XVII - Le rendez-vous.
Qui donc était l’autre ?
Madeleine jeta un regard soupçonneux vers les saules.
– Dieu merci, répondit-elle à la question de Robert, il faut faire du chemin quand on a besoin de son fils !… On pourra bientôt vendre ton lit si tu passes tes nuitées à la belle étoile… Bonsoir, monsieur Herbet ; vous n’avez pas tenu votre sœur si tard dehors, j’espère ?
– Il y a longtemps que Jeanne est couchée, répliqua Laurent.
Madeleine prêta l’oreille à un bruit que les deux autres n’entendaient point.
– Tout va donc bien, dit-elle en élevant la voix, car ce n’est point l’heure de courir pour une jeune fille… Robert, je te cherchais ; j’ai deux lettres qui doivent partir par la poste de cette nuit.
– Donnez, mère.
– Non, je veux porter moi-même.
Robert la regarda étonné.
– Alors, partons, dit-il, je suis prêt à vous accompagner.
Laurent et lui échangèrent une poignée de main. L’instant d’après, les abords du pont étaient silencieux et solitaires.
Ce silence fut bientôt rompu par un bruit léger. Le jeune feuillage des saules s’agita, tandis que des pas s’étouffaient dans l’herbe. Les deux ombres que Madeleine Surrisy avait aperçues naguère sortirent du buisson et remontèrent lentement la prairie. Madeleine ne s’était point trompée : il y avait un homme avec une femme, et ce n’était pas un couple villageois.
– Ils sont partis, murmura une voix grave, mais si douce qu’un écouteur, au premier instant, n’aurait point su dire si c’était l’homme ou la femme qui parlait.
Mais une autre voix plus faible, et dont les tremblantes inflexions ne pouvaient vibrer que dans un gosier de jeune fille, répondit :
– Rentrons, je vous en supplie. Je ne sais pourquoi je suis venue. Depuis trois jours, j’agis comme en un rêve. Ma frayeur même me dit que je fais mal en restant avec vous. Je vous en prie, rentrons, monsieur le comte.
Les lèvres d’Henri effleurèrent la main de sa compagne, qui s’arrêta défaillante.
– Jeanne, ma belle Jeanne chérie, prononça-t-il tout bas, et sa parole était comme un chant, – bien-aimée promesse que Dieu me fit si loin de mon pays, espoir et sourire de mon exil ! Jeanne, ma fiancée céleste ! vous êtes venue parce que déjà vous obéissez à celui qui sera votre guide et votre appui jusqu’à son dernier soupir ; vous êtes venue parce qu’il y a entre nous un lien qui n’est pas d’hier, et que nos destinées s’unissaient là-haut bien avant que nos âmes ne se fussent rencontrées sur cette terre… Jeanne, ne tremblez pas quand vous êtes auprès de moi, car vous n’y seriez pas, vous, l’enfant si pure et saintement candide, si ce n’était votre place ; n’abrégez pas des instants qui sont pour vous comme pour moi l’aurore du bonheur, car vous m’aimez, Jeanne ; la voix qui descendait du ciel n’a pu mentir, et si je ne presse pas ce charmant aveu qui fera déborder la joie de mon cœur, c’est que votre cœur lui-même m’a dit tout bas : Dès le premier instant je me suis élancée, vers vous comme si nos âmes s’étaient reconnues, je croyais aimer avant de vous avoir vu et je me trompais, Henri, car c’est votre vue même qui m’a enseigné, l’existence, l’espoir et les douces larmes d’amour.
– Mon cœur ne m’a pas dit tout cela, murmura Jeanne qui ne tremblait plus et qui souriait. Il vous parle mieux qu’à moi-même.
– M’a-t-il trompé ?
– Je ne sais… dit-elle.
Puis elle s’arrêta, frémissante. Les impressions se succédaient en elle avec une maladive rapidité.
– Depuis que vous êtes arrivé, reprit-elle en baissant la voix encore, – je souffre.
– Faut-il partir ?
– Non : il me semble que je ne pourrais plus me passer de cette souffrance.
Il attira sa main contre son cœur.
– Le votre ne bat pas comme le mien, dit-elle.
– Il nage dans son allégresse, Jeanne. Je suis plus calme et plus heureux que vous, parce que j’ai rejeté loin de moi pour cet instant le meilleur de ma vie peut-être, tout ce qui n’est pas vous-même ; parce que je m’assieds libre et franc de tous soins à ce festin de joie ; demain amènera sa peine ; demain, je m’éveillerai de ce délicieux songe, et je regarderai en face l’œuvre que j’ai choisie sans mesurer ma force. Aujourd’hui, mon amour célèbre sa fête gardée. Je me repose, moi qui d’ordinaire n’ai point la paix du septième jour… non, vous avez raison, mon cœur ne bat pas, il emplit ma poitrine… Tout à l’heure vous disiez : Pourquoi suis-je venue ? c’est la question qui flotte incessamment dans ma pensée et qui l’engourdit comme ferait la langueur de l’ivresse : Pourquoi est-elle venue ? Il n’y a qu’une réponse : chaque fibre de mon être la murmure : Elle t’aime ! elle t’aime !… Oh ! je vous le dis, le pouls de la félicité suprême est tranquille, et le cœur qui bat trop vite n’a pas franchi encore le seuil du paradis d’aimer.
– Pourtant, mon pauvre cœur me fait mal et je vous aime ! soupira Jeanne malgré elle.
Aussitôt qu’elle eut prononcé ce mot, elle fit effort pour retirer son bras. Dans la douce lutte, Henri sentit sur ses mains des larmes qui tombaient brûlantes : Ses lèvres touchèrent le front de Jeanne, qui devint froide. Il fut obligé de la soutenir.
– Rentrons, dit-elle encore, rentrons, je vous en prie !
C’était dans l’avenue de vieux chênes qui descendait de l’esplanade au bord de l’eau, mirant ses derniers arbres dans l’Oise, en face de la pauvre maison des Surrisy. Cette nuit de printemps avait des tranquillités si profondes que le bruit de l’eau caressant la rive semblait un cantique lointain. On entendait la brise passer lentement dans la cime des arbres. C’étaient de longs soupirs, faibles et suaves comme l’haleine qui monte des lèvres du cher enfant à l’oreille vigilante de la mère.
Il y avait un arbre vieillard, déraciné par les folles tempêtes d’avril, qui gisait dans la mousse, gardant encore tous ses rameaux. Henri déposa Jeanne sur ce siége, et s’agenouilla devant elle. Il était de ceux que Dieu seul connaît, et dont nul regard humain n’a jamais sondé le cœur. Ce qu’il y avait dans cette âme, grande assurément et puissante autant que peut l’être l’âme d’une créature mortelle, personne ne le savait. Celui-là n’avait pas de confident et vous eussiez pris sa vie peut-être sans lui arracher son secret. Mais, quel qu’il fût, bon ou mauvais génie, la passion jeune, ardente, sincère, brûlait en ce moment dans ses yeux. C’était l’amour, le véritable amour qui est l’enthousiasme et l’efflorescence du cœur. De même que le pinceau le plus divin ne peut donner aux figures groupées sur la toile ce mystérieux complément, ce rien sublime qu’on nomme la vie, de même le comédien, fût-il l’incarnation du génie, ne peut rendre d’une manière parfaite ce sentiment magistral, cette maladie providentielle et reine, ce miraculeux élan de l’âme vers la fécondité du bonheur. Lovelace veut réchauffer les apparences de son caprice attiédi, don Juan peut farder de chevalerie la sauvage brutalité de son désir ; mais il n’est permis à l’un ni à l’autre de jouer l’amour, le grand, le bel amour, qui a son visage et son langage, sa valeur et son titre, comme l’homme et comme l’or. L’homme peut se déguiser, il est vrai, et la fausse monnaie circule : aussi don Juan est-il souvent vainqueur et Lovelace triomphant ; mais c’est qu’il y a des aveugles volontaires, en quantité, partout, dans ce bas monde, et des victimes complices.
Celui-là n’était don Juan ni Lovelace : celui-là aimait et croyait ; celui-là possédait, à l’heure où nous sommes, indépendamment de son passé, de son avenir, de lui-même pourrait-on dire, tant est grande et vraie la parole du poëte qui accorde à l’amour le don d’éternelle virginité, celui-là possédait ce qu’il faut de jeunesse, de foi naïve et d’ardente certitude pour ceindre la robe nuptiale et pour entonner le cantique des cantiques.
La nuit n’avait point de lune, mais du firmament, où pas un nuage n’errait, les étoiles regardaient, et tous les diamants de ces mystérieuses prunelles, groupés en parures distinctes dans le profond azur, laissaient sourire et tomber cette lumière invisible comme la rosée : qui vient de partout à la fois et qui, pour l’œil habitué déjà aux ténèbres, dessine mieux qu’un rayon la forme des objets prochains. Jeanne inclinait son doux visage, pâle, mais radieux dans cette claire obscurité ; Henri avait les mains jointes ; le silence parlait en eux ; leurs regards se croisaient et ne se quittaient plus, réunissant leurs âmes en un long et muet baiser.
Ils étaient beaux comme la jeunesse elle-même et comme le premier épanouissement de l’amour. Tout ce poëme délicieux de la transfusion des cœurs souriait dans les langueurs de leurs sourires. Les boucles amollies de la chevelure de Jeanne tombaient comme un voile opulent jusqu’au seuil chaste que les battements de son sein agitaient : il ne fallait qu’une respiration de la brise endormie pour les porter jusqu’aux lèvres d’Henri. Henri semblait prier, recueilli dans sa contemplation, et adorer l’idole. Oh ! ils étaient beaux comme ces prémices de l’extase qui doivent former plus tard le lointain lumineux des souvenirs et parler encore de jeunesse au cœur engourdi par le froid des années.
– Je voudrais connaître cette Georgelle, dit tout à coup Jeanne, qui tressaillit au son de sa propre voix.
– Je vous appelais ainsi avant de savoir votre nom, Jeanne, répliqua le jeune comte. Il y a si longtemps déjà que toutes mes pensées sont à vous… Quand je vous voyais venir, à l’appel de mes yeux fermés, le soir, vous étiez pour moi l’autre Georgelle, la divine création dont la vraie Georgelle était l’ombre charmante ou le reflet.
– Et vous l’auriez aimée, la vraie Georgelle, sans ce rêve étrange ?…
– Je vous aurais cherchée en elle… Tout au fond de mon être, Jeanne, votre pensée existait à l’état latent, témoin la joie que j’éprouvai en reconnaissant Georgelle… Mais, pour parler de ces choses, il faut donner aux mots une signification qu’ils n’ont point, et à quoi bon tenter l’explication de ces subtilités inexplicables ?…
– Ce sera mon bonheur de toujours errer dans ce champ de l’infini, qui est à nous, murmura Jeanne, puisque nos âmes s’y sont rencontrées. Vous me l’avez ouvert, il ne faut plus me le fermer… Je comprends cela, moi, Henri, et quand je me replie sur moi-même il me semble que moi aussi je n’ai jamais cessé de vous attendre… Ils me disaient tous que j’aimais Robert Surrisy, et certes, si vous n’étiez pas venu, j’aurais consenti sans répugnance à le prendre pour mon mari, car il est bon et doux : j’ai pour lui l’affection d’une sœur ; mais je crois bien me souvenir que j’étais parfois pensive au milieu de mes gaietés d’enfant…
– Car, s’interrompit-elle soudain, j’étais gaie avant d’être heureuse, Henri. Pourquoi mon bonheur m’a-t-il rendue triste ?
– Vous redeviendrez gaie, ma Jeanne chérie. Toute transformation ici-bas est une souffrance : C’est du fond d’une maladie que la chrysalide triste s’élance joyeux et brillant papillon.
– Et qu’avez-vous pensé, reprit la jeune fille, avide de rentrer dans ces espaces aériens qui étaient comme la patrie de son amour, – quand vous avez vu se réaliser votre rêve tout comme celui de Georgelle ?… Etiez-vous impatient déjà ?… aviez-vous de la crainte ?
– J’étais impatient, Jeanne, je n’avais pas de crainte. Au moment où je me suis élancé à votre secours, je ne vous avais pas encore reconnue ; mais lorsque je vous contemplai inanimée, dans mes bras, sur le rivage, derrière les saules, j’eus un élan vers Dieu, suivi d’une mortelle défaillance. Vous étiez ma Georgelle, mais si merveilleusement supérieure et plus belle ! je pensai : Va-t-elle mourir ! Mes yeux furent brûlés par des larmes. Je vous soutenais, froide et si pâle que vous ne serez pas autrement quand Dieu laissera votre corps charmant ici-bas pour ravir votre esprit dans la maison de ses anges ; je guettais votre souffle qui tardait à renaître. J’ai peur de vous dire ce qu’alors je pensais, Jeanne.
– Oh ! dites ! dites !
– Je pensais… et mon délire faisait de ce souhait impie une fervente prière… je pensais : Si elle ne doit pas m’aimer, qu’elle meure !
Jeanne mit ses deux mains sur les épaules d’Henri et son sourire eut des caresses célestes.
– Ce n’était pas un souhait impie, murmura-t-elle, je suis contente que vous l’ayez formé.
Henri, toujours agenouille, s’accouda au trou du vieux chêne ; sa tête blonde avait ainsi pour oreiller la robe de deuil.
– J’avais deviné des yeux noirs sous vos sourcils d’ébène, reprit-il. Votre paupière se souleva lentement ; l’azur de votre prunelle me pénétra comme une espérance. Je sentis votre amour avant vous-même, et je ne demandai plus rien à Dieu, sinon le pouvoir de vous donner sur la terre tout le bonheur qui vous est promis dans le ciel.
– Aimez-moi bien, dit Jeanne, et votre prière est exaucée.
Il y eut encore un silence plus éloquent que la parole. Les doigts effilés et blancs de Jeanne jouaient à son insu dans les beaux cheveux d’Henri.
– Comtesse de Belcamp !… pensa-t-elle tout haut.
Henri sentit sa main qui devenait froide. Il releva la tête et vit qu’elle avait des larmes plein les yeux.
– Vous pleurez, Jeanne ?
– Si tout cela n’était qu’un songe ! murmura-t-elle.
– Pourquoi me parlez-vous ainsi ?
– Comtesse de Belcamp ! répéta la jeune fille avec, une solennité enfantine.
Puis elle ajouta, en baissant la tête :
– Non, non, je n’aurais pas dû venir : il y a des choses qui sont impossibles !
Elle évita les yeux du comte qui la regardait en souriant et poursuivit d’une voix changée :
– Monsieur le comte, il faut que vous sachiez mon histoire…
– Je sais votre histoire, Jeanne, interrompit Henri.
Elle le regarda ; cette fois, son étonnement allait jusqu’à l’incrédulité.
– Est-ce que votre vision vous avait dit… commença-t-elle.
– Non, répondit le jeune comte avec un sourire protecteur et plus doux ; les visions parlent peu et ne s’occupent point de généalogies. Mais il y a autre chose entre nous que la vision, et notre destinée a croisé sur plus d’un point notre route dans la vie… Vous ne connaissez rien de moi, sinon les apparences… moi, je vous le répète, je sais votre histoire : ce que vous en savez vous-même et ce que vous en ignorez.
– Par votre père ?…
– J’ai instruit mon père au sujet de ce qui vous regarde.
– Par ma tante ?…
– J’ai appris à votre tante ce qu’elle ne savait pas.
– Par ma mère ?…, prononça Jeanne si bas qu’Henri eut peine à l’entendre.
Celui-ci hésita un instant. Quand il répondit enfin, sa voix trahit une profonde émotion.
– Jeanne, dit-il, vous serez en ce moment la seule… vous me comprenez bien : je dis le seul être à qui je laisserai voir tout le fond de mon cœur… J’ai des amis et j’ai mon père, mais mon secret, ma bien-aimée Jeanne, ne sera que pour vous… D’autres penseraient à ma place peut-être que ce secret est de nature à ne point toucher le cœur d’une femme… moi je ferai l’éducation de votre cœur ; je ne l’élèverai point : il est au niveau de tout ce qui est noble… mais je lui apprendrai ce que savaient tous les cœurs de femme, au temps de la chevalerie ; il battra, ce cher cœur, le pouls même de mes haines généreuses et de mes ardentes ambitions.
– Vous haïssez, vous, Henri !
– Aucun homme : une nation !
– Et vous êtes ambitieux ?
– Comme celui qui vint de Dieu pour délivrer le monde.
Les yeux de Jeanne étincelèrent dans la nuit, car c’est l’âme des jeunes filles qui comprend ou qui croit comprendre ces grandes témérités que nous appelons des folies.
Tout audacieux esprit jaillissant hors du niveau de l’humanité a son ombre vivante, écho et refuge de sa pensée, toujours une femme.
Jeanne joignit ses deux belles petites mains et dit comme on prie :
– Henri, que j’aimerais à mourir avec vous !
– C’est vivre qu’il faut, Jeanne, s’écria le jeune comte ; vivre pour vaincre. Vous serez la trempe de mon épée, tant que durera le combat ; après la victoire, vous serez la douce couronne de mon triomphe.
– Henri ! Henri ! s’écria la jeune fille en levant vers le ciel ses yeux qui rayonnaient d’enthousiasme, se peut-il que j’aie été choisie pour cela ?… Je ne sais pas quelle est votre œuvre… ai-je besoin de le savoir ?… je crois en vous comme en Dieu même, et je vous suivrais les yeux bandés, quand même les passans de la route crieraient à mon oreille : Détourne-toi, ceci est le chemin de l’enfer !
Le jeune comte l’attira, jusqu’à ce que son front penché touchât sa lèvre. Il y mit un baiser.
– Fasse le ciel, murmura-t-il avec une nuance de mélancolie, qu’il en soit toujours ainsi ! Mais, revenons à vous, Jeanne ; j’ai connu, en effet, votre mère, chez qui se réunissaient à Londres les soldats d’une armée qui ne marche pas à mon but, mais dont le passage me fraiera une partie du chemin. Ce sont des voies redoutables où tout pas en arrière est puni de mort. La justice humaine ne soulèvera jamais le voile qui recouvre ce meurtre.
– Et vous, Henri, prononça Jeanne d’une voix altérée, pourriez-vous le soulever ?
– Il est des liens qui ne se peuvent pas rompre, Jeanne, répondit Henri avec calme. Si je pouvais soulever ce voile, je ne serais pas à vos genoux, car il n’est pas permis à une fille de renier la mémoire de sa mère, et celui qui a fait un serment comme le nôtre n’a pas le droit d’écouter son cœur : mon ignorance me sauve.
– Si vous saviez le nom de l’assassin, vous ne pourriez pas le dire ? s’écria Jeanne.
– Dieu qui veut notre union a permis que je l’ignorasse, répondit seulement Henri.
Jeanne se couvrit le visage de ses mains.
– Telle est la loi dont je suis deux fois l’esclave, poursuivit le jeune comte, dont la voix grave et douce eut un douloureux accent, ou plutôt telles sont les deux lois semblables auxquelles je dois aveuglément obéir : la loi de l’association qui a condamné votre mère, et ma loi à moi, portée par moi-même et pour moi seul ; loi suprême, celle-là, car de son accomplissement dépend mon œuvre qui vaut mille fois ma vie !
Jeanne pleurait tout bas.
– Devant cette loi, poursuivit encore Henri, qui semblait s’imposer le devoir d’appuyer sur chaque mot et de souligner chaque parole, nous n’avons ni frères, ni sœurs, ni père, ni mère, ni nièce, ni femme, ni amante. La loi est tout.
– Terrible loi ! murmura Jeanne. Qu’y a-t-il donc de si grand en ce monde pour motiver un semblable pacte ?
– Deux immensités : l’amour et la haine.
– Ni sœur… ni mère… ni femme ! prononça la jeune fille lentement ; vous auriez pu être l’instrument qui m’a fait orpheline ?
– Cela, était possible.
– Même si vous m’aviez connue déjà ?… même si vous m’aviez aimée !
– J’aurais eu à choisir entre l’obéissance et la mort.
– En choisissant la mort, vous m’auriez tuée ! sanglota Jeanne.
– Tout à l’heure, répliqua Henri d’une voix ferme, vous disiez : Que j’aimerais à mourir avec vous ?
– En combattant, c’est vrai, quoique je ne sois qu’une pauvre enfant ! s’écria Jeanne ; oui, dans l’ardeur de la lutte, dans l’enthousiasme de l’assaut.
– Jeanne, interrompit Henri, le martyre a son ardeur et son enthousiasme aussi : le martyre est encore un combat.
La jeune fille laissa tomber son front sur sa poitrine et balbutia en un soupir découragé :
– Oh ! pourquoi m’avez-vous sauvée !
Et comme Henri essayait de prendre ses mains, elle le repoussa violemment.
– Vous qui demandiez à Dieu, s’écria-t-elle avec toute l’énergie du désespoir, le pouvoir de me donner sur la terre tout le bonheur qui est réservé aux anges dans le ciel ; vous qui avez prononcé ces propres paroles, car je me souviens des vôtres si vous pouvez citer les miennes, Henri, Henri, n’avez-vous donc rien à m’apporter, sinon le choix entre le parricide et le suicide !
Le jeune comte se leva et croisa ses bras sur sa poitrine. Sa belle tête se redressa hautaine. Sa voix métallique et vibrante eut des accents que Jeanne n’avait jamais entendus.
– Nous sommes des amis d’hier, dit-il. Loin d’être époux, nous n’avons pas encore échangé l’accord des fiançailles. Eh bien ! je sens à l’angoisse de mon cœur que le simple renoncement à ce bien dont je ne suis pas encore possesseur sera pour moi déchirant et cruel comme le divorce de l’agonisant avec la vie. Ce n’est point le hasard qui a conduit notre entretien sur le terrain où nous sommes. Ces sujets ont été volontairement abordés par moi. Il vous fallait un éclaircissement, et j’avais besoin d’une épreuve. J’ai mis souvent le bandeau sur les yeux de celui qui demandait à entrer dans le sanctuaire… mais vous étiez celle que j’avais choisie entre toutes pour être le soutien de ma vertu et le flambeau de mon âme ; je vous prenais comme le cordial divin qui devait rehausser mon courage abattu et rallumer aux heures mauvaises le feu sacré dans mon cœur. Vous étiez pour moi au-dessus des autres créatures puisque je me donnais à vous en échange de vous-même. Je ne pouvais pas vous introduire dans le temple autrement que le front nu et les yeux grands ouverts. Je l’ai fait, j’ai bien fait. Dussé-je emporter d’ici mon espérance morte et mon rêve évanoui, dussé-je quitter cette place avec des larmes dans le cœur et mettre en deuil à cause de vous le restant de ma vie, j’ai bien fait, puisque j’ai fait mon devoir.
Ne m’interrompez pas, Jeanne, car ce sont ici de suprêmes paroles. Entre nous deux, il n’y a pas place pour ces escarmouches vaines qui tuent le temps des amants vulgaires. Il ne me faut pas une part de vous : je ne veux de vous que vous-même tout entière. Quand j’aurai fini, vous me direz : « Je suis la comtesse de Belcamp, ou bien, pauvre bel ange, vous me donnerez votre main à baiser, et nous nous séparerons pour toujours…
Je suis ce que je vous ai dit. Je n’ai pas assez dit. Je suis plus haut encore ou plus bas. J’ai fait trop petite la part des dangers qui m’enveloppent comme le suaire – d’où Lazare pourtant ressuscita ! Je suis dix fois proscrit, vingt fois peut-être : je ne compte plus. Toutes les polices de l’Europe me cherchent ; tous les tribunaux de l’Europe m’ont condamné. Pour moi, chaque pouce de terre peut recouvrir un piége ; sur ma main, toute main amie peut se fermer comme une menotte d’acier. Vous avez vu vos villageois armés entourer en criant un chien mordu de la rage, c’est moi. Je n’ai d’asile qu’en moi-même. Lorsque je cherche un point de comparaison dans les récits des historiens et dans les fictions des poëtes, je n’en trouve pas, car on laissait Marius errer en paix dans les ruines de Carthage, et Satan, révolté contre la foudre, a l’enfer.
Ceci peut vous sembler grand et séduire votre imagination de femme ; il me faut la vérité nue : descendons ! A l’archange déchu il reste une étincelle de sa splendeur éteinte dans le tonnerre. Il est quelque chose de plus repoussant que l’enfer, c’est la boue noire de honte et rougie de sang. J’ai tant d’ennemis, que je marche soutenu par l’effort imprudent de leur haine. Le coup de l’un me repousse sur l’autre dans la mêlée, et la cohue aveugle ne sait pas me faire un trou pour tomber.
– Mais demain, vous qui aviez pudeur de votre naissance, quelqu’un vous dira en me montrant au doigt : Celui-ci a épousé les millions de celle-là peur redorer la misère de son écusson… Ne m’interrompez pas : je vous ai dit que je savais mieux que vous votre histoire : vous êtes riche et je suis pauvre, je vous l’affirme : acceptez le fait pour vrai… Un autre vous criera : son écusson ment, son titre n’est pas à lui : c’est le fils d’une voleuse de Londres !… un autre encore : c’est un voleur lui-même… un autre : c’est un assassin !… et pour comble, au milieu d’une fête peut-être, peut-être au sortir de l’église où fumeront encore les cierges de nos noces, une noire armée se présentera, dont le chef viendra me mettre la main sur l’épaule en disant : Je vous arrête au nom du roi !
Ecoutez bien ! je vous arrête, non pas parce que tel drapeau a flotté sur telle tour, non pas parce qu’un traître a vendu tel complot hardi, mais parce qu’il y a eu ici une caisse ouverte avec de fausses clefs, ou là un malheureux trouvé mort entre ses draps sanglants ! Je vous arrête, non pas vous, Bryan de Glencoe, qui jetâtes le gant à Georges II sur son trône, non pas vous-Mandrin ou Cadoudal, non pas même vous, fanatiques en délire, Jacques Clément, Ravaillac ou Damiens, mais vous, Mandrin, mais vous, Cartouche, mais vous, Poulailler, Jean Diable ou Jack Sheppard ! Vous égorgeur, bandit, vous faussaire !…
Le comte Henri de Belcamp s’arrêta pour essuyer la sueur qui coulait de son front, Jeanne l’écoutait haletante. Elle ouvrit la bouche ; il lui imposa silence d’un geste impérieux.
– J’ai dit vrai, poursuivit-il, tandis que l’éclat de sa voix redescendait jusqu’au murmure ; il n’y a là ni l’emphase frivole du dépit amoureux, ni l’amère exagération du désespoir. J’ai dit vrai minutieusement et scrupuleusement. Ces choses pouvaient arriver hier, comme elles peuvent encore arriver demain. Et cependant je suis venu vers une enfant heureuse dans sa paisible médiocrité ; sa gaieté d’ange était la joie des alentours ; elle avait un ami, presque un fiancé, brave, honnête et bon, non pas autant qu’elle est sainte et belle, mais assez pour lui donner ce vulgaire bonheur qui est notre meilleur lot ici-bas. Dieu me garde de railler ! Ce bonheur-là se nomme la paix de l’âme. Je suis venu, la jeune fille est infidèle à son fiancé ; le voisinage écoute et regarde en vain, il ne l’entend plus chanter, il ne la voit plus sourire, elle sait maintenant pleurer. Pourquoi suis-je venu ? que m’avait-elle fait ? de quelle vengeance ai-je été en ceci l’impitoyable ministre ?… Oh ! je suis venu parce que je suis jeune et que mon cœur n’a rien perdu des suaves virginités qui se font si rares en ce monde ! Je suis venu parce qu’il y a une force au-dessus de nous, qu’on la nomme Dieu ou qu’on la nomme l’amour ! Je suis venu parce que cette force inconnue m’a conduit par la main à travers les haines des hommes et les tempêtes de la mer. Je suis venu parce que j’aime !… Je suis bien bas, j’ai dû le confesser dans mon humilité ; mais, dans mon orgueil, j’ajoute aussi : je suis bien haut ! C’est mon talon qui touche à cette fange où mes ennemis resteront écrasés ; ma tête se dresse au-dessus des nuées ; mon œil regarde le soleil face à face… J’ai fait trembler des rois, j’ai fait tressaillir des peuples… Pour tous les mépris qui s’entassent autour de moi, j’ai des monceaux de gloires… Derrière mon échafaud, il y a mon char triomphal… Je combats : je ne suis pas vaincu, puisque j’existe ; je lutte seul contre tous ; je me sens grandir dans ma nuit et dans ma solitude ; rien ne m’arrête, je me ris des batailles perdues et je m’enivre de mes victoires… et je marche sans cesse, sans cesse, montant chaque jour un échelon… Demain, j’aurai l’échafaud sous mes pieds… ma tête dépassera le niveau des trônes… L’Europe, en un grand cri, proclamera mon nom…
Jeanne, ma couronne était assez large pour deux têtes ; Jeanne, mon amour chéri, ce terrible secret qu’on ne dit qu’à soi-même, je l’aurais mis à l’abri dans votre sein et je n’aurais pas été parjure, car vous auriez été moi, le meilleur de moi, ma joie, ma force, ma conscience. Jeanne, il est en moi des trésors de tendresse que j’aurais voulu verser en vous ; Jeanne, pour celui qui est seul, l’heure des faiblesses peut être mortelle : je voulais m’appuyer sur vous… Vous étiez digne de moi ; je me croyais seul digne de vous… Je vous aurais donné tout : mes douleurs et mes joies ; je vous aurais pris tout, vos larmes comme vos sourires. Jeanne, j’avais bâti pour nous deux des châteaux dans le ciel. De même que ma tâche est d’un géant, mon amour est d’un demi-Dieu. Je vous aimais… je vous aime, comme jamais femme n’a pu souhaiter d’être aimée sur la terre… Je ne puis aimer que vous ; sans vous ma vie sera désormais un veuvage… Jeanne, moi je n’ai même pas le refuge de mourir, j’appartiens à mon œuvre et je vous aurais donnée à mon œuvre : vous ne pouvez me condamner qu’au deuil de toute ma vie… Jeanne, j’achève et mon cœur se brise… Selon votre arrêt, je vais me relever invincible… ou reprendre ma route, inébranlable, résigné, mais triste : plus faible parce que j’ai espéré et parce que j’aime, plus seul !
Il fléchit de nouveau les genoux.
Pendant un instant, on n’entendit que ces deux voix de la nuit : l’eau parlant tout bas au rivage, les arbres murmurant sous les caresses de la brise.
Puis la poitrine de Jeanne rendit un long soupir.
Puis encore elle jeta ses deux bras autour du cou d’Henri et cacha sa tête dans son sein. Elle dit, comme si elle eût parlé au cœur même de son amant, qu’elle sentait palpiter sous ses lèvres :
– Je veux vivre et mourir avec vous !
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