XI - Les chevaliers de la délivrance.
A peine le comte Henri et sa jument anglaise avaient-ils disparu à l’angle du sentier, qu’une étonnante mécanique, traînée par deux chevaux valétudinaires, déboucha sur l’esplanade. Cela ressemblait à l’un de ces fiacres datant des premiers jours de l’institution, et qui ont émerveillé notre enfance.
La partie supérieure, en forme de pâté, avait au centre un renflement percé d’un trou, qui peut-être avait servi de gaine à la racine de laiton du noir panache des pompes funèbres. Les portières avaient cette carrure que les estampes de la Morale en action prêtent aux fenêtres du carrosse où Ravaillac assassina Henri IV.
Les marchepieds avaient été posés avant l’invention des charnières, car ils descendaient à quadruple étage, hauts et larges comme deux perrons. Ce monument s’arrêta devant la grille du château ; le cocher, habillé en paysan, mit pied à terre, tandis que les deux chevaux, tristes et découragés, toussaient.
– Bien des pardons, madame Etienne, bien des pardons, dit une voix flûtée, mais poussive, à la puissante cuisinière qui daignait ouvrir la grille elle-même.
– Toute seule, madame l’adjointe ! s’écria, le cordon bleu. M. Morin monte la côte à pied, bien sûr.
– Non, madame Etienne, non, répondit la grosse compagne de M. Morin du Reposoir, premier adjoint de Miremont. Bien des pardons ! Loiseau, prenez garde à mon pied, qui prend facilement des entorses… M. Morin ne viendra pas… et il faut que je parle à M. le maire.
La cuisinière hésita.
– Si ça vous avait suffi de Mlle Suzanne, dit-elle, je l’aurais préféré davantage, rapport à ce que M. le marquis a fait dire après le dîner qu’il avait à travailler… ça signifie qu’il veut dormir et que les visites lui sont incohérentes et titillantes, pour le moment.
– Bien des pardons, ma bonne madame Etienne, interrompit la première adjointe avec quelque hauteur mais il s’agit des affaires de l’Etat !
Mme Etienne releva son tablier et offrit son bras, sur lequel la grosse adjointe s’appuya avec reconnaissance, tout en acceptant aussi celui de Loiseau. On arriva ainsi au perron ; pendant qu’on le montait, non sans peine, le vieux marquis montra à la porte ouverte du vestibule son bienveillant sourire.
– Avons-nous donc quelque nouvelle, chère madame ? demanda-t-il.
– Ah ! monsieur le maire, répliqua l’adjointe essoufflée, il a fallu des circonstances aussi graves… Voilà vingt-deux ans que je n’étais sortie sans M. Morin !… Bien des pardons… Eloignez-vous, Loiseau, et ne faites pas boire trop froid les chevaux… Monsieur le marquis, accordez-moi une entrevue secrète.
Sur un signe de son maître, Mme Etienne regagna sa cuisine, où elle dit à ses subordonnés :
– Paraîtrait qu’y a la guerre avec l’Angleterre, et que M. le comte va être adjoint à la place de M. Morin.
– Où donc qu’il est parti comme ça, ce soir, M. Henri ? demanda la petite Anille.
– Bête ! fit Julot, ça ne te regarde point.
– Moi, je vas chercher une place, dit Fanchette, la fille de chambre ; ça m’écœure de servir une personne comme Mlle Suzanne, qu’a toujours les yeux rouges de pleurer et qu’on n’en sait pas seulement le pourquoi.
Une tête ébouriffée parut à la fenêtre et Briquet cria :
– Bonaparte s’est échappé de l’île d’Elbe :
Tout le monde tressaillit. Briquet, enchanté, éclata de rire.
– Vous ne saviez pas encore çà depuis trois ans ? reprit-il. A Paris, on vous donnerait de l’herbe !
– N’empêche que vous êtes un polisson, vous, monsieur Trompe-d’Eustache ! dit sévèrement la cuisinière.
Puis elle conclut.
– Quand j’étais chez mon ancienne dame, y en a eu des événemens politiques du Directoire et des trois consuls… Je m’y connais mieux que l’insouciance de la jeunesse… Il y a, comme on dit, de l’anguille de Melun sous roche… Mais tout ça n’impose pas qu’il faut toujours des maîtres pour payer les gages du domestique périodiquement.
Au salon, l’adjointe tomba sur une bergère en criant :
– Bien des pardons ! je ne suis qu’une femme… Et, pendant que j’y pense, j’ai rencontré le facteur rural en passant au moulin. Il est venu à la portière et m’a dit : « Bien le bonjour, Mme Morin du Reposoir la santé ? Vous montez jusqu’au château ?… J’entends le château de Belcamp, car nous avons du monde au château neuf… la femme d’un lord d’Angleterre… Si c’était un effet, vous m’épargneriez celui de grimper la côte…
Elle mit deux lettres sur la table.
– On rend service autant que l’on peut, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle, quoiqu’un facteur n’a pas le droit de donner comme ça ses lettres… mais une personne en place… Il y a donc que mon pauvre Saturnin est sur le flanc, malade d’un avis anonyme qu’il a reçu que les ennemis de la tranquillité publique étaient à Miremont…
– Les ennemis de la tranquillité publique ! répéta le marquis en souriant.
– Oui, M. le maire, et du roi ! avec conciliabule établi dans les champs… et tous les brigands de la Loire aux environs, déguisés en laboureurs paisibles.
Les yeux de M. de Belcamp tombèrent en ce moment sur les lettres que la grosse dame venait de déposer sur la table. L’une d’elles portait le timbre du commissariat de police de Pontoise, l’autre, le timbre de la préfecture de Versailles. La vue de ces deux cachets fit sur lui beaucoup plus d’impression que les paroles de la bonne adjointe. Il déchira l’enveloppe de la première sans demander permission, ce qui était contre toutes ses habitudes de courtoisie. A peine en eut-il parcouru trois lignes, qu’il secoua violemment le cordon de la sonnette.
L’adjointe se mit à trembler de tout son corps.
– Bien des pardons ! balbutia-t-elle sans savoir qu’elle parlait, bien des pardons… Y a-t-il du danger ?
– Qu’on m’aille chercher le garde champêtre ! ordonna le marquis à Pierre, qui venait à son appel ; le garde champêtre et M. Florian Bondon… tout de suite.
– La force armée tout entière ! murmura l’adjointe en tirant de sa poche une petite bouteille clissée, devenue dans l’usage un flacon de sels. Je ne suis qu’une femme, monsieur le maire… Craignez-vous un débarquement immédiat ?
Le marquis déchirait l’enveloppe de la missive préfectorale.
– Madame et bonne voisine, dit-il en souriant et après avoir achevé sa lecture, – Il paraît que nous avons un club à Miremont… L’administration est en émoi… Je ne puis partager tout à fait ses craintes, car, une fois Miremont au pouvoir des insurgés, il resterait quelque petite chose à faire pour achever la révolution… mais enfin je vais faire mon devoir et prendre toutes les mesures nécessaires… L’armée miremontaise va être mise sur le pied de guerre : nous avons le garde champêtre et huit gardes nationaux, palsambleu ! tous très-mal armés… leur courage ne fait pas l’ombre d’un doute pour moi, et c’est juste ce qu’il faut pour combattre le danger qui nous menace… Retournez près de votre mari, ma bonne dame, en le remerciant de ma part, et dites-lui qu’il prenne d’abord une bonne nuit, afin d’être leste et dispos en cas de bataille prochaine.
L’adjointe ne pouvait pas désobéir à son maire. Elle se leva tremblante et murmurant : Bien des pardons ! d’une voix pleine de larmes.
– Je ne suis qu’une femme, dit-elle en arrivant au seuil ; si j’attendais la force armée, elle pourrait m’escorter jusqu’au domicile conjugal.
Le marquis lui donna sa parole d’honneur qu’elle avait le temps de gagner Miremont avant la révolution.
Le garde champêtre comparut peu de temps après, ainsi que la garniture Bondon : la maigrotte et ses deux gros ; car cette trinité formait un tout compacte et inséparable ; appeler l’un, c’était s’exposer aux autres. Blondeau, le garde, avait un fusil en état et formait très-manifestement l’élite de l’armée miremontaise. Mme Célestin, remplaçant ses Bondon, répondit de la garde nationale et promit une grande revue pour le lendemain matin, qui était un dimanche. Il suffit parfois d’une de ces imposantes démonstrations pour décourager le mauvais vouloir qui s’agite dans l’ombre.
En sortant du château, Blondeau se rendit au cabaret, où tout en buvant sa chopine et fumant sa pipe, il avoua qu’il donnerait bien dix sous pour voir revenir l’autre.
Quant au dévouement Bondon, Mme Célestin, malgré ses engagemens solennels, tourna casaque en chemin à la cause de l’autel et du trône.
– Des hommes dans votre position n’ont pas d’autre devoir que de se conserver à leur famille, dit-elle aux Siamois attendris. Je n’ai que vous deux.
Le vieux marquis, ce soir-là, se retourna plus d’une fois dans son lit avant de s’endormir.
– La commune n’est ni longue ni large, pensait-il. Puisque maître Henri a pris la peine de faire seller son beau cheval, le rendez-vous n’est pas si près de nous que cela.
Ce n’était pas la lettre du préfet de Versailles qui le préoccupait, ni celle du commissaire de police de Pontoise. Pour les craintes dont ces deux dépêches administratives étaient l’expression, M. de Belcamp avait peut-être plus de mépris qu’il ne fallait. Une seule idée remplissait sa cervelle ; quel pouvait être le secret d’Henri ?
Les deux lettres administratives signalaient la présence dans le pays d’un personnage mystérieux, sorte d’ambassadeur des sociétés secrètes qui fonctionnaient déjà en Italie, en Angleterre et en Allemagne. En cette année 1817, l’opposition naissait ; les diverses fractions de cette armée, qui devaient former des partis distincts après la victoire, se réunissaient alors sous le drapeau du bonapartisme ! le but présumé de toute conspiration était le rappel de l’empereur.
Etait-ce Henri, ce conjuré qu’on signalait ? Et Henri avait-il choisi justement pour champ de bataille le paisible village où son père représentait le gouvernement menacé ?
M. de Belcamp, lassé de chercher le sommeil, avait rallumé sa lampe et songeait, écoutant attentivement les bruits du dehors. Sur sa belle et douce figure appuyée contre sa main, en pleine lumière, vous eussiez vu de la tristesse, mais point de courroux.
– Ils ont pour talismans, murmurait-il, tandis que son regard voilé se perdait dans le vague, les deux mots qui sonnent le plus haut à l’imagination et au cœur après le nom de Dieu ; ils parlent à la fois de gloire et de liberté… Ils ont l’homme pour personnifier la gloire, le héros géant des modernes épopées… Pour la liberté, il suffit du mot. Et cet enfant passionné, ardent, qui a bu la science nouvelle avec folie, qui s’est enivré de sa lutte contre l’inconnu, qui cherche ; sans peur et sans reproche jusqu’ici, à soulever le couvercle de la boîte de Pandore, cet enfant que j’admire en sa force et que j’adore en sa douce beauté, – cet enfant, mon fils, mon trésor sans prix, mon espoir unique dans la vie, – de quel droit lui dirais-je : Tu n’iras pas où t’emporte ton attrait ! Toi, né d’aujourd’hui, tu te passionneras pour hier ! La sagesse est de regarder derrière soi ; je te défends l’avenir, qui est mensonge ! J’ordonne que tu sois vieux, parce que je ne suis plus jeune…
Son sourire s’imprégna d’une nuance d’amertume.
– De quel droit ? répéta-t-il. Je n’en connais qu’un : le droit du plus fort. L’emploierais-je, si je l’avais ?… Et l’a-t-on jamais, ce droit, contre une tête et contre un cœur comme le cœur et la tête du comte Henri de Belcamp ?
A plusieurs reprises déjà, il avait cru entendre comme un bruit de chevaux, au loin, dans la campagne. La nuit était calme et les dernières voix du soir allaient se taisant. Le moulin lui-même endormait sa plainte monotone.
– Quand on attend, pensait le vieillard, tout bruit change d’aspect. Voilà dix fois que j’entends le pas du cheval d’Henri sur le cailloutis du pont…
– Je ne me trompe pas, cette fois ! reprit-il en se mettant sur son séant : le chien du meunier est éveillé…
La brise nocturne apporta en effet un aboiement irrité, auquel répondit le grognement sourd de Sultan, qui rôdait, libre, dans la cour du château.
Mais ce fut tout, et le marquis guetta en vain le choc plus voisin du sabot sur le terrain pierreux qui faisait le sommet de la montée.
Pendant qu’il guettait, un sourire presque joyeux et presque malicieux aussi éclaira les nobles traits de son visage.
– Il y a un droit qui est toujours le plus fort, murmura-t-il, le droit du cœur. Il nous faudrait l’amour pour enchaîner ce beau lion qui m’effraye par sa douceur même et par sa tranquillité. Suzanne est belle, mais elle a déjà pleuré… Jeanne ! une chère enchanteresse qui, pour la première fois aujourd’hui, ne m’a pas laissé voir tout au fond de son cœur… Robert, mon pauvre brigand, en mourrait d’ailleurs ; il n’y faut pas songer… Il y a Germaine, tout un bouquet de grâces, de gaieté et de parfums. Je regrette Jeanne… Si je pouvais dire à Henri : Choisis entre Jeanne et Germaine…
– Ah ! reprit-il avec un gros soupir, autrefois, j’aurais eu toutes les fleurs de Versailles et de Trianon ! Ces fiers tribuns se laissent prendre volontiers aux sourires des princesses, car, dans tout conspirateur, il y a du chevalier errant… Mais nous n’avons pas de princesses à Miremont !
Il ferma les yeux : le sommeil venait. A tout prendre, Germaine et Jeanne valaient bien des princesses. Le mâtin du moulin n’aboyait plus et sultan dormait. La tête du vieux marquis tomba sur l’oreiller, tandis que les noms de Germaine et de Jeanne mouraient entre ses lèvres.
Ce n’était pas le cheval du comte Henri qui avait troublé, ce soir-là, le silence de la vallée de l’Oise. Le marquis avait deviné juste : Henri était loin ; et pourtant le marquis s’était trompé, car il ne fallait pas même aller jusqu’aux limites de la commune. – qui n’était ni large ni longue, – pour trouver le but où devait s’arrêter la course nocturne du jeune comte.
Quant aux bruits entendus à cette heure de veille où bien souvent le rêve prend la place de la réalité, le marquis de Belcamp n’avait pas fait erreur. Il y avait eu plus d’un voyageur sur la route du bord de l’eau, si déserte d’habitude après la nuit tombée. Des pas de chevaux avaient sonné sur le cailloutis du pont, et le chien du moulin avait hurlé flairant avec défiance et colère l’étranger qui passait.
Dans diverses directions, la poussière des sentiers de la forêt avait tourbillonné sous le galop. Des cavaliers solitaires avaient glissé le long des routes de chasse. Il y avait cette nuit un étrange mouvement dans la campagne, et le chien du moulin n’était pas seul à hurler.
Henri galopait aussi, mais ce fut d’abord en sens contraire des mystérieux cavaliers. En sortant du château par l’esplanade, il descendit à loisir le chemin tournant, et remonta de même la route de chasse conduisant au belvédère de la forêt. La nuit n’était pas encore tout à fait tombée. Arrivé au poteau de la Croix-Moraine, sur la route de l’Isle-Adam, il tourna vers Paris et parla doucement à son cheval, qui prit le galop. Moins de deux heures après, il franchissait la barrière de la Chapelle et descendait le faubourg.
C’était un voyage de sept à huit lieues, et ce voyage avait un but qui pourra sembler bien frivole. Henri mit pied à terre devant le bureau de poste le plus voisin qu’il s’était fait enseigner. Il déposa dans le trou une de ces lettres dont les enveloppes contenaient du papier blanc et qui étaient adressées : l’une au comte de Belcamp, à Lyon, l’autre au comte de Belcamp, à Bruxelles. Puis il sauta de nouveau en selle et remonta le faubourg, sans donner à son cheval le temps de souffler.
Il ressortit de Paris et ne fit qu’un temps de galop jusqu’à Saint-Denis, où il mit pied à terre encore pour déposer sa seconde lettre dans la boîte de poste de la mairie.
Très positivement, c’était dans l’unique but d’accomplir ce soin qu’il mettait ainsi une quinzaine de lieues dans les jambes de son beau cheval.
De Saint-Denis jusqu’au poteau de la Croix-Moraine, le vaillant animal courut grand train sans changer une seule fois son allure vive et facile. L’éperon ne toucha pas ses flancs. Henri lui disait de temps en temps quelques mots en caressant son encolure ruisselante. Il fallut descendre au pas le sentier escarpé qui rejoignait le belvédère au pont, mais, dans la vallée, Henri murmura hop ! et la noble créature bondit comme au sortir de l’écurie.
Henri ne franchit point le pont. Au lieu de se diriger vers la maison de son père, il suivait maintenant la route du bord de l’eau. Le château neuf fut dépassé, aussi le Prieuré, dont toutes les fenêtres étaient noires. A un demi-quart de lieue du Prieuré, sur la lisière même des bois qui s’en vont rejoindre l’Isle-Adam, et juste en face du parc de Belcamp dont les derniers arbres baignaient leurs racines dans l’eau, sur l’autre bord, une lumière brillait parmi des bouquets de sureau déjà feuillus.
Cela fait, il s’enveloppa de son manteau, après avoir déroulé sa cravate noire qu’il jeta en manière de voile sur son visage, maintenue qu’elle était autour de ses tempes par la pression de son chapeau.
Il était une heure du matin. La lumière brillait dans une maison de très humble apparence située à quelques centaines de pas des bords de l’Oise, et à demi-cachée déjà dans les derniers arbres de la forêt. Au-devant, il y avait un petit jardin avec une bordure de sureaux. C’était la demeure de Madeleine Surrisy, mère de Robert, l’ancien sous-lieutenant de l’armée impériale.
Depuis dix heures du soir, quatre hommes, armés jusqu’aux dents, étaient cachés, deux dans les sureaux, deux dans le taillis, et faisaient sentinelle aux quatre aires du vent ; un cinquième, armé aussi, se tenait debout, en dehors, devant la porte de la maison.
La maison de Madeleine Surrisy était le but où tendaient, partis de points bien divers, les mystérieux voyageurs qui cette nuit avaient sillonné les campagnes voisines. Ils étaient arrivés tous séparément et tous à cheval, excepté un vieillard portant la soutanelle des prêtres romains, dont la voiture s’était arrêtée non loin du poteau de la Croix-Moraine, sur le chemin de Paris à l’Isle-Adam, et qui avait fait le reste de la route en chaise à porteurs.
A part ce vieillard, tous les cavaliers avaient le costume bourgeois sous un ample manteau.
Onze heures de nuit sonnaient au petit clocher de Miremont, quand le premier cavalier arriva au pont du moulin. Il avait son itinéraire tracé jusqu’à cet endroit sans doute, et non pas au-delà, car il arrêta son cheval à une centaine de pas du déversoir et juste en face du bouquet de saules où le comte Henri avait abordé, la veille, avec Jeanne évanouie dans ses bras. Le cavalier, sans mettre pied à terre, prononça à haute voix ces deux mots :
– A l’avantage !
Une ombre se dressa aux côtés de son cheval. L’ombre avait le costume des paysans de la contrée, mais sous son chapeau rabattu, on voyait les coins d’une paire de moustaches longues et touffues.
– Que cherchez-vous, bon cousin ? demanda-t-il.
– Je cherche le chemin de la fontaine.
Le paysan tendit sa main que le voyageur toucha. Le contact dura plus longtemps qu’une poignée de main ordinaire. Quand les signaux prescrits furent échangés, le paysan recula d’un pas et fit le salut militaire.
– Mon général, dit-il à voix basse, je n’avais pas besoin de toutes ces simagrées-là pour vous reconnaître. Je suis le sergent-major Foucaut et je servais dans votre brigade à Wagram.
– Il y faisait chaud, camarade, répondit le cavalier.
Puis il ajouta en lui donnant sa main de nouveau :
– Sergent Foucaut, la vieille armée n’est pas morte et le bon temps reviendra… En avant, marche !
Le paysan obéit et prit au pas accéléré la route du Prieuré, qu’il dépassa. A quelque distance de la lisière du bois, il dit à son tour en s’arrêtant :
– A l’avantage !
Une voix répondit derrière les sureaux.
– Il n’y a pas de loups dans la forêt.
Puis la même voix ajouta :
– Bon cousin, que venez-vous chercher à la fontaine ?
Le paysan avait passé derrière le cavalier, qui répliqua en italien, car la plupart de ces formules venaient d’Italie.
– Fede, speranza e carita (la foi, l’espérance et la charité).
– Entrez, dit la voix, c’est ici la fontaine.
Le cavalier mit pied à terre. Deux hommes prirent son cheval, tandis qu’un troisième le conduisait vers la maison par la main.
Devant la porte de la maison était ce personnage armé dont nous avons parlé. Le cavalier et lui se touchèrent les mains, puis le gardien de la porte présenta aux rayons de la lune une moitié de carte à jouer capricieusement découpée. Dans les dentelures de celle-ci, le cavalier plaça une autre moitié de carte, et le tout forma un as de cœur complet.
Le garde se découvrit et passa le seuil le premier.
– Général, dit-il, soyez le bienvenu dans la maison de ma mère.
– Ah ! ah ! s’écria le cavalier dont la lampe éclairait maintenant le visage martial et fier ; le lieutenant Surrisy !
Il jeta ses deux bras autour du cou de Robert et ajouta :
– Jeune homme et vieux soldat !
Les yeux de Robert se remplirent de larmes.
Au dehors, on entendit :
– A l’avantage !
Puis la réponse :
– Il n’y a pas de loups dans la forêt.
C’était un nouvel arrivant, un autre bon cousin, puisque tel fut le titre que les chevaliers de la Délivrance se donnèrent dans toute l’Europe. Plus tard, les efforts du carbonarisme devaient rendre cette dénomination historique.
Il y eut un changement dans la réception des derniers, venus. Le cavalier que le sergent Foucaut et Robert appelaient général prit l’office d’examinateur, et ce fut lui qui remplit désormais la cérémonie de la confrontation des cartes.
La maison de la veuve Surrisy était étroite à l’intérieur, comme son humble aspect l’annonçait du dehors. L’ameublement y restait tel quel, et aucun préparatif n’avait été fait pour rehausser la solennité de cette réunion. L’assemblée se tenait dans la salle basse, qui était à la fois la cuisine, le réfectoire et la chambre à coucher de la veuve.
Les assistants avaient pour sièges les deux bancs qui accompagnaient la table longue. Un restant de tisons se consumait dans l’âtre noir et profond, l’alcôve étageait ses deux rangs de lits drapés de serge ; le pain était sur la planche, et la pauvre faïence derrière les barreaux du dressoir. Une pendule à poids grondait dans sa cage de cerisier brillant.
Quand cette pendule sonna minuit, ils étaient neuf autour de la table trois têtes blanches, quatre hommes dans la force de l’âge et deux jeunes gens. Sur les neuf, cinq avaient cette tournure militaire que le costume civil exagère quand il veut la déguiser ; trois étaient des bourgeois ; il y avait un seul ecclésiastique. Parmi les cinq militaires, on comptait deux vieillards et trois hommes d’âge viril. Les deux jeunes gens appartenaient tous deux à l’autre catégorie.
Le doyen d’âge semblait être le prêtre. Des cheveux blancs rares et longs encadraient la pâleur de ses joues amaigries. Sur sa soutanelle noire et toute simple était passé le cordon rouge des grands-croix de la Légion-d’honneur.
Les autres n’avaient rien dans leurs habits qui pût les distinguer, mais cinq d’entre eux portaient en évidence, comme le prêtre, deux, des cordons de grand officier, et trois, des sautoirs de commandeur. A la rigueur, il n’eût pas été besoin de ces signes pour dire que, dans cette pauvre cabane, il y avait une assemblée de hauts personnages réunis dans un but solennel. Autour de cette table grossière, les visages parlaient, tous calmes et graves, quelques-uns animés d’un enthousiasme contenu, mais profond, quelques autres, portant le sceau de cette résignation au devoir, sentiment plus solide, plus indomptable, plus redoutable surtout que l’élan des vulgaires vaillances.
Tout le monde, en France, tout le monde partout faudrait-il dire pour être juste, a le courage du soldat : partout aussi, et même en France, l’autre courage est rare.
Il y avait là quatre généraux, dont l’un avait commandé en chef les armées, gouverné en qualité de ministre et mérité un titre ducal, un amiral, un secrétaire d’Etat, un sénateur, deux princes et un archevêque.
L’archevêque seul était un étranger.
Ce fut lui pourtant qui parla le premier, ouvrant la séance et faisant office de président.
– Messeigneurs, dit-il avec un accent italien très-prononcé, veuillez être debout pendant que je vais prier le Très-Haut qu’il fasse descendre son Esprit saint au milieu de notre assemblée.
Tous se levèrent, et le prêtre récita le Veni, sancte Spiritus.
– Messeigneurs, reprit-il en se rasseyant, après avoir fait le signe de la croix, plusieurs d’entre nous étaient, avant ce soir, inconnus les uns aux autres, par le visage du moins, car tous, excepté moi, possèdent la renommée que la postérité change en gloire. Pour la première fois, en ce pays de France que Napoléon empereur mit avec l’aide de Dieu à la tête des nations de l’Europe et du monde, nous réunissons le conseil suprême de la Délivrance.
» Nous pourrions, et cela suffirait, tenir nos pouvoirs de notre patriotisme et de notre conscience, mais ils nous viennent de plus haut encore. Sur la porte de notre maison est inscrite la devise divine, catéchisme entier en trois paroles : Foi, espérance, charité. A tous ceux qui viendront puiser l’eau de notre fontaine symbolique, nous pouvons dire : Que la paix soit avec vous, car notre œuvre n’est point la guerre, et nous n’empiétons pas sur les desseins de Dieu !
» Sans préjudice des projets personnels de chacun de nous, le conseil suprême est réuni dans le but unique et défini étroitement d’arriver à la délivrance d’un illustre captif dont les chaînes odieuses sont une insulte à la religion, à la civilisation et au droit des gens. Briser les fers de l’empereur et mettre fin à de lâches tortures, tel est le problème à résoudre. Nous n’avons à traiter aucune autre question. A Napoléon seul il appartiendra de choisir ultérieurement, dans sa liberté, la route qui doit le conduire à ses destinées.
Une silencieuse approbation suivit ces paroles.
Le général B…, qui, plus tard, devait trouver la mort en franchissant les bornes de ce pacifique programme, demanda :
– Qui nous convoque ?
– L’empereur, répondit le prêtre.
Et le général duc de *** ajouta :
– L’Angleterre, Hudson-Lowe, la France, la honte de nos ennemis et l’honneur de notre patrie !
– Par quelle voie s’est manifesté l’appel de l’empereur ? interrogea le sénateur comte de ***.
Le cri des bons cousins de la forêt se fit entendre au dehors. Cette fois il était prononcé par une voix de femme. La plupart des membres de l’assemblée prêtèrent l’oreille avec étonnement. Seul, le prêtre ne parut point surpris.
– Messeigneurs, dit-il, le bras de Dieu est assez long pour atteindre cet écueil perdu dans l’immensité des mers. La haine de l’Anglais a creusé autour de la prison où souffre l’auguste martyr un fossé prodigieux, large comme la moitié de la terre et profond comme l’enfer ; mais l’arche aussi était perdue au milieu de l’incommensurable solitude des eaux ; cependant la colombe alla et revint, apportant le message d’espérance… Chacun de vous connaît de nom et chérit le noble chirurgien irlandais qui fut le premier consolateur du géant tombé à bord du Bellérophon…
– O’Meara ! s’écria-t-on ; Barry-Edouard O’Meara !…
Cinq coups espacés d’une façon particulière furent frappés à la porte. Le prêtre se leva, fit le tour de la table et se tint debout au-devant du seuil.
– Que venez-vous chercher à la fontaine ? demanda-t-il au travers de l’huis.
– Fede, speranza e carita ! fut-il répondu.
Le prêtre ouvrit la porte, disant :
– Entrez, c’est ici la fontaine.
Une femme voilée parut sur le seuil. Le prêtre lui toucha la main et lui présenta une moitié de carte que l’inconnue compléta. Puis il dit :
– Au nom de celui qui voit le fond de nos cœurs, Françoise O’Meara, soyez la bienvenue !
Un murmure courut autour de la table, et tous les assistants quittèrent leurs siéges. L’étrangère vint jusqu’au milieu de la chambre ; le prêtre la conduisait par la main.
– Tous les visages ici sont découverts, lui dit-il.
L’étrangère rejeta son voile en arrière. C’était une jeune fille que l’émotion faisait très-pâle, mais dont chacun dut admirer la noble beauté. Elle resta un instant silencieuse, regardant tour à tour avec respect chacun de ceux qui l’entouraient. Personne parmi eux n’aurait su mettre sur ce front pur et charmant les noms que nous avons prononcés déjà bien souvent : Sarah O’Neil ou lady Frances Elphinstone, et qui, pas plus peut-être que celui de Françoise O’Meara, n’appartenaient à la belle Irlandaise.
Elle tira de son sein une longue lettre qu’elle déplia en disant :
– Ranimez le feu.
Le général B… rapprocha les tisons et se mit à genoux pour souffler la braise à demi éteinte. Lady Frances tendit la lettre ouverte au prêtre, et ajouta :
– La correspondance de mon frère est visitée sévèrement. Sir Hudson-Lowe ne laisserait pas passer un mot qui eût trait à l’Empereur. En outre, les lettres m’arrivent décachetées et maculées, après avoir passé par cent mains. Cela ne suffit pas encore au gouvernement de la libre Angleterre… Pour venir jusqu’ici, j’ai dû fuir comme une criminelle ; le nom de mon frère m’arrêtait à chaque pas, et attirait autour de moi des essaims de surveillants. Je suis en France sous un faux nom, messieurs.
Le général B… se releva. Les tisons flambaient.
Lady Frances tira de sa poche un flacon rempli d’une liqueur incolore.
– Sous les paroles insignifiantes de ces quatre longues pages, reprit-elle, il y a un cri d’agonie. Versez quelques gouttes de ceci au centre de la première page, monseigneur, et faites sécher ensuite à la flamme.
Le prêtre obéit et sa main tremblait. Quand il eut mouillé le papier, il l’approcha du feu et se pencha avidement pour guetter l’accomplissement du miracle.
A peine la feuille humide commença-t-elle à s’échauffer en dégageant une subtile odeur de préparation chimique, qu’au travers de l’écriture fine du docteur quelques traits larges et puissants apparurent, rouge vif sous l’encre noire.
– L’écriture de l’empereur ! murmura le prêtre d’une voix étouffée.
Il mit la main sur sa poitrine haletante.
Tout le monde était debout, et vous eussiez entendu un enfant respirer parmi le silence solennel.
– Il n’y a que trois mots, reprit le vieillard qui défaillait.
Il récita lentement plutôt qu’il ne lut car ses yeux étaient aveuglés par les larmes :
« ILS ME TUENT ! »
Puis il porta le papier à ses lèvres.
Puis encore le papier passa de main en main, et chaque bouche le baisa religieusement, tandis que chaque paupière y laissait tomber une larme.
L’écriture allait cependant s’effaçant, et quand la lettre revint à lady Frances, les trois mots tracés par l’empereur avaient complètement disparu.
Un silence profond régnait dans la chambre basse de Madeleine Surrisy. L’Europe entière avait alors connaissance des traitements indignes que l’Angleterre infligeait à l’ennemi vaincu qu’elle avait appelé à elle comme un hôte pour l’assassiner lentement et à coups d’épingles dans les misères d’une prison déloyale. Malgré les précautions du geôlier sur qui pèse une si déplorable gloire, on recevait des lettres de Longwood, et la correspondance des officiers anglais eux-mêmes était pleine de tristes révélations. Le féroce traitement infligé au comte de Las-Cases pour quelques plaintes mesurées soulevait tous les cœurs, et la barbarie même des vainqueurs faisait naître l’unanimité des compassions autour de cette grandeur déchue.
– Qu’allons-nous faire, messieurs ? demanda, le premier le général B…, les poings fermés et les dents serrées.
– A supposer que nous eussions des soldats, répondit le sénateur comte *** avec découragement, il faudrait leur donner des ailes.
– Ayons seulement des soldats ! reprit B… brusquement ; jetons bas celui-ci ; proclamons celui-là en disant qu’il s’est échappé de son rocher et qu’il fait voile pour l’Europe. Ce qui est faux aujourd’hui sera vrai demain, et c’est avec la flotte de la France que nous irons chercher Napoléon à Sainte-Hélène !
Personne ne soutint ni ne combattit cette opinion. Le prêtre dit :
– Nous sommes ici pour délivrer un captif et non pas pour proclamer un empereur.
– Et nous sommes trop vieux, ajouta le major-général F… pour passer notre temps à ouïr des contes de fées.
– Alors, parlez ! s’écria B… qu’allons-nous faire ?
Et comme on ne répondait pas assez vite, il bondit sur son banc en ajoutant :
– Rien ? Feindrez-vous de n’avoir pas entendu ce cri de détresse ? Resterez-vous les bras croisés ? Attendrez-vous l’article du Moniteur qui est rédigé d’avance et qui dira dans quelques années, dans quelques mois peut-être, comme s’il s’agissait du premier venu : « Napoléon Bonaparte est mort à Sainte-Hélène, à la suite d’une longue maladie… » Longue en effet, messieurs, et cruelle ! Je n’ai pas, à bien réfléchir, les mêmes raisons que vous pour m’émouvoir. Mon vrai maître à moi, le dieu dont je me suis fait l’apôtre, ne s’appelle pas Napoléon, mais Liberté ! Ce n’est pas la liberté qui est enchaînée là-bas, ce n’est qu’un empereur… Si j’ai la fièvre, vous devriez avoir le transport.
– Général, répliqua l’ancien ministre, duc de ***, personne ici n’a mérité vos reproches. Notre réunion même, qui a coûté tant de peines et qui brave tant de dangers, prouve assez que nul dévouement parmi nous n’a besoin d’être éperonné. Parlons avec calme avant d’agir avec audace et fermeté, parce que le transport ni la fièvre ne valent rien et ne produisent rien. L’oreille de l’empereur, souvenons-nous de cela, écoute, notre délibération qui est suprême en plus d’un sens, car chacun de nous est venu de loin et va s’en retourner au loin. Les défiances de l’autorité sont désormais éveillées : Qui sait l’heure, et le jour où nous pourrons nous rencontrer de nouveau ? Que l’écho de notre parole soit au moins une consolation et un espoir pour celui qui est en exil et dont l’œil d’aigle voit encore la France au travers de l’immensité ; que la sœur du noble O’Meara, rédigeant le mystérieux procès-verbal de notre assemblée, n’ait pas à dire au moins : La discorde est dans le camp des désespérés !
Le général B… lui tendit la main avec émotion, au milieu d’un murmure qui était un applaudissement.
Le mot de ralliement fut encore entendu au dehors et plusieurs s’écrièrent :
– Ne sommes-nous pas au complet ?
Françoise O’Meara laissa retomber son voile et demanda :
– Milords, lequel d’entre vous est le commodore James Davy ?
Tous se regardèrent avec surprise. Une heure de nuit sonna à la pendule à poids, dont le balancier bruyant battait le pouls du temps dans sa caisse sonore.
Au dehors la sentinelle disait :
– Que cherchez-vous, bon cousin ?
Une voix mâle et vibrante répondit en anglais :
– I seek for the fountain. (Je cherche la fontaine).
– Si aucun d’entre vous ne s’appelle James Davy, reprit la sœur d’O’Meara, ouvrez à celui qui vient.
– On ne parle que français ici ! répliquait cependant avec rudesse la sentinelle du dehors ; qui êtes-vous et que voulez-vous ?
Les voiles noirs tombèrent sur tous les visages.
Le prêtre dit d’un accent troublé :
– Messeigneurs, le grand maître est à la nomination de l’empereur…
– Nos existences sont en jeu… murmura le sénateur comte ***.
– Il suffirait d’un traître… ajouta le major général F…
Mais le général B… repartit en souriant :
– C’est justement parce que nous avons mis nos existences sur table qu’il faut les jouer… et je me charge du traître.
Vous êtes mon prisonnier ! s’écria au dehors la voix éclatante de Robert Surrisy.
– Votre main ! prononça impérieusement l’autre voix en français. Et presque aussitôt après elle ajouta :
– Frappez les cinq coups !
C’était maintenant, à l’intérieur, un grand silence. Aux cinq coups frappés, le prêtre alla vers la porte et prononça la question sacramentelle :
– Bon cousin, que venez-vous chercher à la fontaine ?
La voix répondit, reprenant l’idiome anglais et mettant à accentuer chaque mot une singulière emphase :
– La foi, l’espérance, la charité.
– De quelle forêt êtes-vous ?
– De la forêt d’Irlande.
Premier, second, troisième ou quatrième ?
– Cinquième et unique.
Un long murmure courut dans l’assemblée, et le prêtre ouvrit la porte en disant :
– Entrez, maître ; c’est ici la fontaine.
En même temps le prêtre arracha le voile qui couvrait la fatigue et la pâleur de son visage.
Tous l’imitèrent autour de la table, où chacun se tenait désormais debout, le visage tourné vers la porte.
Le nouvel arrivant, seul, gardait au milieu de ces figures découvertes son voile noir, qui tombait du front à la poitrine. Nous le connaissons de trop pour décrire une fois de plus les fiertés de son port et la noblesse de sa nature. Son regard fit le tour de la table avec lenteur. Il prit le temps d’examiner attentivement chaque membre de l’assemblée.
– Milords, prononça-t-il ensuite d’un ton respectueux et ferme, je vous cache un front obscur et vous me montrez des visages illustres. J’ai traversé la mer pour vous dire : Dieu soit avec nous ! j’ai les moyens de rendre votre empereur à la liberté ; comme j’avais traversé la mer pour dire à votre empereur lui-même : Sire, que Dieu m’aide et je sauverai Votre Majesté !
– Vous avez vu l’empereur !
– Ce cri jaillit à la fois de toutes les bouches.
Puis il y eut un silence. Le doute remplaçait déjà l’enthousiasme dans l’expression de certaines physionomies. L’amiral baron *** dit à voix basse :
– Tous ceux qui connaissent l’île de Saint-Hélène regardent comme impossible de pénétrer jusqu’au prisonnier de Longwood.
– C’est le prisonnier de Longwood, répliqua le nouveau venu, qui a rayé de votre dictionnaire français ce même mot : Impossible ! La voie que j’aie prise pour pénétrer jusqu’à l’empereur est mon secret, comme sont aussi mon secret plusieurs des moyens que j’emploie pour accomplir ma promesse. Ma vie est un secret ; mon œuvre est un secret.
J’ai voulu être maître de cette association où tant de membres sont au-dessus de moi, pour avoir le droit de garder mon secret. Et comme il n’y avait au monde qu’une sanction capable de forcer des gens tels que vous à suivre les yeux bandés une route inconnue, je suis allé au péril de mes jours chercher cette sanction et je l’ai eue.
Il marcha vers lady Frances, et lui dit en anglais, après l’avoir saluée :
– Vous êtes Françoise O’Meara ?
– Oui, milord, répondit la jeune femme, et je vous attendais.
– Pour me remettre un message ?
– Le voici, milord. Je vous le donnerai si vous me montrez par un signe que vous êtes le commodore James Davy.
L’étranger écarta son manteau et tendit son bras gauche, indiquant de la main droite le parement de son frac noir. Le fil de soie qui formait la piqûre avait un nœud d’arrêt double et que des doigts délicats pouvaient aisément saisir.
– Je vous prie de retirer ce fil, dit l’étranger.
Lady Frances pinça le nœud, et la piqûre entière s’effila. Un papier mince et soyeux était entre les deux étoffes.
– Lisez, dit encore l’étranger.
Lady Fronces lut, s’inclina, et tira de son sein une bonbonnière écossaise qu’elle lui remit. L’étranger l’ouvrit et rompit le couvercle, dont le double fond renfermait un papier semblable au premier.
L’étranger tendit les deux papiers au prêtre, qui en prit connaissance et les passa à son voisin après les avoir baisés. Les deux papiers firent ainsi tout le tour de la table. Puis le prêtre, ayant consulté du regard les assistants dont chacun s’inclina en signe d’assentiment, dit :
– Que la volonté de l’empereur soit faite !
– Commodore Davy, ajouta-t-il en marchant vers celui-ci, mettez un genou en terre…
L’étranger obéit.
– Commodore James Davy, reprit le vieillard avec une lenteur solennelle, au nom de Dieu et par l’Empereur, je vous fais chevalier, – officier, – commandeur, – grand officier, – grand croix de la Légion d’honneur.
Il avait pris à la main son propre cordon, qu’il passa autour du cou de l’étranger, en prononçant ses dernières paroles.
Il lui donna l’accolade, puis il le releva par la main, et le conduisit à la place centrale que lui-même occupait naguère.
Et il dit encore :
– Commodore James Davy, grand croix de l’ordre impérial de la Légion d’honneur et grand maître des chevaliers de la Délivrance, prenez ici la présidence du conseil suprême, qui vous appartient de droit. Dites-nous de vos projets ce qu’il faut que nous en sachions ; tracez-nous notre tâche dans cette œuvre commune et pacifique nous sommes prêts à vous entendre et prêts à vous obéir.
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