X - Les lettres blanches.
Si milady s’était couchée moins tard, dit Prudence, la grave et roide camériste, elle aurait eu un réveil plus agréable. Dieu merci ! moi je me lève toujours d’un cœur content, parce que, en tournant mon regard vers la journée de la veille, je n’y vois aucune offense ni en pensée, ni en parole, ni en action, contre la loi du Seigneur.
Elle tenait à pleines mains la riche et brillante chevelure de Lady Elphinstone, dont les beaux yeux un peu battus annonçaient la fatigue et la privation de sommeil. Lady Frances avait eu seulement quelques heures de repos, Prudence l’avait éveillée au milieu de son premier rêve pour lui remettre la missive apportée par Billy, qui, nous l’avons vu, avait glissé fidèlement aussi dans la boîte du n° 19 de la rue Dauphine la lettre adressée à Gregory Temple.
Autant cette dernière qui portait le timbre de Londres était laconique et simple, autant le message destiné à Frances était long et chargé de détails. Ce n’était pas une lettre, c’étaient des instructions diplomatiques, ou plutôt tout un rôle dont la mise en scène était d’avance notée avec un soin tout particulier. Frances avait lu cette lettre en bâillant, mais non point à la légère. Frances, la noble et charmante Frances, bien qu’elle appartint à ce congrès de reines qui s’appelle à Londres la haute vie, obéissait ponctuellement et rigoureusement au comte Henri de Belcamp.
L’amour produit parfois ces esclavages, et nous ne donnons point le fait pour merveilleux.
Pendant que Prudence, la bonne fille, dont le parfum presbytérien vous eût navré à portée de pistolet, nattait et roulait son abondante chevelure, lady Frances bâillait de tout son cœur, ce qui avait motivé la harangue de la camériste. Autour d’elles, tout était mouvement et désordre. On faisait les malles pour un départ, et la confusion du déménagement imprévu envahissait la toilette de milady.
– Sam m’a chargée de dire à milady, reprit Prudence, qu’on a été obligé de louer des chevaux de poste, non-seulement pour le fourgon, mais aussi pour la calèche. Dieu sait le métier qu’ont fait les nôtres cette nuit !
Lady Frances eut un sourire.
– Et cette maison de campagne où nous allons, continua Prudence, est-elle au goût de milady ?
– Entièrement, répondit Frances qui bâilla.
– Quel jour milady a-t-elle donc été la visiter ?
– Je ne m’en souviens plus, ma bonne.
– A propos de bonne, reprit-elle plus gaiement, auriez-vous du goût pour soigner un enfant, Prudence ?
La curiosité paralysa tout net les doigts de Prudence, qui suspendit son travail pour demander :
– Un enfant ?… quel enfant ?
– Quel enfant ? répéta Frances du bout des lèvres ; mon fils, le très-honorable Edouard, vicomte Elphinstone, je pense.
Prudence resta bouche béante à la regarder.
– Je n’ai jamais entendu parler de cela ! murmura-t-elle.
– Il fallait mettre dans votre marché, ma bonne, répliqua Frances toujours souriant, qu’outre vos gages de cinquante guinées par an vous auriez droit de connaître à fond mon histoire.
Prudence se remit aussitôt à l’ouvrage.
– Je serai dévouée au fils de milady comme à Sa Seigneurie elle-même, dit-elle froidement. Sa Seigneurie étant veuve peut bien avoir un enfant.
– Et vous voyez que j’use de la permission, Prudence.
– Mais où est-il, ce cher petit ? demanda la camériste de son accent le plus glacé.
– Sur notre route… nous le prendrons en passant.
– Et quel âge a-t-il ?
Un observateur qui eut examiné à ce moment les jolis traits de milady eût pensé : Voici une jeune mère qui n’est pas bien sûre de l’âge de son fils…
Mais la presbytérienne, occupée à nouer le chignon de Frances, ne pouvait voir son visage, et Frances répondit :
– Mon petit Edouard est né bien peu de temps avant le décès de milord… Mais, je vous prie, ma fille, hâtez-vous. Il faut que nous nous mettions en route de bonne heure.
– A combien de lieues est le château ?
– Je n’en sais rien, hâtez-vous !
Cette réponse était de la vérité pure, mais de la façon dont elle fut faite, Prudence put la regarder comme une façon de rompre l’entretien. Elle se tut, pinçant ses lèvres pâles et continuant sa besogne d’un air piqué.
Une demi-heure après, lady Frances Elphinstone et sa maison quittaient l’hôtel de la place Vendôme. Milady en galante toilette de voyage, Prudence habillée de gris et coiffée du chapeau de paille montèrent dans la calèche, tandis que Lisbeth, une des couturières-lingères, prenait place sur le siége à côté du cocher : ceci par ordre exprès de milady, qui réglait tout ce matin comme un général d’armée. Billy monta sur la banquette de derrière.
La seconde couturière le valet de pied et le cuisinier s’embarquèrent dans le fourgon, chargé de bagages et conduit par un postillon.
A peine assise sur les coussins de la calèche, lady Frances s’enfonça dans son coin et déplia la lettre que Billy lui avait apportée pour la relire et l’étudier attentivement. Le regard oblique de Prudence n’en put déchiffrer un seul mot.
L’attelage de poste était vigoureux. En moins de deux heures on fut en forêt. Sam, selon l’ordre de sa maîtresse, demandait en passant le nom de tous les villages.
Lady Frances avait toujours à la main sa lettre ouverte. Un paysan, interrogé, prononça enfin le nom du village de*** ; lady Frances donna l’ordre de poursuivre la route au pas, et surveilla plus attentivement le côté gauche du chemin. A un demi-quart de lieue du village, elle fit arrêter la calèche, tandis que le fourgon continuait de marcher au pas ; elle mit pied à terre ; au grand mécontentement de Prudence, ce fut Lisbeth, la couturière, qui fut chargée de l’accompagner, ainsi que Billy. Nous dirons que ce choix n’appartenait point à lady Frances, et qu’il était indiqué dans la lettre : ni Billy ni Lisbeth ne savaient un mot de français.
Milady, Billy et Lisbeth prirent à pied un sentier d’exploitation, labouré de profondes ornières et qui courait vers l’ouest en traversant des coupes récentes. Le sous-bois, formé de châtaigniers et de chênes, repoussait sur la terre de bruyère, grise et recouverte de fleurs rosées, tandis que çà et là le sol, éventré plus profondément par l’extraction d’une forte souche, montrait l’ocre éclatant et sablonneux de ses entrailles.
A quelques centaines de pas de la route, le sentier descendait brusquement dans une coulée où l’exploitation n’avait pas encore pénétré. C’était ici un sol rocheux et moussu, où la fougère étalait ses longues palmes parmi les troncs blancs des bouleaux. Lady Frances s’arrêta pour regarder tout autour d’elle et sembla s’étonner de ne rien découvrir. La lettre fut de nouveau consultée.
– Il doit y avoir une cabane ici près, Billy, dit la jeune femme.
Billy se mit en quête aussitôt. Avant qu’une minute se fût écoulée, il avait découvert le sentier qui conduisait à la loge de Pierre Louchet, le bûcheron, dont le toit plein d’herbes et les murailles grises tranchaient à peine sur le ton neutre et sombre des terrains environnants. Lady Frances, en approchant, vit la porte close.
La coulée était solitaire ; on entendait à de grandes distances le bruit de la hache, qui porte si loin en forêt ; une chèvre brune, perchée les quatre pieds réunis à l’extrême sommet de la roche qui dominait la maisonnette, allongea son menton barbu et rendit un bêlement grêle. Une bonne tête de paysan se montrait à l’unique carreau de l’œil-de-bœuf percé à droite de la porte. Billy n’eut pas besoin de frapper.
– C’est comme un chien, c’te Cocotte ! dit Pierre Louchet en ouvrant sa porte ; elle est de garde… Serviteur, madame et la compagnie. Je me lève tard, parce que le mioche, sauf respect, a fait la vie toute la nuit… Etes-vous la maman et c’est-il vous qui venez me le prendre ?
– Oui, mon brave ami, répondit la jeune femme ; j’ai grande hâte de voir ce cher enfant.
– M’est avis qu’il vous ressemble ! murmura Pierre Louchet en regardant milady avec admiration. Vous faites un joli brin de dame, sans vous offenser, et lui, c’est un Jésus !… Venez voir ça !
Il se rangea de côté pour livrer passage à Frances, qui entra dans la loge. Entre la vieille armoire couleur d’encre et l’œil-de-bœuf était le lit de Pierre : une paillasse, des lambeaux de toile bise et une couverture de soldat ; mais l’enfant avait un bon petit matelas dans un panier et des draps d’une blancheur éclatante. Il était blanc lui-même et frais comme une rose dans son sommeil.
Lady Frances se pencha sur lui et le baisa.
– C’est gaillard, reprit Pierre ; ça crie, ça court déjà, ça parlera bientôt, rapport à ce qu’on lui fait la bouillie avec le lait de Cocotte… et les chèvres, ça donne un lait comme du vif-argent.
– Je voudrais bien l’emporter sans l’éveiller, dit la jeune femme.
– L’emporter ! se récria Pierre ; vous ne l’avez encore embrassé qu’une fois !… Mais, j’y pense, il y a un mot d’ordre : dites votre nom, sans vous commander.
– Lady Frances Elphinstone.
Pierre Louchet se gratta l’oreille.
– C’est bien quelque chose comme cela, pour sûr, grommela-t-il ; mais allez donc vous retrouver là-dedans ?… Avec ça que notre fille est en campagne ce matin pour ses maîtres, et qu’elle ne peut pas me dire ce qu’il a marqué derrière la porte… J’ai ouï conter qu’il y a comme ça des belles dames qui volent des enfants…
Milady s’était retournée vers le seuil pour appeler Lisbeth. Pierre Louchet frappa tout à coup ses mains l’une contre l’autre, comme on fait pour saluer un trait de lumière.
– C’est ça ! s’écria-t-il ; vous savez aussi bien lire que notre fille, vous, c’est sûr !… Voyons voir comment vous direz les mots d’écrit qui sont derrière la porte.
Il prit sans façon milady par le bras, et l’entraîna jusqu’au battant, qu’il ferma en disant :
– Qu’y a-t-il dans l’écriture ?
– « Lady Frances Elphinstone, » répliqua la jeune femme lisant les mots tracés à la craie par le comte Henri, la nuit précédente ; mon nom, précisément.
Le bûcheron revint vers le panier où dormait l’enfant.
– Notre fille m’en donnera un autre, murmura-t-il pendant qu’une grosse larme coulait dans les sillons de sa joue.
Il tendit le panier à Lisbeth, qui venait d’entrer, et il demanda :
– Me l’emmenez-vous bien loin ?
– En Angleterre, répliqua milady.
– Bonsoir, petiot ! prononça Pierre Louchet d’une voix tremblante. Qui est-ce qui me réveillera la nuit maintenant pour me faire endêver ?
Frances déposa trois louis sur la table.
– En vous remerciant, mon brave ami, dit-elle.
Quand elle fut partie, Pierre Louchet s’assit sur le seuil, la tête entre ses deux mains.
– Elle ne l’a embrassé qu’une fois ! pensa-t-il tout haut.
Puis il se leva pour aller voir la place vide où avait été le panier. La loge lui semblait grande comme un désert.
La chèvre héla sur son rocher : Pierre Louchet se mit à pleurer à chaudes larmes. Il saisit sa hache, ferma sa loge et s’enfonça dans la forêt en marchant à grands pas.
– Rien qu’une fois ! pensait-il ; sa mère ! Elle ne l’a embrassé rien qu’une fois !
La calèche avait rattrapé le fourgon et tous deux allaient de conserve, au grand trot. Prudence regardait l’enfant, qui dormait dans son panier, puis lady Frances, qui rêvait sans trop s’occuper de son héritier unique. Peut-être Prudence n’était-elle point du même avis que Pierre Louchet, et ne trouvait-elle pas une bien grande ressemblance entre la mère et le fils, mais du moins la camériste presbytérienne et le bon bûcheron étaient-il d’accord sur un point : à savoir que la jeune mère se montrait singulièrement sobre de caresses.
Billy cria stop en arrivant au poteau de la Croix-Moraine, et fit tourner la calèche par la route de chasse conduisant à Miremont. C’est à peine si lady Frances jeta un coup d’œil distrait au splendide point de vue qu’on apercevait de l’esplanade. Le sommeil de ce bel enfant qu’on allait instruire à l’appeler ma mère éveillait en elle un monde de pensées mélancoliques ; peut-être songeait-elle avec une jalousie jusqu’alors inconnue aux heureuses dont la vie se passe en ce paradis des tendresses conjugales sanctifié par l’amour maternel…
– Est-ce à droite ou à gauche du moulin qu’on tourne ? demanda Sam au bas de la montée, ou bien faut-il passer le pont ?
Lady Frances, éveillée en sursaut, jeta un coup d’œil à sa lettre. Prudence eut son sourire aigrelet.
– A gauche ! cria milady.
Et comme si elle se fut souvenue tout à coup qu’elle était mère, elle prit le panier des mains de Lisbeth et déposa sur le front de l’enfant un souriant baiser.
La calèche suivait maintenant la route large et bien sablée qui borde le cours de l’Oise. A une cinquantaine de pas du moulin, non loin de ce bouquet de saules où le comte Henri avait pris terre avec Jeanne évanouie dans ses bras, un vieillard et un jeune homme se promenaient lentement. Au bruit des roues, ils se retournèrent en même temps.
– Monsieur le comte ! dit Prudence.
– Oh ! oh ! s’écriait en ce moment le marquis de Belcamp, qui était l’autre promeneur, je parie que voici notre nouvelle voisine, l’Anglaise qui a loué le château neuf… Ce pourrait bien être une personne de ma connaissance, puisqu’elle vient de Londres.
Henri dirigea vers la calèche un regard indifférent.
– Une jolie femme, ma foi ! reprit le vieillard en saluant courtoisement.
– Est-ce qu’il ne va pas nous reconnaitre ? grommela Prudence. Milady veut-elle bien me dire la consigne ?
– La consigne, ma bonne, répliqua Frances qui lui fit baisser les yeux sous son regard, est de ne jamais essayer l’impertinence avec moi !
Elle s’inclina en même temps avec grâce pour rendre le salut au marquis.
– Eh ! mais, dit Henri qui traversa vivement la route, c’est lady Frances Elphinstone !… Quel charmant hasard ?…
Il vint jusqu’à la portière, le chapeau à la main. Quelques compliments furent échangés, puis la calèche poursuivit sa route, tandis que le comte Henri rejoignait son père.
– Alors, dit Prudence entre haut et bas : on se connaît… mais pas beaucoup…
– Je vous donne pleine permission, ma bonne fille, interrompit milady sèchement, de publier par tout le pays le mal que vous savez de moi. Je céderais même volontiers, tant j’ai l’âme secourable, à l’envie que vous avez de connaître mes secrets, si j’avais des secrets. Ici, comme à Paris, M. le comte de Belcamp, ancien ami de mon mari, sera pour moi une ressource et une compagnie… ce qu’il était à Londres… ce qu’il sera partout où une heureuse chance me fera le rencontrer.
– C’est bien la locataire du château neuf ? demanda le vieux marquis à son fils.
– Comme vous savez tout dans vos campagnes ! répondit Henri en riant. Notre ami Robert m’avait déjà parlé de cela hier, mais je ne m’attendais pas à trouver dans la nouvelle venue une des plus charmantes et des plus honorables étoiles de la haute vie… Lady Frances a eu de magnifiques succès, deux ans de suite, jusqu’à la mort de son mari.
– Ah ! ah ! elle est veuve ?
– Depuis un an.
– Alors ses succès ont pris date pendant ton voyage ?
– Précisément… Elle portait le grand deuil quand je lui fus présenté, à mon retour. C’est une jeune femme d’une véritable distinction, qui vit sans éclat depuis la mort du vicomte, et qui élève son enfant comme une bonne mère de famille.
– Vicomtesse, dit le marquis, peste !… les vicomtes anglais sont une autre paire de manches que les nôtres !… mais je n’ai point connu de vicomte Elphinstone à la chambre des lords. Il y avait le baron Elphinstone d’Elphinstone, gouverneur de Madras. J’ai connu aussi, en dehors de la pairie, le colonel sir Howard Elphinstone de Sowerby, créé baronnet en 1815… et les Elphinstone, branche des comtes de Stair.
– Feu Mortimer Elphinstone, vicomte d’Elphinstone dans le pecrage d’Ecosse, répliqua Henri d’un ton net, en homme qui peut parler titres et généalogie avec tout le poids convenable, n’a jamais siégé au parlement. C’était le troisième frère du baron John Elphinstone d’Elphinstone, gouverneur de Madras, que vous avez cité, et qui porte maintenant le titre de comte Tresham. Sa Seigneurie servait aussi la compagnie des Indes en qualité de résident à Mysore. Après sa mort, arrivée à Londres en 1816, sa pairie…
– A la bonne heure ! à la bonne heure, interrompit le vieux marquis en riant. Tu sais cela sur le bout du doigt, comme tu sais tout le reste, garçon. Je suis le père d’une encyclopédie !… Vertudieu ! doctor in law, docteur en médecine, docteur ès-lettres, généalogiste comme feu mon ami d’Hozier !… Tout à l’heure, tu raisonnais agriculture mieux qu’un livre… La chose certaine, mon enfant chéri, se reprit-il, tandis qu’un nuage descendait sur son front, c’est que je n’espère pas te garder dans ce pauvre pays… Ce n’est point pour rester dans nos campagnes ignorantes que tu as creusé tant de sciences ?
– Vous me voyez au travers de votre tendresse, mon père, répondit le jeune comte. Nous arrivons à un temps où chacun saura beaucoup et creusera peu. Je ne demanderais rien au ciel s’il m’était donné de partager toujours votre vie bienfaisante et tranquille.
Le vieillard étouffa un soupir et regarda son fils à la dérobée.
– Tu as un secret ? murmura-t-il.
Puis, avant que Henri eût le temps de répondre, il fit un effort soudain pour revenir à la gaie bonhomie de sa nature il s’écria :
– Comte, vous nous avez tourné la tête à tous. Je prends mes précautions et je vous dis : Ne vous fâchez jamais de mes empressements, de mes inquiétudes, de mes jalousies. Je suis près de vous comme une mère qui devient importune à force de tendresse.
– Mon père ! s’écria le jeune homme qui prit sa main pour l’attirer contre son cœur, si vous saviez comme j’ai besoin d’être aimé !
Un instant ils marchèrent l’un près de l’autre en silence. Le vieillard attendait, mais Henri ne parla plus.
– Allons, dit le marquis répondant à sa propre pensée, c’est que peut-être tu n’as pas de secret, fils ! et je ne suis qu’un vieux lunatique… Tiens, voici les bagages de ton étoile ! ajouta-t-il en montrant le fourgon qui suivait à son tour la route du bord de l’eau. Penses-tu que ce bel astre voudra bien condescendre à éclairer notre petit monde ?
– Je vous ai dit qu’elle était la distinction même, mon père ; cela implique, à mon sens, la simplicité et la bonté.
– Et puis Belcamp vaut bien Elphinstone, que diable ! Nous allions en terre sainte bien avant qu’il y eût des gouverneurs de Madras, de Mysore ou de Bombay, je préfère Jérusalem à Calcutta… Et toi ?
– Bonjour, Bob ! cria le jeune comte au cuisinier milady, qui trônait, écarlate et trapu, sur la banquette du fourgon. Avez-vous déjà votre opinion faite sur nos sauces de France ?
– Triste, milord, triste, répondit Bob sans toucher à son chapeau. J’ai mangé du tortue-soupe à Paris. On est fier d’être Anglais, milord !
Le fourgon marchait. Bob garda sa pose de triomphateur et ne se retourna pas pour voir l’effet de ses paroles.
– En voici un, mon père, dit Henri, qui préfère Calcutta à Jérusalem.
– J’ai vécu vingt ans en Angleterre, garçon… Je te parle de toi et non pas de ces hommes de viande.
Henri avait les yeux baissés.
– M’aimeriez-vous encore, mon père, murmura-t-il, si tout ce que vous croyez, je le niais… Si je combattais tout ce que vous défendez… Si l’objet de votre dévouement était l’objet de ma haine… et si j’avais en main la hache qui doit briser vos idoles ?
Le vieillard répondit sans hésiter :
– Je ne veux pas savoir, fils, si tu parles sérieusement ou si tu railles. Attends seulement que je sois mort…
Puis il ajouta, pressant Henri contre son cœur avec un élan d’inexprimable tendresse :
– Souviens-toi de cette parole que je vais prononcer : elle ne m’échappe pas, j’ai toute ma raison et j’ai tout mon honneur : Je t’aurais aimé coupable !
– Et m’auriez-vous puni, mon père ?
Le marquis se redressa et mit sa main sur l’épaule d’Henri.
– Comte, dit-il avec lenteur, vous étudiez aussi votre père ? Soyez docteur en cette faculté comme en toutes les autres, et connaissez-moi d’un seul coup : je vous aurais puni de mort.
– Mon père, reprit Henri, c’est une noble science que celle d’un cœur comme le vôtre. Vous n’eussiez été ni de votre nom, ni de votre foi, si vous aviez parlé autrement… Mais, continua-t-il d’un accent étrange, sérieux et badin à la fois, plein de douceur sereine et aussi d’indomptable orgueil, d’un accent qui disait bien plus que les paroles elles-mêmes et dont nulle délicatesse de langage ne saurait rendre la nuance précise ; – mais, puisque vous êtes si bon et en même temps si fort, puisque, chose rare, vous sauriez, sans cesser d’aimer, rendre la justice de Brutus, ne me demandez jamais mon secret, car moi aussi je puis avoir ma conscience inflexible, ma foi plus chère que ma vie, mon honneur qui consisterait à mourir, comme le vôtre à frapper !
– Ne peux-tu faire, comme je l’ai dit, mon fils, murmura le vieillard, attendre jusqu’à ma mort ?
– Non, mon père.
– Sois donc libre. Je suis sans crainte, car il n’y a qu’un honneur, qu’une foi et qu’une conscience.
Ils marchaient lentement vers le Prieuré. Henri venait de conquérir, au prix de quelques mystérieuses paroles calculées avec une justesse admirable, il est vrai, la position de l’homme qui a un secret, un secret avoué et respectable : ceci, à tout le moins, vis-à-vis de son père. Il était arrivé la veille, avec cette tâche lourde de faire luire le soleil au milieu de la nuit et d’expliquer l’énigme de toute une vie sur laquelle, pesaient de terribles soupçons. Il était sorti en se jouant de cette épreuve. Son front hautain ne s’était pas une seule fois courbé ; dans la balance et en face même des chevaleresques loyautés du vieillard, sa loyauté avait fait victorieusement contre poids. Maintenant et sitôt après cette première victoire, il venait demander le bénéfice qu’on accorde seulement – qu’on n’accorde pas toujours – à la longue confiance, à l’honneur éprouvé, à l’infaillibilité du cœur, pourrait-on presque dire : le privilège d’avoir un secret.
De toutes les concessions qui se peuvent faire dans la vie à l’amitié, à l’amour, au dévouement, celle-ci est incomparablement la plus large, et en aucun cas, même vis-à-vis de la sainteté ou de l’héroïsme, le mot exorbitant n’est trop fort pour la caractériser.
Il est de magnifiques exemples qui prouvent que l’honneur peut ainsi se confier à l’honneur. On les cite : ils sont rares.
Il en est d’autres dans l’histoire des peuples et dans la légende mondaine, et ceux-là sont innombrables, d’autres qui crient : prenez garde ! ne tentez pas la faiblesse de l’homme !
C’est ici, qu’il nous soit permis d’appuyer sur ce fait, l’absence complète de tout contrôle et de toute barrière, le talisman qui rend invisible, l’armure qui rend invulnérable. Il est un personnage dans le théâtre de Régnard à qui le premier venu peut mettre le pied sur la tête en lui disant : c’est votre léthargie ! Pas de réponse possible à ce mot magique. Ici, tout au contraire, l’homme qui a un secret et qui a conquis le droit d’agir en vertu de telles obligations ignorées possède un mot cabalistique capable de fermer la bouche, à l’univers entier. Quoi qu’il fasse, c’est un secret qui est le mobile de son action. Quoi qu’il dise, il a l’excuse de son secret.
– Après tout, dit le vieux marquis, faisant contre fortune bon cœur, j’ai déjà une intelligence dans le camp des amis de l’empereur. Mon brigand, Robert Surrisy, est une des meilleures âmes que je connaisse…
– Je n’ai pas dit que je fusse dans le camp des amis de l’empereur, interrompit Henri. Je n’ai rien dit, et qui sait s’il y a là-dedans de quoi mettre un nuage sur la gaieté de votre excellent cœur, mon père ? Prenez-moi comme je suis, et ne vous égarez pas dans cette forêt des conjectures où l’on va toujours plus loin qu’il ne faut. Vous avez dit vrai : il n’y a qu’un honneur, qu’une foi, qu’une science ; et moi je n’ai pas menti quand je vous ai affirmé hier que j’étais digne de vous appartenir.
– Je me souviens maintenant, murmura le vieillard, que tu ne me fis point de réponse hier quand je te demandai si tu voulais servir le roi.
– Votre épée avait mon âge, mon père, quand elle rentra d’elle-même au fourreau pour ne point se rougir du sang des vainqueurs de la Bastille.
– S’agit-il donc encore d’une lutte entre le peuple et le roi ? s’écria le marquis effrayé.
Le jeune comte répondit à son regard anxieux par un calme et franc sourire.
– Il s’agit, répliqua-t-il, de donner une consultation médicale à l’héroïne du plus bizarre roman que jamais imagination fantasque ait pu inventer.
– As-tu donc déjà d’autres clientes que Jeanne ?
– Je parle de mademoiselle Jeanne, mon père.
– Et tu accoles le mot roman au nom de notre pauvre fleur des champs ?
– Charmante fleur et roman curieux !… comique et dramatique à la fois !… dont le dénouement éventuel est la fortune.
– Que me dis-tu là, Henri ? s’écria le vieux marquis.
– Une fortune, continua tranquillement le comte, deux fortunes… quatre millions d’un côté, cinq millions de l’autre.
– Ah çà ! tu rêves !…
– Souvent, mais pas à cette heure. Vous ne m’avez pas demandé, mon père, à l’aide de quel charme j’ai changé si subitement l’humeur de madame Touchant, la tante de mademoiselle Jeanne ?
– Est-ce qu’on ose t’interroger, toi l’homme des grands mystères ! répondit le vieillard moitié sérieux, moitié railleur. On a toujours peur de tomber sur quelque terrible secret.
– Je vous prie de ne vous gêner jamais avec moi, mon père, dit Henri dont le ton devenait de plus en plus gai. Quand vos questions m’embarrasseront, je vous demanderai tout simplement et tout franchement la permission de n’y point répondre. En attendant, voulez-vous savoir le roman de la jolie Jeanne ?
– La Bartolozzi a laissé peut-être plus qu’on ne croit ?
– Quelques bijoux, quelques créances sur des camarades, un peu d’argent comptant et beaucoup de dettes… Mais on n’hérite pas seulement de sa mère…
– Connaîtrait-on le père ?
– Je vous ai annoncé de la bizarrerie. Il y a quatre ans passés, vers le commencement de l’année 1813, j’étudiais à l’université catholique de Munich la médecine, les sciences et aussi la théologie. L’Allemagne est un pays naïf et solennel qui a conscience de sa propre lourdeur et qui veut bouger pour se convaincre lui-même qu’il n’est pas en léthargie. Toute chose s’enfle et toute parole s’allonge de l’autre côté du Rhin où se parle la langue la plus riche en fait de pédantisme qui soit au monde. Sur cinq hommes, vous trouvez là quatre docteurs ; sur dix maisons, vous comptez un odéon, une académie, un musée, une bibliothèque, une glyptothèque, une pinacothèque, un institut polytechnique, un athénée et un prytanée ; les dames y font des poëmes grecs, les enfants y composent des tragédies : tout y sue le lexique et le pensum, tout, jusqu’à la chanson des orgies, qui se chante en latin de cuisine !
Là, tout positif a honte de lui-même et est guindé jusqu’au superlatif. Une fête devient un festival. Il y a des festivals pour tout : pour la musique, pour la poésie, pour le vin blanc, pour les choux, pour les pipes et pour la bière.
Ce fut au grand festival de la bière, réuni à l’odéon de Munich, que commença le roman de mademoiselle Jeanne… Vous riez ? mademoiselle Jeanne n’a jamais quitté Miremont ? Cependant, je parle sérieusement : sa fortune, ou plutôt ses deux fortunes étaient là-bas et je les y rencontrai, sous l’espèce du premier grand prix de faro et du premier grand prix de bière française : un brasseur de Bruxelles et un brasseur de Lyon, deux Anglais dont les noms ne peuvent pas vous être étrangers, mon père.
– Je ne me souviens pas d’avoir jamais connu de brasseurs, dit le vieillard.
– Eux vous connaissaient bien. L’un s’appelait Franck Turner, l’autre William Robinson.
– Les associés de M. Brown ?
– Les deux cousins de ma mère, qui s’étaient expatriés après l’affaire de la duchesse de Devonshire… Il y avait à ce festival, destiné à mettre en lumière définitive la préexcellence du bock bier national, des jurés choisis dans toutes les classes : j’étais juré pour l’université de Munich. Le brasseur de Lyon et le brasseur de Bruxelles purent lire mon nom dans le tableau du jury exposé à l’entrée de la grand’salle. J’eus leur visite, et ils m’appelèrent mon cousin. C’étaient deux braves Anglais, doux et courtois ; j’étais leur juge ; ils me parlèrent de leurs millions ; qui, si leur célibat se prolongeait indéfiniment, pourraient devenir un jour mon héritage. Après les prix distribués, la question d’héritage fut mise de côté, mais ils voulurent bien me continuer leur confiance, et je pus savoir que chacun d’eux était dans une situation pareille : M. Turner et M. Robinson avaient chacun un enfant naturel, que l’un et l’autre comptaient légitimer par mariage subséquent. Il y avait à ces deux mariages des obstacles dont la nature ne me fut point alors connue, mais qui devaient disparaître avec le temps.
M. Robinson et M. Turner une fois partis de Munich, vous pouvez croire que leurs affaires de cœur ne tinrent pas une bien grande place dans ma pensée. Je quittai moi-même l’Allemagne peu de temps après pour regagner Londres et je dus entreprendre mon voyage d’Australie. En Australie, je fis la connaissance d’un gentleman fort éminent et qui me fut d’un grand secours dans l’accomplissement de mon œuvre ; sir Paulus Mac-Allan, commissaire général de police à Sydney. C’est lui qui depuis a remplacé M. Temple au bureau de Scotland-Yard, en qualité d’intendant supérieur. J’ai la prétention de tout examiner par moi-même et la passion peut être folle de tout savoir. Le livre de M. Temple, qui semble faire de la police une science ou plutôt un ensemble de sciences, une grande mathématique, acculant le criminel au fond d’un terrier dont toutes les issues sont logiquement fermées, peut avoir sa portion d’utopies et de rêves, mais il ouvre un horizon : il établit en quelque sorte le champ clos où la société doit désormais attirer et provoquer le crime ; il met en lumière la lice et sonne hautement la trompette du tournoi. Je ferais peut-être un pitoyable sergent, mais, grâce à sir Paulus, je puis dire que je possède nettement et complétement le mécanisme de la détection anglaise : autre doctorat qu’il faut joindre au paquet de mes diplômes. J’ai mon but en vous parlant de ceci, mon père. Vous pourriez vous trouver en face de gens qui ont vu le comte de Belcamp, votre fils, assis à la table du secrétaire, dans le cabinet particulier du chef de la police de Londres…
Pendant que je suivais le cours de cette nouvelle faculté, le second chapitre du roman de notre jolie Jeanne se déroula sous mes yeux. Les deux grands prix de Munich, M. William Robinson et M. Franck Turner, vinrent tous les deux, vêtus de deuil et les larmes aux yeux, demander des renseignements et des détails sur le meurtre de Constance Bartolozzi, qui privait chacun d’eux d’une fiancée. La Bartolozzi, en effet, leur avait promis mariage à l’un et à l’autre. Ils attendaient pieusement depuis nombre d’années, Robinson à Bruxelles, Turner à Lyon, qu’elle se retirât du théâtre pour leur donner un intérieur tout fait, une famille toute complétée : la femme et l’enfant à la fois.
Chacun d’eux, bien entendu, se croyait père. Cela est si vrai que leurs deux testaments, déposés chez le notaire Daws, Regent street, n° 4, instituent, en termes précis et à peu de chose près pareils, la Bartolozzi, légataire universelle, et après elle sa fille. Tel est le talisman dont je me suis servi auprès de madame Touchard.
Pauvre Jeanne !… murmura le marquis, dont la délicatesse était énergiquement blessée par le parfum de bas lieu que dégageait cette anecdote.
– Mon Dieu, père, dit Henri, tout dépend de la manière de raconter. Vous ririez de cela au théâtre.
– Certes, certes… et je ne suis pas plus collet-monté qu’il ne faut, garçon… quoique je veuille mourir si je conçois tes goûts de police ! Mais ma petite Jeanne a le cœur si noble et si pur ! Dieu me préserve de rien dire contre cette malheureuse femme qui fut sa mère…
– C’était une comédienne, prononça le jeune comte d’un ton de froid mépris.
– J’ai connu des comédiennes qui avaient de belles âmes… répliqua le vieillard.
– Mais je voudrais bien avoir une chose, continua-t-il. Dans ton voyage d’exploration au pays de la police, ne t’es-tu point rencontré avec mon vieil ami Temple lui-même ?
– Ceci fait partie de mon secret, père, répondit Henri sans baisser son regard limpide et sans perdre son sourire. Je puis vous dire seulement que Gregory Temple ne connaît ni Henri Brown, ni Henri de Belcamp.
– Aurais-tu un troisième nom ? s’écria le vieillard.
Le sourire du jeune Comte s’effaça par degrés, et une expression de mélancolie vint à son visage.
– Ce que j’aime le mieux ici-bas, c’est mon père, prononça-t-il lentement, quoique j’aie vu, depuis mon retour en France et pour la première fois, une jeune fille dont le regard d’ange a fait vibrer une corde muette au fond de mon cœur. Le plus beau jour de ma vie sera celui où je dirai à mon père, en lui montrant mon âme toute nue : Voilà quel était mon secret.
Le marquis lui tendit la main en disant :
– Je n’aurai pas plus confiance en toi ce jour-là qu’aujourd’hui !
– Aujourd’hui…, répéta Henri dont un soupir douloureux souleva la poitrine ; mais demain…
– Mon père, reprit-il, la tête haute et chassant de force la pensée qui semblait l’obséder, demain est encore sous le voile, et à chaque jour suffit sa peine. Entrons au Prieuré où j’ai besoin deux fois.
Ils passèrent le seuil de la tranquille et gracieuse maison. La veuve Touchard vint les recevoir, et le marquis put l’entendre qui disait à Henri d’un ton confidentiel :
– J’ai préparé les actes de naissance.
– Et mon brigand ? et Laurent ? et Férandeau ? demanda le marquis ; car je vois à votre regard, ma chère, dame, que vous allez nous donner de bonnes nouvelles de notre belle petite malade.
– Jeanne a passé une excellente nuit, répondit la veuve ; mais comme il lui faut encore du repos, j’ai renvoyé ces messieurs, qui font ici, toute la sainte journée, un tapage infernal… Vous pouvez entrer, ma nièce est levée.
Jeanne était en effet bien pâle encore, et les yeux alanguis par la fièvre, assise sur un divan, au salon. Quand le jeune comte parut, un rouge vif monta à ses joues. Elle essaya de sourire au vieillard, mais sa bouche charmante eut une contraction, comme si elle essayait de retenir ses larmes. Henry lui tâta le pouls, montre à la main, et dit :
– Nous sommes mieux… Ne vous sentez-vous plus ce poids sur le cœur, mademoiselle Jeanne ?
– Si fait, répondit-elle, toujours.
– Jusqu’à ce soir, ordonna Henri, deux cuillerées…
– Et la diète, je pense ? interrompit la veuve.
– Mademoiselle Jeanne peut manger à son appétit. Le reste du médicament sera jeté… la fièvre ne reparaîtra pas cette nuit.
– Eh bien ! Jeanne, s’écria Mme Touchard, toi qui voulais tant remercier M. le comte !
Deux larmes tremblèrent aux paupières de la jeune fille, brillantées par le sourire timide qui entrouvrait ses lèvres pâlies. Elle était ainsi adorablement belle.
– Diète de paroles ! s’écria, Henri gaiement. Puis il ajouta :
– Ma bonne dame, je suis à vous.
La veuve prit la main qu’il lui offrait, et tous deux quittèrent le salon. Le marquis les suivit des yeux. Quand il se retourna, vers sa jeune compagne, les deux larmes, détachées roulaient avec lenteur sur les joues de Jeanne !
– Ah çà ! fillette, s’écria-t-il, je vous ai vue plus malade que cela et vous ne pleuriez pas… Nous avons quelque chose de nouveau.
Jeanne secoua la tête en baissant les yeux.
– Mon brigand de Robert a-t-il fait des siennes ?… continua M. de Belcamp.
Un sanglot, un véritable sanglot, souleva la poitrine de Jeanne.
Le vieillard s’assit auprès d’elle sur le divan, pour l’examiner plus attentivement.
– Il y a bien longtemps, murmura-t-il, que je ne sais plus lire dans les yeux des jeunes filles… Mais, tout récemment, j’ai vu quelque chose de semblable : il y avait à Londres une enfant rieuse et joyeuse, pour qui la vie n’était qu’une longue suite de souhaits accomplis, et qui allait, ignorant toute peine, rendant aux oiseaux leurs chansons, donnant aux caresses de la brise les boucles espiègles de ses grands cheveux blonds. La dix-huitième année a passé : la voici pâle et sérieuse, rêvant quand on lui parle, et souvent, bien souvent, se détournant pour cacher une larme qui roule dans ses pauvres yeux agrandis… Si Robert Surrisy était capable…
– Robert est un loyal et digne cœur, interrompit Jeanne.
– Et vous pleurez, fillette ? votre tante…
– Depuis hier, ma tante me traite comme si elle était ma mère.
– Et vous pleurez ?
Jeanne releva sur lui ses beaux yeux mouillés.
– M. le comte, murmura-t-elle, a promis qu’il ôterait ce poids que j’ai sur le cœur.
Mme Touchard rentrait au bras d’Henri, qui prit aussitôt son chapeau, disant à Jeanne pour expliquer ce brusque congé :
– Je vous enlève mon père, mademoiselle Jeanne. Encore un jour de solitude, et demain vous ne saurez plus si vous avez souffert.
La veuve alla près de sa nièce et l’embrassa, tendrement.
– Si nous avions perdu ce trésor-là ! murmura-t-elle.
– Henri, dit le marquis après un silence et comme ils suivaient de nouveau leur chemin au bord de l’Oise, pourquoi m’avez-vous parlé d’un seul enfant pour ces deux pères, puisque nous avons ici le frère et la sœur, Laurent et Jeanne ?
– Parce que mes deux grands prix de bière ne m’ont pas fait leurs confidences à demi, répondit le jeune comte. Je les ai quittés là-bas en leur promettant à l’un et à l’autre de chercher de m’informer… Et certes j’étais bien loin de penser que ma recherche serait si vite et si complétement fructueuse… Chargé de cette mission, je devais avoir des renseignemens précis : ils me les ont fournis. La première rencontre de l’un avec la Bartolozzi date du mois de mai 1798… Pour l’autre, c’est plus tard encore, en 1799… Avant même d’avoir vu les actes de naissance que Mme Touchard vient de me mettre sous les yeux, j’étais bien sûr que Jeanne toute seule était dans ces limites d’âge.
– Et puis-je vous demander ce que vous allez faire, Henri ?
– Ecrire sur le champ à M. Turner et à M. Robinson.
– Qui fera le choix ?
– La nature peut-être, peut-être le caprice… mon rôle cesse avec mon devoir rempli.
En rentrant au château, le comte Henri ordonna que son cheval fût sellé et tout prêt à huit heures du soir. Le marquis écouta cet ordre et n’osa point interroger.
A la fin du dîner, le comte Henri dit à Suzanne Temple :
– Demain matin, je vous apporterai des nouvelles de votre enfant.
Il rentra chez lui et écrivit deux lettres, l’une adressée à Turner, brasseur, à Lyon, l’autre à Robinson, brasseur à Bruxelles.
Puis il glissa deux feuilles de papier blanc dans deux autres enveloppes ; sur l’une de ces enveloppes il écrivit, déguisant sa main avec une habileté extraordinaire : A monsieur le comte Henri de Belcamp, poste restante à Bruxelles : sur l’autre, à monsieur le comte Henri de Belcamp, poste restante, à Lyon.
Il donna les deux premières lettres à Pierre, le valet de chambre, avec ordre de les déposer à la poste de l’île-Adam.
Il mit les deux autres, celles qui contenaient les papiers blancs, dans son portefeuille. Sa belle jument l’attendait à la porte de l’écurie. Il sauta en selle et descendit au grand trot le chemin du moulin.
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