XIX - Au gourmand du jour.
Dès six heures du soir, des figures miremontaises s’étaient montrées dans le passage Feydeau, boyau sombre et fourchu qui, partant de la rue des Filles-Saint-Thomas, aboutissait d’un côté à la rue Feydeau, de l’autre à la rue des Colonnes. Depuis 1817, l’aspect de ce quartier a complètement changé. Le prolongement de la rue Vivienne a fait disparaître ces vieux repaires de chansonniers et de vaudevillistes, – amis de la gaieté, – comme on disait franchement en ces jours où la cote des fonds publics n’était pas le seul intérêt de tous et la seule littérature nationale. C’est à peine si quelque vétéran de coulisse pourrait vous parler-encore de ces vieilles gloires, le café Chéron et le restaurant de la mère Camus. Sous la Restauration, le café Chéron était un bureau d’esprit comme autrefois le café Procope ; quant à l’établissement de la mère Camus, les provinciaux le préféraient à Véfour, à cause des parts plus fortes et des prix plus modiques. C’était une renommée. Le reste du passage était occupé par des librairies scabreuses, des modistes enfumées, des marchandes de gants célèbres par leur bon caractère, une bouquetière, un costumier, un débit de tabac et un magasin de briquets phosphoriques.
Tout cela était uniformément gris, poudreux et de mauvaise mine. Paris n’est pas encore entièrement exempt des boutiques où l’on étale des choses que personne n’achète et que le marchand lui-même n’a pas l’intention de vendre, parce que son commerce est ailleurs, mais il faut avouer que ces mystérieux trafics ont flori surtout sous la Restauration, où le Palais-Royal tout entier avait des montres pleines de prétextes et des étalages à surprises.
Les modistes souriaient à la fortune derrière une demi-douzaine de vieux chapeaux dont n’aurait pas voulu Mademoiselle ; la bouquetière secouait effrontément ses violettes au nez des passants, en montrant deux rangées de dents savoyardes qui semblaient émaillées de neige ; les marchandes de gants, moins hardies, se bornaient à chercher du doigt le bout de leur nez, signe maçonnique connu dans l’univers entier ; le costumier avait des cabinets ; le débitant de tabac tenait un bureau de mariages mythologiques ; le marchand de briquets phosphoriques, enfin, avait du crédit au théâtre et se chargeait, moyennant un léger témoignage de gratitude, d’obtenir des audiences auprès des princesses avec ou sans roulades.
On ne croirait pas cela : il faut à ces industries de vieux trous comme aux oiseaux de nuit. Le moindre rayon de soleil les met en fuite. L’espèce ne s’en perd jamais tout à fait, mais chaque démolition en écrase des quantités énormes. Quand le grand air pénètrera dans le dernier passage méphitique, quand la lumière inondera la dernière galerie borgne et séchera l’humidité caverneuse du dernier péristyle, la vertu régnera décidément sur le monde assaini, et les Anglais, errant comme des ombres, demanderont en vain à nos oncles en deuil où est désormais le quartier des amusettes.
Tous les marchands du passage vendaient des billets de théâtre. Voilà un commerce ! Madame Morin du Reposoir, flanquée d’une autre grosse dame qui avait repris sa maison, acheta les siens chez le libraire. Les Chaumeron faillirent se battre avec l’homme des briquets phosphoriques, et la garniture Bondon, par l’organe de madame Célestin, marchanda son coupon chez le costumier. Cela prit une heure. Il y eut des efforts terribles de part et d’autre pour deux sous. Le vocabulaire du passage Feydeau était alors célèbre dans toute l’Europe, mais Miremont remplaçait l’éloquence par la bravoure et la richesse du langage par l’héroïque ténacité. Miremont fut vainqueur et aborda triomphalement le péristyle du théâtre avec les billets qu’il avait conquis.
On jouait Joconde, l’amour de Pontoise. M. Etienne était alors le plus grand poëte du passage Feydeau. Martin, Ellevion et madame Gavaudan chantaient ; il y avait foule, mais on peut dire que Miremont contribuait dans une proportion considérable aux succès de ces excellents artistes : Miremont, ce soir, remplissait la salle Feydeau. Depuis les premières loges jusqu’au cintre, Miremont trônait en grande toilette. Les deux Bondon avaient des gants.
Celui de gauche portait en outre au bras une faveur bleue toute neuve, car c’est surtout en des jours de fête qu’il faut mettre un lampion au bord de l’abîme.
Les paquets, les paniers et les sacs de nuit, que nous avons vus entassés au pied du poteau de la Croix-Moraine, étaient pleins de robes du dimanche, de rubans encore frais le soir, de fausse valencienne, et de ces chers velours de coton qu’on se met en ferronnière sur le front quand on a le goût des choses originales et qu’on vient de loin.
Miremont faisait de l’effet ; Miremont était sous les armes ; Paris devait bien le voir !
Aux premières, il y avait une loge qui souriait comme une corbeille de fleurs, la loge de lady Frances Elphinstone, qui contenait Suzanne, Jeanne et Germaine. Suzanne avait voulu prendre place sur le derrière, de sorte que le devant était éclairé par ces trois délicieuses figures : Frances, Jeanne et Germaine : Frances, heureuse comme tous les enfants adorateurs de Paris quand on leur donne une caresse de leur idole, et Jeanne, belle comme le recueillement du bonheur, Jeanne qui aimait, Jeanne qui était aimée, Jeanne qui sentait derrière elle le regard ému du comte Henri.
Henri était là, en effet, sur le même rang que Suzanne. Il y avait de plus l’adjoint Potel, porte-respect.
L’adjointe Morin du Reposoir ne s’attendait pas à cela. Elle avait acheté coûte que coûte des secondes galeries pour être au moins la première après la loge de milady.
Aux troisièmes galeries, la garniture Bondon s’étalait : Madame Célestin veillait sévèrement sur Florian, qui se trouvait avoir une voisine. Avec son caractère léger, ce Florian apportait bien des soucis dans le ménage de madame Célestin.
Au quatrième étage, Chaumeron et ses deux filles. Il avait gagné son procès ; la grande Cécile ne payait que demi-place.
Au cinquième, Briquet, le couteau à la main, et gravant sournoisement son nom sur la balustrade.
Elle avait cinq étages eu effet cette salle Feydeau, déjà condamnée deux fois par les architectes à cause de sa hauteur démesurée, mais deux fois rouverte par la spéculation et qui ne devait tomber qu’en 1830.
Robert Surrisy, Laurent et Férandeau étaient aux stalles d’orchestre.
Robert s’était placé tout au bout du rang contre les baignoires, de façon à surveiller la loge de milady sans tourner la tête.
Il faudrait une page entière pour faire l’histoire des œillades, des signes d’intelligence, des saluts, des grimaces aimables, échangés entre les différents membres de la société miremontaise. Les Chaumeron étaient bien un peu contrariés d’être plus haut que les Bondon, et madame Célestin pestait grandement de voir l’adjointe au-dessous d’elle, mais ils devinaient mutuellement leurs chagrins, et cela les consolait.
Briquet n’avait pas de chagrin. Férandeau méprisait l’opéra-comique et regrettait le Veau-qui-tette.
Nous n’avons rien à dire du spectacle, car notre drame se passe en dehors de la salle. Vers la fin du premier acte, Henri se pencha à l’oreille de lady Frances et lui dit, de manière à être entendu par tous ceux qui étaient dans la loge :
– Je vois là-bas lord Seyton. Il faut que je lui parle.
Jeanne se retourna. Henri lui adressa un sourire et ajouta :
– Je reviens à l’instant.
Il quitta la loge. Robert se glissa sans affectation le long des baignoires et sortit de l’orchestre par la porte qui faisait face à la loge. Jeanne chercha à deviner dans la salle l’homme qui s’appelait lord Seyton.
Dans le corridor, Robert se mit à courir. Cette diligence n’était pas superflue, car au moment où il arrivait sous le péristyle du théâtre, M. le comte Henri de Belcamp se perdait déjà dans les profondeurs de la galerie Feydeau. Il était seul et lord Seyton ne l’attendait point à la sortie du passage.
Robert, qui prit sa course résolûment et à toutes jambes, le vit monter dans un fiacre, seul toujours, au coin de la rue des Colonnes.
Le fiacre partit au trot de ses deux rosses et tourna l’angle de la rue de Richelieu : Robert n’eut pas de peine à le suivre. Le fiacre descendit la rue de Richelieu et s’arrêta devant le passage Mulot, non loin de l’angle de la rue Traversière, où la fontaine Molière fut érigée depuis ; Robert se glissa dans l’enfoncement d’une porte. M. de Belcamp mit pied à terre, dit quelques paroles au cocher, et, sans regarder à droite ni à gauche, s’engagea dans le passage descendant à la rue Montpensier.
Robert quitta aussitôt son abri.
– Etes-vous retenu, l’ami ? demanda-t-il en passant à côté du fiacre.
– Oui, bourgeois, oui, répondit le cocher, et payé d’avance, rapport à l’endroit qui est connu.
Robert franchit l’escalier quatre à quatre, traversa la rue Montpensier, l’allée tournante du café Hollandais et la galerie de pierre, qu’il éclaira d’un coup d’œil perçant. Le comte Henri marchait déjà dans le jardin, d’un pas rapide, il est vrai, mais d’un air libre, et qui, certes, ne trahissait point l’inquiétude d’être suivi.
Le jardin était encore tout disposé en labyrinthes et tout plein de ces petits massifs, dissimulant ces cabinets de verdure, qui faisaient du Palais-Royal la guinguette la plus renommée de l’univers. Henri passa sans s’arrêter et sans se retourner une seule fois au milieu de la foule affairée au plaisir. Robert, qui le suivait maintenant de près à la faveur de la cohue brillante et rieuse, le surveillait attentivement.
Henri ne cherchait évidemment personne ici. Il passait.
Il prit à droite du bassin dont le jet d’eau, nouvellement restauré, dessinait en tombant et d’une manière très-distincte une rose, disaient les uns, une étoile de la Légion d’honneur, disaient les autres. L’étoile et la rose, également célèbres en province et à l’étranger, avaient leurs partisans respectifs. Les deux choses ne se ressemblaient point dans la nature, mais en fait de jets d’eau, c’est la foi qui sauve. Il y eut des duels pour trancher la question, et l’on parle d’un habitué du café Valois, qui mourut sans peur et sans reproche en criant : Et pourtant c’était une rose !
Le comte Henri, perçant les groupes d’élégants et les troupeaux de femmes pompeusement déshabillées, arriva jusqu’à cette autre gloire : le canon du Palais-Royal. A chaque instant Robert s’attendait à quelque mystérieuse rencontre, et il serrait de près son homme, bien qu’il se tînt à couvert. Mais le comte Henri, sur son passage, n’échangea ni une parole ni un regard.
Il suivait son chemin. Où allait-il ? Avait-il quitté la loge au beau milieu d’un acte pour faire cette inutile promenade ?
A la hauteur du canon, il changea de direction brusquement. Au lieu de poursuivre vers le palais, il remonta le jardin en pressant le pas, et Robert fut deux ou trois fois sur le point de le perdre. Il l’aurait perdu même, si tout à coup il n’avait cru s’apercevoir qu’il n’était pas seul sur la piste de M. de Belcamp. Depuis qu’ils étaient dans les massifs, à plusieurs reprises, un petit homme d’aspect bizarre l’avait poussé ou frôlé pour se glisser dans la foule. Au premier abord, Robert l’avait pris pour un enfant, à cause de sa taille et de l’exiguïté de ses membres ; mais la lumière ayant frappé le visage du petit homme, éclaira une face de singe, jaunie, usée, ridée, avec des yeux qui clignottaient, blessés par la clarté. Ce petit homme portait un costume noir, habit, veste et culotte de bal, rongé aux coutures, et particulièrement sale ; son chapeau noir était pelé, déformé, graisseux ; il avait des souliers énormes qui lui donnaient la tournure du petit Poucet, chaussé des bottes de sept lieues.
Notre misère française n’est pas faite ainsi. Pour quiconque n’était pas étranger à la vie anglaise, ce petit homme sentait son Londres à plein nez. On rencontre à chaque pas dans les boues de la Tamise ces toilettes fashionables arrivées à l’état de loques, et cent fois plus hideuses que les véritables haillons.
Or, le fils de Madeleine Surrisy connaissait Londres bien mieux qu’il ne lui a plu de nous le dire.
Ce fut la tournure anglaise du petit homme qui attira son attention. Ses manœuvres ne lui laissèrent bientôt plus de doute : le petit homme en voulait aussi au comte Henri. Pour se tenir toujours sur les talons du comte Henri, qui ne lui avait pas même accordé un regard, le petit homme perçait la foule en droite ligne comme un chien qui passe entre les jambes et jouait des coudes avec une énergie toute britannique.
Au bout du jardin, en face de la maison de jeu du n° 113, Robert cessa tout à coup de voir le comte. Pour perdre son homme dans une cohue, il suffit d’hésiter pendant une seconde dans la direction à suivre. Robert en était là lorsqu’il vit le sordide chapeau noir glisser sa forme pelée entre deux épaules blanches comme du lait, rebondissant sous des voiles de mariées. Les deux dames, à chacune desquelles appartenait une de ces épaules, entonnèrent une antienne d’injures à l’adresse du petit homme, qui ne s’en inquiétait point, quoique ces outrages fussent choisis au meilleur endroit du vocabulaire de la halle. Robert piqua droit au chapeau qui lui servait de phare, et saisit le profil du comte Henri au moment où celui-ci, traversant la galerie de pierre, disparaissait dans l’allée du n° 113.
Le petit homme se précipita dans cette allée et Robert après lui.
Henri ne monta point l’escalier de la maison de jeu ; il prit la rue de Valois qu’il descendit jusqu’au passage Radziwill, un peu moins repoussant alors qu’aujourd’hui, mais déjà, l’une des hontes de ce quartier, qui comptait les hontes par centaines.
Au bout du passage Radzivvill, dans la rue des Bons-Enfants, une voiture stationnait, le comte y monta. La voiture s’ébranlait au moment où le petit homme sortait du passage. Au moment où Robert débouchait à son tour, la voiture tournait déjà le corps de garde de la Banque.
Les chevaux semblaient vigoureux. Robert n’eut pas même l’idée de lutter contre eux de vitesse ; il chercha des yeux un fiacre et n’en trouva point. Il s’arrêta au coin de la rue de la Vrillière, où la voiture du comte Henri courait maintenant au grand trot.
Il vit ceci : le petit homme noir ne s’était point découragé comme lui. Dès que le corps de garde fut passé, le petit homme prit son élan avec une agilité qu’on n’aurait point attendu de sa misérable apparence. En quelques bonds il eut atteint la voiture : une heureuse et audacieuse cabriole le porta sur le siége de derrière où il se tint accroché comme un singe.
La voiture disparut au lointain.
Robert rentra au Palais-Royal et se fit servir une bavaroise à l’une des tables cachées dans les massifs. De cette table, au travers des maigres feuillages, on avait vue sur l’allée du café Hollandais, par où le comte Henri devait regagner le passage Hulot au-devant duquel l’attendait son fiacre.
Henri, cependant, était nonchalamment étendu sur les coussins de sa voiture. Il alluma un cigare ; sa main blanche et modelée avec une exquise délicatesse était ferme. – Vous eussiez pu remarquer néanmoins, lorsque l’allumette embrasée éclaira son visage, un cercle plus sombre autour de ses yeux.
Ses joues, son front et ses lèvres étaient très-pâles.
La voiture fournit une longue course. Elle s’arrêta devant la porte cochère d’une grande maison de la rue Meslay. Henri, en descendant, jeta un coup d’œil au siège de derrière qui était vide.
Mais il y avait un petit homme à la porte de la maison, et ce fut le petit homme qui souleva le marteau. Quand le cordon fut tiré, le petit homme toucha humblement son vieux chapeau et s’effaça. Le comte entra sans s’inquiéter du petit homme qui entra derrière lui.
Le comte alla droit au concierge. Le petit homme resta caché sous la voûte.
– M. Warren ? demanda Henri en passant sa tête dans le vasistas de la loge.
– Connais pas.
– Comment !… n’est-ce pas ici le n° 24 ?
– Si fait… mais nous n’avons pas ce monsieur… Comment dites-vous ?
– Warren… William Warren.
– Un Anglais ?
– Précisément.
– Que fait-il, de son état ?
– La commission sur Londres et les Etats-Unis.
– Connais pas.
Henri sortit une lettre de sa poche et en lut la suscription à voix haute :
– M. W. Waren, 24, rue de Bondy…
Le concierge haussa les épaules et tira le cordon.
– Sortie par le boulevard et la rue en face, dit-il.
Henri remercia, et prit la porte opposée à celle par où il était entré. Il se trouva ainsi sur le boulevard Saint-Martin. A peine avait-il refermé la porte, qu’une voix grêle et entachée d’un fort accent anglais cria sous la voûte :
– Le cordon, s’il vous plait !
Quelques secondes après, le petit homme noir marchait à son tour sur le boulevard, derrière le comte Henri.
Celui-ci n’alla point voir si M. W. Warren, commissionnaire pour Londres et les Etats-Unis, demeurait bien au n° 24 de la rue de Bondy. Il n’en voulait qu’aux voitures, ce soir, et ses précautions pour dérouter toute poursuite possible étaient tellement surabondantes, qu’il allait dans cette voie sans hésitation ni inquiétude. Sa trace, coupée à chaque instant, ne pouvait être reconnue. Il était sûr de son fait, d’autant que ce blond et charmant cavalier, le comte Henri de Belcamp, était resté tout entier dans sa calèche couverte de la rue Meslay. Il portait maintenant une chevelure noire et des favoris épais de la même couleur. Le déguisement était si parfait qu’il aurait pu passer impunément devant son père.
Ce ne pouvait pas être pour un motif de peu d’importance que le comte Henri s’astreignait à cette mascarade et à ces inexplicables détours ; ce ne pouvait pas être non plus une préoccupation de la vie ordinaire qui estompait le tour de ses yeux et palissait sa lèvre.
Et néanmoins son pas restait calme ; il avait la tête haute.
Celui-là était de ceux qui peuvent dompter jusqu’aux battements de leur cœur.
Il monta en fiacre sur la place du Château-d’Eau-Saint-Martin et se fit conduire à la barrière Saint-Denis, où il descendit. Il longea en courant le boulevard extérieur et prit, à la barrière Poissonnière, place dans un coucou qui revenait vers le centre. Tout cela était combiné d’avance, car, à la hauteur du Conservatoire, il quitta le coucou pour se jeter dans une calèche qui évidemment l’attendait et qui partit au galop, le conduisant d’un temps jusqu’à ces latitudes joyeuses où l’ancien Tivoli ouvrait ses jardins sur la rue Saint-Lazare, au bout de la Chaussée-d’Antin.
Ce quartier allait se bâtissant déjà, mais présentait encore un aspect de banlieue. Du côté de l’emplacement actuel de la gare de Rouen, là, où s’ouvrent ces rues si bien alignées et si tristes, qui empruntent leurs noms à toutes les capitales de l’Europe, il n’y avait que des masures, quelques villas entourées de jardins et d’immenses terrains vagues. Autour de Tivoli, qui, malgré sa décadence, gardait une physionomie excellente, c’était un monde de guinguettes échelonnées comme une gamme, depuis le traiteur bourgeois jusqu’au spéculateur hardi nourrissant à ses risques et périls les repris de justice amis de la villégiature. On voyait là tout ce qu’on voit encore, hélas ! un peu plus loin, et qui semble contenter les aspirations de certains Parisiens vers la nature : des groupes de ces marronniers malades, empoisonnés par la poussière et des berceaux de ces affreux acacias dont les fleurs et les feuilles sentent l’eau-de-vie saturée de fumée de tabac.
Le cocher du comte Henri arrêta ses chevaux fumants non loin de l’entrée actuelle de la salle Sainte-Cécile. Le comte s’enfonça aussitôt dans une ruelle qui remontait parallèlement à la rue de Clichy, le long de l’enclos même de Tivoli.
Vous avez vu la folie de l’étalon libre, s’évertuant par vaux et par chemins pour chasser le taon collé sous sa crinière. Il va, il vient, il galope, il rue ; ses crins et sa queue fouettent à la fois ; il se lance au travers des taillis ; il plonge et fait bouillonner l’étang ; il hennit, frémissant et droit sur ses jambes d’acier ; il se roule dans l’herbe ou sur les sables ; le vent arrache des flocons d’écume à sa bouche et la sueur fait des rigoles noires à ses flancs irrités.
Mais la mouche s’inquiète-t-elle de tout cela ? Elle pompe son contingent de sang. Quand l’étalon tombe épuisé, la mouche voyage paisiblement dans les rides de son cuir. Les efforts du noble animal n’ont rien fait ; il a emporté partout avec lui son ennemi microscopique. Si la mouche s’en va, c’est qu’elle n’a plus soif.
A vingt pas derrière le comte Henri, le petit homme noir se coula dans la ruelle.
Il nous faut reculer à peu près d’une heure, car les randonnées du comte Henri s’étaient faites avec une rapidité singulière. A ce moment où il était encore assis dans la loge de lady Frances Elphinstone, auprès de l’adjoint Potel, deux couples s’arrêtèrent à la porte d’une maison bien connue aux alentours de Tivoli et portant pour enseigne un gros homme habillé comme le roi Louis XVIII, et entouré de tout ce qui se peut manger : viandes, poissons, volailles, gibier, légumes, pâtés, tartes, fruits et confitures. Au Gourmand du jour, disait la légende.
Sur les vitres de la salle basse, au travers desquelles on voyait des rideaux de cotonnade blanche et rouge, quadrillée en damier, deux pancartes étaient collées. La première représentait le convoi mortuaire du Crédit, tué par les mauvais payeurs ; la seconde montrait une table surabondamment servie, près de laquelle souriait un cuisinier, disant au public : Aujourd’hui pas cher, demain gratis.
Les deux couples étaient ainsi : deux gaillards de mauvaise mine, taillés en Hercule tous les deux, et deux pauvres filles habillées d’oripeaux, – luxe et misère, – qui portaient sur toute leur personne l’énergique stigmate de leur malheur. Elles étaient belles, mais de loin seulement et comme les fleurs d’un bouquet qu’on va jeter au fumier. Elles avaient l’une et l’autre des écharpes toutes neuves sur leurs robes fanées, cadeaux de la veille ou du jour même, des chapeaux éclatants, de mauvais souliers, et des bijoux trop gros pour être en or. Leurs cavaliers au contraire étaient vêtus du drap le plus fin et munis de beau linge ; leurs gros pieds bosselaient le maroquin verni de leurs bottes, vierges de toute éclaboussure, et l’on voyait, entre le parement de leurs habits et leurs gants, des interstices couleur sang de bœuf : c’était leur peau.
Ils ne ressemblaient, à vrai dire, ni à des ouvriers endimanchés, ni à des marins égarés jusqu’à Paris et pressés de faire sauter leur décompte ; mais, malgré la véritable élégance de leurs costumes, ils ressemblaient à cela, néanmoins, plutôt encore qu’à des messieurs.
– Vous aller hors ! dit l’un d’eux en quittant le bras de sa compagne ; nous entrer dans, ici, miss Joséphine.
– Await… ajouta l’autre attendre… wait a little, yonder, miss Célina…
– Et dire que c’est des Français ! s’écria Joséphine en joignant les mains.
– Et des comtes ! ajouta Céline.
– Yes, my dear child !… Français… émigrés… parents morts… ’tis so !… pauvres émigrés, nous deux !… avoir ôblié le langue.
– ’Tis so ! répéta l’autre en levant ses gros yeux au ciel pauvres petits émigrés ! ôblié le french language !
Les deux donzelles éclatèrent de rire. Noll Green, le boxeur de Southwarck, fronça le sourcil, et Dick de Lochaber, l’avaleur de bière, ferma les poings d’un air menaçant. Ils étaient à Paris depuis le matin, et Dieu sait l’infernale omelette de bouteilles cassées qui cuisaient déjà dans leurs estomacs.
– Parle-leur donc, Joséphine, toi qui sais l’anglais ! s’écria Célina, ils vont nous battre.
– Chouchoux à nous ! dit aussitôt Joséphine, sweethcars of ours, nous allons, we go…, attendre vous au bal là-bas… wait for you… pendant que vous ferez your little business… do you love, me rogne ?
Dick l’enleva de terre pour l’embrasser avec transport.
– Qu’as-tu dit ? demanda Célina.
– J’ai dit : m’aimes-tu, coquin ?
– Commentprononces-tu cela ?
– Half a guinea for drinking your health, you sharpers !
Célina écorcha la phrase de son mieux. Elle eut un coup de poing et deux pièces de six livres. Après quoi elles reprirent leur volée, avec promesse qu’on les rejoindrait dès que les affaires seraient finies.
Noll et Dick entrèrent au Gourmand du jour et demandèrent un cabinet où l’on pût causer tranquillement. Ils savaient tous deux le nom des choses qui se mangent et des choses qui se boivent ; ils se firent servir un ample souper.
– Venir, here… ici, un gentleman, ce soir, dit Noll au garçon.
– Pour vous demander ? Bien, bien, on comprend son anglais !
– Here… répéta Dick.
– Le faire entrer ? Très-bien… Sonnez, si vous avez besoin.
Dick et Noll s’assirent et commencèrent par se donner une fraternelle poignée de main au travers de la table. Ils n’avaient point pâti depuis leur départ de Londres. Leur mine était superbe, et chacun d’eux avait engraissé, de plusieurs livres. Cependant, sur leurs visages grossiers et rudes, que les libations de la journée avaient teint déjà en rouge foncé, il y avait une certaine expression d’inquiétude et de malaise. Un gamin de Paris nous eût ainsi dépeint leur état moral : ils n’étaient pas crânes.
Ils se regardèrent un instant en silence.
Noll décoiffa une bouteille de bordeaux et poussa un profond soupir. Dick répondit par un soupir pareil en tendant son verre.
– Nous n’avons pas eu le temps de causer, vieux Green, dit-il. Les heures glissent dans ce Paris…
– L’argent aussi ! l’interrompit Noll.
– Bah ! fit l’avaleur de bière, Tom Brown va nous en apporter de l’argent… S’il n’y avait que cela…
Le boxeur engloutit d’un trait le contenu de son verre plein jusqu’aux bords et répéta :
– Oui… oui… s’il n’y avait que cela ! Je donnerais bien quelque chose, vieille-main, pour être assis dans le parloir du sharper’s, quand même nous n’aurions qu’un pot de bière au lieu de ce damné clairet… Qu’as-tu fait du passe-port ?
– J’ai allumé ma pipe avec, dès ce matin… Et toi ?
– Moi, j’ai jeté le mien dans la rivière par tous petits morceaux… mais cela ne nous met pas de l’autre côté du détroit, non !
– Non ; il aurait fallu partir par la diligence de ce matin.
– Sans l’argent ?
– Tom Brown avait calculé cela… Il nous tient.
Le boxeur pinça du bout des doigts le bouchon d’une seconde bouteille et le fit sauter sans efforts.
– La vie bonne à Bruxelles, reprit-il avec mélancolie.
– A Lyon aussi, pardieu ! s’écria l’avaleur de bière. On aurait travaillé là pour son propre compte tout tranquillement. J’avais déjà fait de bonnes connaissances, moi, quand cette diable de lettre est arrivée.
– La lettre blanche ! grommela Noll qui eut comme un nuage de pâleur sur l’écarlate foncée de sa face.
– Elle arriva à midi… C’était pour onze heures de soir… mauvaise journée !
Le verre de Noll choqua ses dents quand il voulut boire.
Dick le regarda d’un air étonné.
– Tu n’es pourtant pas une corne verte ! dit-il en employant le mot usité en Australie et dans toute l’Amérique du Nord pour caractériser les conscrits de vie d’aventures ; moi, je puis encore boire comme un homme… tiens !
Il engloutit, en effet, le reste de la bouteille vaillamment.
– Que veux-tu ? murmura le boxeur, ce gros brasseur de Bruxelles m’avait pris en amitié… il avait de bon vin… et du genièvre de Hollande comme tu n’en a jamais bu, vieillemain !
Ceci fut prononcé avec une sensibilité véritable.
– Oh ! oh ! s’écria Dick, on voit bien que tu ne connais pas mon brasseur de Lyon ! Ce n’était pas du genièvre qu’il avait, c’était du baume !… Crois-tu que je ne l’ai pas regretté ?
– Donne un coup d’eau-de-vie, Noll, j’ai le cœur malade.
– Quand onze heures sonnèrent, reprit-il après avoir bu, il me parlait de son mariage… il me disait : Mon cher comte…
– Tiens ! tiens ! il se mariait donc aussi ? l’interrompit l’avaleur de bière. Mon homme de Lyon, M. Turner, avait déjà fait ses cadeaux de noce… Un joli brin de fille, ma foi ! mais qui l’aurait mené loin !
– Il buvait le vin que je lui avais versé, poursuivit Noll d’une voix sombre, quand je l’étourdis d’un coup de poing comme un bœuf. Il ne cria pas… mais il souffla… et il me regarda avec ses yeux qui sortaient de sa tête.
Noll passa ses deux mains sur son front qui était presque pâle.
– Dieu me damne ! s’écria Dick, tu n’es pas gai, ce soir !
– Non, répondit le boxeur. Le jour où Josuah Bone mourut en soupant avec Tom Brown, je me souviens qu’il était comme cela.
– Et avait-il fait quelque chose pour Tom ? demanda Dick.
– Oui… et Tom Brown l’avait payé richement.
Il y eut un silence. Les plats qui composaient leur repas étaient intacts ; ils n’avaient fait que boire depuis qu’ils étaient là.
– Au diable ! reprit Dick le premier. Avec ton pouce tu ferais sauter Tom Brown…
Le boxeur secoua la tête.
– Je parie dix livres que je le couche en six passes ! s’écria l’avaleur de bière. Tu es malade, vieille-main !
– Oui, prononça tout bas Noll, je crois que je suis malade.
– Est-ce que tu n’avais jamais vu un homme mort ?
– Si… j’ai tué… Tu sais bien que j’ai tué !
– Combien de fois ?
– Beaucoup de fois.
– Et quel âge as-tu, vieux Noll ?
– Vingt et un ans bientôt.
– Je n’en ai que vingt, et j’ai l’air d’être ton maître… Au diable les idées noires, camarade ! Les deux brasseurs sont où nous irons tous, un peu plus tôt, un peu plus tard. Ne voilà-t-il pas de quoi se faire du mauvais sang ?… Mets-moi trois ou quatre bonnes pincées de poivre dans un verre d’eau-de-vie, et ton cœur va retourner à sa place, comme un joli garçon. Dieu me damne ! il faut que nous soyons droits sur nos jambes, vieille-main… M’est avis que nous aurons de la besogne ce soir.
L’avaleur de bière prit la peine de préparer lui-même la terrible médecine dont il venait de formuler l’ordonnance. Il versa la moitié de la poivrière dans un verre à vin qu’il emplit d’eau-de-vie jusqu’aux bords. Il agita le breuvage avec le manche de sa fourchette, et le présenta à Noll qui n’en fit qu’une gorgée.
– C’est chaud, dit-il en brisant le verre vide sur la table entre ses doigts qui ne saignèrent point. Je me sens mieux, et c’est assez bavarder, l’ami ! Nous n’avons que le temps de régler nos affaires.
– A la bonne heure, s’écria Dick, voilà une cure ! A nos affaires ! Tu es l’ancien, donne ton avis.
– Mon avis, répliqua le boxeur qui s’était redressé, ravivé qu’il était par cette diabolique potion, capable de tuer un cheval, mon avis n’a pas changé. Tom Brown s’est servi de nous comme de deux outils qu’on brise quand la besogne est faite.
– Alors, la besogne étant faite, nous sommes au moment d’être brisés.
– Juste.
– As-tu deviné pourquoi ces deux meurtres ?
– Non ; ce doit être le commencement de quelque satanique machine… C’est peine perdue que de chercher à deviner Tom Brown… D’ailleurs à quoi bon ?… La chose qui nous intéresse est celle-ci : Tom Brown ne laissa jamais de traces derrière lui : tous ceux qui l’ont servi sont morts.
– Tu parles maintenant comme un livre, vieux Noll !
– C’est chaud, ta médecine, mais c’est bon ! je vais avaler notre homme comme un poulet… s’il vient seul.
– Il viendra seul, répliqua Dick ; il ne s’en fie qu’à lui-même pour certaines exécutions.
– Alors ne bois plus, vieille-main, nous sommes à point.
– Non-seulement il viendra, reprit l’avaleur de bière, mais il apportera l’argent et les nouveaux passe-ports qu’il a promis… Il tient toujours sa parole… Il n’y a que le coup de là fin qui est par-dessus le marché.
– C’est un redoutable compagnon ? murmura le boxeur.
– Nous sommes deux et nous valons notre prix… Qui commencera ?
– Où mettra-t-on le corps ?
Ces deux questions se croisèrent.
Il y avait dans la chambre, comme c’est la coutume dans certains cabarets de banlieue, qui servent d’auberge au besoin, un lit garni de ses rideaux en cotonnade blanche. Les rideaux étaient fermés. Nell et Dick se levèrent en même temps. Noll alla tirer les rideaux du lit et Dick ouvrit la fenêtre.
Le lit n’avait point de draps. La fenêtre donnait sur les terrains vagues dont nous avons parlé. Il faisait nuit noire au dehors.
– On peut sauter, dit le buveur d’ale.
– Et nous le coucherons là-dedans, ajouta Noll.
– Il se tourna effrayé vers son compagnon, qui venait d’étouffer un cri de surprise.
– Qu’y a-t-il, vieille-main ?
Dick referma la fenêtre.
– C’est étonnant ce qu’on croit voir par ces nuits noires ! murmura-t-il ; te souviens-tu de Ned Knob, le petit clerc du solliciter Wood ?
– Un rusé petit drôle… Eh bien ?
– Et bien ! il m’a semblé voir vu petit homme qui rampait sous la fenêtre ; tout maigre, tout chétif, tout pareil à Ned Knob…
– Tu rêves !
– Mais aussi, pardieu ! interrompit Noll ; ou bien il y a quelqu’un derrière la porte.
Il fit jouer le bouton vivement et l’ouvrit toute grande. Le corridor où il s’élança était vide.
Comme il refermait le battant, la pendule eut ce coup sourd qui annonçait l’heure dans les vieilles horloges, une ou deux minutes à l’avance.
Ils se rapprochèrent l’un de l’autre. Ils étaient sombres mais résolus, et certes, à les voir ainsi côte à côte, la main dans la main, jeunes tous deux, bâtis en athlètes et rompus à toutes les violentes escrimes, il n’était pas possible de concevoir un doute sur l’issue de la lutte prochaine.
– Est-ce dit ? murmura Dick.
– C’est dit ! répliqua Noll. Je commence en l’étourdissant d’un coup de poing… Tu sais que je ne manque pas ce tour-là.
Il contracta sa robuste main dont les muscles saillirent.
– Moi je finis, ajouta Dick, en tirant à demi de son sein un de ces larges couteaux américains appelés bowies. Tu sais que ce tour-là, je ne le manque jamais.
– A quel moment ?
– Quand il aura payé et qu’il tirera les passe-ports de sa poche.
– Alors le signal sera ?…
– Son portefeuille dans sa main… Vise juste.
– Et frappe ferme !
La pendule sonna. En même temps que le premier coup de neuf heures tintait, la porte s’ouvrit et le comte Henri de Belcamp parut sur le seuil.
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