‹ Jean DiableChapitre 22 sur 25 · XVIII - La patache.

XVIII - La patache.

Il était neuf heures du matin, et c’était trois jours après ce dimanche où lady Frances Elphinstone avait fait son entrée dans la société miremontaise. La patache de l’Isle-Adam redescendait vers Paris, à vide et seulement pour n’en avoir pas le démenti. Des chemins de fer ont donné au monde un appétit de locomotion qui n’existait pas du tout en 1817. Le long de l’éternel treillage qui borde nos voies ferrées, chacun a pu remarquer un très-grand nombre de vieillards mélancoliques qui regardent passer la vapeur. Ce sont tous d’anciens conducteurs de pataches en retraite ou des directeurs de petites messageries rentrés dans la vie privée. Ils se disent, en suivant d’un œil jaloux le nuage de fumée qui emporte tant et tant de voyageurs impatients : On finissait tout de même par arriver autrefois !…

Maintenant on commence par là.

Le conducteur de l’Isle-Adam avait fermé les rideaux de sa caisse pour dissimuler sa misère. Il venait au trot maladif de deux pauvres bêtes aussi tristes que lui, et de temps en temps, mettant à ses lèvres sèches en l’absence de tout pourboire, son cornet qu’il aurait embrassé de bien meilleure grâce si c’eut été seulement un honnête verre de vin violet, il envoyait sa fanfare morose aux échos de la forêt.

C’était un victorieux pourtant, ce conducteur. L’hiver dernier, il avait tué la concurrence, ce monstre qui suçait le sang des anciens messagers. La concurrence était morte dans son bureau sans feu ; on avait vendu aux enchères publiques ses quatre chevaux fantômes et ses deux carrioles vermoulues. Mais la grande messagerie agonisait à son tour : ainsi va le monde !

Le dieu défunt qui présidait à ces lugubres entreprises réservait cependant aujourd’hui à notre conducteur une aubaine inespérée. Tandis qu’il scrutait au loin la route solitaire, cherchant d’un œil découragé ce merle blanc, le voyageur pour Paris, une société nombreuse et choisie se réunissait au carrefour de la Croix-Moraine, qui était comme la station de Miremont. Autour du poteau sans inscription qui marquait le milieu de l’étoile, il y avait un bourrelet de terre où l’herbe croissait. Sur ce banc reposaient en assez grande quantité des sacs de nuit, des paniers et des paquets appartenant à la garniture Bondon, à Madame Morin du reposoir, première adjointe, et à la famille Chaumeron. Ceux-ci accompagnaient leurs bagages, tous en costumes d’aventures, et porteurs de cette physionomie spéciale que l’on prend pour les parties de plaisir. En ces circonstances le temps est généralement pluvieux. Tous les parapluies étaient ouverts. Il y en avait un de coton bleu, ce qui peut servir à déterminer le degré de civilisation atteint. Le parapluie de coton bleu était porté par Cécile Chaumeron, la seconde, longue fille sacrifiée qui commençait à dresser des barricades pour conquérir sa place au soleil. Mademoiselle l’opprimait encore : elle avait un parapluie de filoselle verte.

Papa Chaumeron se gaudissait sous un kiosque portatif, véritable monument de famille, qui était en belle soie de couleur rose et datait du Directoire. Bien-des-Pardons abritait sa toilette de voyage sous un meuble olive à fortes baleines de fer, dont la poignée représentait la tête du prince Eugène. Elle s’en servait quand elle était dans le commerce. Madame Célestin n’avait point de parapluie : placée entre ses deux jumeaux armés d’ustensiles pareils, elle se trouvait doublement protégée, et comme abondance de biens nuit, elle recevait la gouttière de droite et la gouttière de gauche sur son vieux petit chapeau de crêpe, grimaçant et pointu comme sa propre figure.

Mademoiselle en était encore à se demander pourquoi les Bondon avaient uni leurs destinées à celle de cette taupe, comme elle l’appelait méchamment. Elle n’eût point dédaigné la position sociale de Madame Célestin.

– Beleuil est en retard, dit le papa Chaumeron en tirant de son gousset une montre large comme un parapluie. Il est neuf heures sonnées, attrape !

Tous atteignirent leur montre, excepté la seconde Chaumeron, qui attendait encore la sienne. Elle n’avait que dix-huit ans : il ne faut pas se hâter de blaser les enfants sur les jouissances de la vie.

Il est rare qu’on puisse réunir l’unanimité parmi des montres de campagne. A une demi heure près, les montres miremontaises se trouvèrent pourtant d’accord. On déclara neuf heures sonnées et Beleuil en retard.

– Il est capable d’avoir eu un accident ! fit observer Madame Célestin ; je n’ai pas de chance !… Célestin, tenez donc mieux le parapluie !

Les deux Bondon obéirent à la fois, car il n’y avait jamais de commandement pour un. Les deux parapluies rapprochés énergiquement, rebondirent et secouèrent une averse sur le châle.

– Bien des pardons ! dit l’adjointe, vous ne m’avez pas demandé mon avis, mais si vous n’aviez qu’un cavalier, vous n’auriez qu’un parapluie et vous seriez dessous.

– Si vous croyez que tout est rose dans ma position !… repartit aigrement Madame Célestin.

– Ah çà ! s’écria Chaumeron, j’ai mon franc-parler, moi ; je vais laver la tête de ce Beleuil… Onze minutes de retard ?

– Et s’il n’allait pas avoir de place encore ! dit Mademoiselle.

– Ca en est capable ! soupira la reine Bondon ; nous n’avons pas de chance à la maison.

On vit bien que les deux madrépores allaient parler, car ils agitèrent à la fois leurs gros bras courts. Ils dirent à la fois en effet :

– Nous n’en avons pas à la maison.

– Bah ! fit Cécile, la voiture de l’Isle-Adam revient toujours à vide.

– Le besoin de parler pour ne rien dire, s’écria Mademoiselle ; quand il y a des voyageurs, elle ne revient pas à vide.

– Bien des pardons ! remarqua l’adjointe. C’est juste.

– Voilà ! reprit Cécile en riant sous cape. Ceux qui ont leurs équipages pour aller jusqu’à Paris sont bien heureux ?

Tout le monde la regarda de travers, et le père Chaumeron, qui ne mâchait jamais ses mots, lui dit :

– Toi, tu vas te taire ! Veux-tu ton compte ? ah ! mais !…

– Il me semble, mademoiselle, ajouta sèchement Bien-des-Pardons, que j’ai ma voiture tout comme M. le maire et l’Anglaise.

– Et moi tout comme vous ! dit Madame Célestin.

– Et nous !… s’écria Mademoiselle.

– Ca mettrait trois jours pour aller à Paris, riposta Cécile en s’éloignant de son père, lequel avait parfois la main aussi franche que la langue ; au moins, M. le marquis et milady ont des chevaux qui ne sont pas de bois.

Hélas ! hélas ! Miremont, cette Arcadie ! si des regards pouvaient percer, la seconde des Chaumeron aurait été lardée !

– Papa ! s’écria Mademoiselle dis-lui qu’une autre fois elle restera à la maison !

– En tous cas, gronda Bien-des-Pardons, M. Morin du Reposoir a une situation…

– Et il n’est pas le seul ! interrompit Madame Célestin. – Il y en a qui aiment mieux mettre de côté que de jeter leur argent par la fenêtre.

– Et je préfère être ici, ajouta Mademoiselle, que dans des équipages qui ne sont pas à moi, comme miss Suzanne et Mademoiselle Jeanne, et Mademoiselle Germaine…

– Avec une étrangère ! enchérit la suzeraine des Bondon.

– Qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam ! acheva l’adjointe, offrant par mégarde sa tabatière à Mademoiselle, qui s’y plongea jusqu’au coude.

– Dix-huit minutes de retard ! tonna Chaumeron. Excusez !

– Des jeunes filles, reprit Madame Célestin, avec une Anglaise… qui a un enfant !… et pas de mari, en définitive !

– Avez-vous remarqué hier, demanda Cécile, comme miss Suzanne caressait le petit enfant ?

– La paix ! fit le papa ; vous êtes trop jeune pour parler de cela !

– Il n’empêche ! glissa l’adjointe, gros serpent qui n’en mordait que mieux sous son apparence humble et placide ; bien des pardons ! je dis cela sans malice… Il n’empêche que je n’aime pas les jeunes demoiselles tristes, distraites, qui ne savent jamais de quoi l’on parle à table, et qui se jettent sur les petits enfants comme un pauvre sur du bon pain.

Ceci eut un succès formidable.

– Tapé ! s’écria Chaumeron avec son gros rire ; ventre de biche ! j’ai mon franc-parler, mais pas tant que cela !

Madame Célestin essaya de rougir ; Mademoiselle baissa les yeux ; les deux Bondon, voyant que Chaumeron riait, partirent comme deux ressorts, et les grands yeux étonnés de Cécile firent le tour du cercle pour deviner la cause de cette gaieté qu’elle ne comprenait point.

– Je ne sais pas pourquoi vous riez, continua la perfide adjointe. Vous pensez bien que je respecte la maison de M. le maire… Et certes, son fils est un joli garçon qui raconte bien les histoires, mais, bien des pardons !… sans parler des affaires politiques qui s’embrouillent, – et Madame Célestin pourrait vous dire si on a passé la revue de la garde nationale pour des prunes, – ça ne m’étonnerait pas beaucoup si les trois fainéants étaient mêlés à tout cela… Bien des pardons !… sans aller chercher midi à quatorze heures, il y a des choses qui sont trop drôles… La Touchard dorlote sa nièce depuis que M. le comte lui a parlé tout bas ; Jeanne Herbet ne rit plus depuis qu’on la caresse… et vous savez qu’elle a de qui tenir, à ce qu’on dit !… Milady a causé sous bois deux heures durant avec le brigand, dimanche dernier, pendant que M. le comte nous faisait dormir debout… Mademoiselle Germaine, dont je ne voudrais pas dire du mal, puisqu’elle est la fille d’un collègue, mangeait M. le comte des yeux… là ! j’en avais de la peine pour elle… Et Laurent Herbet avait bonne envie de sauter à la figure de M. le comte… Ma foi, bien des pardons ! s’il y a anguille sous roche, nous la verrons frétiller.

Les trois fainéants étaient Robert Surrisy, Laurent Herbet et Férandeau, élève de David.

– Il y en a une sous roche ! s’écria Chaumeron ; et une grosse… saperlotte ! Vingt-cinq minutes de retard !

La pluie allait bien. Il y avait, au revers de la côte qui montait vers l’Isle-Adam, un cabaret où Beleuil s’était arrêté pour noyer ses tristesses dans un demi-litre de vin de Sannois, le premier cru de France après Suresnes.

L’impatience aigrit les meilleurs esprits. La portion de la société miremontaise qui entourait le poteau commençait à perdre décidément cette douce aménité que procure, dit-on, la paisible vie des champs. Chacun cherchait quelque chose ou quelqu’un à mordre. On maudissait le ciel et la terre, on se demandait pourquoi, en définitive, tout Miremont était hors de chez soi et en route pour Paris.

– Ce sont des servitudes, cela ! disait Madame Célestin inondée, et c’est la dernière fois que je viens… Les petits cadeaux entretiennent l’amitié, mais M. le maire ne nous en fait jamais, et, chaque année, il faut se déranger pour aller chercher de quoi lui souhaiter sa fête…

– Le voyage compris, appuya Chaumeron, cela ne laisse pas d’être coûteux…

– Bien des pardons !… M. le maire ne nous donne jamais rien, lui… et, l’an passé, j’en ai eu pour quatorze livres dix sous.

– Et vous pouvez être bien sûres, ajouta Cécile impitoyablement, que les cadeaux de milady et de M. le comte vont, cette année, tout écraser.

– Si nous rentrions chez nous ! s’écria Madame Célestin ; voyons, monsieur Chaumeron, vous qui avez votre franc-parler ?

Les deux coraux échangèrent un regard de détresse. Ils aimaient Paris. Pourquoi ? c’était leur secret. Ils eussent végété tout aussi commodément à cent pieds sous terre, mais ils aimaient Paris. Quel enchanteur que ce Paris ! Orphée ne faisait danser que les pierres.

Quant à M. Chaumeron, il était à cet âge grisâtre et légèrement apoplectique où les pères de famille de province adorent la pensée d’un petit voyage dans la capitale. Jetons un voile pieux sur les naïves scélératesses de nos oncles.

D’un autre côté, Mademoiselle et Cécile, qui ne tenaient point les cordons de la bourse, se faisaient une fête de cette journée. Il y avait promesse d’Opéra-Comique. L’adjointe elle-même, libre de son adjoint, n’aurait pas renoncé sans peine à ces quelques heures de veuvage.

– Victoire ! s’écria Chaumeron, au lieu de répondre à l’insidieuse ouverture de Madame Célestin. Voilà Beleuil ! Atout.

Sa main velue montrait, tout en haut de la côte, dans un rayon de soleil perçant les nuées, la patache de Beleuil, qui semblait ainsi environnée d’une gloire. Les deux Bondon se levèrent d’eux-mêmes et agitèrent leurs parapluies. Madame Morin dit à Mademoiselle, en montrant la mine refrognée de Madame Bondon :

– Il faut être juste… bien des pardons !… les voyages ne sont pas agréables quand on est la bergère d’un pareil troupeau.

– M. Florian est bel homme ! riposta aigrement l’aînée des Chaumeron.

– C’est celui de gauche ? demanda l’adjointe. Bien des pardons ! elle ne le laissera jamais vous épouser, ma mignonne.

– Il y a trois personnes sur l’impériale, annonça Chaumeron. L’intérieur doit être plein comme l’œuf ! Ah ! bigre !

– Bonjour, monsieur Chaumeron ! bonjour, madame Morin du Reposoir ! bonjour madame et messieurs Bondon ! cria de loin une voix joyeuse, en même temps que trois chapeaux s’agitaient en l’air. – Montez, mesdames ! montez, messieurs ! montez, mesdemoiselles !

– Les trois fainéants ! gronda la grosse adjointe ; ils vont nous gêner pour faire notre marché !

Beleuil, en voyant la manne que Dieu lui envoyait, avait détaché deux généreux coup de fouet à ses rosses. M. Chaumeron l’attendait au milieu de la route, sa large montre à la main.

– Trente et une minutes de retard, mon garçon, dit-il d’une voix sévère. En arrivant à Paris, nous allons signer une plainte et l’adresser au directeur de votre administration.

– Est-ce que tu as une administration, Beleuil ? demanda Férandeau.

Le conducteur venait de mettre pied à terre.

– Combien par place ? interrogea Madame Célestin.

– Toujours la même chose : deux francs cinquante et le pourboire.

– Et pour trois places ?

– Trois fois deux francs cinquante et trois pourboires, répondit Férandeau.

Il y eut du rouge sous le jaune des joues de Madame Célestin.

– Ce sera deux francs pour moi, dit l’adjointe ; vous savez…

– Moitié pour les enfants et les Militaires ! murmura l’élève de David.

Chaumeron, parlementant à son-tour :

– Beleuil, quatre francs pour moi et mon aînée : la petite par-dessus le marché… Enlevez !

– Par-dessus le marché ! répéta le conducteur indigné ; elle est grande comme une perche.

– Cinq francs pour moi et mes deux messieurs ? proposa Madame Célestin.

– Je suis la femme de l’adjoint : deux francs pour moi toute seule ; vous gagnerez sur le poids de mes bagages.

– Quatre francs pour mon aînée et moi, dix sous pour la petite ! adjugé !

Et du haut de l’impériale Férandeau, d’un ton solennel :

– Montez, messieurs ! montez, mesdames ! montez, mesdemoiselles !

La physionomie de Robert et celle de Laurent indiquaient de sérieuses préoccupations. Cependant ils ne pouvaient s’empêcher de sourire.

Incidemment, Madame Célestin fit remarquer combien la chance lui était toujours contraire : la pluie cessait juste au moment où elle allait être à couvert. Beleuil voulait son compte, le misérable ! L’adjointe ouvrit l’avis de couper à travers bois et de rejoindre la route de Pontoise, où la diligence passait à dix heures. Férandeau dit à Beleuil ; Méfiance ! ils en sont capables !

Enfin, après une discussion longue, horrible, honteuse, où furent employées tour à tour les menaces et les prières, où l’on mit en usage tout ce qui peut effrayer ou attendrir, Beleuil ouvrit sa caisse pour y entasser les messieurs, les dames, les demoiselles, les parapluies, les sacs de nuit et les paquets de la société miremontaise. On était content, on avait obtenu une diminution de vingt-cinq sous sur la masse ; on voyait désormais l’avenir en rose ; on se promettait de dîner chez des connaissances, de coucher chez des amis. Les frais devaient se réduire aux billets d’Opéra-Comique (moins chers chez les marchandes de gants), à la gratification du chandelier et à l’achat de la petite surprise pour la fête du marquis.

La garniture Bondon occupait tout un côté de la caisse ; on ne voyait pas les joints. En face, le père Chaumeron essayait de se ménager une place entre l’aînée et Madame Morin du Reposoir, dont le transport valait réellement bien plus de deux francs cinquante. Au milieu, c’étaient les parapluies mouillés, les sacs de nuit et la seconde Chaumeron. Florian avait bien offert de la prendre sur ses genoux, mais cette proposition n’avait eu d’autres suites qu’un coup d’ongle de Madame Célestin.

Sur l’impériale, Férandeau, peintre d’histoire, fumait sa pipe au beau soleil, qui décidément avait balayé les nuées dans le seul but de narguer Madame Bondon. Depuis quelques jours, Férandeau était malade de gaieté rentrée et de mauvaises plaisanteries qui ne pouvaient pas aboutir. Jusqu’à ce moment, il y avait eu entre les trois fainéants, sauf la différence des caractères, un commun vouloir de s’amuser et de prendre la vie comme elle venait, toujours du bon côté.

Ce n’était pas, tant s’en fallait, des mauvais sujets ; mais cependant nous devons avouer que les circonstances les ont présentés aux lecteurs sous un aspect idyllique et champêtre qui n’était pas tout à fait leur véritable physionomie.

L’étudiant en vacances n’est pas du tout l’étudiant à Paris. Il y a toujours au pays quelque Jeanne ou quelque Germaine pour dompter momentanément ces féroces amis de la pipe et du punch.

L’artiste n’est pas tout à fait ainsi, surtout quand sa destinée l’a fait élève de David, en dépit de la muse qui préside à la peinture académique. Il y a plus d’endurcissement chez l’artiste qui ne sut jamais, comme Alcibiade, changer à tout propos la température de ses mœurs. Généralement, il prend son carnaval au sérieux et se fait de son déguisement une seconde nature. Si l’on m’objecte que je confonds ici l’artiste avec le rapin, je répondrai par le défi de me trouver un artiste où il n’y ait pas quelque peu de rapin.

Tout artiste a été rapin ; c’est la loi. Tout papillon a été chenille.

L’étudiant, c’est tout le monde, en définitive. C’est votre futur notaire, votre médecin discret, rivé à sa cravate blanche et n’osant plus porter sa barbe de peur qu’on ne le prenne pour un mâle ; c’est votre avocat ne plaidant qu’à la condition du dossier garni, c’est le juge vertueux, quoique prétende la médisance publique, et qui certes a laissé sous les bancs de l’école sa dernière fredaine ; c’est le député de votre arrondissement, le préfet de votre département, ou même son Excellence M. le ministre. En un mot, c’est l’homme de nos sociétés dans la généralité la plus large et la plus banale. Il sera de toute nécessité marié, père de famille, Soumis à toutes nos convenances, esclave de toutes nos hypocrisies.

L’artiste, non. Etant accordé que la grandeur est une chaîne. Celui-là reste libre, si grand que voilà puissiez le rêver. Cette liberté au milieu de nos servitudes a du beau et du laid, comme toute chose en ce monde. Certaines gens trouvent même que le laid domine énormément le beau, parce qu’il y a quelques artistes dans le nombre qui ne s’appellent ni Mozart ni Michel-Ange.

Au pays, l’artiste se fait un malin plaisir de trancher comme une mouche dans du lait. Il pose avec un indicible bonheur, fier de son génie dont la preuve est dans son chapeau. Il mystifie, si personne ne prend la peine de le mystifier ; et chose plus étrange, il est sujet à prendre Germaine ou Jeanne pour ces bonnes filles, protectrices des arts et des études, qui émaillent certains quartiers de Paris, comme les fleurs fanées d’un parterre. Quand il ne commet pas cette méprise au sujet de Jeanne ou de Germaine, la thèse change : il a peur d’elles positivement. Aussi, quoi qu’en dise le vaudeville, la bête la plus menteuse qu’ait annoncée l’Apocalypse, les jeunes filles n’aiment pas les artistes.

S’il s’agit de Paris, je fais exception, bien entendu, en faveur de la poupée douceâtre qui a une réputation de quartier sur le piano. Cette poupée, d’ailleurs, n’est ni libre ni artiste.

Férandeau, très honnête garçon et possesseur d’un talent qu’il ignorait lui-même, venait à Miremont pour se faire des joues. Il l’avouait. Il n’était amoureux de personne. Les Bondon, les Morin du Reposoir, les Chaumeron et don Juan Besnard le divertissaient au plus haut point. Il avait un certain album destiné aux gladiateurs nus, à Romulus ; à Tatius ; aux Sabines, aux trois Horaces, condamnés à tendre leurs bras noueux depuis vingt et quelques siècles pour jurer toujours le trépas de leurs cousins et amis les Curiaces. Le soir, en rentrant au Prieuré, où Madame Touchard ne le voyait point d’un bon œil, il déposait sur son album les diverses figures de la société miremontaise dans des attitudes variées. Il faisait ainsi à tâtons son premier pas vers la renommée, car cet excellent Férandeau, qui s’obstinait à peindre déplorablement l’histoire romaine et l’Illiade, devait un jour se servir du crayon comme Beaumarchais de plume, et trouver la vraie voie de la comédie caricaturée.

Mais il lui fallait ses amis Robert et Laurent ; il s’était fait villageois pour ne les point quitter, pour les suivre, il s’était fait conspirateur ! Il avait besoin de ses amis qui comprenaient son argot d’atelier et qui lui fournissaient la réplique : deux petits saints à la campagne, mais deux fous à Paris, et qui eussent même splendidement cette belle vie d’étudiants, n’eût été le manque habituel de fonds ! Robert était un luron du quartier latin, et Laurent vous cassait un faquin à la Chaumière, sur son genou comme une paille. Voilà des exploits ! Voilà des joyeusetés ! Que diable ! il fallait bien quelque chose chez Laurent et Robert pour motiver le dévouement de Férandeau.

Depuis quelques jours ? depuis l’arrivée romanesque du jeune comte Henri de Belcamp ; une transformation soudaine et complète s’était opérée chez Robert et chez Laurent. Les deux amis de Férandeau lui manquaient à la fois : il ne les comprenait plus, ses meilleures plaisanteries tombaient à terre sans écho ; Laurent et Robert échangeaient à chaque instant des confidences dont il n’avait point sa part. Il était seul de son bord, et il sentait qu’un mystère l’entourait.

– Or donc ; dit Férandeau en secouant les cendres de sa pipe et non sans une sorte de solennité quand le contingent miremontais se fut entassé dans l’intérieur, l’amitié est un don des dieux immortels, mais ça m’ennuie de faire tout seul les frais de la conversation. Vous n’avez ri qu’à moitié en écoutant ce que j’ai dit de drôle, et je n’ai pas dit le quart de ce qui m’est venu à l’esprit ; parce que à nous trois, nous portons le diable en terre. Si vous avez des misères, je demande à les partager ; si vous avez des secrets, dites-moi franchement que je vous gêne ; s’il y a quelque chose à faire, donnez-moi ma besogne.

Robert lui tendit la main. Laurent répliqua rudement :

– Tu n’y peux rien, Férandeau. Robert court après cette étrangère, lady Frances Elphinstone… Jeanne et Germaine sont folles… Je voudrais donner un coup d’épée à quelqu’un : je ne sais pas si c’est à Robert ou au comte Henri de Belcamp.

– A Robert ! répéta Férandeau stupéfait, un coup d’épée…

– Parce que sa sœur ne m’aime plus, dit Robert avec un sourire triste ; et parce que je ne peux lui fournir à l’instant même le mot d’une énigme que je n’ai pas encore devinée.

Le regard ébahi de Férandeau allait de l’un à l’autre.

– En êtes-vous là, mes pauvres enfants ! murmura-t-il ; et moi qui me plaignais ! J’ai un soupçon, c’est que votre querelle est stupide… Ne vous fâchez pas : il y a des querelles stupides qui sont éminemment respectables… Alors, Laurent tu as soif du sang de Robert ?

– Imbécile ! murmura le frère de Jeanne, qui eut un sourire.

– Très-bien ! s’écria Férandeau, épanche-toi !… tu dois souffrir, puisque c’est toi qui as tort.

Laurent et Robert se regardaient, Laurent prit les deux mains de Robert.

– Donne-moi ta parole d’honneur que tu aimes toujours Jeanne ! dit-il brusquement.

– Tant que j’aurai un souffle de vie, je l’aimerai, répondit l’ancien sous-lieutenant ; je te le jure.

Laurent se jeta dans ses bras et murmura :

– Il a fallu ce Férandeau pour dire le mot.

Il riait, mais il avait des larmes dans les yeux.

– Quel mot ? demanda l’artiste. Stupide ? c’est plus beau que le qu’il mourût !

Laurent murmura :

– M’as-tu pardonné ?

– Continuez cette scène attendrissante pendant que je vais rallumer ma pipe, conseilla Férandeau.

– A condition que tu me laisseras suivre ma route comme je l’entends, répondit Robert. Tu n’as à te mêler ni de moi ni de toi-même… Ton tôle… à tous deux, est de vous tenir prêts pour le moment où l’on aura besoin de vous.

– Présent ! dit Férandeau ; j’aime les rôles où l’on ne dépense pas son intelligence. Mais permettez une motion : quand on se réconcilie, le dîner est d’usage général ; ceci semble remonter aux origines mêmes des sociétés. Nous possédons de quoi dîner au Veau-qui-tette,si nous nous privions de l’Opéra-Comique. Je propose de supprimer le théâtre Feydeau, fade chose ou chacun de nous a déjà entendu un nombre suffisant de fois le Calife de Bagdad ou Ma tante Aurore ; ledit théâtre sera remplacé par un cabinet particulier où nous célébrerons ; le verre en main, l’heureuse circonstance…

– Holà ! lieutenant ! cria une rude voix sur le bas-côté droit de la route…

Robert se retourna vivement, et Férandeau regarda d’un air courroucé le malencontreux interrupteur. C’était un paysan qui cheminait sous le soleil, le bâton à la main et le havresac au dos.

On était à quelques centaines de pas du village de ***, dont le clocher s’apercevait au travers des arbres, derrière un coude de la route. La patache venait de dépasser le chemin qui entrait dans les aménagements et conduisait à la cabane de Pierre Louchet. Le paysan qui s’en allait vers Paris, accoutré comme pour un voyage, était Pierre Louchet lui-même.

– Où vas-tu, comme cela, caporal ? demanda Robert.

– A Londres, répondit le paysan.

– Et tu n’as rien à me dire ?

– Si fait, lieutenant, j’aurais été jusqu’à Miremont, si je ne vous avais pas reconnu sur la voiture.

– Arrêtez ! ordonna Robert au conducteur.

– Est-ce dit, demanda Férandeau, pour le repas de corps au Veau-qui-tette ?

Robert avait déjà le pied sur les degrés de fer.

– Fais souffler tes chevaux au village, Beleuil ; dit-il ; je vais courir.

– Si je ne vous rejoins pas, ajouta-t-il à ses deux compagnons, ce soir, à huit heures, passage Feydeau, devant l’entrée dit théâtre.

Sans attendre la réponse, il sauta sur la route et aborda le paysan.

– Toujours des mystères ! murmura Laurent, tandis que la voiture se remettait en mouvement.

L’espoir d’un festin au Veau-qui-tette me paraît évanoui, repartit mélancoliquement Férandeau.

– Et que diable vas-tu faire à Londres, Pierre ? demandait en ce moment Surrizy.

– Je ne sais pas, lieutenant, répondit le paysan ; c’est par ordre.

– Par ordre de qui ?

– Ah ! ah ! de qui ?… un nom anglais… c’est le tout de s’en souvenir… on… on… ton… son…

– Thompson, peut-être ?…

– Oui… peut-être Thompson… ou un autre… mais ça ne fait rien. Il donne de drôles de pourboires… et il doit demeurer là-bas de vos côtés, bien sûr !

– En as-tu long à me dire ? demanda Surrizy, qui jeta un regard vers la voiture déjà perdue dans un nuage de poussière.

– Assez, répondit le bûcheron, si vous avez le temps de m’écouter.

– Pourquoi n’es-tu pas venu à Miremont ?

– Ca fait partie de l’histoire… Voilà déjà près d’une semaine que je devais partir pour Londres avec un paquet à remettre à un gentilhomme de ce pays-là… J’ai le nom dans mon sac… Et j’avais donc remonté un matin pour vous dire deux mots de tout ce qui m’est arrivé… et vous demander aussi si ça s’est bien passé l’autre nuit à la fontaine…

– Bien, très-bien !

– Bon !… Le vieil uniforme est dans la lavande, rapport aux vers ; nous le secouerons bien quelque soir pour l’empêcher de piquer… J’avais donc remonté, et, comme j’arrivais à la Croix-Moraine, j’ai rencontré le… ton… son… l’Anglais, quoi, un beau blond ! Il m’a dit : Pourquoi n’es-tu pas parti ? Tu n’as rien à faire ici. Marche droit : on te soupçonne d’être un espion !

– Toi, Pierre Louchet ?

– Je lui dis ça : Moi ! un espion !… Ah ! mais !… Faut vous ajouter que j’avais des idées de ci et de ça, rapport à l’histoire de l’enfant et des vingt sous de pourboire en or…

– Quel enfant ? interrompit Robert.

– C’est juste, vous ne savez pas… Il m’a mis sa main sur l’épaule de la façon que vous connaissez…

– Comment ! s’écria l’ancien lieutenant, il est des nôtres ?

– Un peu… et des hauts… vous allez voir… M’ayant donc mis la main, il a fait tout bas : « Tu sais comme on arrange les traîtres ?… Si tu n’es pas parti demain, gare à toi ! »

C’était donc avant hier. Je n’ai pas couché à la maison. Ce matin j’allais envoyer la fille à Miremont pour vous faire signe, quand j’ai vu passer la dame, dans une belle calèche, qui m’avait dit : Je pars pour l’Angleterre avec l’enfant, et que je la croyais loin, oui !…

– Mais quelle dame ?

– Ah ! ah ! fit Pierre, c’est juste, vous ne savez pas… mais si ça vous est égal, mon lieutenant, nous allons entrer sous-bois, crainte de rencontre… Voyez-vous, il y a du louche là-dedans par boisseaux… et la fille n’a que moi jusqu’à tant qu’elle aura un mari pour soutien.

Robert Surrisy connaissait probablement son Pierre Louchet ; car il n’essaya point de rectifier son mode d’information. Il suivit l’honnête bûcheron sous-bois et lui dit seulement :

– Continue !

– Du louche par charretées, quoi !… Et savez-vous avec qui la belle dame était dans la calèche ?… Avec la demoiselle du château de Belcamp, avec Jeanne Herbet et la petite de M. Potel, l’adjoint…

C’est bien, dit Robert, continue.

– Voilà !… l’instant d’après, le blond a passé à son tour sur un cheval… oh ! pour ça, une bête de mille écus, haut la main !… Quand il a eu passé, je me suis dit : je vas jeter un coup de pied jusqu’à Miremont et raconter la chose au lieutenant, avant de m’embarquer… mais tout le monde est en rente, aujourd’hui. Je vous ai entr’aperçu sur l’impériale… Où en étais-je ?

– Tu n’as pas encore commencé, mon pauvre Pierre.

– C’est juste… Prenons donc la chose par le commencement… Voyez-vous, ça doit être l’enfant d’un grand personnage que j’ai allaité avec ma chèvre… et si le roi de Rome n’était pas déjà grandet…

Il s’arrêta court et parut faire un effort suprême pour débrouiller l’écheveau de ses idées.

– C’était donc il y a trois semaines à peu près, une nuit de la fin d’avril. J’avais reconduit ma fillette chez ses maîtres et je venais de me coucher, quand j’entendis frapper à la porte de ma loge, et qu’on criait : A l’avantage !… C’est bon. Je fis la réponse et j’allumai ma chandelle. C’était le blond dont vous avez dit le nom… Ton… Son… Il avait un beau petit garçon dans des langes blancs comme du lait. Il me toucha l’épaule comme un maître et me dit : C’est sevré, mais il faudra une femme pour soigner ça. Où est votre fille ?… Savoir qui lui avait dit le chemin de mon trou et que j’avais une fille ? Je répondis : Ma fille est en service, mais c’est moi qui l’ai élevée toute petite après la perte de ma défunte femme, et je connais cette partie-là. Il me conta ce qu’il voulut pour la mère et me donna la pièce pour boire, que je mis dans la tirelire où est la dot de ma fillette. Il part, je soigne l’enfant ; un amour d’agneau qui ne faisait que me rire et qui se plaisait dans son panier comme si ça avait été un berceau de diamant. Je lui faisais de la bouillie avec le lait de la chèvre qu’éveille les enfants et les rend vif-argent… C’est bon. Deux jours après, un matin on sonne à ma porte à coups de poing : A l’avantage ! – Bon cousin, que demandez-vous ?… – Pierre Louchet, bûcheron. – C’est moi. – Je viens voir l’enfant.

Ce n’était plus le même. Bien couvert aussi, celui-là, et bel homme, mais l’air triste. Il alla au berceau et prit mon petit enfant dans ses bras… Je dis mon petit enfant, parce que, moi, je ne suis pas long à m’attacher ; c’est fait tout de suite. Dès que ça m’a souri, c’est fini… L’autre n’avait pas la figure méchante, au moins, mais celui-là se cache pour pleurer, et je le vis qui dorlotait le petiot en le mangeant de baisers. Ca vous fait l’effet que c’était le père, pas vrai ? L’idée m’en vint ; mais pas du tout. Le père était l’autre… et je ne sais pas si je l’ai vu embraser une seule fois la pauvre petite créature, ce qui s’appelle de bon cœur. Voilà donc qui va bien : ça dura une dizaine de jours ; ils venaient tantôt l’un, tantôt l’autre, jamais ensemble, Celui qui chérissait si bien l’enfant n’était pas riche ; il ne donnait jamais rien, l’autre me lâchait à chaque fois son pourboire, qui allait dans ma tirelire : j’aimais mieux celui qui ne donnait pas, un caprice !… ça va bien.

La dernière fois qu’il vint, – celui qui ne donnait pas, pleurait à chaudes larmes. Il s’assit auprès du berceau, et tira de dessous sa chemise un petit portrait cerclé d’or qu’il se mit à regarder tout en pleurant. Il le mit sur la bouche de l’enfant qui l’embrassa du mieux qu’il put, la pauvre caressante créature… Je lui dis : Montrez voir. Il me laissa regarder : le plus joli brin de demoiselle qu’on puisse voir, quoi ! Est-ce la mère ? que je fis. Il mit ses deux mains sur ses yeux… Cette fois, il me donna deux écus de cinq francs en me disant : Je ne reviendrai plus… Moi je pensais : D’un seul coup, il en a déboursé autant que l’autre en une demi-douzaine de fois… Mais j’étais loin de compte. L’autre a fait six visites en tout, et quand j’ai cassé ma tirelire, par une idée que j’avais, j’ai trouvé six louis d’or anglais qui vaut cent cinquante francs en France comme un sou… et trois louis de vingt francs que j’ai eus de la dame, ça fait une dot de trois cents francs pour Madeleine, compris les deux écus et une quatre-vingtaine de francs que j’avais amassés liard à liard.

Vous voyez que ça va bien… L’autre ne revint plus qu’une fois : quand je dis l’autre, c’est le premier, le beau blond, le père enfin. Il arriva comme toujours au milieu de la nuit, et me dit que la mère me reprendrait son enfant le lendemain. Ca me donna un coup ; j’étais attaché à ça comme un grand-papa… et la fillette l’aimait aussi, fallait voir !… Voilà donc que le lendemain, en plein jour par exemple, une belle dame, avec un petit bout de laquais, haut comme ça, et une payse anglaise qui avait l’air d’une bonne personne : « Pierre Louchet ? – C’est moi ! – Je viens chercher mon enfant. – Ca vous est permis… » mais, comme bien vous pensez, lieutenant, nous ne sommes pas d’hier. J’avais pris mes précautions, et comme c’te belle dame avait aussi un diable de nom anglais…

– Lady Frances Elphinstone ? interrompit ici Robert.

– Ca en a l’air… mais quant à savoir au juste, tous ces noms anglais se ressemblent, et il faudra monter jusqu’à la loge, où celui de la dame est couché par écrit tout au long… J’en étais à vous dire que le petit n’avait pas maigri chez moi, non il était gras, il était joli, et il frétillait rapport au lait de chèvre… Bon ! La mère ne le regarda pas beaucoup et ne l’embrassa qu’une pauvre malheureuse fois : est-ce louche ?… Et pourtant elle ne paraît pas méchante… Fallut pas moins lui donner la petite créature : j’en aurais pleuré !

Quand elle fut partie, je restai tout seul à penser. Je n’étais pas fier. La chèvre vint rôder pour chercher l’enfant. Je la rebourrai, la pauvre bête ! J’avais une idée ; la belle dame ne ressemblait pas du tout au petit portrait cerclé d’or.

Ce fut le surlendemain que le blond vint encore me chanter A l’avantage et me donner l’ordre de partir. Le mardi, pour vous voir à Miremont, et je rencontrai mon blond… Mais, avant de le rencontrer, j’avais vu quelque chose de drôle : mon petiot, que je croyais à Londres… Il était dans le bois, à droite de la Croix-Moraine, et la calèche qui vient de passer attendait dans la route de chasse. L’enfant se roulait sur l’herbe, gardé par la payse anglaise… Et la demoiselle qui demeure au château de Belcamp était avec eux… Celle-là me sauta à la vue, comme on dit. Je restai tout pantois à la regarder… C’te demoiselle-là est le petit portrait cerclé d’or, j’en lèverais la main ! seulement un peu plus pâle et les yeux plus tristes… mais elle mangeait l’enfant à force de l’embrasser, quoi ! A la bonne heure ! C’était comme l’autre, celui qui n’est pas le père. Je dis que c’est louche.

Louche ou non, voilà comme ça s’est passé. Je me suis dit : le lieutenant m’a donné un mot d’ordre l’autre jour que si je voyais n’importe quoi dans les environs d’alentour, au bois ou sur la route, je fasse mon rapport : obéissance ! Le soldat n’a pas besoin de pénétrer les secrets de la manœuvre. J’ai donc tenu à vous communiquer ma déposition sincère et véritable.

Robert Surrisy ne répondit pas tout de suite. Il semblait perdu dans un labyrinthe de réflexions.

– Tu as bien fait, Pierre, mon ami, dit-il enfin, et je te remercie.

– Pas de quoi… ça peut-il vous servir, lieutenant ?

– Peut-être… murmura Robert, qui retombait dans sa rêverie.

– Allons, tant mieux… Quoique ça, vous avez, comme on dit, la physionomie de ne pas y voir plus clair que moi…

– A ta loge, Pierre ! interrompit l’ancien lieutenant.

Le bûcheron se mit en marche aussitôt. Robert l’accompagna en silence. Au bout de quelques pas, sa tête inclinée se redressa, et il secoua brusquement ses cheveux.

– Du diable si c’est notre métier, cela, caporal ! s’écria-t-il. Il faut de meilleures lunettes que les nôtres pour voir là-dedans !

Pierre Louchet ouvrit la porte de sa loge et ils entrèrent tous deux. L’ancien lieutenant fut obligé d’habituer ses yeux à l’obscurité pour déchiffrer les caractères tracés au revers du battant. Après avoir lu, il trempa un chiffon dans une terrine pleine d’eau, et fit disparaître avec soin jusqu’à la dernière trace du nom de Frances Elphinstone. Le bûcheron le regarda faire avec surprise, mais il ne se permit aucune observation.

– A qui est adressée la lettre qu’on vous a confiée ? demanda Robert Surrisy.

Pierre déboucla aussitôt son havresac et déroula un petit paquet de toile dans lequel était une lettre dont la suscription portait : A J.-H. Wood, esq., Strand, 4, Londres. Robert prit note de ce nom et de son adresse sur son carnet.

– Et maintenant, demanda le bûcheron, que faut-il faire ?

– Obéir, répondit Robert. L’ordre t’est venu selon le rite, mon homme, et tu n’as pas à le discuter. Celui qui te l’a donné est au-dessus de moi. Va ton chemin, et, de tout ce que tu m’as dit, pas un mot à qui que ce soit au monde !

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