‹ Jean DiableChapitre 16 sur 25 · XII - Ordre d’aimer.

XII - Ordre d’aimer.

Il était environ trois heures du matin. Il y eut autour de la maison de Madeleine Surrisy un bruit confus de voix et de pas. A l’intérieur, les lumières étaient éteintes. La lune se cachait derrière la pente boisée des collines qui remontent vers Pontoise. De tous côtés, on parlait tout bas dans l’ombre et des chevaux invisibles piétinaient. Le commodore et Françoise O’Meara avaient disparu des premiers dans des directions opposées, et tous deux à cheval. Rien ne troubla les adieux échangés à la hâte. Il y avait chez tous une sorte d’enthousiasme contenu, et le général B… embrassa Robert sur les deux joues avant de monter à cheval en lui disant :

– Du diable si nous vous donnerons le temps de devenir un avocat, Surrisy ! Je veux que votre épaulette ait sa jumelle pour le printemps prochain… Ne m’interrogez pas, lieutenant ! C’est de la sorcellerie ; nous allons escamoter Sainte-Hélène comme une muscade !

Il piqua des deux en agitant son chapeau.

Une demi-heure après, tout était silence et solitude le long des bords de l’Oise.

Au poteau de la Croix-Meraine, sur la route de Paris à l’Isle-Adam, le vieux prêtre, le général duc de *** et l’amiral baron *** s’arrêtèrent, le premier au moment de remonter dans sa voiture qui l’attendait à quelques pas de là, les deux autres sur le point de continuer leur voyage en se tournant le dos.

– Amiral, dit le duc, vous êtes seul véritablement compétent en cette affaire. Quel est votre avis ?

– Général, répondit le glorieux marin d’un air pensif, la vapeur ne nous a pas encore dit tout son secret. Nous autres, vieux matelots, nous n’aimons pas cette innovation qui bouleverse notre art de fond en comble. Sur dix marins de mon âge, neuf diraient de cet homme : C’est un fou… Moi, étant donnée la vapeur et ses applications, je m’étonne seulement que l’idée de cet homme ait tardé si longtemps à naître… Mais il en est ainsi de toute chose simple et grande…

– Alors vous avez confiance ? s’écria le prêtre.

– Confiance ? répéta l’amiral qui sembla hésiter.

Puis il ajouta :

– Il faut être marin pour voir les obstacles… Si le commodore James Davy dispose des sommes énormes dont il parle, et qu’il ait des agents sûrs à la côte, de Guinée, au Cap, à New-Orléans, ma foi ! messieurs, écoutez, c’est un rêve si brillant qu’on le fait volontiers éveillé. Je suis prêt, pour ma part, à servir l’entreprise de tout mon pouvoir.

Ils s’embrassèrent et se séparèrent.

Vers le même instant à peu près, lady Frances et le Comte Henri de Belcamp marchaient au pas de leurs chevaux dans un des sentiers sablés qui sillonnent le petit parc du château neuf. La nuit était remarquablement calme et douce ; aucun bruit ne montait de la vallée, sinon le murmure lointain et continu de la chute, au déversoir du moulin.

– Non, vous n’êtes pas mon esclave, Sarah, disait le comte Henri de cette voix gravement mélodieuse qui allait si aisément au cœur : je vous ai choisie pour marcher près de moi dans ce chemin difficile ; je vous ai choisie parce que je vous aimais et parce que je voyais en vous, Irlandaise, l’ennemie de tout ce que je hais. Ne vous ai-je pas toujours respectée comme une sœur chérie, Sarah ?

– Vous m’aviez dit un jour que je serais votre femme, murmura lady Frances d’un accent étrange, où perçait le reproche et non point le regret.

La vue morale du comte Henri était trop perçante pour que cette nuance pût lui échapper.

– En ce temps-là, répondit-il, je croyais que vous m’aimeriez d’amour.

– Et n’ai-je pas fait comme si j’étais à vous tout entière, Henri ?

Les deux chevaux allaient d’un pas égal et côte à côte. Le jeune comte passa son bras autour de la taille de Frances et l’attira doucement vers lui pour mettre un baiser à son front.

– Bien avant vous, j’ai lu au fond de votre propre cœur.

Elle tressaillit, plutôt à la voix d’Henri qu’au contact de ses lèvres. Ses yeux essayèrent de percer les ténèbres pour lire ce qu’il y avait d’écrit sur le visage de son compagnon. Henri souriait. Elle demanda tout bas :

– Qu’avez-vous pu lire dans mon cœur ?

Henri hésita avant de répondre.

– Jamais je n’ai entendu votre voix trembler ainsi, Sarah, dit-il enfin avec une expression changée. Le cœur est un livre où s’ajoute chaque jour une page nouvelle. Je me suis arrêté à la page d’hier, et je vois qu’aujourd’hui d’autres feuillets sont écrits… Je comprends maintenant vos craintes et vos scrupules qui m’étonnaient tout à l’heure parce qu’ils étaient nouveaux pour moi. Je les traitais d’enfantillages parce que je ne devinais pas leur source, mais à présent je vois qu’ils valent la peine d’être calmés… J’avais lu dans votre cœur, Sarah, quand vous croyiez être toute à moi, la tendresse d’une sœur et non point la passion de l’amante.

– Tendresse de sœur qui allait jusqu’à mourir pour vous, Henri !… prononça tout bas lady Frances.

– Et qui toujours ira jusque-là, je le suppose, répliqua le jeune comte d’un ton où naissait la sévérité, à moins que notre pacte ne soit ouvertement et loyalement rompu.

Frances lui tendit la main.

– J’ai besoin d’un maître, dit-elle en arrêtant brusquement son cheval.

A son tour, Henri la regarda au travers des ténèbres.

Elle ajouta :

– Quand je vous parlais d’esclavage, ce n’était ni une plainte ni un reproche. J’ai peur de la liberté.

– Depuis combien de temps aimez-vous, Sarah ? demanda le jeune comte presque gaiement.

– Vous ai-je dit que j’aimais, Henri ?… moi-même je ne sais pas si j’aime.

– Moi, je le sais, belle et bonne petite sœur. Il y a entre nous une bizarre et fatale sympathie : vous devez aimer, puisque j’aime.

– Ah ! murmura Frances, qui n’essaya même pas de cacher sa tristesse, vous aimez ?

– Et vous en éprouvez je ne sais quel sentiment de mélancolie ?… Il me semble à moi de même que cet inconnu entre si longtemps après moi dans votre pensée me prend mon bien et une part de ma joie. Nos âmes sont sœurs, enfant chérie, et nous ne nous séparerons, croyez-moi, que pour mourir !

Il baisa la main de Frances et la lui rendit. Les deux chevaux reprirent leur marche lente, quittant la prairie et entrant sous la haute voûte de la futaie de chênes.

– Non, vous n’avez rien à craindre, reprit le jeune comte après un silence, cependant je ne vous en veux point pour cette frayeur qui naguère était si opposée à votre nature. Vous marchez sur mes pas, enthousiaste et confiante. Mon but, dont vous ne pouvez qu’entrevoir la lumineuse splendeur, vous appelait dans la nuit, et vous ne demandiez pas d’autre appui que la main amie de votre guide. Maintenant, vous en savez plus long…

– Et j’admire davantage ! interrompit-elle.

– Mais vous croyez moins, Sarah… Pourquoi votre foi serait-elle plus robuste que la mienne, à moi qui souvent suis obligé d’étouffer la-voix de ma raison, criant et demandant : Est-ce un rêve ?

– Ce n’est pas de votre pouvoir que je doute, Henri… murmura la jeune femme.

– Que Dieu vous pardonne, si vous avez douté de mon vouloir !

– J’ai exécuté vos ordres au sujet de Richard Thompson, prononça-t-elle si bas qu’Henri eut peine à l’entendre.

– Et vous avez vu que j’entraînais Richard dans le piége, dit le jeune comte dont la voix faiblit aussi tandis que son front s’inclinait sur sa poitrine. Richard, lui qui m’aime et qui croit en moi !… Et vous avez eu dans vos bras un pauvre petit enfant dont les cris appellent son père et sa mère !…

Il y avait dans son accent une profonde et douloureuse émotion.

– Dites-moi seulement, balbutia lady Frances qui avait les larmes aux yeux, dites-moi que la femme de Richard Thompson ne sera pas une veuve… dites-moi que cette pauvre douce créature… c’était la première fois que j’avais un enfant dans mes bras, Henri… dites-moi que ce cher petit être ne sera pas un orphelin !

– Sarah ! Sarah ! murmura le comte Henri avec lenteur, tandis que sa belle tête fière et douce se redressait lentement dans l’ombre, quiconque met un voile sur son visage accepte d’avance le soupçon, et ce n’est pas la moindre part du sacrifice. J’avais, Dieu merci, soupesé ma croix avant de la charger sur mes épaules… mais jusqu’ici vous m’aviez aidé à la porter…

– Et je vous aiderai encore, Henri ! Je ne suis qu’une femme, je vous supplie d’avoir pitié de moi : Richard Thompson ne payera pas de sa vie la confiance qu’il a eue en vous…

– Qu’ai-je donc fait, Sarah O’Neil ? s’écria Henri avec une amertume si hautaine que la jeune femme abandonna la bride de son cheval pour joindre ses deux mains et les tendre vers lui, qu’ai-je donc fait depuis cette première heure où vous m’avez rencontré sur votre chemin comme une providence, jusqu’à cette nuit où vous brisez mon cœur sous l’outrage de votre ingratitude, qu’ai-je donc fait pour mériter un soupçon de lâcheté !

Lady Frances garda un morne silence. Le jeune comte l’entendit sangloter, et reprit d’une voix plus douce :

– Vous aimez, Sarah. J’ai perdu dans votre cœur déjà tout ce qu’un autre y a gagné. J’aime aussi… du moins j’ai senti en moi ce frémissement attendu que ma jeunesse si terriblement occupée ne connaissait encore, due par l’espoir et le rêve. J’aime, et ma tendresse pour vous n’a point diminué cependant… J’entends que vous pleurez ; je suis homme et vous êtes femme ; je vous accorde votre pardon avant que vous m’ayez demandé grâce… Aussi bien, Sarah, je vous dis, moi aussi. Pitié, ma sœur ! j’ai besoin de vous ; le sentier est trop dur pour y marcher complétement seul. Vous avez été longtemps une moitié de ma force et de ma confiance. Je vous en prie, Sarah, ne m’abandonnez pas !

Elle lui jeta ses deux bras autour du cou et il la serra contre son cœur ; tandis que les deux chevaux immobiles attendaient.

– Jamais, Henri, jamais ! s’écria-t-elle parmi ses larmes. Je suis à vous, toute à vous ! Si vous me défendiez d’aimer, j’obéirais, au risque de me déchirer le cœur !

Ils se tinrent un instant embrassés. Et que fallait-il pour tuer dans ce cœur l’amour naissant et l’emplir d’une autre passion plus ardente, plus vive, plus profonde qui souvent avait déjà demandé à naître ? Il ne fallait que la volonté de ce dominateur.

L’autre amour n’était encore qu’un tiède rayon ou qu’une lueur romanesque, caressant le seuil d’un cœur enfant. Et ce cœur était resté enfant malgré lui-même peut-être.

A son choix. Henri de Belcamp pouvait à cette heure ouvrir ou fermer la porte au rayon, à la lueur.

Mais une fois entrée l’étincelle, il y avait de quoi brûler dans ce cœur !

Henri avait son entraînement ailleurs, ou bien son destin l’emportait selon la ligne inflexible de sa route tracée. Il ne voulut pas. Et c’était la dernière heure.

– Ma petite sœur chérie, dit-il en la remettant en selle d’un effort de son bras vigoureux, nous sommes deux fous. Je ne demandais pas assez tout à l’heure, vous voulez trop m’accorder maintenant. Ecoutez-moi bien, car il ne faut pas que ma souffrance et vos larmes soient perdues… Par mon fait, une menace de mort est suspendue sur la tête de Richard Thompson. Je l’ai attiré dans un piège. Chaque pas qu’il fait est réglé par ma volonté, dont hier vous fûtes la complice. J’irai plus loin encore dans cette voie, parce qu’il m’est impossible de m’arrêter sans renier mon œuvre tout entière, et que la mort seule, vous savez bien cela, est capable de me barrer la route. Richard Thompson sera emprisonné à ma place, jugé à ma place, condamné à ma place…

– Condamné !… répéta Sarah tremblante.

– Condamné, fût-ce à l’aide de mon propre témoignage !… mais sa femme ne sera pas veuve, son enfant ne sera pas orphelin, je vous en donne ma parole ! Que rien ne vous empêche de sourire à ce pauvre berceau, Sarah ; aimez bien l’enfant, caressez-le bien, apprenez-lui, si vous voulez, les noms de son père et de sa mère, auxquels bientôt il sera rendu.

– M’avez-vous bien pardonné, Henri ? murmura lady Frances, qui souriait dans ses larmes.

– Oui et non, petite sœur : Oui, car je vais vous donner votre tâche ; non, car je vous inflige pour châtiment une explication, la première qui ait lieu entre nous, Sarah !… Le rôle que vous avez joué cette nuit et qui vous a mise si avant dans mon secret ne vous expose à aucun danger. Vous ne vous rencontrerez jamais avec les personnes que vous avez vues. Si le fait arrivait, ce ne pourrait être qu’après le gain de notre grande partie, et alors le rôle que vous avez joué serait votre fortune et votre honneur. Ceux que vous avez vus sont venus de loin, tous, sans exception, et le lieu de notre assemblée a été choisi exprès pour cela. Les uns sont des proscrits, les autres de hauts personnages qui risquent leur fortune et leur vie à ce jeu des conspirations, et n’ont par conséquent qu’une pensée, se cacher. Ils sont maintenant en route pour le Nord et pour le Midi ; quelques-uns même vont franchir la frontière. Ici vous êtes exposée tout au plus à rencontrer quelques soldats de cette armée dont les chefs seuls ont vu votre visage. Françoise O’Meara est retournée en Angleterre ; il n’y a plus ici que lady Elphinstone, qui va être la reine de beauté et la lionne, qui va vivre enfin et sourire, et satisfaire pleinement son goût pour les plaisirs. Je ne lui demande pas même, à lady Frances Elphinstone, le nom de l’heureux mortel qui a su attirer ses regards ; si lady Frances voulait me dire ce nom, je refuserais de l’entendre, parce que les soupçons qu’elle m’a témoignés au sujet de Richard…

– Henri ! murmura la jeune femme d’un ton suppliant.

– C’est la dernière fois que je fais allusion à ceci, Sarah, mais j’ajoute une parole sérieuse. L’homme que vous aimez peut être jaloux plus tard de mon influence sur vous. La nature d’une liaison comme la nôtre ne se devine pas et ne se comprend pas. Quel qu’il soit, il me combattra comme un ennemi invisible. Il se pourrait qu’il entravât ma route et alors… je ne veux pas savoir son nom.

Lady Frances était devenue rêveuse à ces derniers mots.

– Et ma tâche ? demanda-t-elle à voix basse.

– Rôle de grande coquette, cette fois, répondit le jeune comte en riant. Nous quittons les sombres sentiers du drame pour aborder la comédie : un parterre tout semé de fleurs… Il y a ici un beau fiancé dont il faut rompre les accordailles.

Je me charge de la jeune fille ; quelques sourires de lady Frances rendront le jeune homme ivre et fou…

– La jeune fille… dit Frances ; Henri est-ce celle que vous aimez ?

– C’est celle que j’aimerai, Sarah.

– Et le jeune homme ?

– Demain… ou plutôt aujourd’hui, car la journée est déjà vieille de quatre heures, je vous montrerai votre conquête au sortir de la grand’messe.

Ils étaient devant le château neuf, dont la blanche façade se dessinait vaguement aux premières lueurs du crépuscule du matin. Lady Frances essaya de sourire, Henri lui baisa la main en disant : A bientôt, et mit son cheval au trot pour descendre l’allée qui conduisait à la rivière.

Frances le suivit d’un regard pensif jusqu’à ce que sa forme confuse se perdît dans l’obscurité.

Elle éveilla Sam et lui donna son cheval, puis, au lieu de rentrer dans l’appartement qu’elle s’était choisi, elle se glissa dans la chambre de la couturière. Lisbeth, constituée bonne d’enfant. Lisbeth dormait. Frances s’assit en silence auprès du berceau. Elle y resta longtemps à contempler le sommeil du petit Richard, calme et riant comme un bel ange.

– Aimer ! aimer ! murmura-t-elle… voir naître cette chère fleur du bonheur… être le Saint-Esprit de cette Trinité ! s’appeler tous les trois du même nom, respirer le même souffle, vivre d’une seule et même vie !

Elle se pencha. Les longs cils de sa paupière laissèrent tomber une larme sur le front du petit enfant. Puis elle se retira lentement et la tête inclinée.

C’était dimanche, un dimanche de mai. Dès quatre heures, le soleil jouant parmi les nuages roses dorait les cimes des coteaux dont la brume légère adoucissait les contours. Les oiseaux chantaient énergiquement leur réveil, et le clocher de la petite église mettait en branle avec gaieté son maigre carillon. Nul vestige des événements de la nuit ne restait dans ces paisibles campagnes.

Vous eussiez cherché en vain une trace du passage de ces hommes, mystérieux évocateurs d’un grand et terrible passé, qui avaient agité dans les ténèbres ces dés redoutables à l’aide desquels se jouent les destinées des nations. L’humble maison de Madeleine Surrisy, tranquille et sereine, mirait les saules de son pré dans l’Oise, que nul souffle de vent n’agitait ; sur l’autre rive, le parc de Belcamp étageait ses belles futaies jusqu’à cet honnête château du temps de Henri IV, clément et honnête et demi-bourgeois comme le Bourbon à barbe grise, et qui certes ne parlait ni de féodales insolences ni d’oppressives brutalités. Le moulin chômait, fêtant le repos dominical, et tout blanc au milieu de ses vertes pelouses, le château neuf, partageant avec le vieux manoir la royauté du paysage, disait la conquête des temps et les droits acceptés des nouvelles aristocraties : premier pas vers ces époques désirées où les chaumières atteindront des prix insensés parce qu’il n’y aura plus que des palais.

La route du bord de l’eau où tant de pas séditieux avaient laissé leur empreinte n’était pas comme ces sentiers de l’Amérique du Nord, bavards et traitres, qui ne surent jamais garder le secret d’une piste. Nous sommes trop civilisés, et il y a trop de traces sur nos routes pour que l’art de lire les pas dans la poussière ou dans la boue soit encore cultivé chez nous. Nos limiers ont d’autres finesses. Personne, pas même Blondeau, le garde champêtre, subtil amateur pourtant, n’aurait pu suivre à la trace Robert Surrisy, Laurent Herbet et Férandeau, peintre et artiste, – trois conspirateurs, – montant du bord de l’Oise au Prieuré, où ils avaient passé le restant de la nuit dans leurs lits ; et si Briquet, incorrigible, n’eût pas commis l’imprudence de graver son nom sur la muraille même de la maisonnette, toute la police de France et de Navarre aurait perdu son latin à savoir si oui ou non cet enfant naturel des gaietés parisiennes avait monté la garde avec son bâton autour des maîtres de la Délivrance.

Il avait eu, comme tant d’autres, ce Briquet, un père prodigue, du moins il est permis de le supposer : car ce père, qui n’était peut-être pas un méchant homme, eût su, à l’aide d’une sage économie, acheter quelques rentes, il n’aurait pas été obligé d’abandonner la mère et l’enfant. La mère, de son côté, avait des qualités de poseuse, mais peu de tenue, et l’on doit savoir gré à Briquet, dont l’éducation fut totalement négligée, d’avoir appris à graver son nom sans avoir jamais été au collège. Qui peut dire quels sommets Briquet aurait escaladés s’il avait eu l’occasion d’apprendre les belles-lettres ou la comptabilité ?

A cinq heures, la première messe eut lieu comme à l’ordinaire. A six heures, Blondeau, garde champêtre, déjà nommé, vint réveiller M. le maire pour lui dire que sa surveillance active n’avait rien découvert de louche, cette nuit, sur le territoire de la commune. Blondeau avait dormi dans son lit comme un juste. On n’est pas un loup pour courir la prétentaine au clair de la lune parce que M. le préfet a eu un mauvais rêve de conspirateurs. Blondeau donne aux gouvernements pour six cents francs de zèle, bonne mesure, et ne sort après la brune tombée que pour tirer un lièvre à l’affût. Que les préfets se promènent, M. le maire a les pieds chauds. Les rhumes de cerveau sont faits pour les gendarmes.

A sept heures, sur la place de la mairie, madame Célestin, en robe de grand’messe et flanquée de ses deux Bondon, passa la revue de la garde nationale miremontaise. Il était difficile de trouver neuf plus beaux soldats. Quand Florian Bondon, comme c’était son devoir, eût fait, tout en gardant sa gauche, quelques commandements militaires répétés à demi-voix par le Bondon de droite, madame Célestin prit la parole pour adresser à cette milice dévouée les félicitations de la France. Nos conjurés n’avaient qu’à se bien tenir !

A huit heures, la garniture Bondon vint faire son rapport à M. le maire. Le rapport témoigna du solide et excellent esprit de la commune. Il fut fait par madame Célestin.

A neuf heures, madame Etienne servit le déjeuner et vint se plaindre elle-même de n’avoir pas encore eu de compliments, bien qu’elle se fût dépassée depuis l’arrivée de M. le comte. Henri gagna son cœur d’un seul coup eu lui disant qu’il n’avait jamais mangé de meilleure cuisine. Henri était ce matin-là d’une humeur charmante et d’une gaieté singulièrement communicative ; ses regards et certaines allusions à un sujet bien cher forcèrent la pauvre Suzanne elle-même à sourire.

Quant au marquis, ses inquiétudes nocturnes ne tinrent pas une minute contre la joyeuse disposition de son fils bien-aimé. Il avait d’ailleurs son idée, et plusieurs fois pendant le repas, il ramena le nom de Germaine. Henri offrit son bras à Suzanne pour la conduire à la voiture, qui attendait tout attelée dans la cour : c’était le moment de partir pour la grand’messe. En descendant le perron, il eut le temps de dire à Suzanne, qui le remercia d’un regard humide :

– Il vous ressemble, il est charmant ; je l’ai embrassé pour vous, et pour vous je lui ai dit : A bientôt.

– A bientôt ! répéta la pauvre jeune mère.

Tout souriait ce matin. Les domestiques, endimanchés, descendaient la montée en se bourrant de coups de poing dans le dos. Anille avait sa coiffe un peu déchirée et Julot un bon noir sur l’œil. Briquet, voltairien, méprisait le culte, mais fréquentait l’église à cause d’un pilier dont la pierre molle portait déjà les quatre premières lettres de son nom.

Il n’avait pas de toilette spéciale pour le jour du Seigneur, ce Briquet, mais sa casquette était remplacée par un vieux chapeau qu’il brossait le samedi soir avec du cirage. Mme Etienne, au contraire, brillait comme un soleil sous la dépouille opime de son ancienne dame : bonnet de valenciennes robe de mérinos et châle boiteux. Elle grasseyait quand elle avait ce costume, et ne mettait plus de bornes à la solennité de son style.

– Tout ça s’est évanoui en fumée, disait-elle en mesurant son pas processionnel. N’y a pas de risque inconséquent qu’on attaque la commune, dont les opinions politiques sont pour le trône et l’autel de la patrie. On ferait jusqu’à l’Isle-Adam pour trouver un bonapartiste, excepté M. Trompe-d’Eustache, des faubourgs de Paris !

– Si on n’avait pas juré sous serment de garder les secrets… commença Briquet.

– Quels secrets, M. Bricole ? demanda Fanchette.

– Je sollicite un tête-à-tête pour vous expliquer ça, répondit Briquet à voix basse. Le Parisien connaît le langage du cœur.

Sur la place de l’Eglise se trouvaient réunis tous les prodigieux véhicules dont nous avons ébauché déjà la description, depuis le coffre carré où les Bondons tenaient trois de front jusqu’au char funèbre du ménage Morin du Reposoir, en passant par la tapissière pouvant empiler treize Chaumeron, le char à bancs du père de la jolie Germaine et cinq ou six charrettes d’architecture plus ou moins originale. Le Don Juan Besnard avait une petite chose qu’il appelait un tilbury et que Mademoiselle aînée préconisait comme un type d’élégance. Jusqu’à ce jour, le paragon des équipages miremontais avait été la solide et bonne berline du vieux marquis, mais aujourd’hui une élégante calèche, attelée de deux fringans chevaux qui écumaient et piaffaient devant la porte de la mairie, attirait tous les regards. Le village entier, au lieu d’entrer à la messe, se groupait autour de cette calèche, dont le cocher, qui ne savait pas un mot de français, fixait sur la foule un regard apathique et endormi.

Madame Etienne, en arrivant, vint regarder le cocher et dit avec mépris :

– C’est des Angliches !

– Il y en a assez à Paris ! ajouta Briquet. Ca ne vaut pas cher.

Les succès trop voisins s’entrenuisent. Il y avait à Miremont trois succès, dont un seul, dans des circonstances ordinaires, eût mis le feu à la commune. C’était d’abord notre belle Jeanne qui reparaissait pour la première fois depuis son accident au pont du Moulin, et à qui la veuve Touchard prodiguait des attentions toutes maternelles. C’était ensuite le comte, la coqueluche du pays, c’était enfin cette riche étrangère que personne n’avait encore vue et dont tout le monde défigurait déjà le nom.

Il y a deux façons de se représenter une riche Anglaise. Ou bien c’est quelque chose de rond, d’obèse, de rouge, de bleu, d’informe, de monstrueux, fagotté bizarrement dans des falbalas burlesques ; ou bien c’est autre chose de long, de maigre, de noir, d’osseux, monté sur de longues jambes qui font gauchement de grands pas sautillans, sous un manteau à carreaux extravagans, surmonté d’un chapeau de paille ridicule, avec un voile vert qui amuse le vent.

Ne sortez pas de là. Les Anglaises riches qui seraient faites autrement n’auraient aucune authenticité.

L’axiome est surtout qu’une Anglaise riche n’est jamais jeune.

Le succès de lady Frances Elphinstone effaça tous les autres et fut prodigieux. La société miremontaise, en entrant dans l’église et en voyant cette adorable jeune femme, vêtue avec une suprême simplicité, modestement, pieusement agenouillée au coin d’un banc, faillit perdre le respect dû au lieu saint. Les paysans, qui l’avaient déjà dévisagée au moment où elle descendait de voiture, étaient loin de lui accorder la même importance qu’à ses chevaux. Mais madame Morin du Reposoir, première adjointe ; madame Célestin, du conseil municipal ; Besnard, séducteur : toutes les petites Chaumeron, commandées par Mademoiselle ; M. et madame Chaumeron eux-mêmes, et le savant Potel, l’autre adjoint, et sa fille Germaine, qui était plus fraiche ce matin qu’un bouton de rose, et les Bondon, semblables à deux épreuves de la même caricature, et Férandeau enfin, qui dans ce monde un peu bourgeois représentait la grande pensée des arts, tous et toutes prirent l’eau bénite avec distraction et se disputèrent les places où l’on était bien pour voir cette ravissante étrangère.

Il y avait des bancs officiels, rangés derrière celui de M. le marquis. L’aménagement de ces bancs avait été sur le point naguère d’occasionner une guerre civile. Madame Morin du Reposoir, adjointe douce pourtant, et surnommée Bien-des-Pardons, à cause de sa politesse, avait à cette occasion adressé des paroles très vives à madame Besnard, mère de Don Juan et à madame Célestin. Eh bien ! ces bancs étaient désertés ! madame Morin s’agenouilla auprès du garde champêtre, qui était déjà gris pour célébrer son dimanche, et madame Célestin, serrant le mors, arrêta son attelage de Bondon sous la chaire. Mademoiselle et le frétillant troupeau des petites Chaumeron, toutes maigres, toutes aigres, toutes jetant des regards effrayés à la bonne mère qui les guidait d’une main pleine de verges dans la vie, s’éparpillèrent autour de lady Frances avec une curiosité sauvage. Le bedeau, nous sommes forcé de le dire, se retourna trois fois en allumant les cierges, et M. le curé lui-même, bon et digne prêtre qu’il était, eut une légère distraction au seuil de la sacristie.

Aux bancs bourgeois, c’est-à-dire seigneuriaux, il n’y avait que les deux MM. de Belcamp avec Suzanne, la belle petite Germaine aux côtés de son père, et Jeanne Herbet avec la tante Touchard et Laurent. Elle était encore toute pâle, notre jolie Jeanne, mais elle avait traversé la nef d’un bon pas, appuyée au bras de son frère et elle avait pu dire à Germaine dans un baiser :

– Il m’a guérie.

Robert n’était pas là, lui qu’on était sûr de voir partout où se montrait le sourire de Jeanne, mais Robert n’était pas non plus parmi l’essaim des curieux. Vous eussiez pu remarquer, au moment même où la sonnette tintait pour l’entrée du prêtre, un mouvement vers le bas de la nef parmi les paysans groupés près de la porte. Il y avait là de bons gars, quelques métayers, et aussi quelques faces basanées aux cheveux ras, à la forte moustache, conservée en dépit de tous les bons conseils. Chaque paroisse, en ces années, avait ainsi son contingent belliqueux, et le soldat laboureur fut un type vrai.

Le mouvement se faisait parmi ceux-là pour livrer un passage ami et respectueux à un couple qui entrait : fier et beau jeune homme portant moustaches aussi et gardant sous ses habits bourgeois une élégance militaire, une belle vieille femme vêtue de noir, en paysanne, mais avec une certaine recherche sévère, haute de taille, à la figure calme, triste et fière sous son capuchon villageois, fière surtout, sans doute, du cher et noble enfant qui n’avait pas honte d’elle et qui l’amenait ici par la main entourée de soins et d’amour. C’était Robert Surrisy et sa mère Madeleine. Honorer sa mère dans quelque position qu’elle soit est certes la vertu la plus simple du monde. Chose singulière et qui semblerait indiquer que ce culte si naturel, – si nécessaire, – rencontre souvent des apostats, nous sommes toujours attendris à la vue d’un couple ainsi fait ; un élégant jeune homme chérissant publiquement la pauvre bonne femme qui est sa mère.

Ce n’est pas notre faute si la lâche sottise de quelques vanités, gonflées aux dépens du cœur étique, a fait de ce paiement d’une dette stricte quelque chose qui ressemble à de l’héroïsme.

Deux paires de moustaches qui avaient échangé avec Robert un signe de tête et un sourire valant tous les attouchements maçonniques, firent une belle place sur un banc, vers le milieu de la nef. La mère et le fils s’agenouillèrent côte à côte.

La messe commença.

Voir est une bonne chose : il y a quelque chose d’incomparablement meilleur, c’est être vu. Les membres de la société miremontaise groupés derrière lady Frances commencèrent à sentir l’aiguillon de ce dernier appétit. Mademoiselle, qui avait un certain chapeau vert à ruches, tout neuf, fait avec une vieille robe retournée et auquel toute la famille avait travaillé, éprouva le désir légitime d’humilier l’Anglaise qui n’avait pas la moindre ruche à son chapeau. Madame Célestin, de son côté, fut mordue par la fantaisie de montrer son châle de noces à l’Anglaise : un châle mémorable qui avait gardé deux ans son étiquette, afin que, loyalement, chacun en pût voir le prix. Mademoiselle dit à sa mère :

– Nous nous donnons ici en spectacle. Il serait convenable de reprendre nos places.

Madame Chaumeron avait peut-être quelque chose à montrer. Elle poussa le papa Chaumeron, homme franc et tout rond, qui ouvrit aussitôt la marche. Toutes les petites Chaumeron s’élancèrent à la fois sur ses pas, heureuses de faire tumulte. La garniture Bondon suivit, puis madame Morin du Reposoir, demandant bien des pardons à tous les pieds qu’elle écrasait en passant. A l’Evangile, toute la société miremontaise, propre et bien tenue, posait devant l’Anglaise, dont chacun de ses membres nourrissait le secret espoir de fixer exclusivement l’attention.

L’Anglaise priait. Je ne vais point jusqu’à dire qu’elle ne vit pas la société miremontaise, mais son admiration fut exempte de trouble. Le chapeau de Mademoiselle n’excita point son envie ; elle ne jalousa pas le châle de noces de madame Célestin des Bondon.

Si son regard distrait quitta une fois ou deux son livre de messe, ce ne fut pas pour détailler les splendeurs de toutes ces toilettes démodées. Une ou deux fois, disons-nous, son œil fit rapidement la revue des bancs qui étaient entre elle et le chœur. Elle semblait chercher et ne point trouver.

Cette nuit même, au seuil de la maison mystérieuse où elle avait pénétré sous le nom de Françoise O’Meara, lady Elphinstone avait eu une vision. Elle avait cru reconnaître en celui qui prononçait la formule mystique le beau jeune homme dont l’image la poursuivait depuis le pont de Londres, ce téméraire et gai cavalier, cause de son escapade au Colysée, ce fou qui avait pris un bain de Tamise par une froide matinée d’avril tout exprès pour opérer le sauvetage de son carnet mignon, ce héros de roman dont le nom voulait dire sourire.

Mais elle croyait le voir partout !…

En sortant de la chaumière, son regard avide avait fait la revue de tous ces visages qui se cachaient à demi dans l’ombre. Nul visage ne ressemblait à celui de Robert Surrisy. Ici encore, à l’église où elle était entrée peut-être avec un vague espoir, néant !

La messe s’acheva, et Frances, après une courte action de grâces, se dirigea, toute seule, vers la porte de la paroisse. Tout près du seuil, au travers de la cohue villageoise, elle aperçut une vieille paysanne pendue au bras d’un élégant cavalier ; son cœur battit, mais la foule s’épaissit entre eux – et lady Frances, déjà, s’était trompée si souvent !

A la porte, le comte Henri de Belcamp vint lui offrir de l’eau bénite, et lui présenta son bras pour regagner sa voiture. Avant que Sam, réveillé, eût fouetté ses chevaux, lady Frances put saluer gracieusement toute la société miremontaise, formée par sections sur la place de la paroisse.

Aussitôt après son départ, les diverses sections se rapprochèrent, possédées du même immense besoin de médire.

– Ce n’est que ça ! s’écria Mademoiselle avec dédain.

– Elle n’est pas déjà si bien mise ! ajouta madame Célestin.

– Mauvais genre ! dit madame Besnard, qui avait exactement l’air d’une marchande de pommes en toilette de gala.

– Bien des pardons, fit l’adjointe Morin, je suis de votre avis : l’air effronté…

– Et fièrement usée ! acheva la mère, de toutes les Chaumeron.

– Par exemple ! s’écria Germaine, qui arrivait avec Laurent et Jeanne, si celle-là, n’est pas belle comme un ange !

– Certes, dit Jeanne, dont la joue pâle eut une nuance rosée pendant qu’elle rendait le salut du comte Henri, elle est admirablement belle !

– Et sa mise, reprit Germaine qui s’échauffait aisément, est ravissante de goût, de distinction, de…

– Enfin, c’est une perfection ! interrompit Mademoiselle.

– Ma foi ! dit ce lovelace de Besnard, je la trouve assez jolie fille, moi !

– Je la trouve… commencèrent à la fois les deux Bondon.

Mais madame Célestin avait acquis par une habitude assidue la faculté de pincer aussi bien de la main droite que de la main gauche. Aucun des deux Bondon n’acheva, parce que les doigts aigus de leur ménagère entraient dans le gras de leurs bras, des deux côtés, avec une égale énergie.

– Eh bien ! mesdames, demanda le marquis en s’approchant, le hasard ne pouvait pas mieux nous servir, j’espère, et vous avez là une charmante voisine !

– Bien des pardons, murmura aussitôt l’adjointe, je suis de l’avis de M. le maire.

– Elle a quelque chose qui plait, reprit madame Célestin.

– Un je ne sais quoi, comme on dit, ajouta Mademoiselle.

– Quoi donc ? conclut le franc Chaumeron ; je ne mâche pas mes mots, moi ; M. le maire l’a dit : elle est charmante !

Il fut convenu séance tenante, vu l’unanimité qui régnait inopinément parmi les membres de la bonne société miremontaise, qu’on ne tiendrait pas à la rigueur de l’étiquette vis-à-vis d’une personne si accomplie. L’usage, par tous pays, est que la première visite soit faite par le nouveau venu, mais le comte Henri, en qui chacun avait une aveugle confiance, ayant expliqué un peu ce que c’était que la haute vie anglaise, à laquelle appartenait lady Frances Elphinstone, ce fut à qui donnerait sa voix pour que tout Miremont en corps allât présenter son respect à la noble étrangère.

Le comte Henri fut dépêché en ambassade pour annoncer à milady cette importante nouvelle, après quoi tous les membres de la société, les uns à pied, les autres en carrosse, prirent la route du château neuf. Robert Surrisy, qui venait de reconduire sa bonne mère à la maison, rencontra la caravane sur le bord de l’eau et s’y joignit.

Le château neuf, jolie maison moderne, avait au-devant de sa façade une de ces rotondes obèses, si chères aux amateurs du style Pompadour. Cela fait à l’intérieur de jolis salons, et à l’extérieur une loupe que tout passant éprouve le désir d’extirper. Au-dessus de la rotonde était une belle et large terrasse qui dominait toute la vallée, montrant aux faunes de la forêt sa bordure de nymphes en stuc, amours du propriétaire. Pour épouser une terrasse semblable, Mademoiselle eût vendu son âme avec plaisir.

Lady Frances Elphinstone et le comte Henri montèrent sur cette terrasse pour jouir du coup d’œil. Nous ne parlons pas ici du paysage, mais bien de l’aspect imposant offert par toute la société d’une commune rurale, marchant en corps avec des habits propres et des intentions honorables. Au moment où ils s’accoudaient sur le balcon, entre deux immortelles dont l’une dansait, un peu prise de vin, et dont l’autre jouait de la double flûte avec son nez, la queue de la caravane entrait sous les chênes de l’avenue.

– Si miss Temple voyait dit Frances, continuant, une conversation commencée.

– Elle ne le connaît pas, répondit Henri. Elle ne l’a pas vu depuis le jour même de sa naissance.

– Pauvre mère ! murmura la jeune femme.

– Attention ! s’écria le comte. Voici l’avant-garde qui va se montrer. Regardez bien, Sarah, et vous serez forcée de convenir que je vous ai choisi un beau cavalier.

Frances était toute pensive.

– Se faire aimer ! murmura-t-elle ; et si j’étais punie dans celui que j’aime ?…

Henri n’entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Miremont sortait de l’avenue et arrivait à pied à la grille : on avait laissé les véhicules au bas de la côte.

– Voici mon père, dit Henri.

– Je le reconnais, je l’ai vu deux fois déjà : c’est un noble vieillard.

– Voyez-vous le couple qui le suit, Sarah ?

Lady Frances ne répondit pas. Ses joues étaient blanches comme de l’albâtre ; tout son sang avait reflué vers son cœur.

Le couple qui suivait M. de Belcamp était composé de Robert Surrisy et de Jeanne. L’âme de lady Frances était dans ses yeux.

Le jeune comte ne la voyait point, occupé qu’il était à saluer ceux qui venaient.

– Vous avez vu ? demanda-t-il enfin.

Frances passa ses deux mains sur son front comme on fait au sortir d’un sommeil. Jeanne et Robert, qui lui donnait le bras, étaient entrés au salon.

– J’ai vu ! balbutia-t-elle.

Puis elle ajouta d’une voix changée :

– Comme elle est belle ! et comme elle doit être aimée !

– Qui donc ? demanda Henri qui se retourna vers elle avec étonnement.

Le rouge revint aux joues de Frances comme un flux.

– Suis-je assez belle, moi ? murmura-t-elle en baissant les yeux.

– Il n’y a rien au monde de si beau que vous, répliqua Henri qui la contemplait avec une vive et profonde admiration.

Il disait vrai : à ce moment où sa beauté prenait une âme, il y avait en elle un charme presque surnaturel. Elle releva sur lui ses grands yeux humides d’une émotion qu’il ne comprenait pas ou que peut-être il attribuait à des regrets, dirigés vers leur propre passé à tous les deux. De ces prunelles qui brûlaient sous ses larmes, un éclair jaillit, large comme un éblouissement.

– Je ferai donc selon votre volonté, Henri, prononça-t-elle du fond d’un recueillement étrange, et, s’il dépend de moi je jure que celui-là m’aimera !

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