‹ Jean DiableChapitre 7 sur 25 · III - L’arrivée.

III - L’arrivée.

Robert et Laurent étaient déjà penchés sur le parapet du pont, épiant l’écume d’un œil avide, pour savoir où plonger. En ces instants, chaque seconde dure une heure, mais il est certain que le comte Henri et Jeanne restèrent sous l’eau plus longtemps qu’il n’est habituel en pareil cas. Il y a une loi qui régit le retour des corps immergés à la surface ; les mouvements du nageur hâtent ce retour, mais ne le produisent point. Pour le retarder, il faut un obstacle matériel, un surcroît de poids ou un effort du plongeur en sens contraire.

Il n’était donné qu’à l’œil de Dieu de pénétrer le mystère de ce retard.

Jeanne et son sauveur reparurent enfin, mais loin du pont, car ils avaient dû céder à la force du courant. Jeanne avait perdu connaissance ; Henri, soutenant désormais sa tête hors de l’eau, nageait vigoureusement vers la rive.

Pour les rejoindre par terre, le chemin le plus court était de tourner le moulin et de suivre le petit bras jusqu’à l’endroit où il retrouvait le courant qui s’absorbait dans l’étang. Là il y avait un tertre d’alluvion, planté de saules. Le jeune comte étendit Jeanne sur l’herbe ; elle était demi-nue, car la flamme avait consumé le bas de sa robe de deuil, les bouffans de ses manchettes, et jusqu’au voile qui flottait derrière son chapeau de paille : elle ressemblait ainsi à une pauvre morte. Henri était seul avec elle ; les branchages épais des saules faisaient une barrière aux regards ; pendant un instant, ici comme au fond de l’eau, Henri n’avait qu’à compter qu’avec cet œil d’en haut, incessamment ouvert, qui sonde le repli le plus secret de notre conscience…

Ce sont là d’étranges paroles ; d’ordinaire, on les prononce seulement quand un crime est proche.

Et cet homme, au contraire, venait de sauver trois fois cette femme : du roc, du feu, de l’eau.

C’est que, pendant un instant, les traits d’Henri présentèrent un aspect plus étrange encore que nos paroles. Pendant un instant, alors que les pas de ceux qui accouraient s’étouffaient encore au lointain, la physionomie du comte Henri, implacable et sombre, eût été effrayante à voir. Il était à genoux auprès de Jeanne inanimée, sa main gauche soutenait sa nuque ; le pouce de sa main droite touchait ce point précis de la gorge où Constance Bartolozzi, morte, avait gardé cette meurtrissure légère au sujet de laquelle les trois chirurgiens de Royal-Collège n’avaient point été d’accord.

Et le comte Henri avait, lui, cette posture que Sarah O’Neil prêtait au faux prince Alexis Orloff, penché sur le sommeil de la Bartolozzi, la nuit du meurtre.

Les pas s’approchaient ; mais combien de temps avait-il fallu à Jean Diable pour faire de cette femme qui dormait dans son lit une morte ?

Jeanne aussi était endormie, plus qu’endormie…

Le comte Henri écoutait les pas qui venaient, et son sourire de marbre semblait dire : J’ai le temps ; une seconde suffit à l’accomplissement de mon œuvre.

Elle avait dix-sept ans. Le tourbillon de la chute avait emporté sa coiffure. Ses cheveux noirs prodigues ruisselaient de ses tempes à ses épaules et de ses épaules sur l’herbe ; ses longues paupières s’entrouvraient, frangées de cils soyeux ; l’ovale de son visage avait de merveilleuses délicatesses ; et l’on devinait comme cette bouche d’enfant savait délicieusement sourire.

Les lignes pures de son corps, brisées par son deuil qui n’était plus qu’un lambeau, dessinaient la grâce chaste et juvénile de leurs contours ; elle avait ses deux blanches mains croisées sur sa poitrine.

Elle était belle comme une sainte et belle aussi comme l’amour.

Le comte Henri quitta lentement cette posture que l’assassin avait la nuit du 3 février au chevet de la victime. Les muscles de son visage se détendirent. Sa main droite écarta et lissa les cheveux qui voilaient la douceur de ce front, et il dit en lui-même :

– Si elle m’aimait !…

Les feuillages des saules s’agitèrent. Jeanne ouvrait en ce moment ses grands yeux, que le comte Henri avait devinés noirs, et qui étaient bleus comme l’azur profond d’un ciel d’été.

Robert et Laurent s’élancèrent hors des buissons au moment où Jeanne murmurait, en relevant sur le jeune homme son regard languissant, mais souriant déjà :

– C’est vous qui m’avez sauvée… merci !

Laurent la souleva dans ses bras, tandis que Robert lui baisait les deux mains en pleurant.

– Monsieur de Belcamp, dit Laurent, je n’ai qu’elle au monde ; tout mon sang est à vous !

– Belcamp ! répéta Jeanne qui avait refermé ses yeux trop faibles.

Robert la quitta pour se jeter au cou de son sauveur qu’il étreignit passionnément contre sa poitrine.

– Comte Henri, balbutia-t-il parmi les sanglots de sa joie, je n’ai pas encore le droit de dire comme je l’aime… mais si jamais vous avez besoin, je ne dis pas d’une main, je ne dis pas d’une bourse, mais je dis d’un cœur, comprenez cela, parlez seulement et vous verrez ce que vaut la parole d’un soldat !

– Comte Henri !… balbutia encore Jeanne, qui semblait endormie dans son sourire…

Il y avait un remue-ménage terrible dans la cuisine de M. le marquis de Belcamp. La veille au soir, des malles étaient arrivées au château, portant l’adresse du comte Henri, dont on avait bien entendu parler vaguement, mais que personne ne connaissait. D’ordinaire, quand un homme dans la position de M. le marquis est veuf et qu’il a un fils unique qui voyage, on voit quelque part chez lui, et plutôt deux fois qu’une, les portraits de la morte et de l’absent. Ici, rien. Aucune image ne parlait de feu Mme la marquise, ni de l’héritier ; leurs noms venaient souvent, il est vrai, dans l’entretien du soir et aux veillées, mais ils étaient ramenés toujours par l’attrait même du mystère.

On était bien obligé de s’avouer en fin de compte que nul ne savait rien sur la défunte, rien non plus sur le fils de la maison.

Chose étrange, il faut bien le dire, étrange d’autant plus que, sous tout autre aspect, la vie du vieux gentilhomme, claire et limpide comme une eau de roche, ne présentait pas l’ombre d’une énigme.

Le mystère, du reste, s’il y avait mystère dans l’acception ordinaire du mot, n’était point de ceux qu’on entretient à grand effort ; il venait tout simplement de ce fait qu’une solution de continuité existait dans la vie de M. le marquis. Son entourage de Londres restait inconnu à son entourage de France. De l’émigration il n’avait ramené au château de ses pères qu’un seul valet de chambre anglais, un vieillard doux et taciturne qui s’était éteint paisiblement quelques mois après avoir passé le détroit. Pour le restant de sa maison, M. le marquis, laissant là-bas l’exil tout entier, avait cédé au désir bien naturel de prendre pour serviteurs les enfants de ceux qui avaient servi ses aïeux.

William, le vieux valet de chambre anglais, avait joui de son vivant, dans le pays, d’une popularité médiocre ; son abord froid et son accent étranger tenaient la familiarité à distance ; mais, maintenant qu’il était mort, on le regrettait sincèrement, parce que, comme le disait très-bien Mme Etienne, cordon bleu du château de Belcamp, un jour ou l’autre il aurait pu parler.

– Or, ajoutait-elle, c’est titillant de ne pas savoir au clair et au net toutes les mésaventures d’un maître si plein de bonté et d’intolérance.

Mme Etienne était de Pontoise, où elle avait servi pendant quinze ans avec fidélité la veuve d’un médecin qui continuait sournoisement le commerce de son époux. Instruite à l’école de cette dame illustre, Mme Etienne avait un style plein d’élégance et de recherche qui trahissait habituellement sa pensée.

Cela lui était égal, pourvu qu’il lui fût permis de placer dans son discours une très-grande quantité de mots dont elle ignorait la signification. C’était une ancienne blonde, grosse et fraîche. Elle faisait bien la cuisine, et si quelquefois elle gâtait son dîner, c’était son manque d’inattention, comme elle le disait elle-même avec franchise.

Elle avait pour aides immédiats Julot, natif de Miremont, qui commençait à se former au service, et Anille, jolie fillette de l’Isle-Adam, qui regardait Paris de loin comme les Hébreux rêvaient la terre promise. N’oubliez jamais qu’il n’y avait point de chemins de fer à cette époque, et que le voyage n’était pas entré dans nos mœurs.

Anille et Julot se détestaient et comptaient bien s’entr’épouser quelque jour, s’ils ne trouvaient mieux l’un et l’autre.

La maison se composait en outre d’un rustique valet de chambre qui avait nom Pierre, de Fanchette, la chambrière de miss Suzanne Temple ; du jardinier, qui était en même temps cocher, et de Briquet, dit Bricole ou Trompe-d’Eustache, lequel avait son couvert à la cuisine du château, parce que le Prieuré encombré lui refusait un asile.

Le Prieuré était une modeste habitation, voisine du château neuf et située de l’autre côté de l’Oise ; elle appartenait à Mme Touchard, née Herbet, tante de notre jeune ami Laurent et de la jolie Jeanne sa sœur. Robert Surrisy, l’ancien officier de la grande armée devenu étudiant en droit, y passait la moitié de ses journées, et Férandeau, principal élève de David, y recevait en ce moment l’hospitalité. Madeleine, mère de Robert habitait une petite maison isolée au bord de l’Oise.

Il y avait remue-ménage à la cuisine parce qu’on venait de voir arriver, monté, ma foi ! sur une fière bête, au dire du jardinier-cocher, celui-là même qui était depuis trois ans le point de mire de la curiosité générale, le comte Henri, – le jeune monsieur, – un peu pâle, sans chapeau et trempé comme une soupe, malgré le beau soleil, mais gaillard, en définitive, et prêt à contenter chacun d’un sourire.

Nous ne savons aucun événement au monde, pas même un tremblement de terre ou la nouvelle d’une révolution survenue à Pontoise, qui eût pu mettre plus d’animation dans la cuisine de ce bon château de Belcamp. Mme Etienne s’agitait, fanfaronne et parlant déjà de montrer au nouveau venu ce qu’était la cuisine nationale ; Anille, éperdue, allait et venait, cassant bien çà et là quelques écuelles, mais ne réussissant à rien autre chose ; Julot racontait de travers l’histoire du feu d’artifice qu’il tenait de Briquet, son ennemi ; Fanchette et le jardinier-cocher rectifiaient à leur manière : on ne s’entendait pas.

– Voyons voir ! s’écria Mme Etienne qui avait une voix de quos egos, quand elle voulait ; vous savez impertinemment que ça me titille d’entendre mener du fracas dans ma cuisine. Selon mon idée, c’est aussitôt fait d’arrêter un cheval par la bride que de lui tirer comme ça des coups de pistolet au vol, et Cabri était, une bête de trente pistoles comme un liard, mais M. le comte a fait pour le mieux, n’est-ce pas vrai ? et pour être un jeune homme de jolie figure, ça ne fait pas l’ombre d’un doute… Il ressemble incompatiblement à monsieur le marquis.

– Faut qu’il ait des toilettes, celui-là, pour emplir cinq malles ! fit observer Anille.

– Pour ce qui est de ça, répliqua Mme Etienne, en donnant le tour à une casserole, le frère de mon ancienne dame voguait aussi sur les mers à l’étranger, et il rapportait toujours ses malles pleines d’histoires naturelles qui tiennent plus de place que les effets de corps et linge… M. Briquet, ne soyez pas toujours comme ça un embarras sur mon passage !

Mme Etienne n’aimait pas Briquet, parce qu’il écrivait son nom sur les murailles de la cuisine avec du charbon. Ce vice, qui semble insignifiant au premier aspect peut nuire beaucoup à l’avenir d’un jeune homme. Briquet méprisait Mme Etienne, parce qu’elle n’était que de Pontoise.

Briquet revenait du Prieuré, où tout le monde chantait les louanges du jeune comte. Férandeau, dans son enthousiasme, avait promis de faire son portrait.

– Celui-là, dit Madame Etienne, est ce qu’on appelle ostensiblement un oiseux. Mon ancienne dame avait un cousin qui était peintre aussi, mais au moins il gagnait gros à faire des enseignes et autres… Rangez-vous, monsieur Briquet !

– C’est moi qui voudrais que quelqu’un me ferait mon portrait en peinture ! murmura la petite Anille.

– Toi ! riposta le galant Julot. Tu n’es point de moitié assez belle pour ça !

Anille leva son balai ; Julot se mit en garde avec une escabelle ; il y aurait eu bataille si Madame Etienne ne se fût interposée, défendant à grands cris de mener du fracas.

Un coup de sonnette retentit à l’intérieur du château.

– Va voir, Julot ! commanda Madame Etienne, car Pierre est après le jeune monsieur, qui se change de bas en haut, rapport à l’événement qu’il a eu de se submerger… Plus vite que ça !

Julot ôta ses sabots et courut pieds nus vers le salon. Quand il revint, il dit :

– C’est tout de même drôle. Les maîtres, ça attend que ça soit sec pour s’embrasser. M. le marquis est là dans le salon, tout blême comme s’il sortait de maladie. « Va dire à M. le comte que je suis prêt à le recevoir, » qu’il m’a fait…

– Mon ancienne dame avait un oncle qui ne tutoyait pas sa femme, fit observer Madame Etienne. C’est, comme l’on dit, les étiquettes du grand ton, parmi les personnes de distinction des hautes classes de la société choisie. Apprends-çà !

Elle agita son poêlon d’un air noble, heureuse et fière qu’elle était d’avoir prononcé couramment cette série de termes d’élite.

Julot avait raison, cependant. M. le marquis de Belcamp était seul dans son salon, et aussi pâle qu’un malade qui sort de son lit. Seulement, sa grande taille se dressait dans toute sa hauteur, et son regard, qui d’habitude était miséricordieux et doux, avait une expression d’austère sévérité.

Quand il eut donné ordre à Julot de prévenir son fils, il resta un instant immobile et les yeux baissés. Les trois fenêtres du salon, donnant sur la campagne et voyant à revers le paysage que nous avons décrit, étaient ouvertes. Le marquis les ferma l’une après l’autre d’un air pensif et avec lenteur.

Puis son regard triste fit le tour des portraits de famille qui pendaient aux lambris.

Un peu de rouge vint animer la pâleur de ses joues, et il baissa les yeux de nouveau.

C’avait dû être dans sa jeunesse un cavalier de toute beauté. Il portait soixante ans, et c’était assurément un noble vieillard, à la physionomie pleine de mansuétude et de fierté. Sa taille était de deux pouces plus élevée que celle du comte, son fils, et son front, plus large, se couronnait de légers cheveux blancs. A part cela, il y avait entre eux deux une assez grande ressemblance. On reconnaissait dans le vieillard la coupe aquiline et hardie des traits du jeune homme, et surtout cette douceur presque féminine du sourire, qui n’excluait en rien les mâles éclairs du regard. La couleur des cheveux avait dû cependant être différente chez le père et le fils, car le fils était blond, et, sous les cheveux blancs du père, ses sourcils minces, dessinés d’un coup de pinceau net et franc, restaient noirs comme le jais.

Il s’arrêta un instant auprès de la dernière fenêtre fermée. Sa pensée, qui se peignait lisible sur son front, était triste ; sa main droite, comme si elle agissait machinalement, se glissa sous le revers de sa veste de chasse et ressortit tenant un médaillon assez large à double boîte d’or émaillé. Il l’ouvrit. Le médaillon contenait une miniature représentant une femme toute jeune et d’une très-grande beauté, vêtue en déesse de la fable, comme ce fut l’affreux goût d’une certaine époque, en Angleterre surtout, et dont le front avait pour couronne une de ces admirables chevelures blondes tirant sur le roux fauve dont la nuance semble particulière à la race saxonne.

M. le marquis de Belcamp regarda la miniature avec mélancolie ; sa paupière trembla comme si une larme eût voulu jaillir de ses yeux.

– Hélène !… murmura-t-il sans savoir peut-être qu’il parlait.

Il cacha vivement le médaillon parce que la porte cria sur ses gonds.

Ceux-là se trompaient qui croyaient que le portrait de feu Madame la marquise de Belcamp n’était pas au château.

– Monsieur le comte ! annonça Pierre, le valet de chambre, qui s’effaça pour laisser passer son jeune maître.

Notre voyageur entra la tête haute et le visage gravement souriant. Il marcha vers son père avec empressement, mais sans lui tendre les mains. Arrivé à quelques pas du vieillard, et quand Pierre eut refermé la porte derrière lui, il s’arrêta, salua respectueusement et dit.

– M. le marquis, je ne réclamerai la bienvenue paternelle et le baiser qui m’est dû qu’après avoir prouvé à mon père, – mon seul juge, – que je suis fait pour porter son nom et que je suis digne de sa tendresse.

Le vieillard resta un instant silencieux. Son cœur gonflé tenait toute sa poitrine et lui ôtait le souffle.

– C’est sa voix : pensait-il, sa voix que je n’ai jamais pu entendre sans tressaillir jusqu’au fond de mon âme ! Ce sont ses yeux aussi ; c’est elle tout entière, le rêve de ma jeunesse, l’amour implacable de mon âge mûr ! Elle ! ma joie, mon tourment, mon orgueil et ma honte ! elle, mes remords ; elle, ma tristesse, elle, la fleur amère et chérie de mes souvenirs !…

– Mon père ne veut-il pas m’entendre ? demanda le jeune comte, dont la voix si remarquablement harmonieuse sembla chercher des accents plus mélancoliques et plus doux.

Le vieillard fit un suprême effort pour maîtriser son émotion profonde et répondit :

– Parlez, monsieur le comte, je vous écoute.

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