‹ Jean DiableChapitre 4 sur 25 · IV - Le triple passe-port.

IV - Le triple passe-port.

Avant de reprendre sa lecture, le petit clerc de sollicitor promena son regard effronté sur la cohue curieuse et avide qui l’entourait.

– Tas de brutes, dit-il en mordant un rouleau de tabac qui gonfla sa joue creuse, n’allez-vous pas croire que Jean Diable tua l’intendant de police ? Ceci est passé depuis cinq semaines, et Gregory Temple vit encore !

– Va, petit ! ordonnèrent à la fois le boxeur et l’avaleur de bière, continue.

« … Et j’ai promis à ma mère de la venger.

» L’intendant voulut se débattre, mais la main de l’étranger était un étau.

» – Il me serait facile de vous étrangler, continua ce dernier sans s’émouvoir ; vous êtes parfaitement convaincu de cela, je le vois à vos yeux effarés, mais ce n’est pas ainsi que je veux en finir avec vous, M. Temple ; je veux vous tuer dans votre orgueil. Vous avez la réputation d’être le roi des détectifs, un limier à l’œil perçant, à l’oreille subtile, au flair infaillible ; c’est là votre honneur, vous y tenez plus qu’à la vie…

M. Temple, je vais me divertir à ce jeu de prouver à Londres et à l’Angleterre que vous êtes un charlatan d’habileté : que votre flair est obtus, votre oreille sourde, votre œil aveugle…

« – Je vous en défie ! s’écria, l’intendant de police en qui la vanité fut plus forte que la terreur.

» L’étranger, qui souriait toujours, répondit :

» – Le défi est accepté d’avance. Je suis Jean Diable le Quaker. Ce soir, entre onze heures et minuit, j’ai tué la signora Constance Bartolozzi, prima donna du théâtre de la Princesse. J’ai laissé sur sa table de nuit sa boîte d’or enrichie de diamants et ses pendants d’oreilles aussi en diamants, pour vous bien prouver que l’intérêt n’est pour rien dans mon fait. Le coup est à votre adresse : je suis fâché que la pauvre dame en ait souffert, mais je l’ai choisie parce qu’elle était en vue et que ce meurtre fera du bruit ; d’ailleurs nous sommes tous mortels… Vous trouverez la marque de mon pouce à sa gorge, une lettre de moi dans son portefeuille, et mon propre mouchoir taché de sang sur le tapis : ce sont des points que je vous rends au début de la partie, et la galerie, notre juge, saura en temps et lieu que je vous les ai rendus… Maintenant, Gregory Temple, célèbre détectif, grand calculateur de probabilités, illustre déductionniste, mettez-vous à l’œuvre : je vous donne quarante jours pour vous faire sauter la cervelle !

» La vision s’en alla comme elle était venue. Le lendemain matin, après une nuit pleine de fiévreux cauchemars, l’intendant supérieur fut réveillé par le commissaire de Mary-le-Bone qui venait déposer son rapport sur le meurtre de Constance Bartolozzi.

» Nous sommes au trente-huitième jour. Gregory Temple travaille du matin au soir et du soir au matin, il fouille, il flaire, il patauge, il calcule avec un acharnement sauvage, il remue des montagnes de déductions et de probabilités, – et l’assassin de la signora se promène tranquillement dans Londres ; – Gregory Temple achève sa trentième édition de l’Art de découvrir les coupables, mais il ne découvre rien. Le lord-chef-juge a déjà dit en plein conseil : Il baisse (voir l’estampe) ! la Bartolozzi attend (voir l’estampe) et Jean Diable se fait du bon sang (voir l’estampe).

» Tel est l’état de la question, aujourd’hui 14 mars 1817. L’auteur de cet important écrit, qui est peut-être Jean Diable lui-même, propose de parier cent guinées contre six pence que Gregory Temple deviendra fou s’il ne meurt pas enragé. »

Cette conclusion fut accueillie par des applaudissements et des rires forcenés.

– Il baisse ! criait-on de toutes parts en consultant l’estampe.

– Et la comédienne attend, voyez !

– Et Jean Diable se goberge au haut de sa planche !

Le petit Ned Knob réfléchissait en buvant un verre de gin qu’il avait certes bien gagné.

Deux coups de sifflet aigus qui venaient du dehors passèrent soudain au travers du tumulte. Dick, l’avaleur d’ale, et Noll, le boxeur, sautèrent sur leurs pieds d’un mouvement commun. Aux turbulents murmures qui naguère emplissaient la salle, un silence glacial succéda.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Ned, qui se leva à son tour. Du diable s’il n’y a pas quelque anguille sous roche !

Dick et Noll se regardaient d’un air indécis. Il n’y avait pas dans tout le cabaret un œil qui ne fût fixé sur eux avec curiosité.

Dans le silence, deux autres coups de sifflet semblables, mais qui avaient quelque chose de plus impérieux, retentirent de nouveau.

Le boxeur et l’avaleur de bière écartèrent à grands coups de coude la foule qui les entourait, et se frayèrent un chemin vers la porte. Avant de franchir le seuil, Dick se retourna et dit :

– Si quelqu’un s’avise de nous suivre…

– Je l’assomme ! acheva Noll.

Les yeux gris et perçants de Ned Knob brillèrent sous ses cheveux ébouriffés. La porte retomba sur les deux convicts. L’apathie un instant galvanisée de cette cohue abrutie reprit bientôt le dessus. Chacun retourna à ses occupations ; les groupes se reformèrent ; la paille mouillée eut encore une fois son troupeau de sybarites en guenilles, vautrés comme des pourceaux ; les jeux de cartes recommencèrent au fond des puits ; la fontaine empoisonnée versa le gin, et les pipes noirâtres brûlèrent. Personne ne songeait évidemment à braver les menaces de Noll et de Dick.

Ned Knob, cependant, s’était approché du comptoir. Jenny Paddock, la grande Ecossaise, détournait de lui ses regards. Il lui pinça le bras et lui demanda en se guindant sur la pointe de ses pieds :

– Est-ce lui ?

– Lui, qui ? gronda la cabaretière d’un ton bourru.

– Le Quaker ?

Elle haussa les épaules et répondit :

– Allez-y voir !

Ned Knob fit un mouvement vers la porte, mais il n’osa pas sortir. Ses joues étaient toutes pâles, et l’épouvante faisait trembler ses lèvres. Certes, il y avait en lui un autre mobile que la curiosité, car le combat entre ses terreurs et sa passion de savoir mettait de la sueur à ses tempes.

Tout à coup son parti sembla pris ; il se glissa silencieusement au travers de la foule, tournant autour des puits et enjambant les créatures entassées pêle-mêle sur le sol. Tout au fond du cabaret, il y avait un trou oblong, formé par l’enlèvement d’une planche, et qui servait à ventiler d’autant l’infection de ce cloaque. Personne autre que le petit clerc n’aurait pu passer par ce trou. Il y introduisit d’abord sa tête de force, puis le corps suivit, laissant des lambeaux d’étoffe aux ais mal équarris.

Aussitôt que Ned Knob fut dehors, il prit sa course, étouffant de son mieux le bruit de ses pas, et fit rapidement le tour des parois extérieures de la baraque. Il gagna ainsi la ruelle et se trouva au milieu des masures démolies qui servaient de dortoir précisément à la plupart des hôtes du cabaret. Les locataires étant aux prises avec le gin de l’autre côté de la rue, il n’y avait encore personne dans le dortoir. Ned se glissa comme un chat parmi les décombres. Il s’arrêtait de temps en temps pour écouter. Un bruit de voix qui semblait sortir de terre parvint enfin jusqu’à lui.

– La cave !… murmura-t-il.

Au lieu de suivre son chemin, il revint sur ses pas, et se trouva bientôt sur la marge même de la ruelle, devant un pan de muraille, le seul qui restât debout. Au bas de ce mur, il y avait un petit soupirail grillé. Ned se coucha résolûment dans la boue et mit sa tête au ras du sol, tout contre le soupirail. Les premiers mots qu’il saisit lui apprirent qu’il arrivait trop tard et qu’il perdait à tout le moins une partie, explicative de l’entretien.

C’était une voix très-douce qui parlait, une voix si douce que, malgré les mâtes sonorités de certaines inflexions, Ned la prit pour une voix de femme. Il aiguisa son regard et tacha de percer l’obscurité ; mais, quoique la voûte du cellier fût à moitié désemparée, il ne vit rien.

– J’ai pensé à vous parce que vous êtes des vieilles-mains,disait la voix si remarquablement harmonieuse.

Le petit-clerc se recula ; il lui semblait qu’en étendant le bras, il aurait pu toucher celui qui parlait. Il pensa :

– Où donc ai-je entendu cette voix ?

Cependant le boxeur et le buveur d’ale ne répondaient point.

L’inconnu poursuivit.

– Mes camarades, j’ai de la besogne ce soir, et je trouve que, pour des vieilles-mains, vous êtes bien longtemps à choisir entre votre fortune et la potence !

– Il les a menacés, se dit Ned Knob ; il faut être un rude compagnon pour menacer Noll Green et Dick, de Lochaber !

– S’il s’agissait de travailler ensemble, gronda en ce moment l’avaleur de bière, mais Noll ici, moi là…

– Comment sera-t-on payé ? demanda le boxeur.

– Cent livres à chacun, comptant, à l’instant même. Quatre cents livres à Paris, une fois la besogne faite !

– A Paris ! répéta le petit clerc.

Puis il ajouta en lui-même.

– Mille livres ! Que peut-on payer mille livres à ceux-là qui mettraient le feu à Londres pour dix guinées ?

– C’est que, voyez-vous, maître, dit Noll avec répugnance, j’ai déjà essayé de partir. Ce misérable coquin de Temple a des hommes sur les paquebots maintenant…

– J’ai failli tomber dans le guêpier ! s’écria Dick ; il a toute une meute qui rôde autour du pont de Londres… Impossible de s’embarquer !

– Nous nous moquons du pont de Londres, mes camarades, répliqua l’étranger, et nous n’avons que faire des paquebots. J’ai une jolie barque là-bas, sous Blackfriars…

– Pour traverser la manche ? se récrièrent à la fois les deux bandits.

– N’avons-nous pas fait mieux que cela une fois en notre vie, là-bas, à Sydney ?… Mais ce n’est pas pour traverser la Manche, c’est pour descendre la Tamise avec le jusant, tout doucement et sans vous gêner jusqu’à la pointe d’Exmouth, sous Greenwich. Il y a là un sloop smogleur qui fait le voyage pour le point d’Angleterre et pour la coutellerie. Votre passage est payé, toi, Noll, jusqu’à Andresolle, de l’autre côté de Calais, toi, Dick, jusqu’à l’anse d’Alikerque, au sud d’Ostende… et voici les passe-ports pris à l’ambassade de France et à la légation des Pays-Bas.

– Peste ! peste ! se disait Ned, j’espère que voici une affaire dans les règles !

Il entendit qu’on battait le briquet près de lui. Une allumette soufrée toucha l’amadou et s’enflamma. A cette lueur soudaine, Ned entrevit ses deux amis avec un troisième personnage vêtu de noir et dont le visage disparaissait entièrement, pour lui qui regardait d’en haut, sous les larges bords de son chapeau de quaker.

Dick tenait à la main un paquet d’allumettes. L’étranger avait entre ses doigts effilés et blancs deux passe-ports qu’il était en train de déplier.

– Les signalements, reprit-il, sont faits de manière à ganter tout le monde ; voici votre feuille de route, Noll, et je puis jurer que vous n’en avez jamais eu de si bonne… Vous êtes comte là-dessus, mon garçon, et vous comprenez qu’il faudra vous habiller et vivre en conséquence… Comte de Belcamp, m’entendez-vous ?

– Comte de Belcamp, répéta le boxeur comme font les enfants pour se mettre une leçon dans la tête.

Ned tressaillit à ce nom et ses yeux de chat brillèrent.

– Le mari d’Hélène Brown s’appelait le marquis de Belcamp ! pensa-t-il. A l’étude, nous avions ce dossier-là !

– Comte Henri de Belcamp, répéta le quaker d’une voix distincte et lente, fils d’émigré français, élevé en Angleterre… répétez !

Noll obéit.

– Répétez aussi, Dick !

– Comment ! la même chose ? s’écria l’avaleur de bière étonné, tandis que le Quaker lui tendait le second passe-port. Est-ce que Noll et moi nous serons le même homme !

– La même chose, répondit l’étranger tranquillement ; vous serez le même homme.

Et en effet, à la lueur renouvelée de Ned Knob put lire à la fois sur les deux passe-ports : comte Henri de Belcamp.

Le boxeur et l’avaleur de bière répétèrent ensemble et laborieusement :

– Comte Henri de Belcamp, fils d’émigré français.

Et tous deux ajoutèrent avec un gros rire :

– C’est drôle !

– Je promets bien que je verrai clair dans tout cela, se dit le petit clerc qui avait la fièvre.

Il colla sa tête aux barreaux du soupirail.

– Et après ? interrogea le quaker.

– Le bateau à Blackfriars, répondit Noll.

– Le smogleur à Exmouth, au-delà de Greenwich, ajouta Dick.

– Moi, à Andresolle.

– Moi, dans l’anse d’Alikerque.

– De là, reprit le boxeur, nous partons… moi, pour…

– Assez ! interrompit le Quaker ; je suis bien certain que vous n’oublierez pas le reste.

C’était le reste précisément que le petit clerc aurait voulu savoir.

La dernière allumette s’éteignit. Ned entendit que l’on maniait des pièces d’or.

– Pas ce soir, je pense, maître Tom ! se récria le boxeur.

– Tom, répéta Ned ; Tom Brown !

Puis, comme si un trait de lumière l’eût frappé :

– Je savais bien que j’avais entendu cette voix-là… Il ne me, reste qu’à voir le visage.

– Laissez-nous au moins rentrer au Sharper’s pour cinq minutes, reprenait en ce moment l’avaleur de bière, le temps de dire un mot à Ned Knob… On a des femmes !

– En route ! répéta impérieusement le Quaker.

Ned n’eut que le temps de se jeter dans les décombres. Nos trois compagnons sortirent du cellier par le fond et passèrent devant lui pour gagner la ruelle. L’étranger, plus grand et plus svelte, enveloppé dans un manteau noir dont le collet rejoignait les bords de son chapeau, marchait entre Dick et Noll. La nuit était sombre, Ned ne put voir sa figure.

Ils prirent à droite du Sharper’s et descendirent tous les trois vers la Tamise, au travers du réseau de petites rues qui faisaient de ce vieux quartier une véritable forêt noire.

Ned, quittant sa cachette avec précaution, les suivit à vingt ou trente pas de distance.

Pendant la route, nos trois compagnons échangèrent à peine quelques paroles à voix basse. Au moment où ils atteignaient le rivage, dans Blackfriars, au bout d’une allée étroite et sombre, Ned, qui les serrait de plus près en se glissant le long des murs, put saisir quelques mots.

– A quoi bon une lettre, puisque nous ne savons pas lire ? demandait Noll.

– La lettre ne contiendra rien, répliqua, le Quaker, rien que du papier blanc ; mais elle parlera d’elle-même. Quand vous la recevrez, cela voudra dire : entre dix heures et minuit ce soir !

– Et jusque-là ?

– Bien vivre et attendre.

Le Quaker, prenant les devants, suivit un instant la grève, encombrée d’embarcations de toute sorte, depuis la lourde et monumentale gabarre jusqu’au squiff léger qui rase l’eau sans laisser de sillage, construit qu’il est pour porter sa cargaison de joyeux promeneurs aux pelouses de Richmond.

L’homme au large chapeau descendit bientôt un des noirs escaliers qui vont à l’eau et ouvrit un cadenas fixant à sa chaîne une élégante embarcation de pêche, pourvue de ses avirons.

La mer se retirait. Noll et Dick montèrent dans la barque.

– Le comte, Henri de Belcamp ! dirent-ils encore une fois tous les deux.

– Et ne bougez pas tant que vous n’aurez pas reçu la lettre blanche.

– Entendu. A bientôt !

– A Paris, au lieu désigné, répliqua le quaker en leur envoyant un signe d’adieu : bon voyage !

La barque glissait déjà sous les amarres pour gagner le chenal. Le Quaker remonta tranquillement les degrés. Ned essaya de l’envelopper d’un regard, en ce moment où il se présentait en face, mais les rives de la Tamise ne brillent pas comme celles de la Seine, et il y avait toujours d’ailleurs le grand chapeau et le manteau.

– Quand je devrais te suivre jusqu’en enfer, se dit Ned furieux, je verrai ton visage !

Le Quaker, au lieu de rentrer dans la ruelle, tourna vers le pont. A l’angle du débarcadère, il y avait un élégant tilbury qui stationnait, gardé par un jeune homme très-pâle et d’apparence mélancolique. Le Quaker sauta sur la banquette, et le cheval ardent fit feu des quatre pieds, laissant au bas de la berge le petit clerc abasourdi.

– Richard, dit celui que nous appelons le Quaker, au pâle jeune homme qui tenait les rênes, le séjour de Londres est désormais dangereux pour vous.

Les rênes tremblèrent dans les mains du jeune homme, qui répondit :

– Avez-vous donc appris quelque chose de nouveau, James ?

– J’ai travaillé pour vous tout le jour, Richard Thompson, et Dieu m’est témoin que je vous crois innocent, malgré les apparences qui vous accablent.

– Oh ! soyez béni, et que le ciel vous récompense, ami généreux !

– Mais tout est contre vous, mon pauvre Thompson ; il ne manque rien dans les papiers de la Bartolozzi, sinon la reconnaissance constatant la dette de Fanny Thompson, votre mère… Ceci est capital ! il faut fuir.

– Sans revoir Suzanne ! balbutia le jeune homme dont la tête s’inclina sur sa poitrine, tandis que ses mains abandonnaient les rênes.

– Soyez homme, Richard ! dit le Quaker, qui prit les rênes et arrêta la voiture à l’entrée d’une maison de modeste apparence, située à l’entrée du Strand, et sur la porte de laquelle était une plaque de cuivre portant ces mots : Office de M. Wood ; – nous sommes de la même taille et du même âge ; nos cheveux et notre barbe ont la même couleur ; vous savez que ma bourse est à vous : je vous donnerai mes propres papiers, s’il le faut… Et comptez sur moi pour votre enfant !

Richard Thompson l’embrassa, les larmes aux yeux, et souleva le marteau de cette porte où était la plaque de cuivre.

Un coup de fouet enleva le cheval ; le tilbury bondit de nouveau sur le pavé, tournant Charing-Cross et enfilant Piccadilly. Au-delà de Hyde-Park-Corner, entre les hôpitaux et Cadogan-Square, une maison toute neuve s’élevait, surmontée de cet appendice pyramidal, aussi commun aujourd’hui qu’il était rare en ce temps : une cheminée à vapeur. La maison était grande et d’apparence opulente ; elle devait abriter quelque large industrie. Au fronton, sous un cadran éclairé, le nom du maître brillait en lettres d’or : BERCY BALCOMB ET Cie.

Le Quaker sauta sur le trottoir. A Londres, chaque visiteur dit sa qualité d’avance par l’accent qu’il donne à son coup de marteau ; il y a une gamme que, sans l’avoir apprise, tout le monde sait et qui descend, par ton et demi-ton, du fulgurant appel de Sa Grâce, milord duc, jusqu’au caressant grattage de la pauvre chose (poor thing) qui vient demander six pence. Le coup de marteau du Quaker fut clair, net, impérieux.

La porte s’ouvrit aussitôt. Le Quaker fut introduit dans un cabinet de travail, vaste comme un salon, où plusieurs tables étaient couvertes de dessins et de plans. Sur le bureau qui occupait le centre du cabinet, plusieurs lettres adressées à Percy-Balcomb et Cie étaient encore cachetées et attendaient le coup-d’œil du maître.

Le Quaker en déchira les enveloppes. Il donna un coup d’œil à chaque lettre et sonna. Un gentleman parut au seuil d’une porte latérale.

– Quoi de nouveau, Perkins ? demanda le Quaker.

– Rien de bon, milord… Les ingénieurs sont contre ma machine de huit cents chevaux, et disent que c’est aussi impossible à construire que la tour de Babel !

– Etes-vous sûr de vous, Perkins ?

– Oui, milord.

– Alors, laissez dire les ingénieurs, et choisissez seulement les meilleurs ouvriers de Londres.

– Les ingénieurs demandent si votre seigneurie compte équiper une flotte de guerre…

Le Quaker eut un grave sourire.

– Avez-vous des nouvelles de la côte d’Afrique ? interrogea-t-il.

– Oui, milord… Les choses marchent à peu près en rivière de Couango, mais il faut que les bois soient apportés de l’intérieur, et les noirs sont un fâcheux voisinage. Un navire du port d’une frégate de premier rang, tel que votre seigneurie a eu la fantaisie de le commander, aurait coûté juste moitié moins sur chantier américain.

– Et la réponse de Mobile ?

– Très-précise, celle-là ! Les Yankees ne se font jamais prier pour gagner de l’argent ! Nous avons les devis, par livres, sous et deniers pour tout l’armement, depuis les canons de 48 jusqu’aux haches d’abordage… Les trois bricks sont sur chantier… Vous aurez quatre millions à payer au mois de juin, milord.

– Nous serons en mesure, Perkins.

– Et quatre autres millions au mois de juillet, si vous faites l’affaire au Couango.

– J’ai fait l’affaire, Perkins, et je payerai.

Le gentleman s’inclina.

– Milord, reprit-il, il nous faudrait trois mille cinq cents livres à l’escompte, cette semaine.

Le Quaker rouvrit une des lettres éparses sur la table, et en retira des effets de commerce qu’il examina.

– Voici trente-huit mille florins autrichiens sur MM. de Rothschild, dit-il.

– De Prague ? murmura Perkins. Avec l’argent que vous avez eu de Prague depuis douze mois, vous auriez gagné un million sterling à construire des machines de 100 et 150 pour le commerce !

Le Quaker se leva et tendit la main au gentleman.

– Nous venons de loin, Perkins, dit-il ; nous allons plus loin encore. Ce n’est pas pour gagner un million sterling que la maison Percy-Balcomb a été fondée…

A une heure de là environ, James Davy, portant ce costume élégant et décent que nous lui avons vu au bureau de police, montait les escaliers sourds et recouverts d’un moelleux tapis du grand hôtel de Buckingham, dans Grosvenor-square. Un valet en livrée l’attendait à la porte du principal appartement du premier étage.

Le maître de l’hôtel, en rigoureuse toilette de bal, le suivait, tenant sous le bras un registre relié en velours rouge.

– Monsieur le comte voudra bien accepter mes excuses, dit-il en français ; je serais particulièrement honoré d’avoir son nom sur mon album… Dieu merci ! l’Angleterre est un pays libre… mais ce Gregory Temple, l’intendant supérieur de police, s’embarrasse peu de la constitution… et l’on exige les passe-ports des voyageurs venant de l’étranger, depuis cette malheureuse affaire de la signora Bartolozzi.

James Davy tira aussitôt son portefeuille et tendit au maître de l’hôtel son passe-port, chargé de cachets de chancellerie. Pendant que l’autre dépliait le papier, il prit la plume et écrivit sur le registre :

« Comte Henri de Belcamp. »

– Comte Henri de Belcamp ! lut tout haut et respectueusement en tête du passe-port le maître de l’hôtel. Je rends grâce à votre seigneurie.

Il salua et se retira après que sa seigneurie lui eut ordonné de faire servir le souper chez madame la comtesse de Belcamp.

Sa seigneurie traversa ensuite le salon et entra dans la magnifique chambre à coucher de madame la comtesse. Au fond de l’alcôve, parmi les flots de dentelles qui bouillonnaient autour de l’oreiller, apparaissait et souriait dans le cadre de ses admirables cheveux noirs la tête charmante de Sarah O’Neil, la belle Irlandaise.

q

Page 1