XIII - Dîner de Frances.
Ce fut un enchantement, et en vérité il y avait de quoi rendre Miremont fou, depuis M. le maire, sa fête, jusqu’à ses quatre larges pattes : l’attelage Bondon. Jamais la société ne s’était trouvée à pareille fête. L’arrivée du comte Henri était déjà une aubaine inespérée ; la venue de lady France Elphinstone, vicomtesse de la haute vie, comblait la mesure. Miremont se sentait devenir une capitale ; il avait la fièvre chaude ; l’adjointe Morin, déjà vaste par nature, gonfla à vue d’œil et demanda tant de pardons que son mari, ordinairement patient, lui imposa silence ; M. de Chaumeron, franc-parleur, proposa pour une institution de bains de mer au pont du Moulin.
L’Histoire naturelle de Buffon nous apprend que tout en bas du règne animal, dont le sommet est l’homme, il y a l’éponge : les deux Bondon étaient des madrépores, et cette maigre échine, madame Célestin, à l’instar du colosse de Rhodes, avait un pied sur chacun d’eux.
Dans sa justice elle blâma le bondon de gauche pour avoir trop parlé, et le Bondon de droite pour avoir gardé le silence.
On avait, bien entendu, laissé toutes les jeunes Chaumeron à la porte. Elles firent leur métier en arrachant les tulipes des plates-bandes, les cadettes par besoin pur de nuire, les aînées avec discernement et dans le but d’apporter les oignons à leur papa, qui était un fort horticulteur.
Lady Frances gagna du même coup tous les cœurs. Qu’elle appartînt ou non à la haute vie, peu nous importe, et nous ne craignons pas d’affirmer que ce n’était pas la première venue parmi les patronnes d’Almack qui aurait obtenu le même succès qu’elle à Miremont. La jolie Suzanne n’était pas, il est vrai, une Vicomtesse, mais elle était jolie, bonne et spirituelle ; cependant, son séjour au château avait passé presque inaperçu. Pour séduire, chez nous, le charme de pure origine anglaise ne vaut rien. Nous sommes trop en dehors. L’enchanteresse irlandaise, à la bonne heure !
Celle-là nous ressemble. Elle a, quand elle veut, nos élégances et nos pétulances ; elle s’échauffe au frottement, elle étincelle, elle pétille.
Lady Frances avait laissé sa mélancolie sur la terrasse. Quand elle entra dans le salon, chacun fut frappé de sa douce gaieté, de sa simplicité affable et de sa bienveillante noblesse. Le vieux marquis de Belcamp qui, certes, possédait en matière de bon goût tout ce qui manquait à ses honnêtes administrés, resta littéralement ébloui. Cette jeune femme si merveilleusement belle et à la fois si jolie, ce qui est rare, lui semblait être la grâce personnifiée, l’esprit, la bonté, la franchise, l’incarnation même de tout ce qui séduit et de tout ce qui entraîne.
En conscience, il n’était pas nécessaire de chercher bien loin pour réaliser le rêve qu’il avait fait la nuit précédente. Il voulait enchaîner Henri par l’amour ; celle-là, était l’amour même.
Une chose qui lui plut entre autres, souverainement, ce fut la conduite de milady envers Jeanne, sa protégée. Milady fût d’une exquise prévenance avec tout le monde, mais avec Jeanne, elle alla jusqu’à la tendresse. Il y avait un prétexte : l’accident terrible dont Jeanne avait failli devenir la victime. Lady Frances traversa son salon et se rendit auprès de Jeanne, assise entre Robert et Laurent. Elle prit les deux mains de Jeanne, étonnée et presque confuse ; elle lui dit de ces choses caressantes ou polies, selon l’accent qu’on y met, et son accent fut une caresse. Pendant qu’elle parlait, son regard souriant glissa jusqu’à rencontrer le regard de Robert, et Robert n’aurait point su dire pourquoi son cœur battit si violemment dans sa poitrine.
– J’ai remercié M. le comte, dit Frances en quittant Jeanne, qu’elle embrassa au front comme une enfant, et je lui ai dit, je ne sais pourquoi : Il me semble que vous m’avez conservé une chère petit sœur.
Mais il y eut un moment triomphal, ce fut celui où lady Frances, sur la première ouverture du marquis de Belcamp, accepta, sans façon aucune et avec l’empressement le plus adorable (ce fut l’expression de M. Morin du Reposoir, premier adjoint, l’offre de partager le dîner du dimanche. Tous les dimanches, en effet, le marquis recevait à sa table la société miremontaise. On avait pu espérer milady pour le dimanche suivant ; mais aujourd’hui ! une invitation à brûle-pourpoint ! Le mot du premier adjoint (M. Morin du Reposoir) n’était en vérité, pas trop fort. Adorable ! adorable !
Aussi Mademoiselle enrageait du meilleur de son cœur, et disait à l’oreille de madame Besnard que c’était se jeter à la tête des gens ; madame Célestin eût donné une semaine à prendre sur l’existence de chaque Bondon pour pouvoir mordre un peu à son aise, et Bien-des-Pardons elle-même avouait à madame Chaumeron, qu’un sans-gêne pareil frisait de bien près l’effronterie ; ceci tout bas. Tout haut, ces quatre dignes personnes applaudissaient de bien bon cœur.
On descendit la côte en corps, et lady Frances prit place dans la berline du marquis. Certes, les courtisans de Louis XIV se disputaient bien ardemment l’honneur de monter dans les carrosses du roi, mais jamais faveur capricieuse, accordée indûment à quelque nouveau venu par le soleil de Marly n’excita autant de sourdes jalousies. Ce qui augmentait la rage de ces dames, c’était la lâcheté de ces messieurs. Tous ces messieurs étaient du parti de l’effrontée.
Les jeunes Chaumeron furent dirigées en troupe vers la maison paternelle. Depuis des années, on leur promettait que, si elles étaient bien sages, elles dîneraient au château ; mais elles n’étaient jamais bien sages. Les jeunes Chaumeron n’aimaient pas le dimanche parce que, en l’absence du père, de la mère et de Mademoiselle, la cuisine n’allumait jamais ses fourneaux. Et encore, pendant leur réfection trop frugale, avaient-elles le rêve de toutes les bonnes choses qui couvraient abondamment la table du château.
Les Chaumeron étaient pillards de nature. Le père, outre son franc-parler, avait des poches larges et profondes où il entassait des morceaux de sucre, des fragments de nougat, des biscuits, des gâteaux et même de la croûte de pâté. Madame et Mademoiselle faisaient aussi ce qu’elles pouvaient. Tout cela était emporté pour les enfants qui n’y touchaient pas beaucoup. Les poches vidées formaient le dessert de la semaine.
L’aînée de ces jeunes Chaumeron surnuméraires ne comptait pas moins de dix-sept ans, bien qu’elle fût toujours habillée en bébé. Don Juan Besnard la regardait déjà, malgré les grandes et maigres jambes qui sortaient de ses robes trop courtes. Les autres, partant de là, descendaient selon une proportion régulière, et la plus jeune avait sept ans. Férandeau avait dessiné un fronton pour temple grec qui se composait de deux familles Chaumeron, accolées par le grand bout.
Briquet donnait un coup de main au château le dimanche pour mettre le couvert, aussi son nom était-il gravé en trois endroits sous la table. Aujourd’hui, tout fut en l’air : Pierre, Julot, Anille, Fanchette, et même le jardinier-cocher aidèrent à régler la belle symétrie d’un couvert qui devait réunir le jeune monsieur et une milady d’Angleterre. Madame Etienne souffrait cruellement, croyez-le bien, de voir M. le Marquis entouré d’un si petit monde. Chez son ancienne dame, qui n’était pourtant qu’une médecine, on voyait meilleure compagnie, et c’est à peine si elle avait le cœur de gronder Briquet pour les gorges chaudes que celui-ci faisait des élégances miremontaises.
– C’est l’effet de son inclémence, disait-elle en parlant de son maître, et qu’il ne se corrigera jamais d’être bon comme du gâteau. En outre du surplus qu’il est maire du gouvernement et compulsé à représenter à cause de quoi, vis-à-vis de tous les bourgeois indigènes dans sa commune.
Aujourd’hui elle était fière. Tous les meurt-de-faim de Miremont pouvaient venir, et même les trois fainéants de chez la Touchard, il y avait au moins des bouches respectables. Madame Etienne avait vu la calèche de l’Anglaise devant l’église : à la bonne heure ! Et tout le monde savait déjà qu’elle avait un cuisinier mâle ! Il s’agissait de se dépasser. La cuisine de madame Etienne avait l’air d’un champ de bataille ; la moitié de la basse-cour prise d’assaut et ravagée était là.
Le tournebroche monumental, qui se remontait à l’aide d’un cabestan, déroulait bruyamment son câble ; l’immense marmite chantait à la crémaillère, les casseroles étincelantes gazouillaient sur les fourneaux. Julot et Anille, assis au milieu d’un monceau de plumes, se disputaient et se battaient. On ne voyait partout que volailles piquées, bardées, dépecées ; le hachoir retentissait ; le beurre frit grinçait, et sous cette température sénégambienne, au sein de ce carnage, parmi ce beau désordre, madame Etienne combattait, échevelée mais calme, écarlate mais recueillie. Elle avait dit : « Faut que ce soit un dîner immémorial ! » elle n’en voulait pas avoir le démenti.
Aussi ce fut un beau spectacle quand vingt et quelques convives, y compris M. le curé, et le vieux maître d’école, prirent place autour de la grande table fléchissant sous sa charge. Lady Frances s’assit comme de raison à la droite de M. le marquis. Le comte Henri fit comme madame Etienne, il se surpassa, et son entrain gagna tous les membres de la société. Le repas fut d’une gaieté folle, malgré une indisposition subite mais habituelle de Bien-des-Pardons. Cette adjointe, chargée d’embonpoint, avait en effet la coutume d’attaquer la nourriture avec une telle voracité, qu’elle se trouvait incommodée vers les deux tiers du repas, après quoi elle reprenait sa fourchette pour gagner loyalement son indigestion du lundi.
La garniture Bondon ne se séparait pas : Madame Célestin trônait toujours entre ses deux coraux et se livrait avec eux à un innocent commerce. Elle aimait les champignons, la peau du poulet, les olives et autres douceurs : pendant tout le dîner le Bondon de gauche et le Bondon de droite épluchaient leurs assiettes pour mettre sur la sienne diverses chatteries. Ils mangeaient, du reste, bien mieux encore que l’adjointe, mais ils n’étaient jamais incommodés.
Pour l’appétit, il n’y avait au-dessus des Bondon que les Chaumeron. Les Chaumeron, le père, la mère et Mademoiselle arrivaient à la vertu du gouffre : ils engloutissaient. Vous eussiez étouffé douze hommes dans la force de l’âge avec ce qu’ils fourraient dans leurs estomacs et dans leurs poches. Férandeau leur accordait la faculté attribuée au pélican, dont l’œsophage est la mangeoire de sa famille. Il avait fait une esquisse à la manière antique, où les dix petites Chaumeron fouillaient d’un museau avide ce râtelier donné par la nature.
Le marquis, tout en admirant l’étincelant esprit de sa voisine de droite, qui soutenait avec le comte placé vis-à-vis d’elle, un feu roulant de réparties vives et fines, bataille à laquelle Robert prenait part en tirailleur – n’oubliait pas sa voisine de gauche, qui était notre belle Jeanne. Jeanne mangeait peu et semblait sous le coup d’une impression étrange. Parfois un voile de mélancolie descendait sur la charmante délicatesse de ses traits, parfois sa gaieté naturelle la reprenait comme un accès, et l’on entendait ce doux rire si joyeux, familier ici à toutes les oreilles. Sa pâleur des derniers jours était remplacée par un éclatant vermillon ; ses grands yeux bleus éclataient et languissaient tour à tour.
Ils étaient deux à chercher son regard : Robert et le comte Henri.
Son regard évitait l’un et l’autre.
Germaine, au contraire, à qui Laurent parlait tout bas, n’avait pas assez de ses deux oreilles pour écouter le comte Henri, pas assez de ses deux yeux rieurs, mais naïfs, pour le contempler. Quand, par hasard, elle revenait à Laurent, c’était pour répondre à quelque question mise sur le tapis par Henri. Et quand Laurent, impatienté, lui dit enfin :
– Vous l’aimez donc bien, Germaine !
– Oh ! certes non ! répondit-elle. Il est trop beau trop hardi, trop moqueur.
– Mais il ne se moque de personne…
– C’est égal… Il me ferait plutôt peur.
Laurent soupira ; il y avait de quoi.
A la dernière entrée, le marquis sonna et dit :
– Madame Etienne !
La puissante cuisinière attendait cet appel ; le tablier relevé coquettement, les cheveux repoussés sous sa coiffe bien blanche, les mains propres et le sourire orgueilleux aux lèvres, elle attendait derrière la porte de la salle à manger, après avoir confié le rôti – sur leurs têtes ! – à Julot et à Anille.
C’est une vieille coutume française, et plus d’un parmi nous a pu la voir encore en vigueur dans quelque famille attachée aux usages d’autrefois. Cet usage-là n’indiquait point la défiance comme l’essai préalable du vin et des mets : c’était un bon souvenir de la vie patriarcale.
Le marquis servit une pleine assiette, tandis que le comte versait un plein verre de vin.
– Madame Etienne, dit le marquis au cordon-bleu qui l’écoutait la tête haute et le regard franc, tout le monde ici est content de vous. Goûtez de votre cuisine et buvez à notre santé.
Madame Etienne prit d’une main le verre, de l’autre l’assiette. Sa joue eut fait honte à un plat de tomates. Elle était émue. Elle fit la révérence à la ronde, et sa voix trembla un peu pendant qu’elle répondait :
– En vous remerciant, M. le marquis et M. le comte. Quand on a des maîtres comme il faut, pas vrai, de même que vous qu’êtes la crème et l’écume du bon monde, on fait ce qu’on peut pour être intolérable !
Cela dit, elle fit une seconde révérence et sortit d’un pas fier.
Les Chaumeron suivirent d’un œil jaloux le verre et l’assiette. Avec des poches doublées de ferblanc, les personnes qui emportent pourraient voiturer à la maison des viandes dans leur jus et même du vin.
Au dessert, on porta des santés : celle de Jeanne d’abord, celle de lady Frances ensuite, puis celle de toutes les dames.
Férandeau chanta des couplets, Mademoiselle dit une romance intitulée Rosita ou le brigand calabrais, puis la garniture Bondon se leva tout ensemble pour déclamer la scène d’Iphigénie entre Achille et Agamemnon. Ceci dépassa les bornes du comique et atteignit à la splendeur. Le Bondon de droite était Agamemnon, Achille était le Bondon de gauche. Ils se trompaient souvent, et, quand ils se trompaient, madame Célestin les reprenait avec douceur et fermeté.
Ce fut le bouquet ; on quitta la table pour aller prendre le café au salon de verdure. Le comte Henri, bien qu’il eût l’avantage de la position, ne disputa point à Robert le bras de Jeanne et offrit le sien à miss Temple, comme d’habitude. M. de Belcamp s’était emparé de lady Frances. Il avait aujourd’hui quinze ans de moins.
– J’ai reçu ce matin une lettre de mon père, dit Suzanne à Henri pendant qu’ils descendaient le perron. Il viendra me visiter à son retour de Londres.
– Ah !… fit le jeune comte d’un ton léger, Gregory Temple est à Londres ? Quand est-il parti ?
– Hier au soir.
– Et quand doit-il revenir ?
– Je l’ignore.
Henri lui lâcha le bras, parce qu’on arrivait au salon de verdure.
– Madame, prononça-t-il d’un ton très-bas et qui mit du froid dans les veines de Suzanne, vous avez fait sagement de me prévenir et je vous en remercie. Il se peut que, lors du retour de M. Temple, j’aie la possibilité de me trouver face à face avec lui sans danger pour l’un ou pour l’autre. Le contraire est possible aussi : cela dépend des circonstances. En conséquence, suivant les circonstances, votre rôle en tout ceci sera sujet à changer. Je vous donnerai mes instructions.
Il salua et s’éloigna.
Le vieux marquis avait escorté lady Frances Elphinstone jusqu’à la table rustique où le café était servi. Henri saisit adroitement l’occasion de se glisser entre eux et dit à la jeune femme :
– Il faut que je parle seul à Jeanne.
Frances l’interrogea d’un regard surpris.
– Et il faut que vous ayez un tête-à-tête avec Robert, ajouta Henri.
Le rouge monta aux joues de Frances, qui murmura :
– Comment faire ?
– Dites à mon père que je raconte supérieurement les histoires… Et quand je me serai fait de toutes ces bonnes gens un auditoire… Faut-il vous apprendre que vous êtes femme et délicieusement belle ?
– Non… murmura Frances, je sais cela maintenant.
Puis, acceptant une tasse des mains du marquis, elle désigna du doigt Henri, qui s’éloignait.
– Mon cher voisin, dit-elle, je parie que vous ne connaissez pas tous les talents de M. le comte votre fils ?
– Chante-t-il, belle dame ? s’écria le vieillard. Joue-t-il de quelque instrument ? Nous avons ici un violon et un clavecin du temps de Jean-Jacques, au son desquels nous dansons tous les dimanches. Nous avons même une guitare…
– Il n’a pas besoin de tout cela !… A Londres, il a fait les délices de la saison dernière… Dites-lui seulement de nous conter une histoire.
– Henri ! appela le marquis à pleine voix, en s’éloignant un peu de la table.
Tous les regards le suivirent. Les Chaumeron profitèrent de cette circonstance favorable pour faire leur provision de sucre. Nul ne peut se flatter de connaître à fond le cœur des mères : madame Chaumeron avait plus d’un kilogramme de comestibles dans ses poches. Parmi ces denrées, il y avait un casse-noisette pour Mimi, sa petite dernière.
La pauvre enfant avait depuis longtemps envie d’un casse-noisette. M. Chaumeron eût blâmé cela. C’était un homme sévère, et qui ne prenait jamais de couverts d’argent nulle part.
– Henri, continua le marquis, milady m’apprend que vous avez fait courir tout Londres, ce printemps…
– Avec quoi donc, bon Dieu ! cher père ?
– Jouez la modestie… avec vos histoires…
– Savez-vous des histoires de revenants, M. le comte ? s’écria Mademoiselle ; moi, j’en sais une où l’intendant se déguise en diable pour acheter le château meilleur marché.
– Bien des pardons ! murmura l’adjointe, ces histoires-là sont de méchants contes et me font mal à l’estomac après mon manger. Je ne suis qu’une femme…
– Une histoire de voleurs ! opina la jolie Germaine.
– Savez-vous celle de Cartouche ? demanda madame Célestin.
Et les deux Bondon à la fois :
– Il était fils d’un marchand de vin de la Courtille.
Les langues étaient déliées. Lady Frances reprit :
– Les histoires de M. le comte, personne ne les sait. Elles viennent comme lui de l’autre bout du monde…
– Voyons, fils !
– Je suis prêt, mon père… Je voudrais savoir seulement si vous voulez rire…
– Rire ne ferait pas mal après dîner, remarqua sagement le curé.
– Quelques douces larmes… commença madame Chaumeron.
– Faites-nous peur, M. le comte, supplia Germaine.
Le séducteur Besnard dit à sa mère, après avoir pris toutefois deux tasses de café :
– Ce garçon est assommant : il n’y en a que pour lui ; je vais flâner.
– Ma foi, mesdames, reprit Henri, je ferai du moins preuve de bonne volonté… Justement, pendant que j’étais assis à cette table autour de laquelle tant d’esprit et tant de bon goût se réunissaient à tant de jeunesse et de beauté, je songeais malgré moi que là-bas, en Australie, j’avais fait souvent des repas bien différents… Je partis de Londres, voici bientôt trois ans, avec l’intention de faire un peu le tour du monde. Notre navire fit une voie d’eau considérable par le travers de l’île de Sainte-Hélène, où nous relâchâmes.
– Vous avez-vu Sainte-Hélène !… s’écria-t-on de toutes parts.
– Deux fois, mesdames, répondit Henri.
– Mais Bonaparte n’y était pas encore ?
– La première fois, non… La seconde fois, l’empereur habitait déjà son pauvre ermitage de Longwood.
– Et l’avez-vous vu, Henri ? demanda le marquis.
– Oui, mon père.
M. le comte Henri de Belcamp prononçait rarement des paroles inutiles. Son regard rapide s’assura que celles-ci n’avaient pas été perdues, puisque Robert Surrisy, Laurent Herbet et Férandeau l’écoutaient tous les trois. Il continua comme si de rien n’eût été :
– Cette première fois, Sainte-Hélène appartenait encore à la Compagnie des Indes. J’y arrivai fort souffrant, et je fus soigné dans la maison de sir Edmund Balcomb, négociant anglais, qui plus tard prêta cette demeure même à Napoléon, pendant qu’on installait la résidence de Longwood. La famille de ce négociant était dans la douleur : notre navire, apportant des nouvelles de Londres, apprenait à la malheureuse mère que Percy-Balcomb, son fils, jeune homme de haute espérance, condamné pour crime en Angleterre, avait été déporté à la Nouvelle-Galles du Sud.
J’avais des affaires à la Nouvelle-Galles du Sud, et la reconnaissance me fit promettre à ces braves gens que je ferais tout au monde pour voir leur fils et améliorer sa position. Nous mîmes à la voile et nous primes terre à Port-Jackson après une longue et difficile traversée.
Personne d’entre vous n’ignore, mesdames, que la Nouvelle-Galles du Sud est la partie de la Nouvelle-Hollande ou Australie, colonisée par les Anglais, qui envoient là leurs convicts ou condamnés. Ce n’est pas précisément un paradis. L’administration anglaise fait ce qu’elle peut pour engluer des colons dans les divers Etats de l’Europe ; elle paye des annonces dans les journaux comme ces pharmaciens qui inventent des pâtes contre le rhume ; elle imprime des livres qui représentent le sol et le climat de ce lointain pays sous les couleurs les plus riantes ; mais, en somme, il ne m’est jamais arrivé de rencontrer un colon australien qui fût content de son sort.
En revanche, les anciens habitants du pays – les noirs – sont chassés à courre dans les bois, comme s’ils étaient des bêtes féroces, sous prétexte qu’ils rôdent sur la terre de leurs aïeux et qu’ils volent ça et là un mouton parmi les immenses troupeaux qui vivent de leurs propres herbages.
Restent les convicts qui sont traités avec une certaine humanité, selon la théorie, mais qui, dans la pratique, subissent la loi du plus déplorable arbitraire. Je pense que mon histoire ne vous paraît pas gaie jusqu’ici, mais il faut à tout récit une exposition, et mon exposition est faite.
Par une journée torride du commencement de l’automne, je fus introduit, vers midi, dans la maison d’été de sir Alexandre Turkey, directeur du pénitencier de Newcastle. J’avais des lettres de recommandation, chose indispensable dans tout pays qui tient à l’Angleterre. En Australie, comme à Londres, un homme qui n’a pas été présenté est en tout semblable à un Irlandais ou à un chien. Le directeur me reçut bien, parce que mes lettres de crédit étaient bonnes, et je lui demandai des nouvelles du jeune Percy-Balcomb qui était dans ses ateliers.
– Ah ! ah ! me dit-il. Très-bien. Percy-Balcomb, parbleu ! un gaillard qui se prétend innocent et qui finira mal ! J’aimerais mieux, voyez-vous, monsieur, une douzaine de francs coquins à tous crins qu’un seul de ces pâles scélérats que vous adorez en Europe et qui sont les héros de vos absurdes tragédies bourgeoises ; me comprenez-vous ? Je préférerais cent meurtriers à un criminel innocent.
– Si cependant la justice avait été trompée… insinuai-je.
Mon directeur haussa gravement les épaules et me demanda si je m’intéressais très-personnellement à ce Percy-Balcomb, condamné par le jury pour avoir, étant caissier dans la maison d’un de ses oncles, soustrait à différentes reprises des sommes considérables. Sur ma réponse affirmative, il prit son grand chapeau de paille et sortit en me priant de le suivre.
C’était un parfait gentleman. Il m’ouvrit sa boîte à cigares et me demanda les noms des gagnans aux dernières courses d’Epsom. Le pénitencier, situé à une demi-lieue de Newcastle, rejoint la câblerie du gouvernement, qui elle-même touche au petit isthme donnant passage à la presqu’île Morris. Celle-ci est une motte de terre oblongue sur laquelle ne croît ni un arbre ni un brin d’herbe ; on y a construit une petite forteresse qui est le dépôt provisoire des récalcitrans.
En traversant l’isthme, mon directeur me fit remarquer deux barrières et deux corps de garde, plus deux lignes de niches à dogues. Il y avait deux garnisons humaines et deux garnisons de chiens pour garder cette langue de sable. La forteresse était située au centre de la presqu’île. Tout autour, le long des grèves, il y avait des guérites et des niches. Le chien, là-bas, est le meilleur ami de l’homme, quand l’homme est geôlier. Tous ces chiens viennent d’Angleterre, pays libre. Ils sont précieux surtout pour la chasse au nègre.
Nous entrâmes dans le fort, qui me parut très-bien entendu, formé qu’il était d’un double logis, abondamment protégé par quatre corps de garde et deux enceintes de remparts en troncs de gommiers. Je demandai à mon directeur pourquoi tout ce luxe de précautions ; il me répondit :
– Les coquins s’échappent tout de même !
Puis il demanda le condamné Percy-Balcomb à un caporal noir qui se promenait dans la courtine, en chemise et jambes nues. Sa chemise, il est vrai, avait sur chacune de ses manches déchirées un large galon de laine, et le caporal portait en outre un bonnet de police. On amena Percy-Balcomb, un beau jeune homme à la figure intelligente et fière, dont le front portait l’empreinte d’un terrible désespoir. J’ai lu dans les livres anglais des diatribes furibondes contre les boulets que traînent nos forçats. Je ne défends pas ces boulets, mais Percy-Balcomb avait des menottes d’acier autour de ses poignets bleuis et son cou était passé dans un carcan. Mon opinion est que les diatribes anglaises sont et seront toujours de mauvaises plaisanteries.
Le directeur me donna fort galamment la permission de parler seul au condamné pendant cinq minutes, montre à la main. Je dis à Percy-Balcomb que je venais de la part de sa mère. Ses yeux se remplirent de larmes. Je lui demandai si je pouvais faire quelque chose pour lui. Il haussa les épaules comme pour accompagner une réponse négative et découragée ; mais en contradiction avec ce mouvement, il me répondit : « Sur le nom de Dieu, je suis innocent, et je préfère la mort aux tortures qui me sont infligées. Si vous êtes l’ami de mon père et de ma mère, je vous prie de tenir un cheval prêt, toute la nuit, dans les buissons, à la pointe sud de la corderie. »
– Cela sera fait, répondis-je tout bas.
Et tout haut j’ajoutai, pour le directeur qui déjà se rapprochait :
– Du courage et de la patience !
Je lui touchai la main et je le quittai.
– Je parie qu’il vous a parlé de son innocence ! s’écria le directeur en passant son bras sous le mien. Un bon garçon vous aurait demandé une livre de tabac et une bouteille de rhum… Je ne peux pas souffrir ces fadasses victimes… Voulez-vous voir l’endroit où John Smith a été forcé par nos chiens ? ce sont de bonnes bêtes.
– Forcé veut-il dire dévoré ? demandai-je.
– Pas tout à fait… Les noirs ont sauvé la carcasse… Ah ! ah ! John Smith était un solide gaillard ou que Dieu me damne ! Il était au cachot pour avoir juré… Connaissez-vous un peu les vieilles-mainsde Londres ?
J’avouai mon ignorance.
– Tant pis ! cela vous aurait diverti de savoir que John Smith était le gendre et successeur du fameux Thomas Paddock, du Sharper’s, et qu’il portait, comme lui, le nom de Jean Diable. Cela sera mis dans les journaux d’Europe, et quelque autre vieille-main prendra le nom de Jean Diable… Voilà !
Ce dernier mot était pour m’indiquer un endroit où le sable avait été remué récemment. C’était la tombe de Jean Diable.
– Il avait réussi à passer les corps de garde et les deux enceintes, reprit mon directeur. Il ne lui restait plus guère qu’à se procurer des ailes pour gagner la côte ou franchir la chaussée, lorsqu’il est tombé dans les chiens, Naïu-Dweru, le caporal en chemise, dont nous venons d’admirer la tenue, lui a cassé la tête au moment où ses deux bras et ses deux jambes étaient dévorés… Pauvre John ! Au moins celui-là ne nous assommait pas avec son innocence !
Telle fut l’oraison funèbre de John Smith, vieille-main ou condamné récidiviste, et l’un des porteurs de ce fameux surnom de Jean Diable, si célèbre dans les prisons de Londres.
En revenant, j’examinai avec beaucoup plus d’attention les minutieuses et formidables défenses qui entouraient le dépôt de la presqu’île Morris. C’était la première fois que je voyais Percy, et tous les condamnés sont sujets à jurer de leur innocence. Je ne saurais pas dire pourquoi j’avais confiance en lui, confiance absolue. Il me semblait impossible que ce noble visage pût appartenir à un malfaiteur. Ce sentiment avait sa première origine peut-être dans l’amicale gratitude que je gardais aux Balcomb de Sainte-Hélène ; mais il était déjà plus vif et plus profond que cette gratitude même. Percy occupait ma pensée tout entière ; je me serais volontiers dévoué pour lui. Ce n’est pas trop dire : je l’aimais comme un frère.
Je suis fait ainsi : mon cœur n’attend pas.
Et cependant j’étais presque au regret d’avoir promis mon aide au pauvre Percy, car une tentative d’évasion était ici la mort inévitable.
Mon directeur, enchanté de l’intérêt nouveau que j’accordais à ses barrières, à ses chiens et à ses soldats, m’expliqua complaisamment l’excellence de ce système dont il était l’inventeur. Les chiens lui avaient déjà mangé trois vieilles-mains et n’en avaient que meilleur appétit.
– A moins d’un ballon, conclut-il, mes pensionnaires sont cloués !
Il me quitta pour s’occuper d’un départ de récalcitrants qui devait avoir lieu pour l’île de Norfolk le lendemain, et dans lequel était compris mon pauvre Percy-Balcomb.
Dès neuf heures, ce soir-là, je partis de Newcastle. J’avais acheté, non pas un cheval, mais deux excellents et fort chevaux. Je m’enfonçai dans la campagne en tournant le dos à la corderie. Puis, quand je fus dans cette savane solitaire, plantée de myrtes nains qu’ils appellent là-bas le buisson du thé (teabush), je fis un coude brusque et je me rapprochai du but de mon excursion nocturne. J’étais à mon poste dix heures sonnant, à deux cents pas de la pointe sud de l’enclos de la corderie et à égale distance du rivage. Un petit bois d’acacias me cachait ainsi que mes deux chevaux. J’étais résigné à une longue attente, car nous étions encore loin de l’heure propice à une tentative d’évasion. Dans la nuit noire, je voyais briller les lumières de la presqu’île Morris, et j’entendais même, aux instants où le vent portait, les rires sauvages des soldats noirs mêlés aux aboiements des chiens.
Je les avais vus, ces grands chiens maigres et systématiquement affamés. Il me semblait les apercevoir encore et compter leurs côtes efflanquées. Ces loups allaient-ils, cette nuit souper de chair humaine ?
Le ciel s’était chargé de nuages sombres. Une brise lourde et chaude rabattait du sud-est. Vers onze heures, le premier grand éclair déchira l’horizon. Les lumières étaient déjà moins nombreuses dans la presqu’île.
A minuit, il n’y avait plus de lumières. Chiens et hommes se taisaient. Une pluie torrentielle et brusque comme une douche, perça le clair feuillage des acacias et me baigna en un clin d’œil. En même temps, les ténèbres s’embrasèrent et la foudre éclata dans tout le ciel à la fois. Ce fut un long bruit dont l’écho dura plusieurs secondes. Le silence ne revint pas, car, aussitôt que le roulement du tonnerre s’étouffa, au lointain, des cris d’hommes, des hurlements de dogues, un appel au clairon et plusieurs coups de feu retentirent dans la direction de la presqu’île. Je ne vis pas les coups de feu ; la pluie m’enveloppait comme une nappe.
Il me prit une envie folle de m’élancer au secours de cet être qui était seul contre tant et de si affreux périls. J’aurais cédé à ce désir qui m’entrainait avec une irrésistible violence si l’idée du devoir ne m’eût retenu. J’avais un poste à garder et une promesse à tenir. Au bout de quelques minutes, les fracas lointains qui venaient de la presqu’île allèrent s’étouffant et furent dominés par les bruits plus voisins de la tempête. La mer s’était soulevée instantanément et brisait avec fureur. Ce n’était plus une averse, c’était une trombe qui fondait sur nous.
Le fort semblait être maintenant entre moi et les hurlements de la meute. La chasse continuait sur la pointe de la presqu’île la plus éloignée du rivage. Percy n’avait pas encore succombé.
Une demi-heure se passa. Oh ! combien le silence qui vint fut plus terrible que le fracas lui-même. J’aurais donné de mon sang pour entendre un cri d’homme, un aboiement de chien, un coup de feu, même !
Ce silence, c’était la fin. Les chasseurs cessent de pousser la meute, et les chiens ne donnent plus quand le gibier est mort. Mes deux mains se crispaient sur ma poitrine et comprimaient les battements de mon cœur.
Tout à coup des pas de chevaux sonnèrent sourdement sur le sable. Une troupe de cavaliers passa comme un tourbillon le long des acacias en se dirigeant vers la grève, et j’entendis :
– Il a tué le caporal… il est à l’eau !… Il y a vingt-cinq livres pour qui mettra la main dessus !
La généreuse Angleterre a gardé cette bonne méthode de mettre les têtes à prix.
L’instant d’après, il y avait une ligne noire le long du rivage. L’instant d’après encore, tout un troupeau de chiens, arrivant de l’isthme, se ruait au bord de l’eau.
Je sautai en selle, car, du moment que les dogues étaient en l’air, j’étais, moi aussi, menacé. Je piquai des deux, cherchant à éclaircir l’idée instinctive qui naissait en moi. Il fallait faire à tout prix la place libre à l’endroit du rendez-vous.
Je sortis du bois, tenant un de mes chevaux par la bride et je galopai en droite ligne vers le sud.
Le cordon de soldats ne s’étendait pas au-delà de cinq cents pas. Je l’eus bientôt débordé. Mettant pied à terre alors, j’attachai mes chevaux aux branches d’un buisson, et je descendis en courant vers le rivage. J’avais à ma ceinture les quatre pistolets des deux selles. Je les pris à la main ; j’entrai dans l’eau en faisant un grand bruit, et tout aussitôt je vis la ligne noire s’agiter à cinquante pas de moi. Je fis feu de mes quatre pistolets tour à tour, comme si coups pour coups eussent été rendus. La ligne se rompit de tous côtés ; une minute ne s’était pas écoulée que la foule s’agitait au lieu même ou j’avais déchargé mes armes, appelant les chiens pour prendre la piste.
J’étais déjà à cheval, galopant vers mon bois d’acacias.
J’avais joué sur une chance si faible qu’elle doit paraitre absurde à tout homme de sang-froid. Toute cette manœuvre était calculée pour donner à Percy le loisir d’aborder. Pour que ma ruse fût suivie de succès, il fallait que, par cette mer affreuse, Percy eût pu fournir une forte lieue à la nage, et qu’il fût là précisément à la minute, prêt à profiter d’une diversion qui ne pouvait pas se prolonger. S’il tardait les chiens avaient déjà ma piste ; le temps qui nous restait se comptait par secondes.
Je passai entre le bois d’acacias et le rivage où il n’y avait plus personne, et je criai de toute la force de mes poumons. Les précautions me semblaient désormais inutiles. Je criai Percy ! Percy-Balcomb !
– Chut ! murmura tout près de moi une voix basse et calme.
Je me retournai. Il y avait quelqu’un en selle sur mon second cheval.
– Est-ce vous, Percy ? demandai-je, paralysé par la surprise.
– C’est moi, et que Dieu vous récompense !
D’instinct mes bras s’ouvrirent. Il me pressa contre son cœur, et un instant, à cette heure où les instants étaient sans prix, nous restâmes étroitement embrassés.
– Adieu ! me dit-il en tressaillant aux premiers aboiements de la meute.
Je répondis :
– Partons !
Et les deux chevaux, lancés aussitôt à fond de train, firent craquer les branches des myrtes.
Ainsi, je me faisais, de ma propre volonté, proscrit pour suivre ce proscrit. Quel motif ? je ne sais ; il y a des heures d’entraînement étrange ; l’idée ne me vint même pas qu’il en pût être autrement. J’avais le cœur plein de joie, et j’allais à ces dangers inconnus comme à une fête…
Le comte Henri s’arrêta pour reprendre haleine. Autour de sa bouche si franche et si jeune il y avait un sourire rêveur. Mais sous les cils de sa paupière à demi baissée son regard rapide glissa. Il vit lady Frances qui se perdait au détour du sentier descendant vers le parc. Son cavalier était Robert Surrisy.
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