‹ Jean DiableChapitre 20 sur 25 · XVI - Les rosen-kreuz.

XVI - Les rosen-kreuz.

Il était neuf heures du soir. Le marquis de Belcamp remontait la colline au bras de Suzanne Temple, après avoir reconduit ses hôtes jusqu’au pont du Moulin.

– Je ne vous demande pas votre secret, ma bonne chérie, disait-il d’un ton paternel, mais il faut que votre maladie de tristesse soit bien profonde pour résister à ce bon vent de joie qui souffle sur le pays depuis quelques jours… depuis l’arrivée de notre Henri, parbleu ! pourquoi ne pas le dire ?… Henri est charmant avec vous : Un instant j’ai cru… mais je suis bien obligé de vous faire un aveu, ma jolie Suzanne : si j’avais quelque quarante ans de moins et que je fusse femme, ce garçon-là m’affolerait !

– Vous êtes un heureux père, murmura Suzanne avec un sourire mélancolique et doux.

– Et cette lady Frances !… Elle n’a pas le même accent que vous, Suzanne… Avez-vous remarqué sa tenue à l’église ? L’idée ne vous est-elle pas venue que lady Frances et Henri formeraient le plus beau couple qu’il soit possible de voir !

– Non, répondit miss Temple, je n’ai pas songé à cela.

– Et à notre petite Jeanne, Suzanne ?… avez-vous songé ?

– Qu’elle soit bien heureuse, celle-là ! prononça tout bas la jeune Anglaise, car c’est une angélique enfant.

– Certes, certes !… Mais ce ne serait pas un si triste lot dans la vie que d’épouser le comte Henri de Belcamp… Le coq anoblit la poule, vous savez ? Il y a Robert, me direz-vous ? Ne pouvait-il s’adresser à Germaine ! Oui, mais Laurent, que diable ! Nous avons une demi-douzaine de petites Chaumeron qui grandissent, sans parler de Mademoiselle aînée, qui a terminé sa crue depuis longtemps… La chose capitale, c’est qu’Henri doit trouver ici sa femme ; je l’ai mis dans ma tête, et je n’ai que ce moyen de lui couper les ailes.

Lady Frances a un adorable petit enfant, dit Suzanne avec une sorte de timidité.

– C’est étonnant comme vous remarquez les enfants, bonne chérie. Vous seriez une admirable jeune, mère… Je n’ai pas vu l’enfant, milady, mais tout ce qu’elle a est adorable ?… Ce n’est pas sans peine que je renonce à elle pour Henri, croyez-le bien. L’âge y est : a-t-elle vingt ans ? Et les convenances ? Cette famille Elphinstone est particulièrement considérée… Mais une veuve… avec un enfant… Tenez, je crois que vous avez raison : Germaine est un bijou de petite fille, mais Jeanne ferait une comtesse un million de fois plus comtesse que toutes les comtesses du faubourg Saint-Germain… Est-ce que, vous avez découvert quelque chose ?… Les femmes ont un microscope dans l’œil…

– L’histoire de Georgelle… commença, Suzanne.

Le marquis lui lâcha le bras et joignit ses mains avec admiration.

– Etait-ce amené ! s’écria-t-il. Quelle imagination ! quel esprit ! quel cœur ! Il doit y avoir là-dedans du vrai, du faux, de l’invention, de la réalité, de tout enfin… Qu’est-ce que c’est, Pierre ?

Ils étaient sur l’esplanade et le valet de chambre les abordait le chapeau à la main.

– Il y a quelqu’un dans la chambre de M. le marquis dit-il.

– Quelqu’un ? Qui donc ?

– La mère de M. Robert… elle est là déjà depuis un bon moment… avant que le monde ne s’en aille. Elle n’a pas voulu entrer au salon, et elle a dit que M. le marquis l’attendait. Alors, je l’ai mise dans la chambre.

Le marquis avait pris tout à coup un air soucieux.

– Tu as bien fait, Pierre… j’avais oublié…

– Bonne chérie, ajouta-t-il en prenant la main de Suzanne pour la porter à ses lèvres, un sommeil tranquille et un doux rêve je vous souhaite.

La main de Suzanne se ferma sur la sienne et le retint au moment où il allait se retirer.

Encore un mot, dit-elle ; je suis inquiète de mon père.

– Je vous promets que nous irons à Paris cette semaine, ma fille, et, malgré la défense de ce bon ami, nous prendrons d’assaut sa retraite… Good night, dear child of mine !

Le vieux marquis monta d’un pas précipité l’escalier qui conduisait à son appartement.

– Eh bien ! Madeleine, ma vieille amie, s’écria-t-il en poussant la porte de sa chambre, qu’y a-t-il de nouveau, et que venez-vous chercher si tard ?

La mère de Robert, celle qu’on appelait dans le pays madame Surrisy, était agenouillée et priait, les deux mains appuyées sur un siége. A la voix de M. de Belcamp, elle se redressa sans hâte et se mit sur ses pieds. Elle portait le costume des paysannes, et cependant, il y avait dans sa mise quelque chose qui n’était point rustique, mais bien plutôt claustral. En ce moment, le capuchon qui, d’ordinaire, couvrait son visage et lui donnait l’air d’une nonne, était relevé.

On voyait sur son front haut et large les masses encore épaisses de ses cheveux gris. Elle paraissait avoir cinquante ans, mais la souffrance avait laissé sur ses traits des marques profondes. On voyait bien pourtant qu’elle avait dû être belle.

Dans les lignes de son visage, il y avait de la régularité et de la fierté, mais le feu de sa prunelle était éteint et son regard n’avait plus d’autre expression qu’une résignation morne.

– Vieille amie en effet, Armand, murmura-t-elle.

Puis, se reprenant avec un sourire où il y avait à la fois de l’amertume et de la douceur :

– Je serais venue plus tôt, M. le marquis de Belcamp, ajouta-t-elle, si ce n’eût pas été aujourd’hui dimanche et si je n’avais pas craint de troubler votre plaisir.

– Ai-je jamais, refusé de vous recevoir, Madeleine ?

– Non, jamais. Vous avez été, bon pour nous, Armand ; c’est grâce à vous que je peux donner du pain au fils du général qui croit vivre du petit avoir de sa pauvre vieille mère… Sa pauvre vieille mère n’a rien à lui donner : ni le pain du jour ni l’oreiller de la nuit… Tout est à vous, monsieur de Belcamp ; nous respirons votre air et nous mangeons votre argent… Cependant vous ne nous devez rien…

Elle s’interrompit et ajouta à voix basse :

– A moins que vous ne nous deviez bien plus que cela…

Le marquis lui prit la main, une main rude et ridée, car la mère de Robert travaillait depuis le matin jusqu’au soir.

D’ordinaire, quand une femme comme Madeleine parle ainsi à un homme comme M. le marquis de Belcamp, on peut lire la menace dans l’œil de la femme, la haine ou la crainte dans le regard de l’homme.

Mais il n’y avait rien de tout cela. Madeleine était sincère dans sa gratitude, malgré le parfum d’amertume qui se dégageait de ses paroles. Le noble et beau visage du marquis n’exprimait qu’un intérêt tendre et mêlé de compassion.

– Je ferai davantage, Madeleine, si vous le voulez, dit-il avec douceur. Je n’ai point oublié les jours d’autrefois, et j’aime votre fils Robert de tout mon cœur.

La paysanne rougit et baissa les yeux.

– Tant qu’il a eu son épée, dit-elle comme pour répondre à un reproche qui certes ne lui était point adressé, nous n’avons reçu l’aumône de personne.

Puis elle reprit en élevant là voix :

– Non, non monsieur de Belcamp, vous faites-assez pour nous… Si vous faisiez plus, si peu que ce fût, ce serait trop, car l’enfant se demanderait d’où nous vient cette aisance… Il a beau ignorer le prix de l’argent, il sait bien, je pense, quelles peuvent être les économies d’une servante… Je suis venu vers vous pour quelque chose de plus important que cela… Ce sera peut-être une longue histoire, Armand. Avez-vous le loisir de m’entendre ?

– S’il en peut résulter un bien pour vous, ma bonne Madeleine, nous avons la nuit devant nous.

– Il en peut résulter un bien, car vous me donnerez votre avis et peut-être votre aide… Mais avant de commencer, je vous demande le secret sur votre parole de gentilhomme.

– Peste ! c’est donc bien grave, Madeleine, dit le marquis en souriant.

Il avança deux fauteuils.

– C’est grave, répondit la paysanne en prenant le siège que le marquis lui offrait, tandis que lui-même s’asseyait dans l’autre. Je ne parlerais pas si je n’avais votre promesse formelle.

– Soit, Madeleine. Vous m’avez gardé, vous, bénévolement et sans promesse, plus d’un douloureux secret. Ce que vous allez me dire restera entre nous, je vous en donne ma parole d’honneur.

– Monsieur le marquis, je vous en remercie.

La voix de Madeleine était ferme il y avait, si l’on peut dire ainsi, une sorte d’emphase dans la simplicité même de ses paroles.

Elle se recueillit un instant, puis, relevant les yeux avec lenteur sur M. de Belcamp :

– Je suis votre ancienne amie, commença-t-elle, mais une amie si humble que je dois vous rendre graces, Armand, d’employer encore ce mot, qui est un souvenir de votre jeunesse et de mon enfance. Vous m’avez dit souvent que les Surrisy avaient vécu en gentilshommes autrefois, il y a bien longtemps. Je crois que certaines races sont condamnées, et j’ai peur pour mon fils, qui sera sans doute comme moi le perpétuel vaincu des batailles de la vie. A vingt ans, il a vu déjà sa carrière brisée. Ce n’est là cependant ni son premier, ni son plus grand malheur.

Il est joyeux pourtant, il marche dans l’existence la tête haute et le regard fixé vers l’avenir. Quand Parfois il me surprend à pleurer, il chante et il me dit : Mère, notre nom veut dire sourire…

Le bonheur éclaire et le malheur est comme la nuit ; de là vient cette circonstance étrange entre gens qui se sont côtoyés mutuellement toute leur vie. Je vous connais et vous ne me connaissez pas. Vos malheurs eux-mêmes, et ils sont grands, vous laissent toujours tellement au-dessus de moi, que je vous voyais sans cesse, tandis que pour vous je restais perdue constamment dans mon ombre. Vous savez quelques faits de mon histoire, mais vous ignorez toute l’histoire de mon cœur… Quand je quittai ce pays pour la première fois, quand je vous rejoignis à Londres en 1790, mon espoir était d’être votre femme…

– Ah bah ! fit le vieux marquis, cette bonne Madeleine !

– J’avais pris au sérieux, continua la paysanne sans sourire, les vagues promesses faites à l’enfant quelques années auparavant. J’avais de l’ambition et peut-être de l’amour. Cependant mes illusions moururent vite. Je n’eus point de jalousie contre cette jeune femme si belle qui devint la marquise de Belcamp, et longtemps je fis de mon mieux pour la protéger contre elle-même.

– Cela est vrai, Madeleine, interrompit le marquis avec émotion ; et jamais depuis lors, jamais, quoique vous ayez vu tout ce que je sais par ouï-dire, quoique vous fussiez le miséricordieux témoin de ces saturnales qui, après tant d’années, me semblent être un rêve, jamais une dénonciation vis-à-vis de moi, jamais une trahison vis-à-vis du monde !

– Pendant que j’étais chez vous, Armand, dame de compagnie ou servante, reprit Madeleine, je fus distinguée par un noble Irlandais :

– Le général ! s’écria M. de Belcamp. Etes-vous venue me raconter des choses que je sais aussi bien que vous, ma bonne ?

– Je vous ai dit en débutant que vous ne saviez rien, monsieur le marquis, et il faut de toute nécessité qu’aujourd’hui vous connaissiez ma vie page par page. Quand je fus forcée de quitter votre maison parce que j’allais devenir mère, j’étais légitimement mariée depuis six mois… Cela vous étonne ? Vous voyez bien que ma narration n’est pas inutile.

– Mais alors pourquoi Robert ne porte-t-il pas le nom de son père ?

– Parce qu’il n’en a pas le droit.

– Et comment peut-il n’en pas avoir le droit si sa mère était légitimement mariée ?

Un Peu de sueur perla sous les cheveux blancs de Madeleine.

– Maurice O’Brien n’était alors ni général ni riche, reprit la paysanne. Il voulut tenir notre mariage secret pour ne pas nuire à son avancement. Je poussai l’obéissance jusqu’à accepter les apparences de la honte, même vis-à-vis de ceux que j’aimais. Pour vous comme pour tous, Armand, je fus une fille-mère… Je me souviens que j’avais sur moi, toujours sur moi, mon acte de mariage, et que je le pressai contre mon cœur quand je sentais le rouge me monter au visage.

O’Brien partit pour l’Allemagne, où l’empereur d’Autriche lui offrait une position avantageuse, et nous laissa à Londres en m’assurant que je le rejoindrais bien tôt. Je vivais seul avec mon petit Robert ; les lettres d’O’Brien apportaient la joie dans notre solitude ; ces lettres parlaient toujours de réunion dans un prochain avenir.

J’avais pris pour m’aider, pendant une maladie que j’avais faite, la femme d’un Irlandais qui avait suivi la fortune de Maurice. Elle ne savait pas lire. Elle me remit un jour une lettre de son mari pour que je lui en fisse la lecture. C’était pendant la guerre d’Italie ; le mari de Peggy, après avoir parlé batailles et aventures de campagne, arrivait à Maurice et lui donnait le titre de colonel. J’ignorais qu’il eût obtenu ce grade.

J’appelai mon petit Robert, qui jouait en bas, pour lui annoncer la bonne nouvelle, mais, le temps de monter l’escalier, il trouva sa mère évanouie. J’avais continué la lettre. La lettre disait, chaque mot est gravé dans ma mémoire : « Dans un mois nous prendrons nos quartiers d’hiver au delà de l’Izonso, en redescendant vers Trieste. Nous sommes là en pays de cocagne. Le colonel a trouvé une comtesse autrichienne qui est riche comme une mine d’or. Nous serons de la noce. »

Je n’attendis pas au lendemain pour partir. Ce jour-là même, je pris place dans la diligence de Plymouth, où plusieurs navires étaient en charge pour Venise, au dire des journaux. Un mois après j’étais à Trieste, malgré les vents contraires et les croiseurs français.

Qui sait ce qui fût arrivé si j’avais pu emmener mon fils ? O’Brien était bon ; mais j’avais eu bien de la peine déjà à rassembler le prix de mon passage.

Vous vous trompez, Armand, si vous croyez connaître le vrai de mon entrevue avec le père mon enfant. Ce fût une de ces scènes qui ne se devinent point. J’allai le chercher jusqu’au château de la comtesse de Loëve, à six lieues de Trieste.

Il devait se marier le surlendemain. Sa fiancée était une femme de vingt-trois ans, Henriette Boehm, veuve du comte de Loëve, très-belle et la plus riche propriétaire d’Allemagne après les princes de Liechstenstein.

Maurice resta foudroyé à ma vue. Je lui apparus comme le spectre de sa conscience qu’il croyait avoir tuée. C’était un soldat de fer, cependant il se laissa choir sur un siége comme une femme. Je vis tout son corps trembler, je vis la sueur inonder ses tempes. Je ne lui disais rien. Il me prit les deux mains et il pleura.

Ma première parole fut celle-ci :

– Notre petit Robert a bien grandi…

Il alla vers son secrétaire et l’ouvrit. Mon cœur se serra, parce que je crus qu’il allait me proposer de l’argent. Mais je ne devinais pas juste. Il prit un pistolet et en appuya le canon contre son front. L’amorce ne brûla pas. J’eus le temps de me traîner jusqu’à lui sur mes jambes chancelantes, avant qu’il eût armé son second pistolet. Je m’attachai à ses deux bras. Il jeta sur moi un regard fou.

– Vous êtes ma femme, prononça-t-il d’une voix saccadée ; je vous aime… oui, je vous aime… et j’aime notre enfant… Mais je suis ambitieux… j’ai fait un rêve éblouissant…, je n’ai que trente ans… Aussitôt après mon mariage, l’archiduc Charles me fera général : c’est promis… dans dix ans je serai feld-maréchal… Vous êtes le réveil de ce songe et je me tue !

Il fit effort pour se dégager de mon étreinte.

Je l’aimais ; je l’ai aimé toute ma vie. Je suis ici près de vous, Monsieur de Belcamp, parce que j’adore encore son souvenir.

J’avais sur moi, – toujours, – mon pauvre acte de mariage : je le pris et je le déchirai.

Il tomba à mes genoux.

– Promettez-moi que vous vivrez, Madeleine ! s’écria-t-il.

– Les mères n’ont pas le droit de mourir, répondis-je.

Je revins à Londres ; il se maria ; il fut général ; il l’eût été sans cela. J’élevai mon Robert de mon mieux ! L’argent de son père m’eut fait horreur. Pour payer son éducation je fus servante.

Quand mon fils eût l’âge d’être soldat, je revins habiter ce pays, longtemps avant vous monsieur de Belcamp. Le 16 mars 1812, un homme franchit le seuil de ma maison et demanda Mme Surrisy. Je le reconnus du premier coup d’œil, mais lui non. Mes cheveux avaient blanchi dans la nuit qui suivit ma visite au château de Loëve : j’ai été vieille à vingt-cinq ans. L’homme était le général O’Brien. Quand je lui eus dit : C’est moi, il ferma la porte et me tint longtemps serrée dans ses bras.

– Madeleine, me dit-il, j’ai risqué ma liberté pour entrer en France et venir jusqu’à vous. Le monde aurait pour vous peut-être des jugements aussi sévères que pour moi-même, car vous n’aviez pas le droit de me sacrifier le nom de votre fils. J’ai commis un crime et vous en avez été la complice. Je vous aime pour cela, Madeleine, et je vous admire. Vous êtes pour moi le dévouement même qui ferme les yeux de la conscience ; vous êtes la seule femme que je puisse aimer ; vous êtes ma femme et la mère de mon fils. Je suis veuf, je viens vous rendre ce que je vous avais pris : mon nom, mon titre et ma fortune.

Il m’enleva, moi, la pauvre vieille aux cheveux blancs, dont les larmes avaient si profondément creusé le visage !

Lui était jeune encore, je le trouvais brillant et beau.

Henriette Boehm, en mourant, lui avait laissé une grande part de son immense fortune.

Il avait raison, M. de Belcamp : le monde nous aurait enveloppés tous les deux dans le même jugement sévère. Au fond de ma conscience, je ne me trouvais pas digne d’être ainsi récompensée. J’acceptai pour mon fils, mais en acceptant je gardai un doute et une terreur.

Mon Robert avait fait la campagne de Russie. Il était prisonnier de guerre à Breslau. Le général voulut qu’il fût du mariage, dont la célébration aurait eu lieu, sans cette circonstance, aussitôt après notre arrivée, en Allemagne.

Nous attendîmes Robert à Prague, qui devait désormais être notre résidence. Tous les biens qu’Henriette Boehm, comtesse de Loëve, avait laissés au général étaient situés en Bohème. Votre brigand, comme vous appelez mon pauvre Robert, a été un instant l’héritier d’un revenu qui excédait deux millions de florins.

L’université de Prague était alors une des plus turbulentes de l’Allemagne. En 1810, les étudiants avaient tenu une assemblée armée sur la Moldau pour recevoir les députés, des affiliés de Milan, et le général O’Brien qui commandait alors au Hradschin, les avait chargés à la tête d’un régiment de Croates. Il était au ban de la mystérieuse société des rosen-kreuz qui avait prononcé sur son nom le serment de vengeance éternelle.

Trois comtes Boehm étudiaient à l’Université de Prague. Leur famille avait attaqué le testament fait par la comtesse de Loëve en faveur du général et venait de perdre son procès.

La veille du jour où mon fils devait arriver de Breslau, la veille aussi du jour fixé pour notre mariage solennel qui devait être célébré à la chapelle du Burg, avec la permission de l’empereur, le général Maurice O’Brien fut trouvé mort dans son lit.

Robert Surrisy, qui arrivait, joyeux et heureux, trouva sa mère en larmes auprès du cercueil de son père…

Madeleine s’arrêta, et le vieux marquis de Belcamp, qui l’écoutait attentivement, murmura :

– Voilà une étrange, histoire !

– Avez-vous entendu parler en Angleterre, demanda tout à coup la paysanne, d’un malfaiteur appelé Jean Diable ?

– Souvent, répondit le vieillard ; mais ce bandit fut exécuté à Tiburn bien avant l’époque dont vous parlez.

– Il était là, cependant, poursuivit Madeleine, ou du moins il y avait là quelqu’un qui prenait le nom Jean Diable et qui venait de Londres. Dans le procès criminel qui fut entamé, la maîtresse de l’un des comtes Boehm déclara que, étant venue avant l’heure accoutumée pour faire une espièglerie à son amant, elle s’était cachée dans un cabinet de toilette, d’où elle avait entendu un jeune homme, presque un enfant, nommé Georges Palmer, demander deux cent cinquante mille florins aux comtes, pour prix d’un service rendu. Dans la discussion, le jeune homme avait dit : C’est acheter bien bon marché un revenu de cinq millions, argent de France. Un des comtes ayant soulevé la question de savoir si la main qui devait agir était sûre, le jeune homme répondit : Jean Diable.

– Et ce fut Jean Diable qui assassina ? demanda le marquis.

– Ceci est resté un mystère. Georges Palmer ne fut pas retrouvé. La jeune fille fut emprisonnée pour faux témoignage, et les trois comtes furent acquittés.

– De quelle arme se servit-on pour commettre l’assassinat ?

– On ne se servit d’aucune arme. Le corps ne portait d’autre trace qu’une très-légère meurtrissure à la gorge… Les juges décidèrent que le général avait succombé à une attaque d’apoplexie.

– Et tel n’est pas votre avis ?

– Et je suis sûre du contraire… Je suis sûre d’avoir entendu trois fois la voix de l’assassin : une fois la veille du meurtre, une fois la nuit du meurtre, une fois dans la nuit d’hier, samedi à dimanche, qui est aujourd’hui.

– La nuit dernière ! s’écria le marquis en se levant à demi.

– La première fois, c’était à la porte de l’église Saint-Veit, de Prague, en sortant du salut. Il y avait derrière moi des jeunes gens portant le costume d’étudiants de l’université. L’un d’eux dit : « Décidez-vous, dans quarante-huit heures le mariage sera célébré ; il sera trop tard… » Je me retournai, non point parce que j’attachais à ces paroles un sens prophétique ou menaçant, mais d’abord parce que la voix douce, sonore et virile à la fois me frappa, ensuite parce que toute fiancée, même en cheveux blancs, prend intérêt à ces mots : mariage prochain. Il faisait nuit noire.

Le groupe des jeunes gens se présenta à moi comme une masse vivante où je ne distinguai aucun visage. La seconde fois, c’était le lendemain, à une heure après minuit. Ma chambre et celle du général étaient séparées seulement par un cabinet où couchait un ancien sous-officier hongrois, qui était son valet favori. Je commençais à m’endormir, lorsque j’entendis parler. Les mots qui frappaient mon oreille entrèrent dans mon rêve, et je vis mon mari entouré d’assassins qui lui disaient ; « A toi, Maurice O’Brien, les rose-croix de Prague ! » C’était une seule voix, en réalité, qui disait cela ; la voix du parvis de Saint-Veit.

Ce rêve ne m’éveilla pas. Je ne sortis de mon sommeil qu’au cri des gens de la maison qui avaient trouvé le général déjà froid entre ses draps. L’ancien sous-officier était ivre et plongé dans un engourdissement profond. Il n’y avait nulle trace d’effraction aux portes ni aux fenêtres. – Sur la table de nuit du mort était un parchemin déplié avec les mots textuels que la voix avait prononcés : « A toi ! Maurice O’Brien, les rosen-kreuz de Prague. » Ces mots étaient tracés au charbon, au-dessous d’une vignette grossièrement dessinée, représentant une rose et une croix.

La troisième fois… J’ai votre parole, marquis de Belcamp, et je vous apprends sans hésiter que le conseil suprême des chevaliers de la Délivrance s’est réuni dans ma maison, cette nuit.

– Comment ! s’écria le marquis de Belcamp qui bondit sur son siége ; ce diable de Robert…

– Je ne vous parle pas de Robert, Armand, interrompit Madeleine avec ce calme hautain qui, à de certains moments et en dépit du costume, faisait d’elle une grande dame ; je vous répète seulement que ma maison a été choisie pour lieu de rendez-vous, et que des personnages de bien grande importance s’y sont rencontrés.

– Vous avez entendu leurs complots, Madeleine ?

– Il serait inutile de me questionner à ce sujet, Armand. Je ne sais rien, sinon que de certaines associations secrètes sont, à leur point de départ, nobles et grandes comme la chevalerie, calmes comme la religion, vaillantes comme l’amour de la patrie ou la passion de la liberté. Mais tout mystère fait la nuit, et toute nuit appelle les malfaiteurs. Le crime se glisse parfois à la faveur de ces ténèbres. Ce ne fut pas la vengeance politique qui tua Maurice O’Brien, ce fut la cupidité. Le coup mortel fut marchandé.

Les étudiants de Bohème n’auraient pas eu deux cent cinquante mille florins à donner à l’assassin. Les chevaliers rose-croix n’auraient pas ajouté le vol au meurtre et dérobé dans la chambre même du mort le contrat de mariage portant une donation en faveur de Robert, reconnu fils légitime ; ni les uns ni les autres enfin n’auraient fait disparaitre une pauvre enfant qui n’avait pas quinze ans, et qui fut enlevée à la maison de tutelle impériale et royale de Reichstadt, où elle achevait son éducation, Sarah, O’Brien ; comtesse Loëve, fille unique et unique héritière de feu Henriette Boehm, ma noble et opulente rivale… Ce ne sont pas les rosen-kreuz qui ont hérité de nos biens de Bohème ; les rosen-kreuz ne sont pas entrés en possession des immenses domaines qui étaient le patrimoine de la jeune comtesse Sarah, dans le Tyrol, à Vienne, dans le cercle de Goritz et en Istrie : de quoi rendre riches vingt familles princières !… Si les rosen-kreuz avaient de pareils trésors, ils pourraient lever des armées et livrer des batailles rangées à l’empereur d’Autriche !… Non ! il y a eu meurtre, rapt et vol ; les meurtriers, les ravisseurs, les voleurs ont glissé le triple crime sous le manteau aventureux de ces chevaliers errants qui vont de nuit à la conquête de mondes nouveaux. Ceux-là, n’existant pas pour la loi, sont comme le mort civil que l’on peut accuser, outrager et tuer sans défense.

J’ai reçu cette nuit dans ma maison neuf dévouements héroïques et une âme de bandit, car c’est dans ma maison, cette nuit, que j’ai entendu pour la troisième fois la voix de l’assassin du général.

– Alors, demanda M. de Belcamp, ces conspirateurs que vous nommez les chevaliers de la Délivrance tiennent aux rosen-kreuz d’Allemagne ?

– Il se peut, répondit Madeleine. Certaines idées n’ont point de patrie : elles enveloppent le monde entier comme un réseau.

– Partagez-vous ces idées ?

– Je suis une veuve et une mère. D’un côté, il y a le souvenir de mon bien-aimé Maurice qui les combattait ; de l’autre, la pensée de mon fils qui veut mourir pour elles.

– Et que voulez-vous de moi, puisque vous avez surpris mon serment et que vous m’imposez le silence ?

– Vous êtes riche et je suis pauvre ; vous êtes puissant et je suis faible. Le serment que je vous ai arraché était inutile : ne le regrettez pas : vous n’avez jamais trahi… et à l’heure où je vous parle ceux qui sont venus chez moi sont depuis longtemps hors de votre atteinte… Je vous dirai tout ce que je sais pour que vous puissiez m’aider à retrouver le meurtrier de Maurice O’Brien… Si j’en savais plus long, peut-être n’aurais-je pas, besoin de vous.

– Et d’abord voilà ce qui s’est passé : Avant-hier, à cinq heures du soir, un homme que je ne connais pas est venu trouver Robert et lui a touché la main. Mon fils m’a fait signe de sortir. L’homme et lui, sont restés un quart d’heure ensemble, après quoi l’homme est remonté à cheval. Robert m’a dit : « Mère, il faut coucher cette nuit dans mon lit ; j’ai besoin de la chambre du bas. »

Les mères savent tout, même quand on ne leur fait pas d’aveux. Je devinais bien pourquoi Robert avait besoin de ma chambre. Déjà plusieurs fois quelques bonnes gens de ce pays-ci et des environs, – des vieux soldats et des jeunes fous, – s’étaient réunis là pour parler du passé et de l’avenir… Et cela me chagrinait, Armand, non pas seulement à cause du danger qui accompagne toujours ces réunions, mais parce que la pauvre maison que nous habitons est à vous, et que vous pourriez me dire ; Est-ce pour cela que moi, fidèle ami du roi je vous ai donné un abri, Madeleine ?

– Je vous dirais cela, en effet, ma vieille amie, prononça doucement le marquis, si ceux-là n’étaient pas si faibles et le roi si fort.

Un mot vint aux lèvres de Madeleine, mais elle baissa les yeux en silence.

Puis elle reprit :

J’ai laissé faire, à cause de ce pauvre orgueil qui me pousse à cacher ma misère. Pour dire à mon fils : Ne fais pas cela, il faudrait lui dire aussi : Nous devons à l’aumône le toit qui est sur nos têtes… A neuf heures, je montai à la chambre d’en haut, croyant qu’il s’agissait d’une réunion comme toutes les autres. Mais, avant de me coucher dans le lit de Robert, je mis par hasard la tête à la lucarne et je vis briller au bord de l’eau le canon d’un fusil.

– Ils sont armés déjà ! s’écria M. de Belcamp.

– Sur ma foi de chrétienne, Armand, il n’y a point sujet de vous alarmer. Il s’agit d’un projet lointain… étrange… et qui peut aboutir à des résultats incalculables… Mais parmi les fidèles de cette mystérieuse Eglise, nul ne songe à employer la force… ici, en France… Vous saurez tout à l’heure pourquoi il y avait des fusils dehors, cette nuit… A ce moment, j’ignorais tout encore et j’eus peur, parce que je voyais des hommes armés postés derrière les sureaux de notre jardin et des ombres qui se mouvaient sur la lisière de la forêt.

L’inquiétude me tint debout. Un peu avant minuit, un pas de cheval sonna sur le chemin du bord de l’eau ; il y eut des paroles échangées à la porte de notre maison qui s’ouvrit. J’avais reconnu la voix de Robert. Dix minutes après, autre bruit, autre arrivée et pour parler pareil. Huit cavaliers se présentèrent ainsi, plus un vieillard que l’on portait en chaise. Le dixième arrivant fut une femme. Il était alors plus de minuit. Chose qui me parut singulière, Robert et les hommes armés restaient toujours au dehors.

Entre minuit et une heure du matin, un pas de cheval encore. C’était le onzième arrivant et le dernier. Il parla en anglais, et j’eus de la glace dans les veines : j’entendais la voix du parvis de Saint-Veit, à Prague, et la voix de la chambre à coucher du général ; la voix qui avait dit : « Dans quarante-huit heures le mariage sera célébré, il sera trop tard, » parole qui avait sans doute tué les dernières hésitations chez ceux qui marchandaient encore ; la voix qui avait prononcé quelques heures après ces paroles calculées pour donner le change : « A toi, Maurice O’Brien, les rosen-kreuz de Prague. »

– Pouvez-vous être bien sûre après si longtemps ? interrompit le vieux marquis.

– Dans mille ans ! s’écria Madeleine avec une énergie extraordinaire ; dans mille ans, si l’existence humaine pouvait aller jusque-là, j’engagerais tout l’espoir de mon salut sur un seul mot prononcé par cet homme !… Cette voix, pour peu qu’on l’ait entendue une fois, reste dans l’oreille et dans la mémoire comme un trait gravé sur le plus dur métal. Je vous l’ai dit, elle ne ressemble pas aux autres ; je distinguerais son timbre dans la foule innombrable qui se pressera au jugement dernier, et je dirais à Dieu, si Dieu ne savait tout : « La conscience de celui-là est rouge de sang ! »

Elle s’arrêta, puis elle reprit d’un accent rêveur :

– Une voix plus douce que le chant d’une femme et si mâle en même temps qu’elle semble une vibration d’acier… Je suis sûre que cet homme est grand dans son crime même… Je le hais ! oh ! je le hais !… mais je le crains et je n’oserais pas mettre mon Robert en face de lui…

Mon premier mouvement, dès que le son de cette voix frappa mon oreille, fut de m’élancer hors de la chambre et de crier au secours. Il me fallut employer toute ma force pour me contenir. J’avais perdu conscience du lieu où j’étais et des circonstances qui m’entouraient. Mes souvenirs violemment évoqués ressuscitaient le passé. J’étais tout à coup transportée dans cette maison monumentale de la vieille ville, à Prague ; tout près de moi, je rêvais la chambre où Maurice étouffait son dernier soupir sous la pression d’une main criminelle. Il me semblait que mes cris allaient éveiller les valets et surprendre l’assassin en flagrant délit.

Mais que dire ? Et qui étaient ces gens que j’allais appeler au secours ? Il y avait là des armes. J’en devinais encore le reflet perdu dans les ténèbres. Ils jurent, ceux-là, comme les autres, la mort du traître sur la croix et sur le poignard.

Quelle trahison plus haute, plus manifeste, plus mortelle que celle de l’initié qui fait de sa maison l’asile des mystères, et qui laisse une voie par où l’œil du profane peut pénétrer sous son toit ?

Le traître accusé, convaincu, puni, tout cela dans la même minute, c’eût été Robert, mon pauvre enfant.

Et quand même j’aurais pu m’introduire impunément dans ce cénacle, je le répète, que dire ? O’Brien était bien vraiment l’ennemi terrible et toujours prêt de ces affiliations. Toute sa carrière militaire, en Italie comme en Allemagne, avait combattu le dieu adoré de ces temples. Quelle voix, parmi ceux-là, se serait élevée contre le meurtre d’O’Brien, alors même que mon affirmation eût été une preuve ?

Je n’avais pas de preuve. Les tribunaux eux-mêmes, les tribunaux gagés par celui que servait Maurice O’Brien avaient déclaré le crime chimérique et donné au meurtrier ce nom : apoplexie !…

Vous connaissez cette maison qui est à vous, Armand ; vous savez que la chambre de mon Robert communique avec la salle basse par une échelle fixe qui descend dans l’alcôve même. Je n’avais pas envie de dérober le secret de ces hommes. Leur secret m’importe peu, et je me suis hâtée de l’oublier dès que je l’ai su ; mais celui-là qui n’était pour moi qu’une voix, le trafiquant de sang humain qui avait vendu la vie de son semblable deux cent cinquante mille florins, il fallait que je le visse enfin face à face.

Il y a d’autres tribunaux que ceux de ces francs-juges, et la justice de Dieu attend parfois l’effort de l’homme. Je voulais le voir, l’assassin, pour connaître au moins ses traits comme je connais sa voix, – pour connaître son nom, peut-être, – pour avoir les moyens de le poursuivre désormais partout, fut-ce au bout du monde, et partout le combattre.

J’ouvris sans bruit la trappe, qui se referma au-dessus de l’échelle, et je descendis.

Les rideaux de serge de l’alcôve étaient fermés. Je me glissai à plat ventre sur le lit, et je mis mon œil à l’étroit interstice que laissaient entre elles les deux pièces de serge.

Ils étaient tous autour de la table sur laquelle la lampe brûlait.

J’étais, moi, à quatre pas de la table.

Je les vis, je les vis tous, excepté cet homme. Satan le protège !

– Il vous tournait le dos ? demanda le marquis vivement, car il tremblait cette fièvre contagieuse que rayonne la passion.

– J’aurais attendu, dit Madeleine ; un mouvement à tout le moins m’eût montré son profil, la couleur de ses cheveux, quelque chose, enfin, quelque signe, – mais rien… Il y avait là neuf visages découverts ; la femme avait un voile épais de dentelle, et l’assassin portait un carré de soie noire sur sa figure.

– Alors c’était le chef ! s’écria M. de Belcamp.

– Oui, répliqua la paysanne, c’était le chef.

– Un militaire ?

– Un marin anglais.

– Anglais !… de quel grade ?

– Commodore.

– Impossible ! murmura le vieillard. C’est là un titre des plus importants, et qui correspond à celui de nos contre-amiraux.

– Quoi qu’il fût le chef, prononça lentement Madeleine, il était le moins haut titré de tous les assistants.

M. de Belcamp fit un geste de surprise.

– Il y avait là des généraux, poursuivit la paysanne, un amiral, un ancien ministre, un sénateur, des princes, un cardinal-archevêque…

Le marquis se leva et arpenta la chambre à grands pas.

– Déjà ! pensa-t-il tout bas ; déjà !

Puis il ajouta, en s’arrêtant devant Madeleine :

– Pouvez-vous me nommer ces personnages ?

– Non, répondit la paysanne, je ne le dois pas.

– Le chef, du moins ?…

– Oui pour celui-là, car je compte sur vous… ils l’appelaient le commodore Davy.

– Davy ! répéta M. de Belcamp ; – il y a en Angleterre des Davie… des Davys mais Davy !… le commodore, Davy !… Enfin n’importe ; achevez Madeleine.

– J’ai fini, répliqua la paysanne, et je n’ai même pas besoin de vous expliquer désormais pourquoi il y avait des gens armés au dehors. Nous verrons peut-être des combattants : ce n’étaient encore que des sentinelles… maintenant, M. le marquis, vous savez tout ce qu’il m’est permis de vous apprendre : voulez-vous me conseiller et m’aider ?

– Je le veux de tout mon cœur, ma bonne Madeleine, répondit le vieillard qui reprit son siége. Avez-vous un dessein formé ?

– Retrouver cet homme, le démasquer, le punir…

Elle s’arrêta. M. de Belcamp avait les yeux fixés sur elle.

– Est-ce tout, Madeleine ? demanda-t-il.

Elle se redressa sous son regard et répondit :

– Non, ce n’est pas tout, Armand… Ce nom de Surrisy peut signifier encore sourire. J’ai parfois rêvé la fortune pour mon pauvre et joyeux enfant.

– Rêver est le mot ! murmura M. de Belcamp.

– Aussi je l’emploie… Mais qui sait ? Il est rare que ces hommes se défassent d’une arme tant qu’elle peut servir : ce n’est pas Georges Palmer ou ce Davy qui est le véritable assassin de Maurice… Les comtes Boehm ont volé deux héritages…

– O’Brien était un homme instruit, pensa tout haut M. de Belcamp ; l’acte soustrait devait être en due forme… et il se peut à la rigueur que ce Davy l’ait gardé comme une clef qui doit éternellement ouvrir la caisse des comtes Boehm… Les moyens les plus simples sont les meilleurs ; je suis en fort bons termes avec le préfet de police…

Madeleine secoua la tête.

– Ceci est impossible, dit-elle. Mon fils a juré, je dois tenir son serment.

– Qui veut la fin, cependant… commença le marquis. Il s’arrêta pour réfléchir.

– Vous comprenez, poursuivit-il ; cet homme possède de telles ressources, qu’il faut aller tout de suite aux grands partis… Préférez-vous la police anglaise ?

– Aucune police, répondit Madeleine avec fermeté.

M. de Belcamp ouvrait la bouche pour se déclarer impuissant, quand une idée lui traversa l’esprit tout à coup.

– De par tous les diables ! s’écria-t-il, nous avons notre homme ! un ami de ce pauvre O’Brien ! Je suis sûr qu’il m’a parlé de cette affaire-là autrefois !… Tous les avantages de la police et rien qui puisse éveiller vos répugnances… A l’heure qu’il est, celui-là en sait peut-être déjà plus long que vous-même ?… Vous avez entendu parler de Gregory Temple ?

– Au temps où il pouvait tout, répliqua Madeleine, il a eu cette affaire entre les mains. Vos souvenirs ne vous trompent pas. Je fis le voyage de Londres, et Gregory Temple me dit, sur la seule description du cadavre : « C’est un Anglais qui a porté le coup. Je connais cette meurtrissure et la main qui l’a faite. Jean Diable a passé par là. Silence absolu et revenez dans huit jours. » Huit jours s’écoulèrent, puis des semaines, puis un mois… puis des années… Gregory Temple finit par me renvoyer avec ces paroles : « Ou Jean Diable n’existe pas ou c’est véritablement le démon ! » Maintenant on dit qu’il est devenu fou. Ce qu’il n’a pu faire quand il avait sa raison et qu’il était à la tête de la première police du monde…

Elle s’arrêta, parce que le vieux marquis la regardait en souriant.

Pendant qu’elle parlait, il avait ouvert son secrétaire et disposé ce qu’il faut pour écrire. Sa plume allait déjà sur le papier.

– Je n’ose pas me vanter de connaître parfaitement mon vieil ami Temple, dit-il tout en écrivant, mais si dans tout l’univers il y a quelqu’un pour le connaître un petit peu, c’est moi… Je n’ai jamais deviné en ma vie aucun rébus ni aucune charade, et c’est peut-être pour cela précisément que j’aime tant cet esprit subtil jouant avec la difficulté et nageant dans un océan de calculs, où je perds plante, moi, à deux pas de la grève… Il me fait l’effet d’une araignée filant incessamment sa toile, et voilà vingt-cinq ans que je m’amuse à regarder cela… J’ai honte de l’avouer, mais les problèmes de police m’intéressent au plus haut degré… Je suis resté enfant, à Londres, Gregory était pour moi le conteur inépuisable, le conteur en action qui chaque jour m’étonnait par quelque nouvelle merveille… Quand il s’est publiquement déclaré vaincu dans sa lutte contre l’assassin de la Bartolozzi, que celui-là soit ou non Jean Diable, que Jean Diable existe ou que ce ne soit qu’un nom recouvrant les méfaits collectifs d’une armée de bandits, je me suis dit : l’assassin n’a qu’à se bien tenir ! Quand ma jolie Suzanne est arrivée un jour en larmes et m’a donné à comprendre au travers de ses sanglots que son père tombait sous le coup d’une idée fixe, j’ai songé malgré moi à cette ruse des bons chats qui feignent le sommeil pour attirer les souris à portée de leurs griffes. Gregory Temple ne m’a pas confié son secret, mais il m’a écrit trois lignes, disant : « Si vous avez quelque chose à m’apprendre ou quelque chose à me demander, je ne suis pas encore mort. Gregory Temple doit être aux prises avec un effort implacable et terrible. Je n’oserais pas et je ne voudrais pas jeter un obstacle sur sa route en détournant sa pensée de son but, mais ici nous entrons dans sa pensée même. Après tout, ce Jean Diable n’est peut-être pas un être fantastique. Nous ramenons Gregory, ce roi des limiers, à une piste qu’il avait peut-être perdue ; nous lui fournissons l’étincelle qui peut-être va éclairer toute sa route… De par Dieu ! Madeleine, je n’ai pas de mérite à vous servir ici : je hais ce sanguinaire coquin de Jean Diable, qui a fait ma petite Jeanne orpheline. J’ai pris parti dans cette guerre à mort que lui livre le vieux Temple, et, tout marquis de Belcamp que je suis, si jamais ce monstre vient à portée de ma main, je le saisirai au collet comme un gendarme.

Il reprit sa plume qu’il avait déposée, et acheva sa lettre en quelques lignes. Il en tira lui-même une copie, puis, glissant chaque pli dans une enveloppe, il adressa l’une rue Dauphine, à Paris, et l’autre, Leicester square, à Londres, toutes deux au nom de Gregory Temple, esq.

– Si quelque chose peut être fait, dit-il en remettant les deux lettres à Madeleine, celui-ci le fera… Soit qu’il vienne au château sur cette appel, soit qu’il vous donne rendez-vous, tenez-vous prête.

La paysanne se leva.

– Et ne me dites-vous rien de mon fils avant de partir, bonne femme ? s’écria M. de Belcamp avec une vivacité de jeune homme. Vertubleu ! avant son arrivée, votre Robert était le coq du-pays : vous voilà jalouse, Madeleine !

– J’ai vu M. le comte à la grand’messe, répliqua la paysanne en souriant. Il est comme vous étiez à son âge, Armand…

– C’est menti, bonne femme ; je n’ai jamais été si beau que cela de moitié ! il ressemble à sa mère, à qui Dieu avait donné le visage d’un ange.

– Il est comme vous étiez à son âge, répéta Madeleine d’une voix ferme. Je ne lui veux pas d’autre ressemblance, et, pour le respecter comme je le dois, j’ai besoin d’oublier qu’il est le fils de cette femme.

– Elle est morte, vieille Madeleine, murmura le marquis.

La paysanne prononça très bas, mais distinctement :

– Dieu veuille que d’elle tout soit mort, et que le fils n’hérite que de son père !

Les sourcils de M. de Belcamp se froncèrent malgré lui.

– Il est arrivé chez nous comme un bon génie, reprit Madeleine, et mon Robert m’a fait battre le cœur en me racontant son histoire du pont du moulin. C’est vous, cela, Belcamp ! Je vous dis que je ne veux pas regarder au delà, et que je ne veux rien voir en lui, sinon son père, dont il a le nom et sans doute le cœur.

L’enfant est au-dessus de nous tous, Madeleine, murmura le vieillard. Quelque chose me promet qu’il sera la joie de mes vieux jours et la gloire de mon nom… Et je lui pardonne, à elle, que Dieu a reçue dans sa miséricorde, surtout parce que je lui dois mon Henri, mon trésor chéri et mon dernier amour !

En sortant du château, Madeleine Surrisy descendit vitement la côte, car la malle-poste passait de nuit à Saint-Leu, et il lui fallait aller jusque-là pour jeter ses lettres dans la boîte. Elle voulait ne point perdre une heure et tenir autant que possible son fils à l’écart de cette affaire. Comme elle arrivait au bord de l’eau, elle vit deux ombres qui se glissaient derrière les saules : un homme et une femme. La nuit se faisait très sombre ; cependant Madeleine eût affirmé que les deux ombres ne portaient point le costume villageois.

Elle appela doucement :

– Robert !

Personne ne répondit.

– Holà ! Robert ! répéta-t-elle en élevant la voix et d’un accent d’autorité, car elle portait en tout la mâle résolution de sa nature, et ne laissait jamais une besogne à demi faite.

– Holà ! répondit-on de l’autre côté de l’eau, vers la maison du meunier, qu’y a-t-il, mère ?

Madeleine s’arrêta étonnée. Ce n’était pas de ce côté-là qu’elle attendait la réplique de son fils.

– Qui donc est l’autre ? se demanda-t-elle.

Ce n’était point Laurent, car Laurent traversait le pont à grands pas avec l’ancien lieutenant, qui demanda de loin d’un air inquiet :

– Vous est-il arrivé quelque chose, ma mère ?

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