‹ Jean DiableChapitre 18 sur 25 · XIV - Dîner australien.

XIV - Dîner australien.

Le salon de verdure présentait en ce moment un curieux spectacle. Les auditeurs restaient immobiles à la place même qu’ils avaient prise au début du récit. Personne n’avait bougé, à l’exception de Robert et de lady Frances, dont l’absence passait complètement inaperçue.

Les trois quarts de l’intérêt d’un récit, nous n’avons pas besoin de le dire, sont dans la personnalité même du conteur. Certaines natures bien douées savent prêter un charme suprême à la moindre narration ; nous connaissons tous quelque sorcier de la parole, ayant le don d’émouvoir ou d’étonner, d’attrister ou de faire rire par le seul effet de sa volonté, tirant son drame de lui-même, changeant sa mise en scène d’un regard, rassérénant tout son ciel d’un sourire, maître de son auditoire comme il le serait d’un clavier d’où peuvent jaillir tour à tour la passion, les gaietés et les larmes.

Le comte Henri était un de ces heureux, et le fait qu’il était lui-même le héros de l’aventure racontée ajoutait plus qu’on ne peut le dire à la saveur de son récit. C’était lui qui passionnait l’auditoire parce que le drame vivait en lui.

Toutes les femmes écoutaient, profondément attentives, toutes, y compris même Bien-des-Pardons, qui cependant souffrait des générosités imprudentes dont elle avait comblé son estomac. Madame Besnard, madame Célestin, madame Touchard, madame et mademoiselle Chaumeron étaient tout oreilles. Germaine palissait de plaisir ; Jeanne regardait le conteur, bouche béante, et rougissait parfois en détournant les yeux.

Parmi les hommes, le marquis, aussi enfant que Jeanne ou que Germaine, laissait voir la même avidité naïve. Il admirait et il aimait de tout son cœur. Férandeau s’amusait, mais il ravivait de temps en temps son plaisir à l’aide de quelques petits verres, pris à de bons moments et en manière de ponctuation. Laurent était comme étonné ; il y avait du dépit et de la défiance dans les regards qu’il jetait tour à tour sur Germaine, puis sur Jeanne. MM. Morin du Reposoir et Potel, adjoints, digéraient éveillés ; les deux Bondon dormaient en digérant.

Quand le comte Henri se tut, tout le monde respira bruyamment. Puis il y eut silence. Dans le silence on entendit les ronflements mâles et jumeaux du Bondon époux et du Bondon célibataire. Rien d’étonnant que le sommeil du premier fût tranquille : toujours il avait été vertueux ; mais le second !… il est permis de croire que les désordres de sa jeunesse étaient désormais pardonnés.

– Ah çà, fils, murmura le vieux marquis, un jour ou l’autre, tu me raconteras toute ton histoire, n’est-ce pas ?

– Quand-vous voudrez, mon père.

Le Bondon de gauche dit en rêve :

– 33 ! les deux bossus !

Et le Bondon de droite :

– 11 ! les jambes à mon oncle !

Ils étaient tous les deux amateurs du jeu de l’oie et des plaisanteries ingénieuses qui s’en suivent. Le loto leur était également bien cher. Mais cette fois leurs rêves eurent une fin douloureuse ; les doigts de madame Célestin pincèrent de l’un et l’autre côté : les deux coraux connaissaient ce châtiment ; ils ouvrirent quatre gros yeux sans se plaindre, et tournèrent leurs pouces avec résignation.

Le jeune comte reprit :

Pendant trois mortelles heures, nous entendîmes la meute derrière nous ; le pas de nos chevaux s’étouffait sur le sable inondé par l’averse, de sorte que nous pouvions prêter l’oreille tout en courant. Nous avions sur nos talons une douzaine de soldats de la police blanche et tout un essaim de noirs. L’orage, loin de diminuer, allait en augmentant, et parfois, à la lueur de ces gigantesques éclairs des cieux voisins du tropique, l’horizon tout entier sautait à nos yeux.

Nous allions droit à l’ouest pour sortir des fourrés bas qui gênaient notre marche et gagner les futaies de gommiers. En l’absence des étoiles, nous étions guidés seulement par le vent qui au moment de notre départ soufflait plein sud ; nous le gardions sur notre joue gauche, exposés ainsi à revenir sur nos pas peut-être, pour peu qu’il arrivât un changement de courant dans l’air. Nous n’avions pas encore échangé une parole ; nous sentions nos chevaux solides et ardents entre nos jambes ; nous avions la certitude de gagner du terrain, lentement, mais sûrement. Au bout des trois premières heures, nous atteignîmes un espace complètement découvert, et l’ouragan perça une trouée parmi les nuages. Nous pûmes voir un instant le firmament, et cela suffit pour nous confirmer dans notre route. Nos bons chevaux prirent d’eux-mêmes le galop de course sur ce terrain favorable, et quand nous nous arrêtâmes, après avoir soutenu cette allure pendant trois quarts d’heure environ, tout était silence autour de nous.

Nous fîmes halte : La pluie avait cessé. Nos chevaux burent l’eau des mares et broutèrent l’herbe mouillée. Percy me demanda :

– Est-ce que vous avez aussi des raisons de fuir ?

Sur ma réponse négative, il m’engagea chaudement à retourner à Newcastle pendant qu’il en était temps encore.

– En repassant à Sainte-Hélène, répliquai-je, je veux dire à votre bonne mère que je vous ai embarqué pour l’Europe.

– Qu’ont-ils donc fait pour vous ?… murmura-t-il.

Ce n’était pas le moment de s’attendrir. Je me souviens que je répondis :

– Du bouillon et de la tisane… en route !

Nous rechargeâmes nos pistolets chemin faisant, et chemin faisant, aussi nous soupâmes, car il y avait des provisions dans les valises. Nos chevaux, remis à une allure modérée, ne commencèrent à donner signe de fatigue qu’au petit jour. Le crépuscule nous montrait justement des cultures ou du moins des essais de culture, sur les rives d’un petit étang où se miraient d’assez vastes constructions. C’était une station de squatter ou colon sédentaire. Je fis sauter d’un coup de pied le pêne hors de la serrure de l’écurie, et, en présence du palefrenier épouvanté, j’opérai un troc entre nos deux vaillantes bêtes et les deux meilleurs chevaux du squatter. Le squatter y gagna moitié, mais nous eûmes des montures fraîches et nous fîmes plus de quinze lieux ce jour-là.

Vous ai-je dit comment nous étions ensemble, Percy et moi ? Nous avions à peu près le même âge. Il nous était arrivé dès le matin de ce premier jour de chanter comme des bienheureux et à tue-tête en traversant les mornes solitudes de sable salé. Le pâle jeune homme de la presqu’île avait en vérité changé de physionomie, et sir Alexandre Turkey, directeur du pénitencier, ne l’aurait point aisément reconnu. Il était gai comme moi, car en ce temps j’étais la gaieté même ; comme moi il avait beaucoup voyagé ; nous ne doutions de rien ni l’un ni l’autre, et nous regardions en face d’un œil souriant les dangers de ne voyage impossible. Je ne sais pas si nous eussions voulu être nulle part ailleurs que là où nous étions. Nous nous regardions comme des touristes en caravane voyageant pour leur plaisir, et, par-dessus le marché, nous allions découvrir l’intérieur de l’Australie.

Il y avait là d’immenses étendues de pays inconnu, destinées peut-être à s’appeler un jour la terre de Belcamp ou la Balcombie.

Remarquez-vous que nos noms aussi se ressemblaient un peu. Ils avaient le même squelette, si les grammairiens ont raison de dire que les consonnes sont la charpente osseuse des mots.

Le vrai, c’est que nous nous aimions comme deux frères qui ne se sont jamais quittés. J’étais sûr de l’innocence de Percy bien avant qu’il ne m’eût raconté son histoire. L’étonnante fréquence des erreurs judiciaires chez nos voisins a ce bon côté que tout condamné y garde en quelque sorte le bénéfice du doute ; mais ce n’était pas là que j’allais chercher mes raisons en faveur de Percy. Je voyais son cœur, je croyais à la noble beauté de cette âme bien plus qu’au discernement d’un tribunal quel qu’il fût. Le crime, si habile comédien qu’on le suppose, laisse parfois tomber son masque, montrant alors la tache providentielle, la cicatrice, la ride tout au moins, signe mystérieux mais certain écrit par la main de Dieu, et disant prenez garde. Percy n’avait point de masque.

Un criminel peut être effronté, un criminel peut rire à la face de sa conscience et brayer le remords dans les gaietés factices de l’orgie, un criminel ne peut pas être gai avec calme, gai de cette joie intime qui naît au réveil même et qui fait sourire l’œil encore chargé de sommeil. Percy était gai, Percy avait un réveil joyeux comme les enfants. Je souhaite la conscience de Percy à ses juges.

A l’heure où je vous parle, Percy est libre et réhabilité, et puissant plus qu’on ne l’est ordinairement à son âge ; Percy est à la tête d’une des plus seigneuriales maisons de commerce qui soient à Londres, et les jurés qui l’ont condamné ne lui viennent plus à la cheville. Cela prouve peu, mais vous le verrez bientôt, mesdames, et vous conviendrez avec moi qu’au fond même d’une prison ce franc sourire de chevalier parlait déjà plus haut que la réhabilitation elle-même.

– Nous le verrons, fils ? interrompit ici le marquis.

– Il sait que je suis revenu près de vous, répondit Henri, et sa dernière lettre me disait : « Je prendrai une semaine de vacances tout exprès pour aller embrasser votre père… » Et peut-être m’en voudrez-vous, ajouta Henri en souriant, pour avoir vanté l’heureux et honnête caractère de sa physionomie, car nous nous ressemblons tous les deux… non pas d’une façon romanesque et de manière à être pris l’un pour l’autre, mais assez pour étonner les personnes qui nous connaissent peu, quand on nous voit séparément !… Si Balcomb avait les cheveux blonds ou que j’eusse comme lui les cheveux châtains, la parité serait presque complète, et nous pourrions rivaliser avec les messieurs Bondon de la Perrière.

Il salua madame Célestin, qui, profondément flattée, sourit et caressa du regard les deux pendants dont elle était le centre.

– Est-il marié ? demanda Mademoiselle.

Mais cette question, faite dans un bon motif, ne fut pas entendue.

– Pendant huit jours, reprit le jeune comte, nous allâmes à l’ouest en directe ligne. Nous ne rencontrions pas tous les soirs une station pour y prendre nos relais ; mais Percy avait désormais foi en son étoile. « Il y a des veines dans la vie, disait-il. Dès que je vous ai vu là-bas, j’ai pensé : le bonheur commence. Rien ne nous arrêtera, je m’en porte garant. Nous tomberions dans un gouffre sans fond que nous en sortirions par les antipodes ! »

En effet, le hasard semblait nous guider par main ; s’il y avait une maison, dans ces solitudes, nous y arrivions tout droit et le maître nous disait « Qui vous a enseigné la route ? »

Le neuvième jour, nous trouvâmes chez un squatter du Rhode-Stream, à quatre-vingts lieues de Newcastle, un journal de Sydney qui promettait cent guinées pour la tête de Percy.

Cela nous étonna. Qui donc avait pu faire plus grande diligence que nous ? Le Rhode-Stream est un petit affluent de la rivière Macquarie. Notre squatter nous dit que le journal avait été apporté par une tribu de noirs errants qui avaient ensuite descendu Macquarie. Nous prîmes notre repas à sa table, et nous acceptâmes son hospitalité pour la nuit, afin de laisser aux noirs le temps de s’éloigner. Nous échangeâmes nos chevaux contre les deux meilleurs de son écurie, moyennant dix guinées de retour, et nous partîmes.

Ces deux chevaux-là devaient fournir une terrible carrière !

Nous avions à choisir entre deux voies : couper l’Australie dans toute sa largeur, du sud-est au nord-ouest, pour gagner le port Keats en traversant les terres inconnues ; ou rabattre au contraire vers le sud en évitant la ville de Bathurst, traverser la rivière Macquarie, et atteindre le Lachlan qui devait nous mettre dans la rivière Murray et nous conduire à Adelaïde. Nous nous arrêtâmes à ce dernier parti, et nous commençâmes notre voyage avec nos valises complétement ravitaillées, le cœur léger, la chanson aux lèvres. Nous pensions que la tribu errante devait être loin déjà derrière nous. Dès ce premier jour, cependant, nous vîmes au loin, dans le bush, des colonnes de fumée, blanches sur le ciel plombé. Nous poussâmes nos montures ; ces tribus vont à pied ; nous devions les gagner de vitesse. Il en fut ainsi en effet : nous traversâmes la Macquarie à quinze ou vingt lieues de Bathurst sans être, inquiétés, et nous ne vîmes pas l’ombre d’un noir ; mais tous les matins à notre réveil, nous pouvions apercevoir au loin derrière nous cette fumée qui semblait nous poursuivre.

Il devenait évident pour nous que les noirs étaient sur notre piste. Nous avions nos pistolets et des munitions en abondance. Tant que nos chevaux pouvaient nous porter, la bataille était soutenable et la victoire possible.

Mais nous devinions bien que ces coquins de nègres attendaient précisément l’heure où nos chevaux ne pourraient plus nous porter.

Celui de Percy tomba, le cinquième jour après notre départ de la station du Rhode-Stream. Nous avions traversé, depuis quarante-huit heures, un espace de trente lieues sans rencontrer un brin d’herbe. Percy monta en croupe derrière moi avec sa valise, et ma brave bête marcha encore deux jours sous ce double fardeau. Nous l’ensablâmes quand à son tour elle tomba, et nous continuâmes notre route chargés de nos valises. Nous pensions être près du Lachlan, où déjà bon nombre de stations s’établissaient.

Le lendemain, vers le soir, comme nous nous arrêtions, accablés de fatigue et aussi de faim à la lisière d’un bouquet de pins, je me retournai par hasard et je vis des points noirs qui se montraient dans la plaine de sable. Je les montrai du doigt à Percy, qui me dit en riant :

– C’est notre veille d’Austerlitz ! Nous nous battrons demain. Cherchons un bon lit pour dormi.

Il restait une demi-heure du jour environ : Nous savions que nous n’avions aucun risque à courir pour la nuit, attendu qu’on ne peut suivre une piste après le soleil couché : Au lointain, vers le Sud, nous apercevions une ligne noire qui nous annonçait les gommiers et par conséquent le voisinage de l’eau.

Nous attendîmes la brune, et, malgré notre fatigue, rechargeant nos valises, nous prîmes notre course vers la futaie. Deux heures après nous étions sous une voûte trois fois haute comme celle de la plus haute cathédrale. Nous nous arrêtâmes au pied d’un gommier géant dont le tronc lisse et brillant n’aurait pu être embrassé par six hommes.

– Si nous étions une fois sur la tête de ce monstre, me dit Percy, nous pourrions soutenir un siège contre tous les noirs de l’Australie !

Je sortis de ma valise une paire de gants d’acier, munis de leurs griffes, et une paire d’ergots avec leurs courroies. J’avais acheté ces objets à Sydney dès mon arrivée ; par l’idée que j’avais de tenter une excursion à l’intérieur. Je bouclai mes éperons d’abord, puis je me gantai ; trois minutes après j’étais à cheval sur la première branche, à quatre-vingt-dix pieds de terre. Je laissai tomber mes engins sur le sable, et Percy me rejoignit.

A l’endroit où les maîtresses branches du gommier sortaient du tronc, il y avait des aisselles profondes, assez larges pour coucher un homme tout de son long en travers. Nous soupâmes hélas ! du reste de nos provisions ; et nous nous endormîmes paisiblement sur des matelas faits de nos manteaux.

Le lendemain, à notre réveil, dans le large cercle où l’ombrage de notre gommier étouffait la végétation, nous vîmes grouiller une foule noire. Il faisait grand jour. La tribu avait suivi nos traces. Ils étaient au moins deux cents hommes, femmes et enfants. Ils avaient une vingtaine de chiens pelés, maigres, malades, mais plus hauts sur jambes que des loups, et dont l’aspect indiquait une terrible férocité.

Les noirs nous aperçurent au moment où nous nous penchions sur nos balcons pour les examiner avec curiosité : ils se mirent à parler tous à la fois et ceux qui avaient des arcs nous visèrent ; une flèche vint se nicher à quelques pouces au-dessus de ma tête. Mais le danger n’était pas grand : dès que nous le voulions, la saillie de nos branches nous protégeait. D’ailleurs nous étions encore à plus de quarante pieds du sommet de l’arbre, dont le faite nous offrait un abri assuré.

Mon premier soin, en débarquant à Port-Jackson, avait été d’étudier la langue indigène. Je comprenais parfaitement tout ce que nos noirs disaient. Ils venaient de loin ils avaient traversé les montagnes Bleues à notre intention ; ils parlaient d’argent et disaient ce mot en anglais (money).C’étaient des sauvages en train de se civiliser, puisqu’ils comprenaient déjà qu’il est bon de vendre pour une poignée de livres sterling le sang de deux créatures humaines. Ils se promettaient de revenir à Sydney avec nos têtes, et d’acheter pour cent livres de brandy.

Nos têtes, mesdames, qui vous semblent probablement fort compromises, n’étaient pas cependant si faciles à couper que cela. Il y avait bien le blocus, qui par tous pays est une chose terrible contre une garnison dépourvue de vivres ; mais ici les assiégeans étaient menacés aussi de la famine, et nous avions nos armes à feu.

– Je vois là à peu près trente gaillards, me dit Percy après avoir fait le compte des combattants de la tribu. Combien y a-t-il de coups dans les poires à poudre ?

– Le double, répondis-je, plus une quinzaine de cartouches qui sont au fond de ma valise.

– C’est deux fois et demi plus qu’il n’en faut, murmura Percy ; êtes-vous bon tireur, Henri ?

Les noirs avaient allumé leur feu et dansaient tout à l’entour, fêtant par avance le brandy qui devait nous coûter si cher.

Outre les trente guerriers, la tribu se composait d’une vingtaine de vieillards, de cinquante ou soixante enfants, d’une quarantaine de femmes jeunes et vieilles, et d’une classe d’individus toute spéciale à l’Australie, que les Anglais appellent des cripples ou infirmes. Ces infirmes sont des malheureux qui ont un ou plusieurs membres horriblement décharnés et desséchés, tandis que le restant de leur corps peut garder un état de santé parfaite. D’autres, au contraire, portent sur leurs jambes maigres des torses monstrueux et des bras dont le développement atteint des proportions fort extraordinaires. Les médecins anglais n’ont pas encore reconnu la nature de ces deux affections, que les noirs, aussi savants qu’eux, attribuent à la vengeance des esprits de l’air.

Les infirmes jouissent en général dans leurs tribus de cette influence que certaines contrées primitives de l’Europe accordent aux fous et aux idiots, ces autres victimes d’un châtiment surnaturel.

Je répondis à Percy que je croyais être sûr de mon coup, malgré le désavantage de notre position, car le tir selon la ligne verticale est le plus malaisé de tous.

– Eh bien ! Henri, me dit-il avec un sourire forcé, auriez-vous le courage de coucher tous ces pauvres diables au pied de l’arbre !

– Ma foi ! Répliquai-je, je comprends votre pensée et j’admire votre humanité, Balcomb, mais j’ai autre chose à faire ici-bas que de vendre ma peau pour acheter de l’eau-de-vie à ces brutes… je consens à attendre la faim qui fait sortir le loup du bois ; mais ils ne m’auront pas sur cet arbre, je vous le promets !

– Au diable votre arbre ! s’écria mon compagnon avec colère. S’il s’agissait de se battre corps à corps, comme des hommes, je ne ferais pas de sensiblerie.

Des coups de hache qui retentissaient contre le tronc lui coupèrent la parole. Le bois du gommier est dur et très-résistant. Nous crûmes d’abord qu’ils essayaient d’abattre l’arbre, entreprise qui eût demandé plus d’une semaine. Mais ils prenaient seulement de larges pièces d’écorce pour former les toits de leurs tentes. Ce travail dura une heure environ, après quoi leur camp fut établi. Un feu était allumé devant chaque hangar ou tente. L’heure du repas venait ; leur cuisine commença.

Il n’est pas au monde de contrée où la terre soit plus avare de productions comestibles. A part les kanguroos, qui vont diminuant sans cesse, les chiens sauvages ou dingoes, les écureuils, les opossums, quelques espèces de singes, les perroquets et de rares oiseaux d’eau les forêts sans fin de la Nouvelle-Hollande n’ont pas de gibier : le sol ingrat, couvert partout de myrtacées, grands, moyens et petits, ne donne naissance à aucun légume sauvage ; les buissons produisent des baies qui sont du bois, les arbres eux-mêmes, cette splendide générosité de Dieu, les arbres ont des fruits qui sont des pierres !

Cependant notre espoir de voir nos assiégeants pris par la famine fut cruellement trompé. Chaque feu, réduit à l’état de foyer ardent, fut couvert de larges et belles tranches de viande qui semblaient coupées dans un animal de grande taille. Le fumet de ces grillades montait jusqu’à nous et n’était pas sans aiguillonner notre appétit naissant. Les coquins avaient déterré mon cheval, et tous ces bifteks qui chantaient, frémissants sur les charbons, étaient ma propriété.

Il y avait un infirme immédiatement au-dessous de moi. Sa tente se composait d’une femme à cheveux hérissés et de trois enfants qui rampaient comme des lézards autour de lui. Ses bras, affectés d’enflure, étaient gros comme des tuyaux de poêle, et ses jambes étiques ressemblaient à deux fléaux. Il avait avec cela une belle tête régulière et un admirable torse d’athlète. Cet homme avait pour sa part cinq morceaux de mon cheval, qu’il mangea de bon appétit, jetant brutalement les os à sa femme et à ses enfants, qui les rongeaient pour les rejeter ensuite aux chiens maigres, dont les yeux sanglants dévoraient les foyers pétillants sous la graisse.

C’était ainsi dans tous les hangars. L’homme mangeait tout ; il donnait le reste à sa famille, qui octroyait le surplus aux bêtes.

Le repas du reste ne se composait pas seulement de viande de cheval ; on y joignait le produit de la chasse, qui consistait en deux dingoesréduits à l’état de squelette, une douzaine de perroquets, un panier de petits batraciens semblables à nos crapauds, plusieurs jattes de vers de terre tout vivants, des couleuvres, des scorpions et un chapelet de magnifiques araignées. Ces dernières friandises étaient mangées crues, et même vivantes, car nous pûmes voir les longs vers de terre se tordre dans les bouches comme autant de macaronis animés. Les femmes n’avaient point de tout cela. Notre voisin l’infirme, gastronome de première force, avala voluptueusement, pour son dessert, toute une brochette de grosses chenilles velues. Sa femme le regardait avec des yeux de louve, morte de faim.

Après le repas, on dansa encore, puis l’on se battit. Il y eut un combat acharné surtout entre deux invalides, pour une bouchée de mon cheval. L’un d’eux, un cripple, je me souviens de ce détail horrible et burlesque, eut la jambe cassée comme un bâton de bois sec. Le morceau tomba et fut aussitôt dévoré par les chiens affamés.

Les drôles ne s’occupaient pas du tout de nous, et semblaient comprendre parfaitement qu’il ne s’agissait que d’attendre. Vers deux heures après midi, ils nous envoyèrent une volée de flèches, et s’étendirent les pieds au feu pour faire un somme.

Percy me dit : « J’ai faim et je vais aller à la chasse. »

Il monta. Je le suivis de branche en branche, désireux de connaître au moins l’étendue de notre domaine. En arrivant au sommet de l’arbre, qui faisait plate-forme au-dessus de ses voisins, car le hasard nous avait placés sur le doyen de la forêt, un spectacle inattendu s’offrit à nos yeux. Nous étions tout au plus à quatre cents pas du Lachlan, dont le lit, grossi par les pluies, roulait impétueusement ses eaux noirâtres. La futaie coulait le long des bords, épaisse d’un demi-mille tout au plus. A un mille vers le sud, le Lachlan faisait un coude brusque et se perdait derrière une colline. A droite de ce coude, le bois avait été éclairci de main d’homme, et l’on apercevait d’assez vastes constructions, dont les nombreuses cheminées fumaient.

Une demi-heure de plus la veille, et nous aurions été sauvés !

Sauvés des noirs, du moins, car les habitants de cette station auraient peut-être trouvé bon, eux aussi, de gagner la récompense de cent livres.

Pendant que je regardais cette demeure dont nous étions à la fois si près et si loin, un coup de pistolet tiré presque dans mon oreille faillit me faire dégringoler du haut en bas de l’arbre. Un cri de triomphe poussé par Percy suivit le coup de pistolet, tandis qu’une clameur diabolique s’élevait du camp réveillé en sursaut.

Percy venait de tuer au gîte, dans le trou d’une grosse branche, un oppossum de la plus grande espèce, qui devait peser presque autant qu’un lièvre. Le bois mort ne manquait pas autour de nous. L’oppossum fut dépecé à l’aide de mon couteau de chasse, et l’instant d’après il rôtissait devant un bon feu, allumé dans l’aisselle d’une branche verte. C’était à notre tour de dîner, ce que nous fîmes d’un vaillant appétit. Après quoi nous nous mîmes au balcon pour fumer notre cigare.

Il y avait un terrible remue-ménage au pied de l’arbre, que la hache attaquait de tous côtés. Les noirs essayaient d’entailler le tronc pour former une sorte d’échelle et tenter sans doute l’escalade. Au milieu du désordre on tenait conseil, et notre voisin, l’infirme mangeur de chenilles, criait à tue-tête que si on nous laissait languir nous perdrions tout notre beurre.

Les noirs d’Austrasie appellent beurre la graisse humaine, principalement celle qui entoure les reins. Ils ne sont pas anthropophages, du moins le plus grand nombre, mais ils se servent de ce beurre pour oindre et frictionner leur corps, dans la croyance où ils sont que toute la vigueur du mort passera en eux par cette pratique et doublera leur propre force.

L’escalade fut tentée ce soir-là même. Une douzaine d’hommes essayèrent de monter tous à la fois, embrassant l’arbre à l’aide de cordes et portant leurs longs épieux entre les dents ; mais nous n’eûmes pas même besoin de nos pistolets pour repousser cette naïve attaque : deux perches de bois vert nous servirent de lances, et nous fîmes descendre les assaillants plus vite qu’ils n’étaient montés. Je crois que si nous avions cassé une demi-douzaine de têtes, les autres se seraient retirés ; mais ces misérables créatures nous inspiraient un dégoût mêlé de pitié. Pour ma part, je visai vingt fois sans pouvoir me résoudre à presser la détente de mon pistolet.

Nous avions du temps devant nous. Les pluies récentes avaient laissé de l’eau dans tous les trous de notre gommier, et la moitié de l’oppossum nous restait pour le lendemain. La nuit venait ; nous étions sur le point de reprendre nos lits de la veille, lorsqu’une odeur particulière attira notre attention : l’odeur du bois vert qui brûlait. Je me penchai ; je vis que les noirs employaient une tactique nouvelle, et redoutable celle-là. Ils avaient amoncelé du bois sec autour du tronc, ils essayaient évidemment d’incendier notre asile. Pour certains arbres résineux, c’eût été l’affaire de quelques heures ; pour d’autres, comme le chêne de nos pays, cela aurait demandé plusieurs jours, étant donnée l’énorme grosseur du tronc. Le gommier peut être placé entre ces deux essences ; à mon estime nous en avions pour vingt-quatre heures.

L’hésitation n’était plus permise : il fallait empêcher à tout prix l’alimentation du brasier. Nous tirâmes en même temps, Balcomb et moi, et deux noirs, touchés au sommet du crâne, s’affaissèrent comme si la foudre les eût frappés. Les autres disparurent en un clin d’œil, et, du fond de l’ombre, dans le bois, le cri de mort, lugubre et long comme une voix de bête féroce, retentit pendant plus d’une heure. Au bout de ce temps, les femmes des deux morts vinrent chercher les cadavres, qu’elles traînèrent par les cheveux en hurlant ; puis l’hymne de deuil recommença.

Mais le brasier ne s’éteignit point, les petits enfants venaient y jeter des brassées de bois mort. Nous ne pouvions pas faire feu sur les petits enfants.

Vers minuit, je pus voir en me penchant que l’écorce de l’arbre était à peine entamée, mais il y avait à l’intérieur du tronc un travail menaçant et sourd. Nous entendions en quelque sorte le géant du règne végétal se plaindre au-dedans de ses entrailles, tordre ses fibres desséchées et suer son agonie.

J’ai dit le mot : La branche où j’étais devint moite et gluante ; le tronc rendait de grosses gouttes de gomme semblables à des pleurs. Il y avait de longs soupirs qui sortaient des fissures, et les lambeaux d’écorce gémissaient en se détachant.

Un peu avant le lever du jour, il y eut un craquement à la racine même, et nous sentîmes nos couches qui frémissaient.

Je criai dans le langage des noirs :

– Je vais tuer les enfants s’ils approchent.

Les petits s’enfuirent : les hommes voulurent les forcer à reprendre leur besogne, les femmes défendirent les enfants. Nous vîmes des corps de femmes couchés sur le sable quand l’aube se leva. Vers midi, le tronc prit feu sérieusement, l’écorce flamba. Nous mangeâmes le reste de notre oppossum, puis nous tînmes conseil. Il n’y avait que deux alternatives : se laisser griller comme des côtelettes ou tenter un carnage général.

Nous regardions nos pistolets d’un air sombre, et déjà nos mains crispées en serraient les crosses, lorsque tout à coup je vis l’œil de Percy-Balcomb qui brillait. Je suivis la direction de son regard, qui se fixait sur une maîtresse branche dont la projection presque horizontale avait la longueur d’un de nos plus hauts peupliers d’Europe. Sur la branche, il y avait un opossum, la femelle de celui que nous avions tué la veille, sans doute.

– Nous n’aurons pas le temps de manger celui-ci, Balcomb ! dis-je en riant du bout des lèvres.

Il mit son doigt sur sa bouche.

Mon rire s’en alla, et j’eus le frisson parce que déjà je comprenais sa pensée. Nous restâmes tous deux parfaitement immobiles.

L’opossum savait qu’il n’avait rien à craindre de ceux qui étaient en bas, à cent vingt pieds de lui. Dès qu’il nous vit sans mouvement, il se glissa le long de la branche, gracieux et léger comme un oiseau. De la branche il passa au tronc, dont il atteignit le sommet en un élan. Nous voyons sa queue ondulante, pendant que son museau disparaissait dans le trou qui était son nid. Nous entendîmes un petit cri, puis le charmant animal redescendit, vif et inquiet cette fois. Il fit le tour du tronc, il regarda en haut, en bas, il poussa son cri plaintif et plus doux, puis encore il reprit sa branche, nous montrant le chemin du salut, à nous qui lui avions tué son ami !

J’ai dit : j’eus le frisson. L’espoir perdu qui renait contre toute attente fait frissonner comme la terreur. Elle était bien étroite et bien difficile la route que nous montrait l’opossum, et, certes, en fait de voie praticable, on ne peut conclure de l’écureuil à l’homme ; cependant nous suivîmes tous les deux avec une attention avide la retraite du petit quadrupède, et quand il sauta, du bout de la branche dans le gommier voisin, à cinquante pieds du tronc, nous échangeâmes un regard.

C’était tout un plan d’évasion qui surgissait. Il y avait peut-être cent contre un à parier contre la réussite de ce plan, mais nous n’étions pas à cela près.

Il fallait attendre la nuit. A dater de ce moment jusqu’au soir notre arbre subit les différentes phases de l’incendie. La plupart de ses racines éclatèrent, rendant un bruit semblable à la détonation d’un mousquet ; le tronc se fendit à plusieurs reprises et à diverses hauteurs. Il restait ferme encore sur sa base, mais il devait être mort déjà, et les feuillages flétris pendaient autour de nous. Nous ne pouvions plus voir sa base amincie au-dessus de laquelle l’endroit où l’action du feu s’était arrêtée formait comme un bourrelet circulaire ; nous étions néanmoins certains que l’incendie faisait des progrès rapides, car les noirs ne prenaient plus la peine d’alimenter le foyer. Le tronc devait brûler de lui-même et comme un tison profondément pénétré. Les noirs, rangés en cercle, montraient leurs visages attentifs aux rouges reflets du brasier. Ils attendaient la catastrophe. Evidemment ils l’espéraient prochaine.

A la brune, les infirmes, les femmes et les enfants se retirèrent sous un autre arbre, emportant leurs ustensiles. Les tentes furent abattues et replantées à quelque distance. La nuit commençait à être noire. Un pétillement se fit, et nous vîmes sortir du tronc une énorme gerbe d’étincelles au choc d’une bûche que l’un des noirs venait de lancer. Un cri de joie monta jusqu’à nous, et nos ennemis, hommes, femmes, enfants, réconciliés par l’approche de la fête, se mirent à danser une ronde infernale autour du foyer.

C’était le moment. Nous échangeâmes en silence une poignée de main, et nous resserrâmes nos ceintures, où nos pistolets chargés étaient passés. Chacun de nous prit un gant à griffes et un brodequin à ergots. Nous avions eu le temps pendant les dernières heures du jour, de graver dans notre mémoire la forme de la branche qui devait nous servir de pont : j’en aurais pu dire, pour ma part, toutes les courbes et tous les nœuds, depuis sa sortie du tronc jusqu’au moment où elle allait se perdre parmi les branches de l’autre gommier. Une seule chose restait impossible à calculer, c’était le degré de force que pouvait avoir ce pont, soutenu d’un seul côté, à quarante ou cinquante pieds de son attache.

Supporterait-il le poids d’un homme ? Telle était la question que le passage de l’opossum ne pouvait nullement résoudre. Le fait certain, c’est qu’on ne pouvait sans folie le charger du poids de deux hommes. Je montai seul sur la branche. Il faisait maintenant une obscurité complète, et les lueurs du foyer, masquées par le renflement du tronc, ne venaient point jusqu’à nous. Je me glissai doucement le long de la branche, qui durant l’espace d’une trentaine de pieds resta inflexible sous mon poids. J’avançais avec des précautions infinies ; les noirs n’avaient nul soupçon de ce qui se passait au-dessus d’eux.

A quarante pieds du tronc, je sentis la branche s’incliner. Un pas de plus, et je me trouvai dans le rayon de lumière du foyer. C’était quelque chose d’effrayant à voir. L’arbre était maintenant creusé circulairement, et son tronc miné se relevait en une voûte qui brûlait rouge comme une fournaise. Les noirs lançaient de loin des morceaux de bois sec qui prenaient feu aussitôt et flambaient dans cet ardent brasier.

Un pas encore, la branche frémit, dégageant ses rameaux enchevêtrés dans les rameaux supérieurs. Cela fit peu de bruit, parce que les feuillages étaient flétris mais non pas encore secs. J’étais à environ six pieds, en ligne horizontale, d’une assez grosse branche appartenant à l’arbre voisin ; en ligne verticale, la distance était de douze à quinze pieds. J’hésitai, car le diamètre du pont tremblant qui me soutenait diminuait dans une progression rapide ; j’aurais pu déjà l’entourer de mes deux bras. D’autre part, tenter un saut ou même un mouvement brusque, c’eût été éveiller à coup sûr l’attention de toute la tribu. Je continuai de ramper. La branche, flexible et solide, s’abaissa, graduellement, diminuant la distance dans les deux sens, et je pus mettre le pied sur l’arbre voisin sans qu’un seul noir eût levé la tête.

Le signal était convenu entre Balcomb et moi : j’imitai le cri faible et plaintif de l’opossum, et je me glissai aussitôt après jusqu’au tronc du second arbre. J’étais ainsi à une quarantaine de pas des derniers noirs, et le gros de la bande se trouvait éloigné du triple, parce que le nouveau camp s’élevait dans une direction diamétralement opposée.

Au cri de l’opossum, aucun noir n’avait tourné la tête de mon côté, mais plusieurs étaient restés immobiles et droits comme des statues d’ébène. Ils attendaient que le cri se renouvelât. Personne n’ignore la subtilité exquise des sens de l’homme à l’état sauvage ; je ne me faisais pas illusion, l’attention de nos ennemis était éveillée, et la tâche de Balcomb devenait bien autrement difficile que la mienne.

Au bout de cinq minutes, mon oreille perçut le bruit presque insaisissable que mon compagnon d’aventures faisait en rampant sur la branche. Ceux d’entre les noirs qui s’étaient mis en arrêt comme des chiens flairant un gibier ne tournèrent pas plus la tête de son côté qu’ils ne l’avaient fait du mien. Il me sembla voir seulement leurs grandes oreilles se dresser sous leurs chevelures hérissées. L’infirme, dont la tente était la plus voisine de notre gommier avant l’incendie, prononça tout bas quelques mots que je ne pus entendre. Dix guerriers s’élancèrent vers le camp, où ils prirent leurs épieux et leurs massues. Je les vis disparaître sous bois dans une direction oblique. S’étaient-ils trompés sur la nature du bruit ? Allaient-ils pousser une reconnaissance au loin ? La ligne qu’ils suivaient les éloignait de moi au lieu de les en rapprocher.

Après leur départ, le camp reprit son aspect accoutumé : les hommes vautrés autour du feu, les femmes occupées sous les tentes, les chiens rôdant çà, et là. Les chiens, selon moi, étaient nos plus dangereux ennemis.

La branche qui m’avait servi de pont s’inclina peu à peu. Je sentis trembler celle où j’étais et je vis bientôt une forme sombre glisser vers moi en rampant.

– Il y en a une dizaine de partis pour je ne sais où, me dit Balcomb qui m’arrivait sain et sauf. C’est autant de moins, profitons du moment.

Je lançai un dernier regard au camp. En apparence, tout y était calme. S’il se fût agi d’Européens, j’aurais gagé volontiers pour la réussite de notre projet hasardeux. Mais s’agissait de sauvages d’Australie, plus fins limiers que leurs chiens affamés eux-mêmes. Et l’immobilité de ce coquin d’infirme, notre ancien voisin, avec ses jambes étiques et ses bras d’éléphant, avait pour moi quelque chose de menaçant.

Il n’était pas l’heure d’hésiter. Nous bouclâmes nos ergots nous gantâmes un gant chacun, prenant nos couteaux dans l’autre main pour nous en servir comme d’un troisième point d’appui, et nous entamâmes résolûment la portion la plus difficile de notre œuvre. Quoique beaucoup moins gros que notre premier gommier, celui où nous étions maintenant avait encore le tronc assez large pour nous faire écran à tous deux, et nous pûmes opérer notre descente de conserve. L’opération, par elle-même, était d’une incroyable difficulté. D’ordinaire, en effet, on enfonce d’un coup sec la griffe du gant et l’ergot du brodequin : cela nous était défendu ; nous devions faire mordre l’acier par une pression lente, qui nécessitait des efforts épuisants, et, en outre, comme un de nos pieds restait désarmé, notre corps menaçait de tourner à chaque mouvement. Nous ne gardions, en vérité, l’équilibre que par un miracle de volonté. Tout allait bien, cependant ; nous avions fait plus de la moitié du chemin quand Balcomb me dit :

– Qu’y a-t-il donc sur le sable, au-desssous de nous, Henri ? J’abaissai mon regard et je vis des objets sombres que j’aurais pris pour des pierres, des mamelons de mousse ou des mottes de terre, s’il y avait eu à cent lieues à la ronde une pierre, un brin de mousse ou un atome de terre. J’eus froid jusque dans la moelle de mes os, et si jamais en ma vie j’ai ressenti pleinement l’angoisse de l’épouvante, c’est à cet instant. Ces masses sombres étaient les dix noirs qui avaient fait un détour sous bois et qui nous attendaient.

– Ce sont des buissons, répondis-je pourtant. Allons toujours.

Il est des instants où la certitude même de la mort est préférable au prolongement du supplice. L’idée de remonter ne me vint pas.

Qu’eussions-nous gagné d’ailleurs en remontant ? Dans nos forêts les plus solitaires, gagner du temps peut-être un bien, il y a toujours à espérer un secours. – Mais là, malgré la proximité d’une station européenne, le sable qui était au-dessous de nous n’avait sans doute jamais gardé l’empreinte d’un pied chaussé. L’herbe manquait ; les colons n’avaient que faire ici.

Nous eussions gagné deux autres nuits et une autre journée de martyre, car les noirs auraient recommencé l’épreuve du feu et le miracle de l’opossum ne se serait pas renouvelé pour apaiser la révolte de nos estomacs aux abois.

Il fallait jouer le tout pour le tout et mener à fin cette partie désespérée. Je pris l’avance sur Balcomb. Arrivé à vingt pieds du sol, je me tins ferme avec ma main gauche qui avait le gant d’acier, je plantai mon couteau de manière à soutenir mon genou et je pris à ma ceinture un de mes pistolets que j’armais avec mes dents. Au bruit, Balcomb s’arrêta.

– Tenez-vous ferme, Percy ! lui criai-je à pleine voix tandis que, je visais de mon mieux une des masses noires ; soyez prêt à sauter.

Je fis feu. Au même instant, je me sentis piqué à l’épaule, à la cuisse et aux reins. Tout autour de moi, des épieux tremblaient, enfoncés dans l’écorce du gommier.

Le noir que j’avais visé bondit sur lui-même et retomba à plat ventre. Ma balle lui avait touché le cœur. Les autres, comme c’est leur constante coutume, – et j’avais compté là dessus, – avaient déjà disparu derrière les troncs voisins. Les sauvages australiens, comme la plupart des peaux rouges de l’Amérique du Nord, abandonnent le terrain dès qu’il y a mort d’homme de leur côté. La bataille est pour eux une surprise.

Nous atteignîmes le sol presque en même temps, Balcomb et moi. Je ne sentais pas mes blessures en ce moment, et ma joie d’avoir un terrain ferme sous mes pieds était si grande, que je pensais disperser nos ennemis comme une volée de mouettes. On ne voyait plus une âme autour du feu : hommes, femmes, enfants, infirmes, avaient disparu comme par enchantement. Je m’assis pour déboucler mon brodequin qui gênait ma marche ; Balcomb en fit autant. J’eus le temps de recharger mon pistolet. Balcomb passa son gant d’acier à sa main gauche et nous prîmes position contre l’arbre.

Le cri de mort retentit à cent cinquante pas de nous, sous le couvert. Au moment où les hommes entonnaient cette sorte de mélopée monotone qui est leur chant d’adieu, une flèche se ficha dans l’écorce du gommier entre mon bras droit et ma hanche.

– Les voilà ! me dit en même temps Balcomb qui veillait dans la direction opposée.

Ils venaient, en effet ; une nuée de projectiles les précédait ; ils venaient de tous côtés à la fois, tenant en laisse avec des cordes d’écorce leurs chiens, qu’ils battaient pour leur donner la rage. Le choc aurait dû dix fois nous écraser ; mais, je le répète, il y a chez ces pauvres êtres une timidité qui dépasse leur férocité même. Les chiens ! voilà des ennemis ! Les chiens furent lâchés à dix pas de nous, tandis que les noirs balançaient leurs épieux et brandissaient leurs courtes massues. Sans nos gants d’acier, les chiens nous auraient vaincus, je le crois ; mais nous étions des hommes avec des griffes de lion. Nous fûmes blessés, nous fûmes mordus, je sentis plus d’une fois sur ma bouche l’haleine fétide de ces horribles animaux. Mais nous leur arrachions la langue avec nos ongles de fer ou bien nous les poignardions de la main droite, pendant que notre gauche enfonçait ses griffes dans leur gorge. Nous tuâmes cinq chiens et quatre hommes à cet assaut. Les quatre hommes tombèrent à distance sous les balles de nos pistolets. Je reçus deux épieux dans la poitrine.

Nous rechargeâmes à la hâte, Percy était moins grièvement blessé que moi. Je perdais beaucoup de sang et je sentais venir la faiblesse. En bourrant mon second pistolet, j’eus un éblouissement.

– Pauvre ami, dis-je à Balcomb, je sens que je vais vous abandonner.

Il me regarda. Nous étions dans l’ombre par l’apport à l’incendie. Cependant il me dut voir bien pâle, car ses deux bras tombèrent.

– Je donnerais le reste de mon sang pour un peu d’eau murmurai-je.

Les longs cris funèbres percèrent le silence de la nuit. Ils venaient de loin, cette fois. Nos pistolets avaient répandu la terreur parmi les noirs.

Un grand éclat se fit, une immense splendeur, pourrais-je dire, car je crus que c’était le suprême éblouissement de la mort. La voûte entière de la forêt s’éclaira sur nos têtes, nous montrant dans leurs moindres détails les branches, puissantes nervures qui soutenaient les mille délicatesses des grands arceaux de feuillages ; les troncs sortirent de l’ombre, colonnade droite et haute : je ne sais si ce fut la soudaineté de la sensation ou si mon regard avait déjà perdu la faculté de mesurer les objets, mais les espaces environnants me semblèrent vastes comme un incommensurable horizon, et cette sombre coupole de verdure, illuminée tout à coup, comme si un soleil se fût glissé sous son ombrage, me parut plus haute que le ciel même.

Cela dura peu. Un formidable craquement déchira le silence et la terre trembla sous le poids de notre gommier géant qui tombait. Nous fûmes en un instant entourés de débris, car l’arbre, avait versé de notre côté. Cela nous faisait à droite et à gauche une sorte d’abri ; il n’y avait de libre que le terrain situé en face de nous, qui avait été protégé par le tronc auquel nous restions adossé.

La nuit était déjà revenue plus noire. Pendant que la lueur brillait, j’avais embrassé d’un rapide regard tout le terrain environnant et je n’avais aperçu ni noirs ni chiens. Je m’assis sur le sable. Balcomb essaya de bander mes plaies ; j’avais cinq blessures.

Nous eûmes environ un quart d’heure de répit. Ce temps d’arrêt ne me rendit point ma force parce que je perdais toujours une grande quantité de sang. Je me souviens que ma soif ardente ne me laissait pas la faculté de penser. Je n’avais qu’un rêve : un des noirs, remarquable par sa chevelure dont la plantation descendait sur sa poitrine, sur ses épaules, et sur son dos, formant une sorte de camail barbu, portait en bandouillière une corde qui soutenait une bouteille. Je voyais sans cesse cette bouteille et je la désirais avec folie. Nous l’avions surnommé le lion, à cause de cette crinière. Quand les cris plus voisins nous annoncèrent le retour de l’assaut, je parvins à me dresser sur mes jambes qui tremblaient, et je dis à Balcomb :

– Je vais tuer le lion, pour boire à sa bouteille.

Les chiens, piqués à coups d’épieux, se ruèrent sur nous. Je n’eus pas le temps de décharger mes pistolets ; je fus renversé du premier choc et je sentis les horribles bêtes qui commençaient à me dévorer. Les deux pistolets de Balcomb firent feu à mon intention et me débarrassèrent, laissant deux cadavres de dogues en travers sur mon corps. Il prit un de mes pistolets dans ma main, l’autre à ma ceinture. Je n’avais pas perdu connaissance. J’entendis encore deux coups de feu et Balcomb me dit :

– Tenez, Henri, buvez !

Il avait tué le lion. Je portai la bouteille à mes lèvres avidement : c’était de l’eau-de-vie ; j’en bus un large trait et je me levai saisi par le transport. J’eus pendant trois ou quatre minutes une force prodigieuse. Avec mon gant d’une main et mon couteau de l’autre, je fis une mare de sang autour de moi, – puis tout à coup je vis rouge. – Une massue tourbillonna au-dessus de mon crâne : elle me semblait en feu ; elle décrivait positivement pour moi un cercle d’étincelles. Je n’avais ni crainte ni espoir : mon insensibilité morale était parfaite.

Etais-je fou ? J’entendis, parmi le bruit de la mêlée, – car il y avait encore une mêlée et Balcomb me défendait comme un démon, – j’entendis des pas de chevaux, des bruits de voix. On parlait anglais. Il y eut une décharge de mousquets… L’homme à la massue perdit l’équilibre et m’étouffa de son poids…

Ici le comte Henri s’interrompit comme malgré lui et tendit la main au vieux marquis qui s’était rapproché.

– Mon père, murmura-t-il, en ce moment seulement je pensais à vous, et j’eus sur les yeux un voile de larmes.

Le vieillard jeta ses deux bras autour de son cou et le baisa comme une mère.

– S’ils t’avaient tué, fils ! murmura-t-il.

Autour d’eux il y avait un silence profond.

– Dites donc vite ! s’écria Germaine, dont les grands yeux humides lançaient leurs étincelles au travers de ses longs cils.

– J’ai peu de choses à ajouter, reprit le jeune comte, sinon que la conscience de ma folie s’empara de moi de plus en plus ; j’étais indigné de mourir fou. Je me disais : mon père est un Français et un soldat ! moi, la peur m’a fait perdre la raison…

Et je ne me souvenais pas cependant d’avoir eu peur.

Mais que croire ? Une ombre passa devant mes paupières demi-closes. Cela pouvait-il exister ailleurs que dans un songe ? L’ombre était une adorable jeune fille dont la lueur des torches me montrait le doux et compatissant sourire…

Des torches ? une jeune fille ?

Voici le dernier vestige que je trouve au fond de ma mémoire : j’avais les yeux fermés ; deux bras tremblants me soulevèrent, tandis qu’une voix, la voix de Balcomb, m’appelait par mon nom. Je rouvris les yeux ; les lèvres de Percy étaient sur mon front, et j’entendis qu’il disait :

– Il respire encore !

A qui disait-il cela ?

Je perdis connaissance. Je ne devais plus revoir Balcomb en Australie…

… Le soleil passait à travers la mousseline des Indes de mes rideaux. Les perroquets et les oiseaux siffleurs causaient dans les grandes touffes de lilas qui couvraient les carreaux de ma fenêtre entr’ouverte. Une brise fraiche et tout imprégnée de parfums éventait mon front brûlant.

J’avais comme une vague conscience d’être en ce lieu déjà depuis des jours.

C’était une chambre assez vaste, meublée avec une certaine élégance austère et dont les meubles en érable blanc respiraient surtout la propreté allemande. La fenêtre donnait sur un grand jardin dont les jeunes arbres semblaient des enfants auprès du rideau de gommiers géans qui obscurcissait l’horizon. La roue d’un moulin chantait au dehors, et au lointain j’entendais beugler les bestiaux.

Etait-ce mon rêve qui s’acharnait à submerger ma pensée ?

Je n’étais pas mort, car je souffrais. La blessure de ma poitrine avait des élancements ardents. J’y portais la main et je sentis une douleur à l’épaule. Cette douleur me fit faire un mouvement qui éveilla une cuisson dans mes reins. Tous mes souvenirs s’éveillèrent à la fois.

La bataille !… Comment n’étais-je pas mort au milieu de ces chiens dévorants et de ces bêtes humaines plus féroces que les dogues enragés ?

J’avançai le bras pour prendre une sonnette qui était près de moi sur la table de nuit. Je n’en eus pas le temps. Du sein d’un nuage, – j’exprime cela comme je le sentis, – du sein d’un nuage de mousseline blanche, un sourire délicieux sortit, comme ce rayon de soleil qui ouvre tout à coup les flancs d’une brume d’automne, et une voix douce qui fit vibrer mon cœur comme un luth me dit :

– Ne bougez pas… Je suis ici pour vous servir.

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