II - Le pont du moulin.
Le comte Henri de Belcamp avait d’abord contemplé d’un œil charmé ce paysage qui est l’orgueil des environs de Paris, si fertiles en point de vue gracieux et en pittoresques campagnes. Son regard se perdit tour à tour dans les deux vallons jumeaux, et revint à la riante colline où Robert Surrisy, avec une sorte de bienveillante emphase ; désignait à son admiration et à son amour la maison paternelle.
Il salua la maison paternelle d’un sourire, mais Robert, qui l’examinait en ce moment, chercha en vain l’émotion sur son visage. Laurent et Férandeau venaient d’arriver. Laurent avait entendu les dernières paroles de Robert : Voici la maison de votre père. Les préventions instinctives qu’il avait contre le jeune comte s’augmentèrent, car il ne vit que froideur dans ses yeux distraits.
– Celui-là n’a pas de cœur ! pensa-t-il.
– Voilà un crâne effet, là-bas, dit Férandeau en arrêtant sa bête qui fit planer ses longues oreilles comme des ailes et se mit à brouter bruyamment l’herbe de la clairière ; il y a un Claude Lorrain à faire avec le fond qui est de l’autre côté, une heure avant le coucher du soleil… Voyez la route qui grimpe en serpentant du moulin au château… S’il n’était pas indigne d’un des principaux élèves de David d’abandonner l’académie pour peindre des arbres et des vieux murs…
– Mais du diable si elles ne vont pas se casser le cou ! continua-t-il en une exclamation d’effroi.
A mi-montée et au tournant du sentier qui côtoyait étroitement le plus joli précipice du monde, le char à bancs portant les trois jeunes filles gravissait la route du château et, de loin, semblait, en vérité, pendre au-dessus de l’abîme.
– C’est Jeanne qui conduit, répliqua Robert, il n’y a rien à craindre.
– D’ici le danger paraît imminent, fit observer le jeune comte.
– C’est Jeanne qui conduit, répéta l’ancien sous-lieutenant avec calme.
Puis, se tournant vers Laurent, qui n’avait pas l’air aussi complétement rassuré que lui :
– Les folles n’en ont pas eu le démenti ! murmura-t-il en riant.
– Tu n’aurais pas dû quitter le char à bancs, répliqua Laurent.
– Comte, s’écria Robert, je vous fais juge ! J’étais avec trois démons là-dedans. La sœur de frère Tranquille que voici (il montrait Laurent) est juste trois fois plus lutin que les deux autres, et selon toutes probabilités vous êtes destiné à subir, comme nous tous, les caprices et les diableries de mademoiselle Jeanine. Laurent, Férandeau et Briquet montaient les trois chevaux. A la grande côte, à un quart de lieue de Pontoise, nous avons trouvé, le petit âne de la Mignot qui errait dans le bois. Jeanne m’a dit : N’avez-vous pas honte de charger ainsi notre pauvre Cabri ?… Cabri, c’est le gris-pommelé du char à bancs… J’ai mis pied à terre, et Bricole a pris l’âne pour le ramener à la Mignot… Il était convenu que je marcherais en tête de l’attelage, mais tout cela n’était qu’une conspiration. Ces demoiselles voulaient aller seules, ou plutôt mademoiselle Jeanne voulait conduire… Et le fait est qu’elle a un joli talent ! Je n’avais pas encore le pied à l’étrier qu’elles ont crié toutes les trois : Hop ! Cabri ! On était au haut de la montée de Moraine ; Cabri est comme elles : il ne demande que plaies et bosses ; il a pris son galop de lièvre… elles ont passé près de vous, n’est-ce pas ? vous savez comme il va !… Nous avons essayé de les poursuivre. La fin de l’histoire, c’est qu’elles courent encore, voyez plutôt !
Sa main étendue désignait le char à bancs, qui gardait son trot gaillard malgré la raideur de la pente. Au soleil on distinguait aisément les toilettes des trois jeunes filles : deux robes claires et une robe noire.
– Le fait est, dit le comte, que Cabri, pour le peu que j’ai pu voir de lui, vaut mieux que vos trois bucéphales… Mais le danger est passé ; en route !
Le char à bancs disparaissait derrière une belle roche moussue et couronnée de charmes difformes dont les troncs gris et vigoureux tranchaient sur la verdure d’un champ de blé. Henri et l’ancien sous-lieutenant commencèrent à descendre de compagnie, tandis que Laurent et Férandeau restaient en contemplation devant Briquet gravant son nom sur un hêtre.
C’était là passion de Briquet : il s’inscrivait partout afin d’être célèbre. Ce nom de Briquet ne lui appartenait par aucun titre authentique, et à supposer qu’il fût la propriété de quelque puissante famille, il aurait gravé le nom de Bricole. Au cas où le nom de Bricole eût désigné à son tour quelque race féodale et jalouse, Trompe-d’Eustache lui restait, mais quelle honte !
– Savez-vous bien, reprit Robert en soutenant son cheval à la force du poignet dans la descente rapide, que toute cette histoire vous regarde, monsieur le comte ? C’est pour vous que nous sommes allés à Pontoise aujourd’hui de si grand matin.
– Pour moi ! répéta Henri étonné.
– Pour votre père, du moins, et c’est tout un, je suppose. Sa fête est dans quelques jours…
– Saint Honoré, c’est juste !
– Le 16 de ce mois… Voilà longtemps que vous ne la lui avez souhaitée !
– Bien longtemps, en effet, murmura le jeune voyageur.
– Vous allez prendre votre revanche. Nous autres, nous la lui souhaitons tous les ans, et tout le monde se met en quatre pour faire de son mieux. Or, mademoiselle Jeanne, qui est sa favorite, s’est mise en tête, cette année, qu’il fallait lui tirer un feu d’artifice, sur l’esplanade, devant le château. L’idée a eu un succès fou, comme tout ce que propose mademoiselle Jeanne… et voilà le troisième voyage que nous faisons à Pontoise, notre capitale, pour y acheter les munitions et engins nécessaires à la réalisation de l’idée de mademoiselle Jeanne. Le char à bancs que vous avez vu passer est plein de fusées, de soleils, de pétards et de serpenteaux, comme un caisson d’artillerie. Il y a même une poudre nouvelle que l’artificier nomme du fulminate de mercure, et qui produit, dit-on, les effets les plus curieux.
– L’usage n’en est pas sans danger, dit le comte. En Angleterre, où l’on se sert déjà de cette préparation pour amorcer les fusils de chasse, les plus minutieuses précautions sont prises.
– La nôtre est bien enveloppée dans du papier… Mais, tenez ! voici le char à bancs qui s’arrête là-haut, sous la plate-forme… Suzanne et Germaine mettent pied à terre… ce sont deux belles et chères enfants… mademoiselle Jeanne va redescendre la côte toute seule et traverser de nouveau le pont pour déposer nos emplettes de ce matin au magasin d’artifices, qui est chez le garde du château neuf, là-bas, sur la gauche. Tenez ! on le voit bien d’ici le château neuf. C’est une gracieuse maison. Il est venu ces jours derniers un homme d’affaires de Paris pour la visiter, car elle est à louer… Il a parlé d’une dame anglaise… Tant mieux ! plus on est de voisins, plus on danse… et mademoiselle Jeanne aime beaucoup danser… M. le comte, si vous avez de bons yeux, vous pouvez voir que mademoiselle Jeanne est plus jolie encore que ses compagnes.
Ils étaient juste à mi-côte, et venaient de s’arrêter sur une étroite marge où la route tournant autour d’une roche, semblait comme le balcon d’une tourelle flamande au-dessus du cours de l’Oise. On voyait de là, au travers des branches dépouillées d’un grand hêtre, la colline que nous avons décrite, et les adieux des jeunes filles faisaient tableau à quelques centaines de pas.
– Vous l’appelez mademoiselle Jeanne Herbet ? demanda le comte de Belcamp.
– Vous avez retenu son nom, répondit l’ancien sous-lieutenant avec une naïve gratitude ; elle est meilleure encore que jolie ; et si Dieu doit à quelqu’un le bonheur ici-bas comme là-haut, c’est à elle.
Robert passa le premier, comme s’il eût voulu cacher l’émotion qui disait trop haut le secret de son cœur. Henri jeta vers les jeunes filles un dernier regard, indifférent et froid.
– Vous m’avez dit, prononça-t-il du bout des lèvres, une chose qui a excité jusqu’à un certain point ma curiosité…
– J’ai vu cela, interrompit Robert. L’affaire de madame Bartolozzi, n’est-ce pas ? Vous vous demandez quel rapport peut exister entre ces deux enfants, Jeanne et Laurent, et la célèbre cantatrice italienne dont la carrière s’est terminée si malheureusement. Je ne le dirais pas au premier venu, mais votre bon père est notre confesseur… A Londres, comme à Paris, les noms italiens font beaucoup pour le succès des chanteuses… Madame Bartolozzi était née dans ce village que vous voyez sous le château ; elle s’appelait tout uniment Constance Herbet.
Si nos deux compagnons eussent été sur la même ligne, Robert n’aurait pu manquer, cette fois, de remarquer l’étrange expression qui assombrit tout à coup la physionomie du jeune comte. Mais la route était étroite : il n’y avait place que pour un cheval. Henri, qui marchait le second, fit sur lui-même un violent effort.
– Je comprends, dit-il d’une voix qu’il parvint à rendre calme. Madame Bartolozzi était leur parente.
– Oui… leur parente… prononça tout bas l’ancien sous-lieutenant ; et même mieux que cela…
– Leur mère ?…
– Jeanne n’en sait rien, se hâta de dire Robert. Constance Herbet comptait revenir ici, après sa retraite du théâtre, et vivre honnêtement de ses rentes…
La tête du comte Henri s’inclina sur sa poitrine ; des plis profonds se creusèrent à son front.
En ce moment une détonation grêle, sèche et cassante retentit au travers des arbres qui cachaient plus complétement, à mesure que la descente se faisait, l’autre bord de l’Oise. Une plainte suivit la détonation venant du même côté. En même temps un grand cri, un cri d’angoisse terrible qui sortait de la poitrine d’un homme, tomba de l’esplanade où naguère tous nos cavaliers étaient réunis.
Puis encore on put entendre ces sifflements rapides, confus, entremêlés d’explosions courtes et sans vibrations qui accompagnent le tir d’un feu d’artifice.
A tour de bras, Robert fouetta d’une gaule qu’il tenait à la main les oreilles de son cheval. La douleur fit bondir la pauvre bête, qui prit un galop cahotant et désespéré. Henri siffla doucement, sa jument partit aussitôt comme un trait.
Il y a des cascades d’événements si rapides que la plume n’en peut rendre la prestigieuse soudaineté. Il ne fallut pas dix secondes pour accomplir ce que nous aurons peine, moi à tracer en une heure, vous à lire en deux minutes.
Les cris et les détonations continuaient. Laurent, qui voyait tout du belvédère, disait d’une voix lamentable.
– Ma sœur ! ma sœur ! à l’aide ! au nom de Dieu !
Robert et Henri arrivèrent en même temps au coude où la route, s’élargissant tout à coup, descendait en pente douce au pont qu’elle enfilait, pour joindre le chemin qui gravissait la rampe opposée. Un spectacle terrifiant s’offrit à leurs yeux.
C’étaient bien les artifices contenus dans le char qui brûlaient comme ils l’avaient deviné l’un et l’autre, mais il y avait de plus la rage du cheval, affolé par le bruit, la chaleur et la fumée. Cabri descendait la rampe par bonds convulsifs, les yeux en flamme, les naseaux grands ouverts, la crinière hérissée.
Il y avait encore l’incendie qui se communiquait avec une épouvantable rapidité aux vêtements de la jeune fille.
Elle était penchée sur le garde-main, étonnée et livide, mais conservant quelque chose de son intrépidité native et tenant toujours les rênes avec fermeté. Sa robe de deuil fumait et flambait déjà par le bas. Sa merveilleuse beauté ressortait étrangement sur ce fond terrible, fait de flammes tourmentées, d’éclairs, de gerbes étincelantes et de vapeurs qui tourbillonnaient furieusement.
A chaque bout du pont, qui avait juste en largeur la voie d’une charrette ordinaire, il y avait deux grosses bornes, ou plutôt deux quartiers de roche non taillés. Là était la mort la plus prochaine : Jeanne allait être broyée en pièces avant d’être brûlée ou noyée.
La poitrine de Robert laissa échapper un râle rauque. Il se leva debout sur ses étriers, et le sang jaillit des oreilles de son cheval.
– Hop ! hop ! hop ! fit par trois fois le comte Henri presque à voix basse.
La jument s’allongea, creusant ses reins souples et mettant son ventre au niveau de l’herbe. Vous avez vu, les jours où l’orage menace, une hirondelle raser le sol…
Robert était encore au milieu de la route, que le comte Henri avait déjà franchi le pont. Il arrêta court sa jument d’un seul mot, et sauta sur l’herbe à droite de la voie. On ne l’avait pas même vu toucher les fontes de sa selle. Cependant, au moment où son pied prenait terre, le char à banc arriva, lancé comme une pierre qui tomberait du haut d’une montagne. Un éclair s’alluma dans la main du jeune comte et un coup de feu retentit. Cabri, terrassé, s’affaissa, le museau contre la borne, dans une mare de sang. Henri jeta son arme, saisit à bras-le-corps Jeanne, qui semblait un paquet de flammes, et se précipita avec elle sous le déversoir, dans les tourbillons de l’eau écumante.
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