admis à ce pique-nique, point de mire de toutes les imbéciles vanités du monde élégant, comme il fallait faire ses preuves au temps jadis pour être chevalier de Malte ou chanoinesse d’un chapitre noble.
Et John Bull, avec cette poutre dans son œil apoplectique, se moque abondamment et pesamment de toute aristocratie qui n’a pas le pied sur sa propre poitrine.
Lady Frances Elphinstone était de la haute vie, voilà le fait ; elle le disait, et nous n’avons point qualité pour aller aux preuves. Elle avait sa maison suffisamment montée, et occupait à Paris un appartement meublé d’un prix considérable. Sa conduite était irréprochable ; elle recevait peu, et, en définitive, rien ne ressemble à une simple mortelle comme une princesse de la haute vie voyageant incognito.
Dans le quartier qu’elle avait choisi, aux abords des Tuileries, on connaît les Anglais. La distinction anglaise existe ; elle offre même çà et là des types d’exquise perfection. Rarement possède-t-elle le charme de nos élégances françaises, mais la correction de ses lignes peut atteindre à la splendeur, quand sa réserve ne devient pas pruderie, quand sa fière tenue ne se change pas en roideur. Il y a un axiome : « Rien n’est beau comme une belle Anglaise. On peut ajouter : Rien n’est noble comme une Anglaise noble qui échappe aux gros préjugés, aux travers un peu ridicules, aux faiblesses comiques de sa race.
L’Anglaise pur sang, quand elle est réussie, réalise ce beau rêve de la reine que font toujours les enfants et les poëtes. Elle a des hauteurs de statue et des douceurs qui sont du trône.
Lady Frances, nous sommes forcés de l’avouer, n’était pas du tout cela. Il ne fallait point chercher son éclat dans les sérénités blondes, ni dans le calme attiédi des symétries britanniques. Elle était brune, forte et vivante comme les filles de ces rivages féeriques où l’Irlande oppose ses digues de basalte à la furie des tempêtes de l’Ouest. Dans ce pays du Connaught aux horizons étranges, qui ressemble à la Norwège, parfois, parfois à l’Italie ; sur ces côtes où le tourment des flots a creusé les plus belles grottes du monde ; derrière l’abri des prodigieuses colonnades attribuées par la superstition populaire à l’effort d’une dynastie de géants ; le long de ces grèves étincelantes, – fleur de la terre et perle de la mer, comme dit le proverbe celtique ; – au bord de ces lacs enchantés où se mirent, poèmes silencieux, les ruines et les forêts ; sur ces douces pentes de la montagne où le soleil se joue dans les bruyères bleues, aux parfums d’incendie ; là-bas enfin, là-bas, dans l’île d’émeraude où les derniers Gaëls parlent le langage de l’antique Erin, tout au bout de l’Irlande la verte et la joyeuse, la misère, la famine, l’oppression et tous les vices qui en découlent n’ont pas encore achevé de tuer la plus magnifique race d’hommes dont puisse se glorifier la terre.
Leur généalogie est comme un chant de la lyre homérique qu’accompagneraient les accords de la harpe d’Ossian. Les belles filles d’Ionie vinrent un jour avec les marchands de Milet, la rivale de Tyr ; elles épousèrent les géants, fils de la mer, Neil, Brien, Connor et Diarmid, dont la tête s’élevait au-dessus des grandes vagues, aux marées de septembre. De ces noces vint Erynn, fille d’Aspasie la Milésienne, exilée du pays de lumière, et du géant des brouillards hiberniens, qui avait ses pieds au fond de la mer et sa tête dans les nuages du ciel.
O’Neil, O’Brien, O’Connor, Mac-Diarmid furent les enfants d’Erynn et furent les rois des quatre peuples de l’Irlande. Après tant de siècles et après tant de malheurs, vous retrouvez là-bas ces noms en foule, comme les fragments d’une roche immense éparpillés sur le sol.
Ce n’est pas le clan écossais, image de la famille, et qui, malgré la patience inouïe des persécutions, protège encore contre Londres la liberté des montagnes highlandaises ; c’est la dispersion terrible qui suit l’éclat de la mine ou le coup de la foudre. Les membres, ici, ne savent plus le corps : O’Brien ne connaît pas O’Brien ; O’Connor, pour une pièce de cuivre, combattra O’Connor. L’abâtardissement moral est complet ; de la roche haute et large il ne reste que des cailloux, et le noble édifice écroulé n’est plus qu’un amas de vils décombres.
Et pourtant ; au sommet de ces prodigieuses colonnes de porphyre noir qui sont les tuyaux de l’Orgue des Géants ou sur le pavé octogone de cette mosaïque de basalte qui se projette à une lieue au large pour mériter son nom de Chaussée du Géant, – les géants sont partout encore, vous le voyez, – il m’est arrivé de m’arrêter stupéfait devant quelque jeune mendiant qui ressemblait, malgré l’injure de ses haillons, aux Grecs de l’Iliade ; il m’est arrivé plus souvent encore d’accouder mes deux bras sur le talus du sentier pour contempler, descendant les pentes du Mamturk ou suivant les sentiers verts qui longent le lac Corrib, une fille aux jambes nues et à la chevelure tressée, une Minerve de Phidias, une Athénienne détachée d’un bas-relief du Parthénon, grande, correcte, hardie, portant fièrement sur l’épaule gauche sa cruche au profil d’amphore, tandis que sa mante, dessinant des plis sobres, flottait derrière elle au vent de sa marche.
Mais, hélas ! le jeune homme d’Homère est voleur encore plus que mendiant, et vendra son faux témoignage à qui le voudra pour une pièce de six pence ; mais, hélas ! l’Athénienne de Phidias, à part sa beauté, n’a gardé qu’un seul trait de ressemblance avec Aspasie.
Lady Frances Elphinstone était précisément cette fleur magnifique qui s’épanouit là-bas parmi les ruines et balance l’orgueil de sa corolle au-dessus des malédictions de la misère. A quiconque a pu les admirer, ces merveilleuses fleurs, la pensée est venue de les placer par le rêve au milieu des élégances de Londres ou de Paris, de mettre sur leur front si pur la couronne de noblesse, de glisser dans leur chevelure le sourire lacté des perles ou le flamboyant regard des diamants, de jeter enfin sur leurs épaules harmonieuses le manteau de notre luxe, qui trop souvent se déshonore en touchant de si plates laideurs !
Ce rêve réalisé, c’était lady Frances Elphinstone, et tout ce que le rêve conçu promet, lady Frances le tenait. Dans l’Irlandaise de race, il n’y a rien d’anglais, absolument rien. On conçoit la haine qui sépare les deux familles par leur seule dissemblance. On a dit souvent que l’Irlandais se rapprochait du Français ; l’assertion n’a une apparence de vérité que si l’on prend l’Anglais pour point de comparaison : l’Irlandais est plus près du Français que de l’Anglais, qui a cette gloire ou ce malheur d’être seul de son espèce en tout l’univers. Lady Frances était belle comme une Grecque, comme une Italienne, comme une Française même, à la rigueur ; mais il y avait en elle une richesse de sang qui excluait au premier coup d’œil la provenance saxonne. Son accent et son nom seuls la faisaient Anglaise pour les Parisiens.
Son accent était sincère ; son nom mentait. Nous avons rencontré déjà deux fois dans ce récit lady Frances Elphinstone à l’hôtel de Grosvenor-Square, où elle s’appelait madame la comtesse ; au bureau de police de Scotland-Yard, où elle avait nom Sarah O’Neil.
Nous avons entendu parler d’elle une troisième fois, dans la biographie fantastique de Jean Diable, où elle était désignée sous le nom de la Belle Irlandaise.
Nous sommes ici en face d’une singulière nature, beaucoup plus inconnue à nos lecteurs que les excentricités banales du caractère anglais. Nous ne savons guère l’Irlande que par l’Angleterre, et certes nous regarderions comme souverainement injuste de prendre nos renseignements sur la Pologne dans la littérature russe. Il y a des peuples sacrifiés fatalement : l’Irlande, ce joyau de la création, excite peu de sympathie, et nul ne veut plus lire le poëme terrible de ses douleurs.
Lady Frances n’avait pas encore vingt ans ; elle était dans le plein épanouissement de sa luxuriante jeunesse. Ses yeux noirs promettaient plus que son cœur n’aurait pu tenir peut-être : une passion indomptable et ardente. Il y avait de charmantes témérités dans son regard, souvent timide et pudique aussi ; car nous ne savons pas encore son histoire, et la maîtresse de Jean-Diable n’avait rien de commun avec les damnées de l’enfer londonnien. Le charme de son sourire était dans sa finesse naïve, qui le faisait ressembler au sourire d’un enfant. A ne lui donner qu’un coup d’œil, on eût jugé, par les profils hardis de sa tête et le dessin solide de ses traits, qu’il y avait en elle une grande intelligence unie à une vigoureuse volonté ; telle en effet sa nature avait dû être dans son germe ; grande en tous sens opulente et choisie. Mais il y a la décadence des races qui se fait sentir d’une manière tout autre que la décadence propre à chaque individu.
En Irlande, où cette décadence est profonde et universelle, l’effet toxique, s’il est permis de s’exprimer ainsi, l’empoisonnement lent et mortel, se traduit par une diminution de gravité spécifique dans la condition morale des individus ; l’enveloppe n’a plus son contenu normal ; il y a défaillance et appauvrissement de tout le système. Peignons la chose d’un mot énergique et douloureux : l’Irlandais a beaucoup de la frivolité du nègre.
Chose singulière l’Américain, cet Anglais et demi, qu’il soit du Nord ou du Sud, esclavagiste ou abolitionniste, déteste l’Irlandais comme il hait le nègre. L’Américain a reconnu dans l’irlandais le nègre blanc. Il l’abhorre d’instinct, par suite de cette aversion pour le malheur qui est le signe distinctif de la race saxonne.
A Londres, la plus cruelle insulte qu’on puisse infliger à un homme c’est de l’appeler pauvre.
Cette ravissante jeune femme, lady Frances, était blanche. Les qualités que Dieu avait mises en elle existaient : aucun vice personnel ne les avait étouffées. A un moment, donné, peut-être, elles devaient faire explosion et déchirer la mystérieuse enveloppe qui les tenait emprisonnées : mais, à cette heure où sa beauté corporelle avait acquis toute sa perfection, son intelligence et son cœur s’attardaient dans les limbes de d’enfance. A beaucoup d’égards, c’était encore une fillette, variable à tout vent, sans défense contre tout caprice. Elle était dominée et conquise. Elle obéissait, jouant avec une adresse infinie le rôle que son maître lui soufflait. Elle aimait à sa manière ; elle était dévouée ou plutôt esclave, puisque nous avons déjà dit le mot. Savait-elle le secret de son propre avenir ? non. S’en inquiétait-elle ? en aucune sorte ; elle allait dans la vie comme un brillant papillon voltige dans l’air. Toute fantaisie qui l’appelait la détournait de sa route sans effort comme sans remords. Elle était rieuse ; elle avait des désirs de grande dame et des envies de grisette. Paris l’enchantait, bien qu’elle l’eût regardé seulement au travers de sa fenêtre ; elle rêvait nuit et jour des enchantemens de Paris. Qu’avait-elle à faire autre chose ? Son maître pensait pour elle.
Il n’y avait rien d’équivoque dans sa maison, qui se composait d’une femme de chambre presbytérienne et raide comme un bâton, de deux couturières-lingères, d’un valet de pied, d’un cocher et de Billy.
Nous rétrogradons de quelques heures. C’était vers cinq heures après midi, ce même jour où le comte Henri de Belcamp avait fait sa rentrée sous le toit paternel. Lady Frances, en charmante toilette de ville, dînait en tête-à-tête avec un jeune homme doux et triste qui s’échappait parfois néanmoins à partager sa communicative gaieté. Prudence, la fille de chambre presbytérienne, servait, grave, discrète, lente, traînant ses pieds larges, chaussés de grands souliers, mais ne parvenant pas, malgré l’austérité affectée de son visage de corbeau, à mettre en deuil cette jolie petite salle à manger, éclairée par la présence de milady. Milady dînait à la française, sans thé, sans lavure de café, sans jambon, sans pommes de terre bouillies. Elle trempait de temps en temps ses lèvres roses dans un verre de champagne.
– Richard, dit-elle, si vous n’aviez pas été obligé de partir, vous auriez été mon cavalier à Paris, puisque me voilà seule. Vous m’auriez conduite à l’opéra… Quand on songe que je n’ai pas encore été à l’Opéra !
– Est-il possible ! murmura le jeune homme en souriant.
Prudence toussa.
– Je vous scandalise, ma bonne fille, lui dit lady Frances en lui tendant son assiette ; en revanche, vous êtes témoin, Prudence, que je n’ai pas manqué une seule fois d’aller à Saint-Roch.
– J’ai ma religion comme milady a la sienne, répondit Prudence, semblable à une poupée de bois qui parlerait tout à coup ; grâce au Seigneur, je suis tolérante… mais j’aimerais autant l’Opéra que Saint-Roch.
– Nous sommes donc du même avis une fois par hasard, Prudence, dit la jeune femme en montrant toutes ses belles dents en un sourire. Servez le dessert et allez prendre votre repas, ma fille.
– Vous êtes triste, Thompson, reprit lady Frances, dès que Prudence eut passé le seuil. Avez-vous des nouvelles de Suzanne Temple ?
– J’ai sujet d’être triste, Frances, répondit le jeune homme. Tout m’accable, et je vais repartir pour Londres, plus désespéré que jamais. J’ai acquis la certitude aujourd’hui que ma Suzanne est venue avec son père ; mais qu’elle n’a jamais franchi le seuil du domicile qu’il occupe à Paris… L’a-t-il mise dans quelque couvent ?… Il y a des heures où j’ai peur qu’elle ne soit morte.
– Quelle folie ! s’écria milady.
– Où peut-elle être ?… Si le vieux Temple a découvert notre secret ?…
– Il adore sa fille, et c’est un galant homme.
– Oui… un galant homme… répéta Thompson, qui rougit et baissa les yeux, un homme d’honneur… d’honneur implacable !…
– D’où lui sont venus ses premiers soupçons contre vous ? demanda Frances.
– Il y a des circonstances fatales, murmura le jeune homme avec accablement. Dès le premier pas, M. Temple s’est trouvé en face de ma mère et de moi… Ma mère avait eu le jour même du meurtre, une scène violente avec Constance Bartolozzi… et moi j’avais menacé, car la dureté de cette femme nous réduisait au désespoir… quand James Davy vint à moi et me dit : « Constance Bartolozzi est morte assassinée, » j’eus le vertige… oui… comme si les paroles de malédiction qui étaient sorties de ma bouche avaient pu la tuer !… Et quand Davy me dit encore : On n’a rien soustrait, ni papiers ni valeurs ; il ne manque rien, sauf l’obligation souscrite par votre mère, » j’eus froid jusque dans la moelle de mes os… Quelques heures auparavant, ma mère avait tenu cette obligation dans sa main… Un voile tomba sur mes yeux… je devins fou, puisque je vis ma mère coupable… Au lieu d’aller droit à M. Temple, je me cachai ce soir-là, et ce fut ma perte…
– Où vous cachâtes-vous, Thompson ?
– Dans la maison de James Davy, pendant le voyage que vous fîtes…
Et c’était James qui vous avait conseillé de vous cacher ?
– James avait, peur pour moi… Il avait vu mon trouble… J’ai été trois ans le secrétaire de M. Temple ; je sais comme il procède et quel pouvoir ont sur lui certaines coïncidences… James alla jusqu’à me demander si j’étais le coupable !… Si M. Temple m’eut interrogé sur le moment, j’aurais couché à Newgate.
– Mais le lendemain ?… dit Frances.
– Le lendemain, j’appris que M. Temple avait feuilleté mes papiers et que ses agens s’étaient rendus chez ma mère. Londres entier parlait de ce meurtre. Davy me dit : Vous êtes perdu !
– Ah ! fit la jeune femme, Davy vous dit cela ! Et cependant, reprit-elle comme en se parlant à elle-même, James Davy n’est pas votre ennemi, je sais cela…
– Mon ennemi ! se récria Thompson étonné.
– Il m’a fait témoigner devant M. Temple, dans Scotland-Yard, continua Frances qui rêvait, et c’était pour détourner de vous les soupçons. J’ai menti ce jour-là, Richard ; la nuit du meurtre, j’étais absente, et pourtant j’ai affirmé que j’avais vu… Mais ce Gregory Temple est un homme extraordinaire… il voit au travers du mensonge !
– C’était James Davy qui vous avait placée chez la Bartolozzi ? demanda Tompson.
– Oui, répondit la jeune femme.
– Pour savoir si elle gardait fidèlement le secret des réunions qui avaient lieu chez elle ?
Frances garda le silence, puis elle dit :
– Vis-à-vis d’un homme tel que Gregory Temple, essayer la ruse est folie. Vous avez été fou deux fois : la première en cachant votre mariage, la seconde, en prenant la fuite après le meurtre… D’autres paroles vinrent jusqu’à ses lèvres, mais elle les refoula et but gaillardement un verre de champagne. Vous eussiez dit en ce moment qu’un regard étranger était fixé sur elle et dominait sa volonté.
– Il y a des moments, dit-elle tout à coup, où je suis lasse, bien lasse, d’aller à tâtons parmi ces mystères… si j’étais un homme comme vous, Thompson, je briserais ma chaîne et j’irais à la grâce de Dieu !
– Faites-vous allusion à James ? demanda Tompson étonné ; nous savons qu’il est mêlé à de grands intérêts politiques…
– Le savons-nous ?… prononça tout bas mylady.
Richard la regarda avec reproche.
– Certes, certes, murmura-t-elle en laissant échapper un soupir, – il combat… il s’efforce…
– Frances, interrompit Thomson d’un ton pénétré et presque sévère, James Davy est un cœur d’or !
– Vous avez vu votre enfant aujourd’hui ? demanda brusquement la jeune femme, détournant l’entretien.
– Pour la dernière fois… murmura Thompson, dont la paupière se baissa.
Frances promena le regard de ses grands yeux noirs sur les traits nobles et doux de son jeune compagnon. C’était un visage intelligent, mais timide, où le malheur avait déjà mis sa marque.
– Vous êtes brave, Richard, prononça tout bas Frances, vous êtes brave… mais vous n’avez pas de fermeté… Ne parlons plus de tout cela… Voulez-vous me conduire au bal du Colisée ?
Richard crut avoir mal entendu. Elle essaya de rire aux éclats.
– Au bal ! répéta Thompson, je pars demain, Frances, sans avoir vu ma femme, et je laisse mon enfant derrière moi… pensez-vous que je puisse me divertir au bal ?
– Nous retrouverons votre femme, et nous veillerons sur votre enfant, dit Frances affectant un ton léger. Quand on est triste, il faut secouer sa peine… J’ai un très grand désir d’aller à ce bal.
– Un bal public, je pense ? demanda Richard.
– Oui… un bal où l’on paye son entrée.
– Et croyez-vous que votre place soit en ce lieu, Frances ?
Elle acheva son verre de champagne et dit d’un accent mutin :
– Pourquoi n’aurais-je pas mes secrets, moi aussi ? Je suis peut-être de quelque grande conspiration…
– James absent…, murmura Richard, vous au bal !
– Oh ! répliqua-t-elle en souriant avec tristesse, James ne s’inquiète pas de moi.
Puis elle ajouta résolûment :
– Richard, si vous ne voulez pas m’y conduire, j’irai seule.
Le jour baissait : Prudence rentra avec des flambeaux. Nos deux convives gardèrent, le silence, tant qu’elle fût présente.
Frances, reprit Richard Thompson quand Prudence fut partie, vous espérez vous rencontrer avec quelqu’un à ce bal ?
Je l’espère… vaguement, répliqua la jeune femme, dont les joues eurent une rougeur subite.
– Y êtes-vous donc allée déjà ?
– Jamais.
– Est-ce un rendez-vous ?
Pour le coup, milady frappa du pied et tendit son verre à champagne.
– Vous êtes fou ! Richard, dit-elle. Versez !
Mais bientôt elle ajouta en baissant la voix :
– Quand même j’aurais un rendez-vous ?… James ne vous a pas tout dit, Richard… James, est un grand personnage…
– Je m’en doutais ! s’écria l’ancien secrétaire de Gregory Temple.
Milady acheva :
– Jamais je ne serai la femme de James Davy.
– Je ne vous demande pas le vrai nom de notre ami… commença Richard.
– Moi, je ne suis qu’une pauvre fille, interrompit Frances, quoique j’aie du sang de roi dans les veines… mais il y a des races condamnées qui descendent… qui descendent toujours, jusqu’à ce que le fond de l’abîme seul puisse arrêter leur décadence… Allez-vous me conduire au bal Richard ?
– Si je savais…
– Vous allez savoir tout ce que je sais moi-même : Dans les derniers temps, le conseil supérieur des chevaliers de la Délivrance se réunissait chez Constance Bartolozzi. J’ignore le fond de ces mystères, et j’ai cru longtemps qu’il s’agissait de soustraire l’Irlande au joug des Anglais… mais il y a encore autre chose… Ce que je peux dire avec certitude, c’est que la Bartolozzi avait peur, et que son intention était de quitter Londres, ou de faire une révélation… Parfois avez-vous entendu prononcer un nom inconnu qui vous au fait battre le cœur, Thompson ?
– Oui, répondit Richard, celui de Suzanne.
– Ils comptaient un soir leur armée, poursuivit lady Frances, dans le salon de la Bartolozzi…
– Et vous y étiez ?
J’y étais… ne m’interrompez pas : il y a des choses que je ne peux pas vous expliquer… J’écoutais avec indifférence et ennui la liste des conspirateurs, lorsqu’un compagnon de France dit : Robert Surrisy, sous-lieutenant de la grande armée, brave et fort comme un lion…
Ses longues paupières se fermèrent à demi, tandis que sa prunelle se noyait dans la rêverie. Elle ne parlait plus. Il y avait à la fois sur son délicieux visage le charme de la jeune fille et l’attrait de la femme. C’était encore la fleur et c’était déjà le fruit. L’ignorance n’était plus là, mais quelque chose de semblable au beau rayonnement de l’innocence filtrait au travers de ses longs cils abaissés.
– Après ? demanda Richard.
– Mon cœur battit, répliqua Frances. Ce fut tout.
– Cela ne me dit pas…
– Attendez !… Je suis partie seule de Londres ; James m’avait précédée en France. En montant sur le paquebot, à London Bridge, je remarquai deux jeunes gens, tous deux beaux et nobles de visage : l’un triste et vêtu de deuil, l’autre portant sur ses traits cette gaieté résolue qui appartient aux Français, et que j’aime, moi, Richard, par haine de l’Anglais froid et lourd qui a tué ma patrie et ma race. Nos regards se croisèrent. Je riais, et Prudence grondait, lorsque, en me penchant sur le plat-bord pour voir l’eau troublée de la Tamise, mon carnet de velours que je tenais à la main m’échappa ; un mouvement se fit à mes côtés, une main gantée toucha le plat-bord, et le cri de ma surprise résonnait encore que l’eau bouillonna sous le choc d’un homme qui plongeait. L’instant d’après, le beau jeune homme, celui qui avait l’air si brave et si gai, me rapportait mon carnet en souriant.
– Cela se dessine, murmura Thompson, qui sourit, lui aussi, malgré sa tristesse. J’ai lu plus d’un roman qui ne commençait pas autrement que cela.
Il vida d’un trait son verre plein de champagne.
– Taisez-vous ! dit milady, qui le menaça de son doigt charmant, et buvez en effet, Thompson ; je veux que vous ayez une bonne soirée avant de partir… Je passai dans ma cabine les premières heures de la traversée. Quand j’entrai enfin au salon, six ou huit jeunes gens étaient attablés devant un déjeuner à la française, et les détonations du champagne se mêlaient au cliquetis des verres. Au milieu de la troupe joyeuse, je reconnus mon héros de roman, puisque vous avez parlé roman, le libérateur de mon carnet de velours. Il me semble voir encore sa figure vivante et pétillante comme la mousse de son verre, parmi les pesantes physionomies qui l’entouraient.
Il parlait et portait un toast.
– Messieurs, disait-il, j’aime les Anglais parce qu’ils sont libres. Il faut bien vivre et mourir pour quelque chose : je vivrai, je mourrai pour la liberté. Ces hasards du voyage qui rassemblent les hommes font parfois des amitiés solides. Nous sommes inconnus les uns aux autres, échangeons nos noms avant de boire à l’avenir qui nous réunira peut-être. Je suis Français, j’ai été soldat sous l’empereur, je suis étudiant, et, quoi qu’il arrive, je nargue la mélancolie. Mon nom veut dire sourire, selon la traduction de mes professeurs de collége : je m’appelle Robert Surrisy…
– J’ai oublié les autres noms, Richard, reprit lady Frances, pour ne me rappeler que le nom qui veut dire sourire…
– Et vous l’avez revu, demanda Thompson, ce beau jeune homme ?
– Je voudrais le revoir, répondit la jeune femme.
– Lui parler ?
– Non… seulement reposer mon regard sur la joyeuse vaillance de ce front, admirer les franches hardiesses de cette prunelle… En quittant le paquebot, je me souviens qu’il dit à ses nouveaux amis : Messieurs les Anglais, nous nous reverrons au Colisée !…
– Allons donc au Colisée ! s’écria Thompson en se levant. Ce que femme veut, Dieu le veut, et il sera temps demain de reprendre le fardeau de mes mélancolies.
Lady Frances sauta de joie. Elle sonna Prudence, demanda son écharpe et son chapeau, ordonna d’atteler, et n’eût patience que lors qu’elle fut assise à côté de Richard sur les coussins de la calèche. Prudence, qui avait mis son châle et son grand chapeau de paille pour accompagner sa maîtresse, fut repoussée avec perte. Billy, au lieu de monter derrière la voiture, se présenta à la portière et rappela qu’il avait à exécuter les ordres de M. le comte cette nuit.
– Bien ! très bien ! s’écria la jeune femme ; allez où vous voudrez, Billy, et bon voyage !
– Ne faut-il rien dire à M. le comte de la part de milady ? demanda Billy.
– Mes complimens… Allez, Sam !
Le cocher fouetta les chevaux.
Lady Frances, se ravisant, mit sa tête espiègle à la portière et cria :
– Billy ! dites-lui que je vais danser !
L’équipage, au lieu de se diriger vers le faubourg du Roule, où était situé l’établissement du Colisée, bal, théâtre et foire permanente, destiné à détrôner les gloires impériales de l’ancien Tivoli, s’enfonça dans la vieille ville et ne s’arrêta qu’à la porte des grandes messageries. Richard Thompson descendit, afin d’arrêter sa place dans la diligence qui partait le lendemain matin pour Calais. Une mesure récente obligeait tout voyageur à signer la feuille et à exhiber son passe-port. Richard n’avait point de passe-port ; mais il fournit un congé du foreign-office, au nom de James Davy, commissaire adjoint du bureau central, et signa ce même nom sur le registre.
En remontant dans la voiture, il trouva lady Frances très pâle et toute tremblante. Richard l’interrogea, mais elle ne voulut pas s’expliquer. A moitié route seulement, elle demanda tout à coup :
– Que pourrait vous faire Gregory Temple s’il découvrait votre présence à Paris ?
– Gregory Temple est parti hier pour Londres, répondit Richard, James me l’a dit.
– Alors, murmura Frances, je me suis trompée.
Comme ils approchaient du Colisée, dont le brillant portail projetait au loin l’éclat de son illumination, la jeune femme reprit brusquement :
– Il faut pourtant que je vous dise : j’avais fermé les yeux en vous attendant là-bas, un bruit léger m’a fait relever la paupière ; je pensais que c’était vous qui reveniez déjà… Il y avait une figure encadrée dans la portière de la voiture. Je n’ai vu Gregory Temple qu’une seule fois, il m’a semblé le reconnaître, quoiqu’il soit bien changé…
– Dans quelques heures je serai loin de Paris, répliqua Thompson.
Puis il ajouta d’un air pensif :
– Chaque fois que Davy parle, il faut croire. Celui-là est un prophète fidèle… Il m’avait recommandé de ne point sortir avec vous.
– Moi, il m’avait dit au contraire… commença vivement Frances.
Mais elle pâlit encore et s’arrêta comme effrayée.
Richard attendit un instant qu’elle achevât.
– J’ai confiance, murmura-t-il. James Davy m’a donné jusqu’à son nom ! Il a fait plus : il a pris le mien pour protéger ma femme et mon enfant…
Puis il ajouta d’une voix sombre :
– Sur le nom de Dieu, je suis innocent ! Ma vie n’est plus à moi. Le malheur serait pour celui qui veut faire de ma femme une veuve et de mon fils un orphelin !
La voiture s’arrêtait au bout de la longue file des équipages rangés devant le Colisée, vaste enclos occupant la majeure partie de l’ancien jardin Beaujon et contenant diverses constructions analogues à celles qui font de notre Pré-Catelan actuel l’image exacte du paradis, selon la foi des dames gaies et des jeunes messieurs endimanchés. Paris n’invente rien. A certaines époques périodiques, il recule ses joies en même temps que son mur d’enceinte, et s’écrie invariablement : Miracle ! miracle !
Le Colisée était un miracle parce qu’il remplaçait Tivoli, et que ses montagnes russes étaient un peu plus hautes ; parce qu’il avait des drapeaux flottans et des hampes dorées à neuf, parce qu’on y voyait des marionnettes de bois et des marionnettes de chair, parce qu’on y prenait de très bonnes glaces et qu’un sorcier, habitant les profondeurs d’une caverne en briques, y disait la bonne aventure pour quinze sous.
Dans cent ans, Paris, ayant atteint sa taille virile, enverra son mur d’enceinte à Melun et bâtira son miracle au beau milieu de la forêt de Fontainebleau. Il dira : « Voyez les rochers que j’ai faits et les chênes de neuf cents ans que j’ai plantés en mottes ! J’ai ici près un palais qui n’est pas mal pour une chose bâtie avec d’autres matériaux que mes planches et mon plâtre. J’ai l’orchestre de Musard XIV, le ballon transatlantique, et jusqu’à des vipères, animaux naturels ! »
En ce temps-là, il y aura sur l’emplacement du Pré-Catelan un quartier déjà démodé et si vieux, si vieux, que le préfet de la Seine en aura honte et lui passera son boulevard au travers du corps.
Le Colisée était tout jeune. Sa vogue, qui devait durer si peu, s’annonçait splendide. Il faut bien avouer que les mœurs parisiennes ont changé depuis lors, et que le grand monde s’est éloigné totalement de ces réjouissances à prix fixe. Aux premières années de la Restauration, le grand monde allait à Tivoli, à Marbeuf, au Colisée, comme il patronna plus tard le Ranelagh, descendu si bas, comme il se mêla un instant au carnaval dans nos rues et fit la fortune européenne des bals de l’Opéra.
Le grand monde, devenu vieux, s’est fait ermite ; le petit monde seul, toujours en train comme le savetier de la fable, fait le diable pour s’amuser et jette son obole dans les « troncs pour l’entretien des paradis de Paris. »
Le premier son de l’orchestre fit bondir le cœur de lady Frances. C’était une enfant, une enfant frivole, mais ardente au plaisir. Elle n’eut pas plutôt franchi le seuil de ces enchantemens, que l’atmosphère de la fête la saisit et l’enivra. Richard lui-même ne fut pas à l’abri de cette fièvre. Il était Anglais, et Paris rend les Anglais fous. Ce mouvement, ce bruit, ces rires, ces parfums, cette harmonie, ce pêle-mêle de fleurs et de femmes l’étourdit comme sa compagne. Pendant une heure, ils furent à cent lieues de leur vie réelle. Quelles que fussent leurs préoccupations, et chacun d’eux avait les siennes, ils oublièrent tout, sauf la pensée intime et obstinée qui était pour l’un et pour l’autre la vie même du cœur. En souriant aux jeunes cavaliers qui la saluaient, Frances songeait à Robert Surrisy ; en promenant son regard charmé sur cet essaim brillant de jolies femmes, Richard cherchait Suzanne.
Mais d’inquiétudes ou de craintes, nulle, trace désormais. Au fond, et malgré le poids grave de sa destinée, Richard était presque aussi enfant que Frances. Il se laissait conduire. Elle voulait tout voir et tout essayer. Ils arrivèrent, en suivant le flot bruyant et tumultueux comme une mer, jusqu’à une enceinte octogone qui tenait à peu près le centre du jardin. C’était là que se pressait le plus fort de la foule, autour d’une sorte de monument de forme bizarre, composé, de deux Temples chinois très élevés, mais de hauteur inégale, reliés entre eux par une arcade renversée, dont la courbe large figurait une vallée entre deux montagnes.
C’étaient des montages en effet, les montagnes russes, la « folie du jour » pour employer l’expression à la mode. Je sais des duchesses d’un âge respectable qui m’ont confessé leur désir passionné – lointain déjà, hélas ! – de risquer une descente aux montagnes russes. On ne comprend plus les choses qui coûtent un sou à la foire ; la montagne russe, avilie, ressemble à ces dissipateurs devenus chiffonniers. Rien n’est laid comme les ruines de la mode, cette chose qui vit exclusivement de jeunesse. En ce temps-là, pour perdre haleine et gagner le vertige sur ces pentes prestigieuses, telle femme noble, vertueuse et distinguée, sauta par la fenêtre du domicile conjugal.
Au moment où Richard et Frances arrivaient devant cette vallée suspendue, dont les pentes se cachaient derrière un manteau d’arabesques capricieuses et de violentes dorures, un cri d’enthousiasme s’éleva dans la foule, tandis que toute une flottille de traîneaux, lancés du Temple supérieur avec une indescriptible fougue, descendit comme un tourbillon, glissa au fond de la courbe, et, remontant par son propre élan, aborda gracieusement la plate-forme du Temple inférieur. La vapeur nous a blasés sur les spectacles de miraculeuse vitesse. Les chemins de fer n’étaient pas encore inventés. La foule restait là bouche béante, agitée de longues ondulations, et rendant des murmures. Puis d’autres convois passaient, passaient incessamment, emportant les rires des joyeuses et des braves, les cris sauvages des épouvantées, les contorsions comiques des profès de ce jeu et les pâleurs malades des novices.
Frances entraîna son cavalier, et, toute rouge déjà de sa puérile envie, elle s’écria :
– Je veux essayer !
Ils montèrent le frêle escalier qui conduisait au Temple du départ et qui fléchissait sous le poids des voyageurs pour rire. Sur le palier qui précédait la plate-forme, c’était une cohue à ne se voir ni s’entendre. Lady Frances, impatiente d’arriver au traîneau qui devait la faire si heureuse, poussait comme les autres enfants et riait de tout son cœur des petits incidents de la mêlée. Richard mit enfin la main sur un traîneau à deux places, orné de fioritures si audacieuses qu’il aurait pu servir de palanquin au Grand-Mogol. Frances, triomphante, allait y monter lorsqu’elle entendit une voix qui prononça distinctement derrière elle ce nom :
– Sarah O’Neil…
Elle se retourna comme si un serpent l’eût mordue au talon. Son regard aigu perça dans tous les sens la foule qui l’entourait. Elle ne vit rien que des figures inconnues qui riaient de son trouble et l’attribuaient à la frayeur.
– Descendez, si vous n’osez pas ! lui cria-t-on. Donnez votre place et descendez !
Sa main crispée serra le bras de Richard, qui se retourna à son tour et fut effrayé de sa pâleur.
– Vous aurait-on insultée ? demanda-t-il vivement.
– Non, répondit Frances.
Puis elle ajouta eu baissant la voix jusqu’au murmure :
– Vous n’avez donc pas entendu ?
– Entendu quoi ?
Au lieu de répondre, Frances eut un éclair dans les yeux, et son doigt tremblant désigna le devant de la plate-forme, où le premier rang des traîneaux restait en équilibre au moment de partir. L’œil de Richard suivit ce geste, et un cri s’étouffa dans sa poitrine.
– Suzanne ! appela-t-il comme malgré lui.
– Rober !… murmura Frances.
Il y avait dans le traîneau un jeune homme et une jeune femme qui disparurent à cet instant, précipités sur la pente rapide.
– Il faut les suivre, dit Frances qui fit un mouvement pour revenir sur ses pas.
Richard la saisit entre ses bras et l’assit sur le coussin de cuir du traîneau, au milieu d’un rire général provoqué par la pensée que la jeune étrangère se mourait de peur.
– Poussez ! ordonna-t-il en mettant une pièce d’argent dans la main de l’employé chargé de régler les départs, poussez sur le champ !
Il ajouta, comme le traîneau prenait son élan :
– C’est ici le plus court chemin !
Frances vit les lumières qui couraient à droite et à gauche avec une extravagante vélocité ; il lui sembla que son cœur manquait dans sa poitrine ; un vent court et sifflant lui coupa la respiration ; elle ferma les yeux pour ne point mesurer l’abîme où elle tombait. Telle est exactement la volupté procurée par une glissade en traîneau sur les montagnes russes.
Cela dura la dixième partie d’une minute, après quoi il y eut un choc doux et le mouvement s’arrêta. Richard sauta hors du traîneau, et s’élança vers la porte de sortie sans attendre sa compagne ; mais la foule était grande ici comme partout. Il put seulement apercevoir, tout en bas de l’escalier, le chapeau bleu de la jeune femme qu’il avait prise pour Suzanne Temple.
– L’avez-vous vu ? demanda Frances quand il revint ; il a un habit vert à boutons d’or…
– Je sais maintenant comment elle est habillée, répondit Richard. Nous les trouverons, fallût-il fouiller tout le jardin !
Ils fouillèrent tout le jardin. La mode était aux habits verts boutonnés d’or et aux chapeaux bleus. Ils trouvèrent beaucoup de ces chapeaux et de ces habits. Après deux grandes heures de recherche infructueuse, Frances s’assit épuisée sur un banc de gazon au fond d’un bosquet de lilas.
– C’était bien lui ! dit-elle tristement.
Et Richard consterné ajouta :
– Je jurerais que c’était elle !
Un habit vert et un chapeau bleu tournèrent en ce moment l’angle du massif.
– Les voici ! s’écria Frances.
Richard se leva défaillant. C’était bien le jeune couple du traîneau. La lueur d’un réverbère frappa en plein leurs visages comme ils passaient. Richard poussa un long soupir de soulagement, tandis que Frances éclatait de rire. Ce n’était pas Robert Surrisy et ce n’était pas Suzanne Temple.
Mais le rire de lady Frances s’étouffa en un cri de terreur, tandis que Richard, qui venait de se rasseoir, demeurait sans voix. Ils étaient trois maintenant sur le banc. Il y avait entre eux deux un petit vieillard maigre et blême qui tenait son chapeau entre ses jambes, montrant les mèches révoltées de ses cheveux gris. Il prit un mouchoir au fond de son chapeau et le passa sur son front lentement, à trois ou quatre reprises. Il ne parlait point. Ses yeux, où brillait une sombre clarté, allaient de Richard à Frances tour à tour.
Richard et Frances étaient muets.
Après un long silence, le vieillard murmura :
– Sarah O’Neil…
Puis il eut un sourire doux en frottant du bout des doigts ses deux mains lune contre l’autre.
– Avez-vous ouï parlé de Gregory Temple qui se vantait de prendre les voleurs ? demanda-t-il tout bas.
Et comme on ne lui répondait point, il ajouta, en courbant sa tête grise sur sa poitrine :
– Il y a un grand secret… Le vieux Temple avait un secrétaire qui s’appelait Richard Thomson… Il l’aimait comme un fils… On a rencontré Richard Thomson avec Sarah. O’Neil… Dieu voit tout : justice se fera…
Il appuya sa main sèche et tremblante sur l’épaule de Richard, afin de se lever. Quand il fut debout, il regarda tout autour de lui d’un air craintif. La folie se peint dans la contenance d’un homme, dans ses gestes et dans sa démarche tout aussi bien que dans ses yeux. On pouvait dire à coup sûr que cet homme était fou, des pieds à la tête fou !
Il remit son mouchoir dans son chapeau et se glissa d’un pas cauteleux jusqu’au massif de lilas, dont il écarta les branches. Il disparut presque en rampant derrière les jeunes pousses déjà feuillues.
– Il dit vrai, murmura Thompson qui avait les larmes aux yeux : il m’a traité longtemps comme son fils, et moi je l’aimais comme s’il eût été mon père…
– Sa folie est de chercher, pensa tout haut Frances, chercher toujours. Il mourra en cherchant.
Les murmures de la fête allaient s’affaiblissant au loin, et l’on n’entendait plus que par intervalles le tonnerre de la montagne russe. Le gaz, qui rend aujourd’hui nos moindres réunions populaires plus brillantes que les salons de Versailles au temps fastueux de Louis XIV, le gaz ne s’épuise jamais.
Autrefois, l’huile tarissait dans les quinquets, annonçant à l’avance l’heure de la retraite. Quand lady Frances Elphinstone et son cavalier traversèrent de nouveau les allées, le jour baissait tout à l’entour, et l’on voyait bien que le soleil de ces joies allait se coucher. Ils ne parlaient plus : chacun d’eux s’entretenait avec sa pensée.
– Thompson, dit tout à coup lady Frances, vous êtes malheureux et vous êtes bon ; j’ai pour vous l’affection d’une sœur ; répondez-moi sincèrement : quel lien vous attache à James Davy ?
L’ancien secrétaire de Gregory Temple s’arrêta étonné.
– Ignorez-vous donc tout ce qu’il a fait pour moi, murmura-t-il ; – l’histoire de mon mariage secret ? l’aide qu’il m’a prêtée lors de la naissance de mon petit Richard ? C’est par lui que j’ai su les premiers soupçons de l’intendant de police, c’est par lui que j’ai pu fuir, et c’est lui qui a veillé sur mon fils en mon absence… J’ai dans mon portefeuille sa propre passe, et si je suis ici, c’est qu’il m’a prêté jusqu’à son propre nom, car mon signalement a été donné à tous les ports d’embarquement… Je ne ressemble pas à James, mais l’âge, la couleur des cheveux et des yeux, le teint, la forme du visage se rapportent ; la taille aussi à peu de chose près… C’est avec son argent que je retourne en Angleterre.
– Et pourquoi retournez-vous en Angleterre, Richard ? interrompit Frances.
– Parce que la passe de James est timbrée pour dix jours seulement, et que dans quarante-huit heures il faut qu’elle soit visée au bureau de Scotland-Yard.
– Que ferez-vous là-bas ?
– J’ai ma mère.
– N’y aurait-il pas pour vous plus de sûreté en France ?
– Ce n’est pas l’avis de James… commença Richard.
– Et vous avez une mission de James à remplir à Londres, interrompit Frances.
Elle ajouta en baissant la voix :
– Vous êtes comme moi, Richard, vous lui obéissez…
Thompson garda le silence.
– Et comme moi, dit encore la jeune femme, vous ne connaissez rien de ses secrets.
Les yeux de Thompson se relevèrent sur elle.
– Pourquoi me parlez-vous ainsi, Frances ? demanda-t-il avec une nuance de sévérité dans la voix. Vous défiez-vous de James Davy et n’êtes-vous pas son amie ?
Lady Elphinstone ouvrit la bouche comme si une vive réplique se fut pressée sur sa lèvre, mais sa paupière se baissa tandis que le rouge lui montait au visage.
– Richard, dit-elle d’un accent étrange où il y avait l’effort d’une grande résignation ; James Davy a fait pour moi plus encore qu’il n’a fait pour vous. Je lui dois ma liberté, ma vie peut-être… Je lui dois tout. Je resterai fidèle, dévouée, j’obéirai jusqu’au bout. Mais pourquoi le cacher ? Il m’arrive d’avoir frayeur de la nuit où je marche. Un instant, j’ai espéré, que vous mettriez une lueur dans cette nuit… Partons, Richard, je me suis trompée ; vous en savez moins long que moi… et nous mourrons tous, tant que nous sommes, les esclaves et les instruments de cet homme sans avoir deviné son secret.
Elle se dirigea d’un pas rapide vers la porte de sortie où les employés impatients hâtaient l’écoulement de la cohue. Richard éveilla le cocher Sam, qui dormait sur son siège, et fit monter sa compagne en voiture. Avant de rendre la bride à ses chevaux qui piaffaient et saluaient, Sam allongea à tour de bras une demi-douzaine de vigoureux coups de fouet qui sonnèrent sur la caisse de la calèche, ses coups de fouet étaient adressés à la sellette, place ordinaire de notre ami Bill.
– Vous voyez bien le cocher de ces deux chevaux blancs ? dit-il sans qu’on l’interrogeât et en montrant de la main un équipage qui roulait vers les Champs-Elysées, – deux belles bêtes pour des français !… Eh bien ! il venait derrière nous, et il s’est moqué de moi parce que j’ai apporté un vieux singe depuis les messageries jusqu’ici.
– Un vieux singe ! répéta Richard pendant que Frances mettait la tête à la portière.
– Je ne suis pas un cab, n’est-ce pas ? poursuivit Sam indigné, pour voiturer les pauvres. Qu’il remonte, et je vais l’arranger !…
– Tenez, plutôt ! reprit-il avec un redoublement de colère et en pointant du bout de son fouet une pauvre silhouette de vieillard, grêle et courbée, qui fuyait d’un pas tremblotant et cherchait à se perdre dans le flot des piétons ; – le voilà, mon vieux singe ! il rôdait ici autour… Il comptait s’en aller comme il est venu !
L’équipage s’ébranla. Thompson et Frances se regardaient en silence. Ils avaient reconnu tous les deux l’ancien intendant supérieur de la police de Londres. Au bout de quelques instants, Thompson murmura :
– Les fous ont des ruses bizarres…
Frances dit, comme en se parlant à elle-même :
– S’il n’était pas fou !
Thompson tressaillit.
Frances reprit :
– Vous connaissez Paris mieux que moi. Savez-vous un lieu qui soit bien loin d’ici ?
– Le point extrême est la barrière du Trône, répondit Richard.
Lady Frances baissa la glace pour dire à Sam :
– J’ai besoin à la barrière du Trône ; poussez vos chevaux.
– A une heure du matin qu’il est !… commença le cocher.
– Poussez vos chevaux ! répéta péremptoirement la jeune femme qui referma la glace.
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