IX - Mémento.
Le petit vieillard maigre, frêle et courbé en deux, – Gregory Temple, puisque nous l’avons amplement reconnu, – marcha d’abord mêlé à la foule des piétons, se dissimulant le mieux qu’il pouvait derrière les couples qui revenaient gaiement de la fête et jetant à l’occasion un regard de chat vers la calèche, que l’encombrement et le mauvais état du chemin : empêchaient de prendre son essor.
Il vit parfaitement la glace se baisser et le cocher se retourner pour écouter l’ordre de ses maîtres.
Il fit alors un mouvement instinctif pour se rapprocher de l’équipage, mais à cet instant Sam, mécontent de l’ordre reçu et voulant passer sa colère sur quelque chose, sangla deux énormes coups de fouet dirigés contre la place vide de Billy.
Le vieillard s’enfonça davantage dans la foule, trottinant et voûtant son échine. Malgré son pas tremblant, il dépassait tous les jeunes couples, entre lesquels il se coulait comme une anguille.
La calèche, quittant les terrains vagues où sont maintenant percées les magnifiques rues du quartier Beaujon, toucha le pavé du faubourg du Roule. Sam, aussitôt, mit ses chevaux au grand trot. Le petit vieillard, resté en arrière, se redressa en soufflant dans ses joues creuses avec colère ; sa proie lui échappait. Il affermit ses jambes tremblantes, et prit le pas de course avec une vigueur et une agilité qu’on n’eut jamais soupçonnées en lui. Après une centaine de pas, il ôta son chapeau, qu’il mit résolûment sous son bras, noua sa cravate autour de ses reins et se lança à toutes jambes, non sans laisser échapper quelques sourdes plaintes. Chose incroyable pour quiconque l’eût vu tout à l’heure sur le banc de gazon entre lady Frances et Richard, il ne perdit pas un pouce de terrain sur l’attelage de Sam jusqu’à la place de la Madeleine.
Arrivé là, il croisa un fiacre qui revenait à vide. Il l’arrêta d’un cri, ouvrit convulsivement la portière, et tomba étouffé sur les coussins.
– La calèche ! cria-t-il en un effort désespéré, dix francs ! un louis ! ce que tu voudras, si tu ne perds pas de vue la calèche !
Il mordit son mouchoir pour arrêter en passant l’air extérieur qui déchirait ses poumons.
Le cocher prit son fouet par le petit bout et lança le gros dans les oreilles de ses rosses, qui bondirent. La calèche était déjà à la hauteur de la rue Caumartin.
Gregory Temple saisit à poignée le drap humide et gras des coussins. Ses nerfs, violemment surmenés, étaient dans une agitation terrible. Ses yeux, qui naguère éteignaient leurs prunelles dans une apathie morne et somnolente, brûlaient comme une paire de charbons incandescens. Il s’était accoté dans l’encoignure du fiacre, immobile et tout droit. Son regard, qui passait sous le coude du cocher, enfilait la route. Son regard chercha et trouva la calèche au lointain. A dater de ce moment-là, vous eussiez dit un chien en arrêt dont l’œil est fixe comme un bronze et dont la paupière ne cligne pas. Cette solidité du regard avait quelque chose d’effrayant, comparée aux tressaillements de cette pauvre charpente et à la blême maigreur de ce visage.
– S’il n’était pas fou ?… avait dit Frances.
Evidemment cet homme avait joué un rôle dans le jardin du Colisée. Il s’était donné une apparence ; il avait pris un déguisement exagérant sa propre faiblesse et chargeant sa propre décrépitude.
Mais il était vieux, faible et caduc dans la réalité, car l’effort de sa course le laissait brisé. Quelques pas de plus et peut-être fût-il mort sur le pavé, disloqué comme une mécanique usée dont on a forcé les ressorts.
Comme l’avait dit Thompson, les fous ont des ruses bizarres.
Les fous peuvent jouer la comédie. On en a vu qui feignaient la folie, c’est-à-dire qui déguisaient les symptômes de leur maladie sous des symptômes autres.
Il y a dans la folie d’innombrables degrés ; tout degré inférieur peut simuler le degré supérieur, et il arrive des cas où la réciproque elle-même est vraie.
Le regard de Gregory Temple était fou. Gregory Temple était un de ces fous qui jouent la folie. Il avait feint tout à l’heure l’imbécilité, tandis que son mal était la fixité de l’idée.
Les deux chevaux du fiacre, harassés par une pleine journée de travail, n’en pouvaient plus ; ils allaient par soubresauts épileptiques sur cette chaussée du boulevard à peine pavée et remplie de fondrières, tombant, se relevant pour tomber encore, mais ils allaient. L’ancien intendant de police voyait toujours la calèche au-devant de lui. Sa poitrine rendait un grognement joyeux chaque fois que le cocher, d’un coup de son assommoir, donnait du cœur à ses malheureuses bêtes.
Devant le passage des Panoramas, qu’on venait de bâtir, le boulevard, plus mal entretenu qu’un bas chemin de campagne, arrêta le trot des fringants chevaux de lady Frances. Ils prirent le pas, et les deux rosses soufflèrent, Gregory Temple essuya son front avec son mouchoir, et détendit ses membres, qui jusqu’alors s’étaient roidis comme s’il eût subi une crise de catalepsie. Il prit une prise de tabac dans une vaste boîte dont le couvercle en ivoire portait incrustés en lettres noires le mot mémento, la date 3 février 1817, et le nom de Constance Bartolozzi…
Pour la première fois depuis qu’il était dans le fiacre, ses lèvres remuèrent. Il prononça tout bas :
– Où vont-ils ?
La porte Montmartre fut dépassée, puis les portes Saint-Denis et Saint-Martin. Au delà du Temple, le boulevard n’était plus qu’une grande route courant au travers des masures. La calèche avait repris le trot. L’ancien intendant de police posa son doigt sur son front.
– Ils tournent pour me dépister, pensa-t-il.
Un des chevaux tomba devant la rue Saint-Sébastien. On perdit du temps à le relever, et, malgré les coups de massue du cocher, qui aurait assassiné deux douzaines de chevaux pour vingt francs, il fut impossible de regagner un pouce de terrain. L’autre cheval, pris d’émulation, se mit à plat ventre devant la place Royale. Gregory Temple ouvrit la portière, sauta dans la poudre épaisse, jeta un louis au cocher, et reprit ses jambes à son cou.
Comme il arrivait place de la Bastille, la calèche disparaissait derrière l’angle du faubourg Saint-Antoine. Il traversa la place tout haletant déjà. Ce n’était pas le courage qui lui manquait, mais il avait trop présumé de ses forces.
– Si James Davy était avec moi !… murmura-t-il.
A l’angle du faubourg, on ne voyait plus la calèche.
Gregory se laissa aller sur une borne. Son mouchoir, qu’il approcha de sa bouche, se rougit de sang.
Il restait là immobile et comme mort ; mais il n’avait pas perdu tout espoir. Le propre de l’état mental qu’il subissait est de changer instantanément le soupçon en certitude. La plupart des maniaques sont prophètes. Leur idée fixe est comme un télescope au-devant de leurs yeux. Dans une direction donnée, ils voient plus loin que les autres.
Gregory se disait :
– Ils vont revenir !
Et il restait. Comme le calcul était sa seconde nature, il avait choisi jusqu’à sa borne pour tomber. Sa borne était précisément à l’angle des rues de la Roquette et du Faubourg.
Quand on prend un parti comme disent les chasseurs, et qu’on cherche à dérouter une poursuite, l’A, B, C, est de ne pas choisir deux fois le même chemin. Les fugitifs avaient monté vers la barrière du Trône ; ils devaient revenir par la rue de la Roquette ou la rue de Charenton, couper la place de la Bastille, et rentrer dans l’intérieur de la ville par la rue Saint-Antoine. Gregory Temple était sûr de cela.
Il guettait à la fois la rue de Charenton et la rue de la Roquette, rassemblant son haleine et ses forces pour fournir une dernière carrière au besoin. La sueur découlait de son front ; sa poitrine et ses reins le brûlaient ; il s’assit avec délices sur la terre humide, appuyant son dos contre le froid de la pierre.
Ses yeux se fermèrent volontairement, car il voulait résoudre ce problème de prendre la masse la plus grande possible de repos dans un temps donné. Ses oreilles restaient au guet ; il se disait ardemment : Je veille…
Et la fatigue, l’enlaçant de ses liens invisibles et muets, engourdissait déjà ses membres sinon sa pensée. Il raisonnait. Ce n’était plus une présomption de culpabilité qui pesait sur Richard, son ancien secrétaire ; sa liaison avec Sarah O’Neil jetait sur toute l’affaire une lueur semblable à l’évidence.
Autrefois, Gregory Temple avait laissé la liberté à cette Sarah O’Neil, précisément pour arriver au but qu’il atteignait maintenant. Elle devait tôt ou tard, infailliblement, le mettre sur la piste, si les bases mêmes de sa science n’étaient pas un mensonge.
Et les bases de sa science n’étaient-elles pas aussi solides que la vérité mathématique elle-même ?
Il pensait, la main sur la plus cruelle blessure qu’il eût reçue en sa vie :
– JE NE BAISSE PAS !
Il était dans l’orgueil de la victoire algébrique. Un pas encore, et l’effort de son intelligence allait allumer un flambeau dans ces ténèbres. Il se disait : Je suis seul et je suis plus puissant qu’aux jours où j’avais mon armée !
Il guettait, il veillait, général et soldat à la fois…
Mais il resta contre la borne quand le triomphe de son calcul réalisé aurait dû le mettre d’un bond sur ses pieds. Tout arrivait comme il l’avait prévu : un bruit de roues se fit au loin, non pas dans la rue du Faubourg, mais derrière le grand coude de la rue de la Roquette. C’était bien la calèche des fugitifs. Elle passa au trot de ses deux beaux chevaux. Gregory Temple l’entendit, car il s’agita en murmurant des paroles confuses.
Mais ce fut en rêve qu’il l’entendit. C’était en rêve qu’il se disait désormais : Je veille…
Il dormait, la tête penchée sur sa poitrine. Le sommeil, jouant avec sa pensée, l’avait surpris. Qui d’entre nous n’a été victime de cette bizarre tromperie et n’a poursuivi dans le pays des songes la chimère de la méditation ?
Gregory Temple dormait, quoique son cerveau insatiable continuât l’effort de la veille. Gregory travaillait en dormant.
La calèche traversa la place de la Bastille et prit la rue Saint-Antoine. Aux environs du Palais-Royal, elle s’arrêta. Richard mit pied à terre, et lady Frances lui tendit la main en disant : Bon voyage !
Il était deux heures du Matin quand lady Frances Elphinstone rentra à son hôtel de la place Vendôme.
Il était beaucoup plus tard, et le jour se faisait déjà clair, quand Gregory Temple, au bras d’un bon paysan de la banlieue qui l’avait relevé transi au coin de sa borne, arrivait devant le n° 19 de la rue Dauphine. C’était, ce n° 19, un ancien pignon sur la rue, n’ayant que trois fenêtres de façade. En revanche, l’allée étroite et sombre qui conduisait dans la cour, avait bien trente pas de longueur. La cour était un puits, habité par un portier de la primitive école, qui était devenu boiteux, manchot et sourd, rien qu’à vivre dans la case en planches bâtie au fond du puits. C’était sa loge ; il avait essayé à diverses reprises d’y élever des chiens, mais tous étaient morts. Ses enfants vivaient : une fille borgne et un fils qui sautillait à l’aide d’une béquille. Des quatre côtés de la cour, la maison s’élevait à la hauteur de six étages ; la cour avait bien douze pieds de long et douze pieds de large, y compris l’emplacement de la loge. Quand on regardait le ciel tout en haut de ce boyau, on avait le vertige.
Le portier du n° 19 s’appelait le père Fortuné. Il y avait plus de dix ans que sa femme n’avait mis le pied hors de la loge où elle engraissait, perdue qu’elle était de rhumatismes. Le rhumatisme engraisse. Elle faisait la cuisine pour un essaim d’étudiants nichés aux différents étages. Bijou, la fille borgne, portait les plats ; Coquinet, le fils à la béquille, faisait les commissions avec une extraordinaire célérité. Le père Fortuné avait beaucoup d’argent et prêtait sur gages.
Les loyers n’étaient pas chers, au n° 19, et la cuisine de maman Fortuné avait une réputation méritée. Il arrivait rarement qu’une chambre restât vacante plus de vingt-quatre heures, et bien souvent il y avait des candidats locataires qui s’inscrivaient d’avance. Le père Fortuné prenait dix sous à ceux qui faisaient queue ainsi pour entrer dans son Eden.
Ces maisons-là s’en vont. Il n’y a plus de portiers, et déjà quelques concierges inscrivent au frontispice de leur repaire : Conservateur.
Le bonhomme de la banlieue refusa énergiquement la pièce blanche que lui offrait Gregory Temple, et finit par la mettre dans sa poche avec plaisir en disant :
– Ca ne vaut pas la peine. On boit un coup de trop, pas vrai ? Si j’avais autant d’écus de six livres qu’on m’a ramassé de fois comme ça sur la route de Vincennes…
– Quand donc laisserez-vous monter pour qu’on fasse votre chambre, monsieur Gregory ? demanda le père Fortuné comme son locataire passait devant la loge.
– Mes lettres ! dit brusquement le vieillard au lieu de répondre.
On lui donna un assez volumineux paquet qui composait sa correspondance.
– Personne n’est venu ? demanda-t-il.
– Pas plus aujourd’hui que les autres jours, monsieur Gregory, répliqua le père Fortuné qui avait tourné vers lui sa moins mauvaise oreille : Depuis que vous avez la chambre du troisième, sur le derrière, vous n’avez pas reçu un chat, qui n’est qu’un chat !
Le vieillard passa son chemin et monta l’escalier.
Le portier se tourna vers sa femme podagre, dont l’effrayante rotondité emplissait tout le fond de la loge.
– Les Anglais, dit-il en hochant sa tête chauve et sèche comme un parchemin jauni, – ça n’est pas fait comme tout le monde.
– Ses pièces d’or gagnent huit sous chez le bijoutier, répondit madame Fortuné.
En montant l’escalier, Gregory Temple examinait ses lettres.
Il en choisit une qui portait le timbre de la poste de Londres à demi effacé.
– James Davy, murmura-t-il ; il ne m’avait pas mandé que Thompson avait quitté Londres !
Ces mots constituaient un reproche. Il ouvrit la lettre, et, au premier coup d’œil qu’il y jeta, son front s’éclaircit.
– A la bonne heure ! s’écria-t-il ; je peux compter sur celui-là, qui ne m’a jamais trompé.
La lettre ne contenait que ces trois lignes :
« Cher maître,
» Richard Thompson est à Paris sous un faux nom. Rien autre de nouveau.
« JAMES DAVY. »
L’ancien intendant de police introduisit sa clef dans la serrure de sa chambre et l’ouvrit avec un empressement presque joyeux.
On aurait pu entendre, dès qu’il fut entré, la clef, remise en sens contraire, fermer de nouveau la porte à double tour.
A aucune heure du jour ni de la nuit, vous n’eussiez pu trouver cette porte autrement que fermée à double tour, soit au dedans, soit au dehors, et Bijou, l’héritière borgne du père Fortuné, aurait pu vous dire par expérience qu’il était impossible de glisser le moindre regard au travers de la serrure.
Soit que le locataire fût présent, soit qu’il fût absent, sa chambre était rigoureusement murée : jamais personne n’y entrait, même pour lui porter sa nourriture.
Bijou était curieuse, et l’œil qu’elle avait perçait comme une alène. Bijou s’était postée plus d’une fois de l’autre côté de la cour, à quelque fenêtre du troisième étage, espérant saisir un joint, un interstice, une fente par où plonger son regard inquisiteur, mais, derrière les rideaux toujours rabattus du locataire, il y avait comme un rempart opaque. On apercevait bien une faible lueur quand il passait la nuit dans sa chambre, mais on ne voyait point la lampe ou la bougie qui produisait cette lueur.
Le jour de son arrivée, il avait fait venir un menuisier avec des planches. Pendant plusieurs heures, le menuisier avait scié, raboté et cogné. Le lendemain, le locataire avait apporté sous sa houppelande un seau de couleur noire à l’huile, d’où sortait une brosse de peintre en bâtiments. Trois semaines s’étaient écoulées depuis lors : Bijou séchait sur pied. Ordinairement il ne lui fallait pas vingt-quatre heures pour connaître ses locataires sur le bout du doigt. Bijou, pour se venger, avait surnommé celui-ci la Taupe. Elle le détestait ; elle le soupçonnait de fabriquer de la fausse monnaie ou de se livrer à tout autre métier punissable.
La Taupe était cependant un pensionnaire généreux. Il payait son loyer par semaine, selon l’habitude de la ruche, et donnait chaque fois cinq francs pour le service. Or, on ne le servait absolument pas. Il apportait lui-même, sous sa houppelande, tous les objets nécessaires à son existence, et dans la maison personne ne pouvait se vanter d’avoir jamais rien fait pour lui. C’était précisément ce que lui reprochait Bijou : une fois, elle avait voulu faire du zèle et lui monter sa correspondance ; au travers de la porte close, l’Anglais lui avait crié rudement de le laisser en paix.
Il recevait un grand nombre de lettres, et le père Fortuné, imitant en ceci beaucoup d’avoués, beaucoup de notaires, et beaucoup de banquiers, marquait un tiers en sus des ports, pour erreurs ou omissions. Cela n’empêchait pas le mystérieux locataire d’ajouter une gratification à la somme réclamée. Comme profits, la Taupe valait toute la maison, mais Bijou restait implacable : outre son argent elle voulait son secret.
Il avait un secret, cet Anglais qui ne mangeait point la cuisine de la mère Fortuné et qui se rapportait du pain dans ses poches ; il avait un secret, ce vieil homme qui faisait son lit lui-même et qui mettait un tampon dans le trou de sa serrure, un grand secret, peut-être un secret abominable ! Que cachait-il dans sa chambre dont il avait fait une citadelle ? Etait-ce vivant ou bien était-ce un trésor ?
C’était peut-être vivant, car Bijou, rôdant autour de la porte, avait entendu bien souvent qu’on parlait. Parfois elle avait cru distinguer deux voix. Par où l’Anglais avait-il introduit l’autre ?
Et qu’en faisait-il ? Ce devait être une femme ou un enfant volé, ou peut-être un cousin qu’il avait séquestré et qu’il tenait dans les fers, comme c’est l’usage au théâtre de l’Ambigu-Comique.
Une nuit que la chambre située à l’étage inférieur était momentanément vide, Bijou s’y était installée. Vers minuit, elle alla réveiller son père, qui monta avec elle ; puis ce fut le frère Coquinet qui arriva sur sa béquille. On entendait un pas doux et furtif, évidemment un pas de femme, à moins que ce ne fût un pas d’enfant, qui allait et venait dans la chambre de la Taupe.
C’était si curieux qu’on descendit quérir madame Fortuné. Celle-ci tenta un grand effort et voulut sortir, mais, depuis longtemps, la porte de la loge était devenue trop étroite pour elle. Vous avez vu ce miracle du melon d’eau que l’on sème dans un globe de verre et qui grossit jusqu’à remplir le globe dont l’étroit goulot provoque sans cesse cette question des naïfs : Comment le melon pu entrer là ? même histoire pour maman Fortuné ; don Juan lui-même, ce voleur de femmes, n’aurait pu la ravir au domicile conjugal qu’en démolissant la loge.
La famille Fortuné, cette nuit-là, écouta jusqu’au lever de l’aurore le pas discret et doux qui marchait dans la chambre de l’Anglais.
Le plus habituellement, l’Anglais sortait le matin vers huit heures et emportait sa clef. Il était remarquablement propre sur sa personne, et sa toilette invariable se composait d’un vêtement noir complet avec bas de soie et souliers à boucles. Sur le tout se drapait une ample houppelande de couleur brune, dont les poches béantes, quand il rentrait, étaient toujours pleines de provisions.
Depuis son arrivée à Paris, il avait fait deux absences de quatre jours chacune. Par contre, il était resté une fois quatre jours entiers sans sortir de sa chambre. Pendant ces quatre jours, Bijou n’avait rien entendu derrière la porte. Elle avait flairé le vent qui sortait des fentes, espérant que le suicide accompli se révélerait par l’odeur du cadavre. De toute la dernière nuit elle ne dormit pas, rêvant du serrurier qui viendrait ouvrir la porte avec son crochet et montrerait le mort au milieu des mystères de cette chambre. La fièvre curieuse peut aller jusqu’à ces férocités.
Mais le lendemain matin, la Taupe, – la damnée Taupe ! – parut dans le corridor avec son habit noir bien brossé sous sa grande houppelande. Le bon œil de Bijou en pleura.
Que n’eût-elle pas donné pour faire comme nous et entrer ce matin derrière Gregory Temple, occupé à tourner deux fois la clef dans sa serrure ?
La chambre de l’Anglais, comme on l’appelait dans toute la maison, était située au bout du corridor du troisième étage et portait le n° 21 ; il y avait sept chambres à chaque étage. C’était une pièce assez vaste, bien qu’elle n’eût qu’une seule fenêtre donnant sur la cour. L’ameublement consistait en une couchette de bois peint en blanc, trois chaises pareilles et un secrétaire de style empire en noyer neuf. Il y avait en outre une petite commode, et, sur la cheminée, une pendule maigrotte entre deux vases de porcelaine dédorée. Les murailles étaient couvertes d’un papier jaunâtre lavé et décollé par l’humidité.
Sous la Restauration, les logis d’étudiants n’étaient pas plus somptueux que cela, et depuis lors, en ces matières, le luxe n’a pas fait de très-grands progrès. Elle est si robuste, cette splendide gaieté de la jeunesse, qu’elle peut résister aux tristesses que suent les murailles de ces froids taudis. On vit là-dedans, on rit et l’on aime ; c’est la maison des vingt ans. On ne sait pas si elle est pauvre et glacée ; l’espoir enfant la meuble en palais et revêt ses lambris ternes d’un manteau de soleil.
C’est la maison de la santé fanfaronne et prodigue qui dépense avec folie son inépuisable trésor. Là-dedans, la chrysalide humaine, qui dormait engourdie sous la glace du collége, se réchauffe au vent de la liberté ; ne voyez-vous pas poindre ses ailes ? Là-dedans, la plante, inféconde parce qu’on l’avait mise en cave, boutonne déjà au premier souffle de l’air du ciel, et l’on voit bien qu’elle aura des fleurs.
C’est la maison où l’adolescent naît homme, au milieu d’une fête bruyante et charmante ; c’est le temple des sourires et des chansons, le grenier mystérieux du poëte, le premier rêve du chapeau lilas ou de la robe blanche, le pauvre rosier sur la fenêtre, que sais-je ? toute la misère adorée que le luxe en pleurs doit regretter plus tard ; la lune de miel de l’enfant amoureux qui célèbre ses noces avec la vie.
Qu’importe l’enveloppe, alors ? Quelle magnificence extérieure ajouterait aux étonnements de l’âme qui s’éveille ? Que voudriez-vous donner à ces riches ? La jeunesse est d’or !
Mais chassez la jeunesse tout à coup hors de ce nid qu’elle meuble et qu’elle décore ; rompez l’enchantement ; courbez cette tête blanche sur cette poitrine creusée ; faites qu’il ne reste du sourire que la ride, son squelette, et de l’espoir que le regret, son cadavre…
Chaque chose ici-bas a son cadre et sa place. Au soldat qui se retire las et blessé peut-être des combats de la vie, il ne faut plus rien des austérités qu’égaya la chanson du conscrit. La bataille suppose la conquête. Partez nus, enfants joyeux, c’est la loi des forts, mais ne revenez pas sans le manteau qui réchauffera votre vieillesse !
C’est lugubre un vieillard dans ces cellules meublées de rêves et d’espoirs, parce que le vieillard n’a plus ni espoirs ni rêves.
Mais ce n’était pas seulement à cause de cela que vous auriez eu froid dans les veines en passant le seuil de la chambre de l’Anglais. L’épouvante et la compassion produites par le contact de la folie, châtiment mystérieux et redouté entre tous, vous eussent serré énergiquement le cœur. C’était ici le logis d’un fou ; l’idée de démence vous saisissait en entrant, comme si le maniaque lui-même, bondissant et riant, eût sauté à votre gorge.
Le lit était au milieu de la pièce. Sur les planches peintes en blanc qui en formaient le pied, on voyait écrite en couleur noire cette date : 3 février 1817. Cette date était répétée au plafond immédiatement au-dessus de l’oreiller. A droite et à gauche, sur le papier jaune de la tapisserie, cette date encore, se lisait, tracée en gros caractères.
Sur la glace de la cheminée, une large bande portait : 3 février 1817. Chaque tiroir de la commode, placée vis-à-vis, répondait 3 février 1817. 3 février 1817 était écrit sur la tablette du secrétaire. Des lettres et des chiffres énormes, tracés à la craie sur un tableau noir dressé devant la fenêtre, criaient, comme une grande voix qui domine un murmure 3 FEVRIER 1817.
Partout où parlait cette date qui emplissait la chambre comme l’idée fixe elle-même emplit et fatigue la cervelle malade, il y avait au-dessus le mot mémento, et au-dessous les noms CONSTANCE BARTOLOZZI.
C’était là ce qu’on voyait d’abord, mais l’œil passe tout naturellement de l’ensemble général au détail. Après avoir perçu la forme de l’arbre, vous cherchez l’agencement des grandes branches, puis de la branche vous détachez le rameau, puis du rameau la feuille, et dans la feuille encore vous poursuivez la trame délicate des nervures. Ici se présentait une gradation pareille, et le prodigieux travail de l’idée fixe, semblable à la sève de l’arbre, se divisait, s’amincissait, allant du grand au petit pour produire une sorte de réseau menaçant dont chaque maille, faite des mêmes mots et des mêmes chiffres, vous enveloppait, vous opprimait, refoulait le souffle dans votre poitrine, et pesait sur votre crane de tout le poids d’une calotte plombée.
Ils étaient là, ces chiffres et ces mots, partout, partout ! Ils étaient gravés sur le bois de la petite table, tracés sur le plat des livres et sur toutes les planches du parquet ; les divers ustensiles les portaient comme des étiquettes ; ils reconstruisaient, en caractères déliés et subtils comme des fils d’araignée, les dessins lavés du papier de tapisserie ; sur la porte ils saillaient violemment, et, – nous avons parlé des nervures de la feuille, – dans le plein des grandes lettres et des grands chiffres, les mêmes lettres et les mêmes chiffres, égratignés à la pointe du couteau, murmuraient, radotage effrayant, le même mot, la même date, le même nom !
MEMENTO. – 3 FEVRIER 1817. – CONSTANCE BARTOLOZZI.
Il fallait que ce fou eût une tête de bronze pour supporter, sans tomber dans le marasme ou s’exalter jusqu’au furieux délire, la terrible pression de ce mot, de cette date, de ce nom, qui l’entouraient comme une atmosphère, qui lui donnaient dans l’oreille le même son de cloche toujours, toujours, qui fatiguaient son œil du même aspect, qui ne permettaient pas à son esprit éperdu de se reposer jamais dans une autre pensée. Nul moyen de les fuir ; il retrouvait partout l’ordre impérieux de ne pas oublier. L’impitoyable mémento s’acharnait à sa pensée, comme les pointes d’acier du cilice aux reins du pénitent. C’était un supplice sans trêve, une prison morale qui brûlait comme les plombs de Venise, un vautour qui dévorait, non pas le cœur, mais la pulpe même du cerveau mis à nu !
Inévitables, implacables, elles étaient là ces paroles, à droite, à gauche, devant, derrière, au-dessus, au-dessous, toujours, partout, noires sur blanc, blanches sur noires, sombres dans le clair, claires dans le sombre, visibles, lisibles, parlant tout haut et tout bas à la fois, frappant incessamment et patiemment la même meurtrissure, patiemment et incessamment rouvrant la même plaie.
N’était-ce pas un fou celui qui s’était infligé à lui-même cet inutile et cet incroyable raffinement de torture ?
Ce fou passa le seuil de son enfer avec un sourire aux lèvres ; pendant qu’il tournait la clef dans sa serrure pour s’enfermer, sa poitrine rendit un grand soupir de soulagement. Il se laissa choir plutôt qu’il ne s’assit au pied de son lit, car il était littéralement épuisé, mais ce ne fut pas sans promener tout autour de lui, sur ces objets amis et sur ces murailles qui lui parlaient la langue même de sa fièvre, un regard de caressante et profonde affection.
Un peintre jeune, enthousiaste et heureux par la conscience de sa force, ne jette pas, après une longue absence, un regard plus tendre aux toiles ébauchées de son atelier ; un père ne regarde pas avec plus de passion l’enfant grandi qui fête son arrivée. Gregory Temple était là chez lui. Il s’était fait une maison de sa pensée. Cette tyrannie de l’idée fixe qui nous repousse et qui nous épouvante, il la respirait par choix, il s’y replongeait avec une sorte de volupté recueillie.
Etait-ce bien un fou ? Son regard était calme, son front lumineux, son sourire à la fois solide et paisible… Ou bien la folie, dans son centre, et quand elle ne se heurte pas contre la raison étrangère, est-elle l’équivalent de la raison ?
Qui définira le mot raison et le mot folie ?
Et chacun d’entre nous n’a-t-il pas rencontré en sa vie quelque larron du feu sacré, trop près du ciel, trop loin de la terre, interdit, – j’entends légalement et par-devant les tribunaux, – à la requête d’une couvée d’idiots qui sont des sages ?
Où s’arrête ceci ? où commence cela ? Qui est le juge ? L’homme de six pieds de haut n’est-il pas difforme pour le nain ? Et que faut-il pour que Polichinelle remplace Apollon ? un conclave de bossus.
Gregory Temple savoura pendant quelques instants le délice du repos après une longue fatigue. Il avait déposé son paquet de lettres auprès de lui sur le lit. Ses deux mains, un peu sèches, mais blanches, régulières et affectant cette forme déliée qui, selon les experts, est un signe d’esprit chercheur et subtil, se frottèrent doucement l’une contre l’autre. Il ne parla point.
Au bout de cinq minutes, il se leva et prit dans un placard du pain, du vin et un plat contenant de la viande froide. Il mit le tout sur la tablette de sa cheminée. Il fit son repas debout, mangeant modérément, mais de bon appétit. – Supposez un fou allemand à la place de ce fou anglais, il eût vécu de l’air du temps ; mais, chez le Saxon, l’esprit lui-même se nourrit de rosbif.
Quand Gregory Temple eut achevé sa réfection, il emplit son verre aux trois quarts, l’éleva comme s’il eût porté une mystique santé, et l’avala d’un trait. Après quoi il remit toutes choses en place et revint vers son lit où il s’assit de nouveau.
Il demeura pensif et silencieux pendant au moins une demi-heure. Le travail de sa pensée se lisait en quelque sorte sur ses traits mobiles et souverainement expressifs. Il combinait et il calculait. De temps en temps son sourire, ou même un mouvement de tête approbatif, annonçait le résultat satisfaisant de son labeur mental.
Quand il se leva, ce fut pour prendre sur la cheminée un morceau de craie blanche et se tourner vers ce grand tableau noir dressé en face de la fenêtre. Ce tableau, dont nous n’avons encore parlé qu’en passant, était assurément la partie la plus intéressante du mobilier de l’Anglais. C’était ce tableau qui faisait écran au bon œil de Bijou, quand elle se postait aux croisées de l’autre côté de la cour, et c’était pour le fabriquer que le menuisier avait scié, raboté et cogné lors de l’arrivée de Gregory dans la maison. Gregory l’avait peint lui-même en noir, et la couleur avait séché pendant sa première absence de quatre jours.
Le tableau portait à son sommet, comme nous l’avons dit, le mot, la date et le nom qui partout dans cette chambre étaient reproduits. Sous cet en-tête, placé là comme un titre au frontispice d’un livre, quatre barres verticales étaient tracées, divisant la totalité de la surface en cinq colonnes de contenance égale.
La première colonne portait pour titre : Gregory Temple.
La seconde était intitulée : Ses ennemis.
La troisième : Ceux qu’elle gênait.
La quatrième : Ceux qui ont profité de sa mort.
La cinquième : L’impossible.
La seconde, la troisième et la quatrième colonnes étaient réunies par une accolade horizontale, indiquant qu’elles se rapportaient toutes les trois directement à Constance Bartolozzi. La première et la cinquième, isolées toutes les deux, se faisaient pendant.
Chaque colonne contenait un certain nombre de notes écrites à la craie, les unes en chiffres, les autres en caractères ordinaires et en langue anglaise. Sous l’écriture on apercevait des traces de craie très-nombreuses qui prouvaient qu’on avait effacé, rechargé pour effacer encore, et que la rédaction actuelle de cette étrange pancarte était le résultat d’un travail souvent amendé. Tel que ce tableau se présentait maintenant, les cinq colonnes étaient closes aux deux tiers de la hauteur totale par une barre transversale. Au-dessous se trouvaient trois compartiments jumeaux dont l’un portait ce titre : Contre-épreuve, et dont les autres ouvraient des comptes à ces deux paires d’initiales : R. T.-S. O.
Si, par miracle, le bon œil de Bijou l’héritière avait pu percer les obstacles et darder enfin un regard à l’intérieur de cette chambre, sa curiosité eût éprouvé ici un amer désappointement. Ce tableau, en effet, chargé de hiéroglyphes eût été pour elle une énigme bien autrement ténébreuse que la conduite même de l’Anglais. Et notez que, pour sortir de là, il ne suffisait plus de dire : C’est la chambre d’un fou. En admettant même la folie, quelque chose restait, quelque chose de provoquant et de tenace qui s’attachait à la pensée et l’excitait comme le défi d’une terrible charade.
L’idée de crime naissait en dehors même de toute compréhension. Ce nom de Constance Bartolozzi sous le mot mémento, que suivait la date partout répétée, ne pouvait être qu’un nom de victime. Il n’y avait choix qu’entre deux suppositions : l’Anglais était l’assassin ou le vengeur.
Le tableau, qui va bientôt être pour le lecteur une page claire et nette comme le bilan bien établi d’une opération commerciale, était la mise en œuvre du premier chapitre de l’Art de découvrir les coupables, et résumait une portion de la méthode Gregory Temple. Dans l’ensemble, sa théorie de l’impossible n’était représentée que par une seule colonne parce que, dans la persuasion où il était qu’on tournait contre lui sa propre science, il espérait peu de cette dernière clef, si puissante d’ordinaire et qui lui avait servi tant de fois victorieusement.
Par le fait, la cinquième colonne, titrée L’impossible, était vide et vierge. Aucun mot n’y était écrit, aucun mot n’y avait été même effacé.
La première colonne, Gregory Temple, avait trois subdivisions ainsi titrées : 1° Les ingrats, 2° Les ennemis et les jaloux, 3° Les héritiers. C’était la reproduction du système appliqué à la Bartolozzi elle-même.
Sous le titre : Les héritiers, il y avait : « R. T., mon obligé, depuis l’enfance, – mon secrétaire, – mon élève, – histoire éternelle du serpent qu’on a réchauffé dans sein. »
Sous la rubrique : Les ennemis et les jaloux : « R. T. me devait trop ; – écrasé par ma supériorité, détestait son rôle subalterne ; – intelligence médiocre, ne comprenait pas tout son maître, et raillait ce qu’il ne comprenait pas.
Les héritiers : « R. T. croyait avoir la survivance de ma charge ; – devenu ambitieux par amour et sans doute pour s’élever jusqu’à la femme qu’il aime, s’était vanté d’être mon successeur. »
Une accolade horizontale placée sous ces trois subdivisions les réunissait, précédant ce corollaire.
» Le crime a été un défi porté à mon infaillibilité, une attaque à ma renommée, un moyen de m’abattre ; preuves : publicité donnée au mot du chef-juge, IL BAISSE ! et brochure intitulée : La vie et les aventures de Jean Diable le Quaker, tirée à quatre-vingt mille exemplaires, pamphlet purement dirigé contre moi. »
Au-dessous encore, il y avait : « Nota : R. T. est incapable d’avoir rédigé la brochure, mais, dans les lettres anglaises, comme certains génies obtus roulent sur l’or, il y a beaucoup de gens d’esprit qui meurent de faim : l’esprit de la brochure a pu coûter trois ou quatre guinées. »
Nous passons au principal du tableau, aux trois colonnes, réunies au centre sous le signe sinistre :
Mémento. – 3 février 1817. – Constance Bartolozzi.
La première colonne : Ses ennemis, portait : « Fanny T., mère de R. T., cantatrice comme elle au théâtre de la Princesse ; – talent médiocre, – reléguée au second rang après avoir occupé le premier ; – a pris rancune et tristesse ; – désordre dissipation, grands besoins. – Une partie des appointements de R. T. passait là ; – obligations contractées (Fanny T., devait plus de mille livres à Constance. – Enquête au théâtre : Fanny T., montait des cabales contre son ennemie… »
Il y avait en outre une liste de noms assez considérable contenant presque tous les camarades de la Bartolozzi. Ceci n’est point dirigé contre les gens de théâtre, qui sont en effet déplorablement jaloux les uns des autres, mais qui ne le sont pas beaucoup plus que les avocats, les médecins, les hommes de lettres, les millionnaires et les chiffonniers. L’arbre qu’on appelle la confraternité produit cette fleur.
2° Ceux qu’Elle gênait. « Obligeante, mais femme d’affaires, la Bartolozzi touchait les intérêts des prêts qu’elle faisait à ses camarades. Fanny T… lui payait soixante livres par an. – Fanny T… disait souvent que si Constance quittait le théâtre, elle y reprendrait aussitôt sa place. – R. T., fou de sa mère, épousant sa querelle, insulta la Bartolozzi dans la rue (étant ivre) au mois de mars 1815. – L’homme d’affaires de la Bartolozzi vint, décembre 1816, jusque dans le bureau de R. T., à Scotland-Yard, toucher un chèque de 30 livres qu’il avait souscrit pour sa mère.
« Tom Brown, fils d’Hélène Brown (comtesse de Belcamp), héritier de ses deux oncles, M. Robinson et M. Turner, tous deux puissamment riches et tous deux ayant fait testament en faveur de la Bartolozzi. – Fait de première importance à la décharge de R. T. »
Ces derniers mots étaient amplement soulignés.
Puis il y avait encore une liste de noms.
Puis cette note :
« La Bartolozzi recevait chez elle les compagnons ou chevaliers de la Délivrance. Possédait-elle de dangereux secrets ? Simple question.
3° Ceux qui ont profité de sa mort : « PERSONNE actuellement et positivement ; l’assassin n’a rien volé. S. O. n’a pris que ses gages. Les valeurs ont servi à payer les dettes de la défunte.
« 1° Indirectement, Fanny T., et par suite R. T., déchargés tous deux des intérêts annuels, ainsi que de la dette principale, car on n’a point trouvé l’obligation souscrite dans les papiers de la morte…
» 2° Eventuellement, Tom Brown (je note ceci à la décharge de R. T., car je voudrais le trouver innocent, au total de cette balance où son débit est si cruellement chargé), ce Tom Brown, quoique très-jeune encore, est un scélérat endurci et de première habileté ; évadé de Sydney avec une audace exceptionnelle, plusieurs fois meurtrier, rentré en Angleterre selon toute apparence, mais non encore signalé officiellement. Par le fait du décès de la Bartolozzi, Tom Brown devient l’héritier naturel de Frank Turner et de William Robinson.
» Nota. Le paragraphe qui le regarde dans la brochure de Jean Diable est à considérer, quoique, selon l’apparence, ce soit l’amorce d’une fausse piste ou pure fanfaronnade.
» 3° Ultérieurement, si les testaments de Robinson et de Turner ne sont point révoqués (ce qui semble peu probable), le fils et la fille naturels de la morte, commune de Miremont, département de Seine-et-Oise, chez la veuve Bouchard, au Prieuré ;
» 4° Enfin, Turner et Robinson eux-mêmes, ou l’un d’eux, – simple conjecture. – Poids fatiguant d’une ancienne promesses de mariage qui leur pesaient, – à suivre. »
C’était toute la partie supérieure du tableau, la colonne de l’impossible restant vierge jusqu’à ce moment. Nous passons à la partie inférieure ainsi intitulée : « R. T. – Contre-épreuve – S. O. »
« R. T. – Pour moi, ingrat, ennemi et jaloux, héritier, pour la B., ennemi par lui et par sa mère. Le premier de ceux qu’elle gênait, le seul, avec sa mère, qui profite actuellement du crime. »
« Contre-épreuve. – Fuite de R. T., maladresse (il est maladroit). Objets de prix laissés sur la table de nuit de la victime, maladresse de la part d’un homme qui n’est pas voleur de profession ; il est maladroit et n’est pas voleur de profession. »
« Même fait : Adresse de la part de Tom Brown qui est voleur de profession (il est adroit).
« Mouchoir sanglant, marque R. T., lettre signée des mêmes initiales : moyen grossier, mais qui rentre dans les données de mon livre, tout aussi bien que la création de ce fantôme Jean Diable. (R. T. savait mon livre par cœur).
« Alibi, voyage et visite à sa mère dans le comté de Surrey, à quelques lieues de Londres ; impossibilité enfantine, essai naïf de ma méthode tout à fait à la portée de R. T.
« Nota. – Il est prouvé par témoins que R. T. et Fanny T. ont vu Constance Bartolozzi chez elle, le jour qui a précédé le meurtre.
» Enfant mystérieusement élevé chez la mère, preuve de l’intrigue amoureuse du fils : aiguillon pour l’ambition.
» Gêne vis-à-vis de moi, depuis longtemps déjà, émotions sans cause, envie et terreur de s’épancher, préoccupations, absences, éloignement absolu du travail !… »
Gregory Temple faisait comme nous en ce moment, il relisait chacun de ces paragraphes, mais c’était avec une attention extrême et passionnée, car ces phrases décousues étaient pour lui comme les mailles d’un immense filet où sa proie devait tomber tôt ou tard. Il avait là le squelette d’un travail de plusieurs semaines, travail ardu, mille fois corrigé, plein d’amendements et d’éliminations.
La clef manquait encore à cette voûte patiemment arc-boutée, mais Gregory Temple en taillait la pierre solide.
Dans cette voie, frayée par les études de toute sa vie, il allait d’un pas ferme, comme l’Indien qui a mis sur sa peau de cuivre la peinture guerrière suit le long des sentiers de la forêt la piste mystérieuse et invincible de l’ennemi déjà, condamné.
– Il y a une chose étrange, murmura-t-il en lui-même pendant que son regard pensif restait fixé sur la phrase qu’il venait de lire. – Ce fut à peu près vers le temps où James Davy entra au bureau de Scotland-Yard. Suzanne aussi changea vers cette époque… Pauvre Suzanne ! une enfant si franchement joyeuse !… Mais les jeunes filles ont parfois de ces transformations, à l’âge où l’enfant devient femme… Suzanne ! le bonheur de mon cœur ! mon dernier sourire ! l’image de sa mère bénie !…
Un instant il resta, comme accablé sous le poids de son rêve. Son regard brûlant s’adoucit et devint humide ; sa tête se pencha.
Mais l’instant fut court. Dans cette chambre, il eût fallu être aveugle pour rêver longtemps. Cette voix des murailles qui parlait aux yeux avait un cri constant.
Et c’était lui, lui-même, l’homme qui ne voulait jamais s’arrêter dans sa route, qui leur avait donné cette voix.
Mémento ! 3 février 1817, Constance Bartolozzi !
– A l’œuvre ! murmura-t-il en tressaillant. Quand tu auras atteint ton but, tu redeviendras père !
Le dernier paragraphe contenu dans cette colonne intitulée contre-épreuve avait une signification accablante. Il était ainsi conçu :
« Absence de traces, selon mon système que j’ai si péniblement appris à R. T. ; protection du lord-chef-juge, qui s’est traduite jusque dans l’insolence de ce mot : Gregory Temple baisse ! COUP CHIRURGICAL, blessure ayant occasionné la mort par une lésion interne et sans laisser de marques extérieures. R. T. a été aide chirurgien à bord du brick de l’Etat le Neptune. »
Le doigt du vieillard pointa cette ligne, tandis que l’effort de sa pensée se trahissait par un léger froncement de sourcils.
Sous la rubrique S. O., il y avait ces lignes : « N’a rien vu, déposition mensongère, agit sous la pression d’un maître inconnu, – hameçon jeté à la traîne. – Ses rapports intimes avec celui-ci ne prouveraient rien ; une simple parole, un seul regard échangé avec celui-là prouverait tout… Si jamais j’acquiers la certitude que R. T. et S. O. se connaissent, j’ai le mot de l’énigme, et l’affaire Bartolozzi est un fleuron de plus à ma couronne ! »
Tandis que Gregory Temple lisait ces mots, un sourire de triomphe naissait autour de ses lèvres ; ses yeux brillaient et la pâleur de ses joues se teintait de rouge.
– Cela est vrai, dit-il, en redressant sa taille courbée, cela est rigoureusement vrai… Non, non, milord-chef-juge, je ne baisse pas ! j’en fournirai bientôt les preuves à votre seigneurie ! Non, non, Gregory Temple n’est pas un fou dont la cervelle s’est desséchée à calculer des nombres impossibles. Gregory Temple est un inventeur, milord, tout comme Galilée ou Newton ! Votre seigneurie a daigné le railler bien souvent, disant que sa méthode avait pour résultat unique de forcer les malfaiteurs à prendre leurs degrés à Oxford ou à Cambridge… et qu’il faudrait désormais, pour faire un larron sortable, avoir passé ses examens de docteur en philosophie, en droit et en médecine… Vous êtes un noble idiot, milord ! j’aurai l’honneur de vous le dire en face avant de mourir. N’est-ce donc rien, s’il plaît à votre seigneurie, que ce résultat unique ?… Unique en effet, sur mon âme ! Si vous pouviez dire vrai, quel chancelier de l’échiquier oserait se vanter d’avoir accompli un exploit pareil ? Quoi, j’aurai ajouté aux barrières que la loi oppose aux criminels tous les obstacles qui sont entre l’honnête homme et la fortune, et ceci sera compté pour rien ! J’aurai rendu le moindre-méfait, en dehors du cri de la conscience et de la main de la justice, aussi difficile que la plus glorieuse action et vous raillerez ! J’aurai dressé sur la route de l’infamie, par-dessus les obstacles connus, tous les obstacles qui barrent le chemin de la vertu et vous sourirez sous l’épaisseur de votre perruque poudrée !… Milord, le raisonnement suivant est-il au-dessus ou au-dessous de votre illustre intelligence ?
Pourquoi la parabole chrétienne sème-t-elle de fleurs le grand chemin de l’enfer, tandis que l’étroit sentier du paradis est encombré d’épines ? N’est-ce pas que tout le monde irait au ciel si la route en était commode, et que personne n’irait en enfer si les avenues n’en étaient si doucement faciles ? Ne pouvant embellir la route du ciel, je défonce celle de l’enfer, et je vous demande, milord, si le résultat n’est pas le même ? Et rentrant dans les réalités, parce que cela convient avec un homme sérieux comme votre seigneurie, je demande encore : Pensez-vous que les études faites dans un but mauvais n’aient pas néanmoins une bonne influence ? pensez-vous que le malheureux parti des ténèbres pour aller au mal ne puisse tourner à moitié route quand lui vient le bienfait des lumières ?
Qu’est-ce que la conversion, sinon le jour, vainqueur de la nuit ?… Et je vous le demande enfin ; pensez-vous que, parvenu au sommet, cet homme, armé désormais pour le combat loyal, que cet homme, dis-je, revêtu maintenant des insignes qui ouvrent toutes les portes de gloire et d’honneur, va justement choisir la basse voûte qui redescend vers nos fanges sociales ? Il se peut que le fait arrive, car la perversité a ses prodigieuses exceptions comme la vaillance et comme le génie ; mais pensez-vous que le fait arrive normal et fréquent ? Moi, je vous dis non ! Et, quant à l’exception, si elle se présente, nous nous chargeons de lui faire subir un suprême examen qui n’est pas dans le programme d’Oxford… nous qui baissons, milord, nous qui sommes un pauvre lunatique, nous qui avons passé le détroit pour ne point aller à Bedlam !
Ses narines étaient vigoureusement gonflées ; il avait dix années de moins sur les épaules, et son œil fier provoquait le lord-chef-justice absent.
Il s’approcha du tableau et tint sa craie suspendue à la hauteur de la ligne qui était ainsi figurée :
R. T. – Contre-épreuve. – S. O.
Remplissant les vides qui suivaient les initiales, il compléta d’abord les deux noms de baptême et les deux noms de famille : Richard Thomson, Sarah, O’Neil.
Puis, traçant du nom de Sarah O’Neil à celui de Richard Thompson deux lignes diagonales qui se rencontrèrent sous la colonne contre-épreuve, il écrivit au point de jonction en gros caractères :
« Clef de voûte : surpris tous deux ensemble au Colisée de Paris le 8 mai 1817 ! »
Puis Gregory Temple jeta la craie et croisa ses bras sur sa poitrine soulevée. Pendant un instant l’enthousiasme du triomphe illumina tout son être et son front eut un intime rayonnement. Mais bientôt on eût pu entendre le choc vif et anxieux de son pied sur le tapis. Les rides étaient revenues à ses tempes et la pâleur à ses joues.
Chaque fois qu’il passait devant le tableau, il y jetait un regard rapide, qui peu à peu se fit soupçonneux. Il doutait : c’est le mal de ceux qui savent.
Aucun motif n’avait surgi pour faire naître ce doute ; aucun fait nouveau ne s’était produit, sinon le travail mental incessant qui martelait cette infatigable cervelle. La série des raisonnements, naguère si limpide et si nette, se troublait ; une brume montait parmi la lumière. Ce qui tout à l’heure éblouissait Gregory Temple comme le soleil de l’évidence elle-même, s’éloignait maintenant dans une œuvre confuse.
– Cela est, cependant, s’écria-t-il en s’arrêtant devant le tableau avec une soudaine colère. Il ne me fallait plus que cette lueur, et je l’ai fait jaillir ! Que me manque-t-il désormais pour être sûr ? et que vient faire le doute aveugle au milieu de ma conviction, fondée sur la logique elle-même ?
Mais le doute est un adversaire muet, qui ne prend pas la peine de répondre aux arguments, et dont le silence puissant bat en brèche jusqu’à la certitude.
– Je doute ! murmura Gregory Temple, dont la tête s’inclina de nouveau. Est-ce la tendresse que j’ai eue pour ce jeune homme ?… Oh ! certes, je l’aimais !… Je l’avais mis de moitié dans mes rêves d’avenir… Et parfois j’ai cru que ma pauvre Suzanne… Oh ! certes, certes, il y a eu la rancune d’un grand espoir brisé… et la tristesse de Suzanne a doublé ma colère… Je les avais vus tous les deux s’aimer d’abord comme un frère et une sœur… me suis-je assez repenti d’avoir dit une fois : Ma fille n’épousera pas le fils d’une comédienne !… N’est-ce pas là qu’a commencé le mal ?… Mais tout cela devrait fortifier ma certitude, et je doute !… Est-ce l’absence de preuves matérielles ? Je n’ai pas besoin de preuves matérielles. Je ne suis pas juge : d’autres auront à l’absoudre ou à le condamner. Je n’ai plus d’affection pour lui. Qu’importe l’absence de preuves matérielles quand la chaîne de la déduction a tous ses anneaux, quand le calcul des probabilités a tous ses éléments ? Je doute… je deviens vieux… Ma foi en moi-même faiblit, et, tout à l’heure, je vais donner raison au chef-juge, car, si je doute, je baisse !
Il tourna le dos au tableau et regagna le pied de sa couchette, où il s’assit. Les heures avaient marché ; le soleil, haut déjà dans sa course, pénétrait dans l’étroite cour et glissait un rayon jusque dans le réduit de l’ancien intendant. Les lettres et les chiffres tracés sur la muraille ressortaient avec une netteté nouvelle, jetant leur éternel souvenez-vous ! La tête de Gregory Temple brûlait : il était à cet instant où le cerveau lassé repousse de toute sa force la méditation odieuse. Il ferma les yeux pour fuir, ne fût-ce qu’une minute, l’impitoyable obsession de ce cri silencieux qu’il entendait par la vue, mais, au travers de ses paupières closes, il voyait toujours le mot, la date, le nom qui étaient écrits dans sa pensée bien plus lisiblement encore que sur les murailles. Dans les ténèbres où il se réfugiait, lettres et chiffres lui apparaissaient grands comme des fantômes, et ses deux mains convulsives s’accrochèrent avec détresse à son front mouillé.
– Jean Diable ! murmura-t-il après quelques secondes de véritable torture, ce nom-là me poursuit. Ce n’est pas de mon propre mouvement que j’ai été hier soir aux messageries ; un billet d’une main inconnue m’a dit : Va aux messageries. Qui m’a écrit cela ? Pourquoi ? Est-ce un piége ? Richard Thompson est innocent… Je ne sais rien !…
– Jean Diable ! Jean Diable ! continua-t-il par un éclat de voix ; quelqu’un est sous ce masque et derrière ce mensonge ! Qui ? Vais-je mourir fou avant d’étrangler mon bourreau ?
Il sauta sur ses pieds dans un de ces transports de colère qui n’arrivent à toute leur démence qu’au fond de la solitude, quand l’homme n’a personne qui le sépare de lui-même et que la dent de sa passion n’a rien à mordre, sinon sa propre substance. On ne les décrit pas, ces scènes redoutables que nul ne voit à moins qu’on n’en ait été l’acteur unique et que l’insensé qui a rugi dans son cabanon ne prenne un jour la plume pour tracer les mémoires de son délire. C’est l’horrible drame que le monde ne connaît que par son dénoûment, qui est si souvent le suicide ; c’est la lutte hideuse de l’abandonné contre le démon Désespoir ; c’est l’épilepsie de l’âme.
Il y eut du sang aux ongles de Gregory Temple qu’il ne sentait pas et qui déchiraient ses tempes. Sous la convulsion de ses sourcils, son œil ardent et sombre jetait au ciel un absurde défi. Tous ses membres frémissaient ; ses cheveux gris dressés tremblaient, une ligne d’écume frangeait ses lèvres crispées. Ses poings fermés, qui n’avaient plus de rides et qui montraient leurs pauvres tendons grêles, décharnés, blancs, tirés comme des chanterelles qui vont se rompre, frappèrent tour à tour son visage, et ses joues insensibles rendirent un bruit flasque. Il gronda par trois fois ce nom qui sonnait comme un vain fracas dans le vide douloureux de son cerveau :
– Jean Diable ! Jean Diable ! Jean Diable !
Puis il s’écria :
– Il me le faut ! Mon sang à qui me le livrera ! Plus que mon sang, le pain de ma fille ! le dernier champ de l’héritage de ma mère ! Je vais mettre sa tête à prix !…
– Et d’ailleurs, reprit-il en marchant à grands pas, suis-je si bas descendu ? Le prince de Galles, régent d’Angleterre, m’a-t-il payé sa dette ? N’ai-je plus mon armée ? Ne suis-je pas mille fois plus fort dans cette ombre où je me cache ? J’irai à Windsor ; je dirai au prince Georges…
Il s’arrêta tout à coup, et l’éclat de sa voix ranimée s’éteignit en un rire sarcastique.
– Je baisse ! prononça-t-il tout bas en s’affaissant sur sa couchette, dont le bois vermoulu cria sous le poids de son corps. Ils sont tous ligués contre moi. Autour de ma vue, il y a désormais un rempart. Et moi-même, complice de leur perfidie, je me laisse prendre aux appâts qu’ils me jettent, je crois aux fantômes qu’ils évoquent, je lèche ma proie pour leur ombre, je cherche Jean Diable, le mannequin dressé par eux sur ma route, quand mon calcul rigoureux et infaillible a trouvé déjà le vrai coupable… Richard Thompson rirait bien s’il pouvait entrer avec le vent par les fentes de la fenêtre…
– Ce serait trop de hâte pour celui-là ! reprit-il avec une froideur soudaine, car la crise était achevée ; j’ai sa tête sous ma main et sa vie est à moi !… Jean Diable a tué, je le veux bien, mais alors Jean Diable se nomme Richard Thompson, et la corde qui pendra Richard tordra le cou de Jean Diable !
Il saisit d’un geste brusque le paquet de lettres qui était auprès de lui sur son lit. La lettre de James Davy tomba la première sous ses yeux et il eut un sourire satisfait.
– Celui-là ne me trahira pas, murmura-t-il ; mon choix est fait. C’est à lui que je vais confier ma pensée tout entière… Lui à Londres, moi à Paris, moi au départ, lui à l’arrivée. Nous verrons comment Jean Diable, puisque Jean Diable il y a, se tirera d’affaire cette fois !
Sa figure était de nouveau éclairée, et il avait même aux lèvres un ironique sourire qui chez lui indiquait le triomphe. Il s’assit devant la table où étaient ses papiers et trempa sa plume dans l’encre. Il écrivit.
» A James Davy, esq., commissaire adjoint au bureau central de Scotland-Yard, Londres.
» Mon bien cher ami… »
Sa plume qui courait s’arrêta tout uniment, sans doute parce qu’il cherchait son mot ou sa phrase. Pendant qu’il cherchait, – ou que son cerveau, qui résolvait ce problème du mouvement perpétuel, suivait déjà peut-être le fil d’une autre pensée, son regard tomba par hasard sur l’enveloppe de la lettre signée James Davy.
Pendant plus d’une minute, il la regarda sans la voir, de cet œil aveugle et fixe qui se perd dans le vide. Sa plume restait suspendue au-dessus du papier.
Au bout d’une minute, sa paupière tressaillit, comme il arrive quand la distraction interrompue rend à la prunelle la faculté de voir.
Son œil était précisément arrêté sur le timbre de la poste de Londres.
Une autre minute s’écoula, Gregory Temple ne bougeait pas.
Une autre minute encore, Gregory Temple rougit légèrement, et ses lèvres eurent un imperceptible froncement. Il déposa sa plume sur la table ; il ferma les yeux, tandis que le rouge, sur ses joues, faisait place à une pâleur plus mate.
Quand il rouvrit les yeux, ce fut pour examiner attentivement et de près l’enveloppe qu’il tenait à la main. Il restait silencieux, mais un monde de pensées était sur son front.
C’était toujours le timbre qui fixait son attention. Il prit dans un tiroir une loupe qu’il essuya avec soin ; il examina le timbre à l’aide de cette loupe.
Il était muet encore, mais son émotion se trahissait dans les mouvements nerveux de sa main.
Sous la table, il y avait une corbeille contenant un monceau de lettres, arrangées par paquets. Gregory Temple chercha et choisit un paquet de quatre ou cinq lettres que retenait ensemble une ficelle, il dénoua la ficelle d’une main maladroite et tremblante ; les lettres furent étalées sur la table. Elles étaient toutes timbrées de Londres, et leurs timbres portaient ce caractère fruste, si commun aux cachets de poste, souvent frottés et maculés, soit par la main des facteurs, soit par les cahots du voyage.
Gregory Temple, armé de sa loupe, fit subir à chaque timbre tour à tour un minutieux examen. Ils étaient tous semblables, et, par un singulier hasard, les accidents qui avaient pu les effacer en partie ou les maculer avaient produit un résultat identique : sur aucun d’eux la date n’était lisible.
Gregory Temple déposa la loupe auprès de sa plume. Ses yeux se baissèrent.
Il resta un instant si parfaitement immobile qu’on aurait pu le prendre pour une statue.
Puis il se leva et marcha d’un pas roide vers son tableau.
Il prit sa craie.
Il hésita. La pâleur de sa joue avait des tons livides, et les muscles de sa bouche se contractaient. Il hésita longtemps.
A la fin, cependant, la craie s’approcha lentement de cette colonne vierge et toute noire, – la cinquième, – au haut de laquelle était inscrit ce titre bizarre : L’IMPOSSIBLE.
D’une main saccadée, Gregory Temple y traça ces mots : « James Davy, faux timbres de la poste de Londres. »
Puis encore il revint à sa table et acheva, comme si de rien n’eût été, la lettre commencée pour ce même James Davy. Seulement il en écrivit une autre encore, et celle-ci fut adressée à M. Robert Surrisy, à Miremont, par l’Isle-Adam, département de Seine-et-Oise.
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