‹ Jean DiableChapitre 5 sur 25 · I - Le char à bancs.

I - Le char à bancs.

Nous avons passé le détroit, laissant au loin Londres et ses lugubres folies. Ce n’est pas la poussière de ses souliers que l’on secoue en quittant la capitale anglaise : vingt mille balais et trois cents mécaniques remuent incessamment ses fanges sans pouvoir la nettoyer jamais. Du reste, grâce à l’heureuse importation du macadam, Paris connaît depuis quelques années cette splendeur de la boue qui semblait inhérente aux bords de la Tamise ; nos boulevards, ensevelis sous leur honteux enduit, reviennent à l’état de fossé qui fut leur enfance et défendent victorieusement, malgré l’armée impuissante des balayeurs, le Paris de Notre-Dame, de la Bourse et des Tuileries contre cet autre Paris qui est à dix pas, – mais à cent lieues, – sur la rive opposée du grand fleuve jaunie.

Au moment où se renoue notre histoire, nous ne sommes pas plus à Paris qu’à Londres, et c’est un riant paysage des bords de l’Oise, à trois heures de patache de l’Opéra, qu’éclaire pour nous le joyeux soleil des premiers jours de mai. Nous demandons la permission de ne point dire le vrai nom de cette tranquille contrée, qui fut le théâtre d’un drame violent. Si quelques-uns des personnages de ce drame sont morts, d’autres, Dieu merci ! restent pleins de vie, et les défunts eux-mêmes subsistent dans leurs familles honorées et respectables.

Il était huit heures du matin. Un cavalier, vêtu d’un élégant costume de chasse sur lequel se drapait un manteau léger, pressait le pas d’une jolie jument anglaise sur la route de Paris à l’Isle-Adam. Le cavalier semblait tout jeune : des cheveux blonds bouclés encadraient sa figure charmante, et les mouvements du cheval faisaient ressortir la souplesse de sa taille gracieuse. Au premier aspect, on lui aurait donné vingt-deux ans à peine, mais son regard calme et profond portait davantage.

L’air était frais ; le vent matinier souillait dans les branches encore dépouillées des arbres de haute venue et d’essence forestière, tandis qu’il agitait le long des haies les guirlandes de ronces, déjà feuillues, et qu’il secouait en neige sous les pommiers arrondis, les corolles fanées, espérance du pressoir. Le ciel n’avait pas un nuage à sa coupole d’azur ; mais là-bas, dans les vallées grises qui faisaient autour des collines de bizarres et capricieux circuits, une brume blanchâtre, transparente et légère comme ce voile derrière lequel sourit et rougit la jeune mariée, courait devant la brise, changeant de place et de niveau à chaque instant, baignant, découvrant et submergeant de nouveau les plans inférieurs du paysage. Parfois, quand la rafale soufflait plus profondément, quelque brillante prairie montrait tout à coup son tapis d’émeraude ou quelque étang les rides de sa nappe argentée. Tout est séduisant, vous le savez bien, dans ce paradis des bords de l’Oise où abondent à la fois les belles roches, l’herbe paisible, l’eau qui écume ou qui dort, les vieux châteaux, orgueil du paysage, et les douces forêts, refuge de la pensée.

A deux lieues de Saint-Leu-Taverny, et non loin d’un village qu’il nous faut baptiser Miremont pour les besoins de notre discrétion, la route qui court en forêt arrive à une patte d’oie, composée de six chemins de chasse, sans compter la grande voie principale. Il y a bien un poteau au centre de cette étoile, mais, selon la coutume des poteaux indicateurs, celui-ci n’indique absolument rien. Notre jeune étranger fit le tour du poteau, essayant, mais en vain, de déchiffrer les inscriptions effacées par le temps et par la pluie. Deux noms seulement subsistaient encore : Paris et l’Isle-Adam.

– Ce doit être à droite, pensa-t-il, et en inclinant vers le nord-est ; mais voici deux chemins qui suivent cette direction, et, vu l’angle qu’ils font, chacun d’eux peut me conduire où je ne veux point aller. Attendons.

Il lâcha la bride à sa monture, et le noble animal, au lieu de brouter, quoique l’herbe fût drue sur la marge de la route, garda la tête haute, signe certain de son irréprochable éducation. Il y avait à parier que l’épreuve imposée à la patience du voyageur ne serait pas longue, car il avait dépassé nombre de charrettes et de piétons sur la route, mais il n’eut même pas besoin d’attendre le roulier dont la voiture, vêtue de toile et cerclée comme un énorme tonneau, apparaissait au sommet de la montée. Un bruit de roues auquel se mêlaient des babillages gais et des éclats de rire se fit entendre sous-bois, à gauche de la route, et, l’instant d’après, un char à bancs, portant trois jeunes filles, déboucha dans la patte d’oie qu’il traversa comme un tourbillon. Le voyageur s’était découvert et ouvrait la bouche pour parler : il n’eût pas le temps ; trois charmants visages souriants le saluèrent, répondant à son geste, et le char à bancs, emporté par un fort cheval à tous crins disparut dans une des routes de chasse au galop.

D’autres pas de chevaux sonnèrent sous-bois et d’autres éclats de rire. Cette fois, c’étaient trois jeunes gens qui arrivaient, poussant et malmenant de pauvres chevaux de ferme, couverts de sueur, rétifs et n’en pouvant plus.

– Holà ! monsieur, s’écria l’un d’eux, dès qu’il aperçut notre voyageur, par où sont-elles passées ?

C’était un grand garçon à l’air éveillé, qui gardait dans son aspect quelque chose de militaire. On ne peut pas dire que ce fût une vieille moustache, car c’est tout au plus s’il avait vingt-cinq ans, mais nous sommes habitués, depuis la fin du siècle dernier, à voir ainsi beaucoup de jeunes carrières brisées. Chaque révolution, comme chaque restauration, a ses vaincus et ses victimes. Notre beau gaillard était une victime, bien qu’il n’en eût pas l’air. Il avait appartenu à la vieille armée en qualité de sous-lieutenant, et méritait autant que bien d’autres le surnom de brigand de la Loire. Pour le présent, il étudiait le droit. Il se nommait Robert Surrisy.

Les deux autres suivaient, clopin-clopant, séparés par un intervalle de quelques pas. Le premier des deux était un fort beau jeune homme, à la physionomie intelligente et fière, qui portait sur son visage régulier autant de mélancolie que Robert avait de gaieté sous les boucles de ses noirs cheveux. C’était, du reste, avec Robert un vivant et parfait contraste, Robert Surrisy semblait avoir toute la hardiesse et toute l’insouciance, laissant la méditation et la timidité à son ami Laurent Herbet ; car ils étaient amis intimes, enthousiastes, inséparables. Laurent étudiait la médecine.

Le troisième cavalier, monté sur un bidet qui ressemblait à un âne, était tout simplement Férandeau, élève de Louis David, peintre d’histoire, à qui l’injustice des hommes avait jusqu’à présent refusé le grand prix de Rome. Il travaillait peu, mais c’était un artiste de bonne foi, qui croyait à son talent malgré l’unanimité des opinions contraires. Il n’était précisément ni beau ni bien fait, cependant son aspect produisait une impression agréable, à cause de l’inaltérable bonne humeur qui trônait sur son front. Le regard de ses yeux clairs et souriants, séparés par un nez africain trop large pour être appelé simplement un pied de marmite, la grimace, joyeuse de sa vaste bouche, pourvue de dents vigoureusement saines, ses cheveux incolores, mais épais, tenus systématiquement à l’état de forêt vierge, l’habit qu’il portait enfin, vêtement dont le nom change suivant les époques, mais qui est particulier aux peintres d’histoire acharnés à ne pas réussir, tout en lui et hors de lui avait une couleur homogène de sans-façon et de franchise, mais aussi de myopie intellectuelle. Faisandeau ne voyait pas plus loin que le bout de son nez, qui était large, mais court.

C’était tout, au moment où le char à bancs chargé de fillettes disparaissait sous bois, mais pendant que nous décrivions nos trois amis, un quatrième personnage gagnait au pied et débouchait à son tour sur la patte d’oie. Si le bidet de Férandeau ressemblait à un âne, l’âne de Briquet était une véritable chèvre. Briquet s’appelait aussi Bricole, et encore Trompe-d’Eustache.

C’étaient trois noms de guerre ; celui de famille manquait. On l’avait trouvé, âgé d’une heure, dans un coin d’atelier, après le départ d’un modèle, et il n’en était ni plus fier ni plus gêné. Etant né, comme il est dit, dans un atelier, et l’atelier étant situé rue de l’Ouest, en face du Luxembourg, il était incontestablement Parisien ; ce titre suffisait à sa gloire. Il ne cachait à personne qu’il n’aurait pu supporter sans mourir de chagrin et de honte une origine départementale. Briquet, surnommé Bricole ou Trompe-d’Eustache, avait l’honneur d’être valet de chambre de Laurent et de Robert, en même temps qu’il servait de rapin à Férandeau, dont il était toute l’école. Dans les cas extrêmes, il faisait en outre la cuisine de l’association. C’était un petit bonhomme chétif, mais coriace, paresseux comme un lézard et capable des coups de collier les plus héroïques, très-poltron, mais hardi comme un démon quand il avait le diable au corps, plus sobre qu’un chameau du désert aux heures de famine et connu pour dévorer un gigot tout entier, jusqu’à l’os, après dîner, si quelqu’un lui en faisait la politesse : en somme, un drôle de singe et une créature dévouée.

A la question de Robert, notre jeune voyageur au cheval anglais répondit en montrant la route de chasse que le char à bancs avait enfilée.

– Service pour service, mon cher monsieur, ajouta-t-il avec rondeur et courtoisie. Je suis étranger dans ce pays, et je voudrais savoir la route qui mène au château de Belcamp.

Robert, qui avait déjà la tête de son bidet hors de la patte d’oie, serra le mors et tourna bride. Les autres s’arrêtèrent en même temps, et tous considérèrent le voyageur avec une soudaine curiosité. Si l’on en croit l’adage allemand qui dit : Mauvaise conscience craint les regards, le jeune étranger devait avoir une conscience bien bonne et bien pure, car tous ces regards tournés vers lui amenèrent seulement un paisible sourire autour de ses lèvres. Robert et Laurent rougirent en même temps, et le premier s’écria :

– Monsieur, pardonnez-nous si nous avons tardé à vous répondre. C’est une idée qui nous est venue à tous en même temps… Du moins, je pense que mes camarades ont eu la même idée que moi. Notre respectable ami, M. le marquis de Belcamp, attend son fils… Ce n’est pas une question que nous vous adressons, monsieur, et quant à la route pour aller de la Croix-Moraine où nous sommes à Miremont, c’est celle-là même que vous venez de nous montrer.

Le jeune voyageur se découvrit pour la seconde fois.

– Je suis heureux, messieurs, dit-il d’une voix tout particulièrement remarquable par sa douceur sonore et par son harmonie, de trouver, dès mon premier pas sur cette terre qui fut le berceau de mes aïeux, trois amis de mon bien-aimé père.

– Vous êtes le comte Henri de Belcamp ! s’écria Robert, dont les yeux brillèrent d’un singulier éclat.

Laurent avait déjà la main du jeune voyageur entre les siennes.

– Tiens ! tiens ! dit Férandeau ; comme ça se trouve ! si votre jument fait des petits, vous savez, j’en demande un, et je ferai votre académie pour la peine.

– Ici, monsieur le comte, ajouta Robert qui lui prit la main à son tour pour la serrer affectueusement, vous auriez beau chercher, vous ne sauriez trouver une seule créature humaine qui ne soit dévouée corps et âme au brave marquis de Belcamp !

– Je vous remercie, monsieur, prononça le jeune comte avec émotion. Je connais le noble cœur de mon père ; mais je craignais, après une si longue absence, car son exil a duré vingt-quatre ans et je suis né en Angleterre… je craignais, dis-je, que les dissidences politiques…

– Je me battrai demain pour Napoléon si l’on veut ! l’interrompit Robert en riant ; on peut dire cela ici, où il ne passe personne, et devant vous qui avez sur le visage la loyauté de votre père… Vous savez que M. le marquis est prêt toujours et partout à mourir pour son roi… Eh bien ! je crois qu’il faudrait le diable en personne pour tourner la pointe de mon épée contre quiconque a une goutte du sang de Belcamp dans les veines… Demandez-lui s’il n’épargnerait pas, lui aussi, son brigand, comme il m’appelle… Mais, nos charmants oiseaux ont eu le temps de s’envoler désormais, et nous ne les atteindrons plus. Monsieur le comte, voulez-vous que nous vous fassions la conduite ?

– J’accepte de grand cœur, messieurs.

Briquet avait mis pied à terre et gravait son nom sur le poteau avec un couteau de cinq sous que lui avaient donné ses économies. Férandeau tournait autour du cheval anglais, examinant le cavalier après avoir détaillé la monture.

– Beau linge ! murmura-t-il ; s’il apporte des piastres au vieux, ça ne l’incommodera pas !

La cavalcade se remit en route.

– Messieurs, dit le comte Henri avec son bienveillant sourire et sa voix qui vraiment allait au cœur, parlez-moi, je vous prie, de mon bon père. Je reviens de plus loin encore que vous ne croyez ; je reviens du bout du monde à vrai dire, et je compte sur vous pour me mettre au fait de ce pays que je vais aimer désormais.

– Ca n’est pas Paris… ni le Pérou ! grommela Briquet, enjambant son petit âne.

– M. le marquis, répliqua Robert, qui était l’orateur, est revenu ici voilà trois ans, comme vous le savez. En arrivant, il a voulu faire tant de bien tout d’un coup que ses affaires se sont un peu dérangées. Mais à qui songerait la Providence si elle oubliait des hommes tels que lui ? Je ne comprends pas très-bien les affaires, sans cela je vous expliquerais… La terre a augmenté de valeur ; il a vendu des coupes fort avantageusement : bref, vous serez, un jour venant, un héritier… Cela vous est égal ? Tant mieux, ma foi ! si vous avez fait fortune aux Indes ; je voudrais que tout fût bonheur et sourires autour de votre bon père !… Puisque nous sommes en avant, je veux bien vous dire, monsieur le comte, qu’il a été fort inquiet de vous.

Robert montait le moins mauvais des trois chevaux de ferme. L’étranger et lui avaient gagné du terrain sans parti pris, et Laurent, le docteur en herbe, avec l’artiste Férandeau, marchait à cinquante pas de distance, précédant Briquet, qui formait l’arrière-garde à cinquante autres pas.

– Il est intrigant, ce Robert ! disait Férandeau. Ce soir, il sera à tu et à toi avec ce héros de roman qui nous arrive des antipodes… Un beau mâle, tout de même, et dont le manteau a de crânes plis.

– Il ressemble à son père, répondit Laurent qui était tout rêveur. C’est une chose étrange : moi qui aime tant son père, je ne me sens pas attiré vers lui.

– Question de sentiments, vieux !… Il est des nœuds secrets, il est des sympathies !… Moi, j’accepterais volontiers de lui des curiosités sans valeur, telles que casse-têtes iroquois, poignards malais ou allumettes chinoises… J’ai eu une fois quatre paquets de cigares pour un éventail patagon… A part les présents dont il me comblera, ce jeune homme m’inspire cet intérêt calme qu’on exprime dans les salons en disant : Je m’en bats l’œil !

– Tu es ainsi pour tout, et tu es bien heureux ! murmura Laurent ; moi, je ne suis pas payé pour voir la vie en rose. J’ai hâte d’être à Paris. Robert m’inquiète, Robert a un secret…

– De comédie, parbleu ! l’interrompit l’artiste. Il aime Jeanne.

– Ce n’est pas cela… Robert se cachait de moi, même à Londres !

– Pas possible !

– Robert a été deux fois à Paris…

– Sans t’en demander permission ! Voyez-vous ça !… J’en ferais bien autant si j’avais des économies !

– La vieille Madeleine, sa mère, est pauvre, et Robert n’a pas d’économies, pensa tout haut Laurent Herbet.

– Mon Dieu ! oui, disait en ce moment Robert, je vous ai cherché à Londres. Nous étions là, Laurent et moi, pour une affaire très-malheureuse et très-extraordinaire, dont vous avez peut-être ouï parler ; le meurtre de madame Bartolozzi…

En prononçant ce nom, il tourna vers son compagnon son regard franc et droit, mais singulièrement pénétrant.

Le cheval du comte Henri fit une courbette comme si le mors eût brusquement tressailli entre ses mâchoires, mais la contenance du cavalier resta impassible et ce fut d’un ton froid qu’il répondit :

– En effet, on s’entretenait de ce tragique événement lors de mon passage en Angleterre.

– Vous êtes destiné à connaître toutes nos histoires, monsieur le comte, reprit Robert. Je n’ai pas toujours été un vieil étudiant en droit, et ma première vocation ne m’entraînait pas vers les cinq codes… M. le marquis est notre conseiller et n’ignore rien de petites affaires : il vous dira comment Laurent Herbet, ce cher garçon que voici derrière nous, était intéressé, aussi bien que sa jeune sœur Jeanne, dans cette sanglante aventure. Moi, je l’ai accompagné seulement comme ayant bon poignet et bonne tête en cas de malheur. On nous avait fait un monstre de Londres, et votre bon père eut l’obligeance de nous adresser au fameux Gregory Temple, l’intendant supérieur de police, avec qui, durant l’émigration, il avait eu des relations étroites. Nous tombions mal ; ce pauvre M. Temple était bien tout entier à l’affaire Bartolozzi, mais à un autre point de vue que le nôtre, et son esprit chancelait déjà devant la solution impossible de cette énigme… Vous savez qu’il est devenu fou ?

– J’ai eu l’honneur de connaître moi-même ce magistrat très-éminent, dit le jeune comte, en qui examen attentif eût découvert peut-être un certain malade victorieusement combattu, mais je ne l’ai pas vu depuis sa démission et j’ignorais son malheur.

– Vous le connaissiez ! s’écria Robert étonné. Il nous a répondu, quand nous lui avons communiqué les inquiétudes de M. le marquis à votre endroit, qu’il ignorait jusqu’à votre existence !

Du bout de son doigt ganté, le comte toucha son front en souriant ; mais ce geste pleinement significatif ne fut pas sa seule explication.

– Cher monsieur, ajouta-t-il, vous aussi vous êtes destiné à connaître probablement ma biographie. Elle est simple au fond, mais entourée de détails qui peuvent sembler romanesque. Il fut un temps où j’avais entre les mains des intérêts qui n’étaient pas ceux du gouvernement de l’Angleterre.

Robert ne le regarda point cette fois. L’expression de sa physionomie changea et une question vint jusqu’à sa lèvre, mais il la refoula et dit d’un ton léger :

– Connaissez-vous aussi Suzanne Temple, la fille de l’intendant ? Elle était dans le char à bancs tout à l’heure…

Le comte Henri répondit avec calme :

– Je n’ai jamais eu l’honneur d’être présenté à miss Temple.

Puis il ajouta, de ce ton d’intérêt courtois qui recouvre en général dans le monde la plus parfaite indifférence :

– Miss Temple habite le Pays ?

– Miss Temple habite le château de Belcamp, répondit Robert.

– Et son père ? demanda le jeune comte, dont la lèvre eut un imperceptible tremblement.

– Son père est Dieu sait où : tantôt à Londres, tantôt à Paris. Sa folie n’est pas de celles qui nécessitent la séquestration. Il s’efforce, il s’agite, il cherche…

– Il vient du moins parfois visiter sa fille au château ?

– Jamais.

L’agitation de l’âme est difficile à cacher, surtout dans le tête-à-tête intime et immobile qui a lieu sous un toit. En plein air et dès que le corps est en mouvement, la physionomie a mille prétextes de jouer. D’un coin à l’autre d’une cheminée, Robert Surrisy aurait peut-être deviné le trouble de son compagnon, malgré l’admirable empire que celui-ci gardait sur lui-même. Ce jeune et franc soldat avait l’air d’un garçon clairvoyant et curieux. Sans doute il ne vit rien ici ; du moins s’excusa-t-il auprès d’Henri pour avoir entamé ce sujet d’entretien qui n’avait point trait directement à M. le marquis de Belcamp.

– Holà ! cria de loin Férandeau, vous allez passer le point de vue !

Le comte Henri serra la bride aussitôt. Toute trace de préoccupation avait disparu de son visage, et ce fut avec un clair regard de satisfaction qu’il contempla le riant panorama étendu sous ses pieds.

La route de chasse traversait une bruyère formant l’extrémité orientale du plateau le plus élevé du pays, qui a reçu le nom dePetite-Suisse, et qui mérite mieux que cela. La Petite-Suisse, c’est évidemment le décor d’opéra-comique, le triomphe de la cascade, du chalet dont le toit est fixé par des pavés et de Ketly, la chanteuse à roulades, partagée entre le naïf amour de Wilhem et les rudes adorations de Max, qui se donneront rendez-vous, – sous la voûte sombre, – pour vider leur querelle à l’heure du ranz des vaches.

Je ne sais rien de plus offensant que cette nature caricaturée et vilipendée à plaisir : les Suisses sont braves et fils de Guillaume Tell. Ils marcheront un jour sur Paris pour incendier l’Opéra-Comique.

Il n’y avait pas là un seul chalet, non, je le jure ! pas une seule Ketly non plus, car toutes les filles s’y appelaient honnêtement Fanchon, Monique Madeleine. La forêt, ouverte en éventail, montrait les trois quarts de l’horizon par deux larges échappées. Nous nous occuperons seulement du paysage, qui courait vers le nord et l’est, parce que l’autre est étranger aux scènes de notre drame et que la question d’utilité est l’unique excuse d’une description en notre siècle de fer.

La route descendait, tortueuse et vingt fois cachée derrière des buissons de bouleaux, de châtaigniers et de chênes, la pente abrupte du plateau, qui semblait se précipiter tout à coup dans la vallée. A droite et à gauche, c’était une bruyère, étendue comme un tapis troué, rose et fauve sur une terre couleur de cendres. Les deux ailes de l’éventail qui formaient le cadre du tableau étaient de chaque côté, des futaies d’énormes hêtres qu’une coupe récente avait dégagées selon deux lignes droites et symétriques.

Au second plan, c’était tout de suite de l’Oise, dont un bras, étroit et bordé de saussaies, sortait d’un moulin pour entrer dans l’étang, tandis que le courant principal, s’attardant au milieu des prairies, brillait dans les moissons de glaïeuls.

Le pont était vis-à-vis de la route, un vieux pont de pierre, auquel la maison d’un meunier se collait avec son toit de chaume, herbu comme un pré, avec sa roue noire et mouillé qui incessamment criait les deux notes de sa mélancolique chanson.

Au-delà du pont, le déversoir, chantant aussi, lançait ses tourbillons d’écume.

La vallée se séparait en deux comme un fleuve qui va ménager une île au milieu de son cours. Au centre, et en face du belvédère où nous sommes, d’une colline merveilleusement accidentée s’élevait, montrant tour à tour sur ses versans, échelonnés comme les marches d’un calvaire de verdure, ses bosquets coupés de cultures, ses taillis où de ronds baliveaux dressaient leurs perruques touffues, ses roches dont le front chauve perçait la bruyère, et, tout au sommet, sur la lande rase, son moulin à vent sans ailes ni toiture, qui semblait la dernière tourelle d’un antique manoir détruit.

La lande descendait en pente douce vers le nord jusqu’à une noble futaie de chênes plantée en quinconce et qui couvrait un large plateau situé à mi-côte. La futaie se présentait de face, ouvrant deux larges bras, au centre desquels, précédé par une avenue à dix rangs d’ormes séculaires, un château du temps de Henri IV s’élevait. La partie nord du plateau où s’asseyait ce manoir était soutenue en terrasse et dominait toute la contrée. Sous la terrasse, un gracieux village, gardé par son clocher carré à flèche longue et bleue, étageait ses maisons dont les dernières se cachaient tout au fond du val.

L’Oise coulait gaie et jolie dans les prés où les grands bœufs allaient lentement, éparpillés et fiers de leur solitude, parmi les troupeaux de moutons que les chiens inquiets houspillaient et tassaient. Au lointain, on voyait de larges étangs et d’autres forêts encore, tandis que, sur le coteau qui faisait face à la colline, au-delà de la rivière, un parc moderne, dominé par un petit château neuf, dessinait ses groupes de grands arbres et ses massifs ménagés à l’anglaise sur le velours de ses pelouses bien peignées.

A l’heure où nous écrivons, ce lieu est encore un paradis, quoique le goût parisien y ait bâti déjà çà et là quelques-unes de ces villas délicieuses qui font, dans le paysage, exactement l’effet de mouches dans du lait, – en sens contraire, bien entendu : fades et blanchâtres qu’elles sont, parmi les riches tons de la verdure.

Robert, au bout de quelques minutes de silence, étendit la main et montra le château vieux, dont le toit ; humide encore de rosée, brillait au soleil.

– Monsieur le comte, dit-il, voici la maison de votre père.

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