IV - Histoire de madame la marquise de Belcamp.
Il y avait à Londres, en l’année 1786, une riche maison de brasseurs, vieille comme le commerce de la bière et célèbre pour l’excellence de ses produits. La raison sociale de cette maison, qui brillait sur des pancartes rouges aux vitres de toutes les tavernes de la métropole, était Brown, Turner, Robinson et Cie. Nicolas Brown, principal associé et gérant de la brasserie, qui occupait dans Pimlico un emplacement de trois acres d’étendue, était seul marié, et n’avait qu’une fille qu’il destinait dans sa pensée à l’un ou l’autre de ses deux associés et cousins William Robinson et Franck Turner. Ceux-ci avaient en effet l’âge d’être ses gendres, et se disputaient loyalement les affections de la jolie Hélène, lorsque Nicolas Brown vint à mourir.
Hélène avait seize ans. Elle était belle à faire sensation dans un salon, et son éducation avait été celle des plus riches héritières de l’aristocratie. Le vieux Nicolas Brown, qui était veuf et qui n’avait que sa fille à aimer, s’était fait dès longtemps son esclave. Elle n’avait jamais le temps de former un désir.
Certaines natures, ou très-vigoureuses ou tout à fait neutres, peuvent résister à cet empoisonnement lent des faiblesses paternelles : d’autres, en plus grand nombre, gardent de ce fait un germe mortel qui met à se développer plus ou moins de temps, mais qui finit par éclater toujours.
En Hélène, le germe était mûr à la mort de son père. Elle pleura ; puis, cherchant à s’étourdir, elle se livra aux mains d’une grande dame ruinée qui se fit fort d’ouvrir pour elle les portes infranchissables des salons aristocratiques. La loi anglaise ne permettant point que les associés d’un mineur aient sa tutelle. Turner et Robinson furent naturellement écartés, et la garde de l’héritière tomba aux mains d’un sollicitor trop adroit et trop habile qui avait fait les affaires du défunt.
Lady Edgeton, la grande dame ruinée, et M. Wood, l’homme d’affaires émérite, se trouvèrent être de vieilles connaissances. Sous cette surface austère qui est le déguisement de la vie anglaise, l’immoralité a d’étranges profondeurs. Les écrivains de la Grande-Bretagne eux-mêmes, malgré l’entêtement du préjugé national, font à cet égard de repoussants aveux. Nous n’avons point dessein de les suivre dans cette voie, et il nous suffira de dire que la France, beaucoup moins pudibonde en apparence et toute prête à rire des hypocrites exagérations et des tartufferies du can’t britannique, fermerait les yeux avec dégoût en découvrant ce qu’il y a sous le voile. Nous n’apprendrons rien à personne en constatant le fait qui servit de premier champ de bataille au terrible talent de William Hogart, à savoir que la gangrène de ces mœurs s’attaque principalement aux jeunes filles.
Hélène Brown, lancée dans un monde nouveau ; et systématiquement séparée des amis qui auraient pu la préserver par leurs conseils, tomba en proie à ce lord Croquemitaine qui est partout dans les récits de Smollett, de Goldsmith et même, du prudent Richardson. Ce lord est très-généralement un aigre-fin. Non-seulement Hélène fut perdue, mais, elle fut ruinée, et comme il était dans sa nature de ne point s’arrêter à mi-chemin, après avoir été victime de ces bandits, elle arma résolûment sa jeunesse et sa beauté en corsaire, jurant qu’elle ne mourrait pas sur la paille comme toutes ces pâles héroïnes de l’éternel roman des dépravations anglaises.
Elle tint parole et mourut sur un lit plus dur.
En 1788, elle eut avec la justice son premier démêlé. Elle fut condamnée pour vol de diamants chez la duchesse de Devonshire, dont le fils adolescent lui avait imprudemment ouvert les portes de la maison. L’affaire fit un tel bruit que Turner et Robinson ne purent se résoudre à garder le nom déshonoré de Brown sur leur enseigne sociale. La maison de Pimlico fut dissoudre, et les deux associés, partageant l’actif considérable, quittèrent l’Angleterre, où il y avait désormais une tache à leur blason commercial.
Turner alla s’établir à Lyon, Robinson à Bruxelles, et tous les deux arrivèrent en peu de temps à augmenter considérablement leur fortune.
Hélène Brown fut graciée comme mineure ayant agi sans discernement. Le recours en grâce fut porté au roi par Sa Grâce la duchesse de Devonshire elle-même, qui avait été touchée de sa jeunesse et de sa merveilleuse beauté. Après, l’avoir fait sortir de prison, la duchesse la prit chez elle, et, par un de ces revirements si communs à Londres, Hélène devint tout à coup lionne dans le monde le plus exclusif, qui soit ici-bas, et étoile dans le plus inaccessible des firmaments. La reine la protégea, il fut de bon ton de la proclamer victime, et de maudire à grands cris la dureté prétendue des anciens associés de son père.
Ces marchands, en effet, n’avaient-ils pas eu la cruauté de compromettre leur fortune et de s’expatrier pour ne plus entendre parler d’elle !
Cela dura quelques mois, et, pendant que cela durait, le malheur voulut que vint à Londres le dernier des chevaliers français, un héros, compagnon de Lafayette, M. le marquis de Belcamp, colonel démissionnaire du premier régiment qui marcha sur Paris au 11 juillet, après la chute de Necker.
Le marquis vit Hélène Brown et l’aima éperdument. Il était encore un des beaux cavaliers du temps, bien qu’il eût dépassé les bornes de la jeunesse. La duchesse de Devonshire, dont l’enthousiasme était probablement à son déclin, et qui peut-être même se lassait déjà du roman de sa générosité, favorisa sa recherche. Hélène consentit. Elle fut mariée avec pompe et comme si elle eût été la pupille de toute la noblesse anglaise. La duchesse dit avec amertume, car elle était jalouse de l’idole qu’elle avait offerte au culte désœuvré de sa caste : Qu’aurait-on pu faire de plus pour ma pauvre fille ?
Hélène ne manquait ni d’adresse ni de volonté. Pendant son séjour à l’hôtel de sa protectrice, elle s’était renfermée dans une modestie charmante et dans une parfaite décence. Le monde était pour elle très-franchement et tout prêt à voir dans son aventure, autour de laquelle restait un nuage, une fatalité peut-être, peut-être une calomnie. Un démon ne redevient pas ange, et cette douce jeune femme était un ange avec sa beauté qui rappelait les vierges de Reynolds copiées sur Raphaël, et sa voix, sa douce voix, pénétrante comme un parfum qui vibrait jusqu’au fond des cœurs.
On trouvait désormais que la duchesse était froide, et volontiers l’eût-on accusée de caprice dans tous les salons de la haute vie. Un enfant vint dès la première année du mariage, un chérubin qui rayonnait comme l’amour aux bras de sa mère et qu’il fallait admirer, même dans ce pays des beaux enfants où sir Thomas Lawrence a trouvé les modèles de ses souriantes familles. On sait quelle emphase l’Anglaise épouse et mère met dans l’accomplissement de ses devoirs ; Hélène fut remarquée parmi toutes les femmes et parmi toutes les mères. Ce fut comme une réputation de sainteté mondaine ; elle fut couronnée au salon de conversation de Brighton, elle fut canonisée à Almack. Il n’y avait point dans l’univers entier d’homme aussi heureux que M. le marquis de Belcamp.
Un jour, M. le marquis cessa de recevoir les revenus de ses terres de France. On l’avait placé tout naturellement dans la catégorie des émigrés, et son domaine était sous le séquestre. Il ne lui restait pour toute fortune qu’une somme placée à la banque d’Angleterre. Il se croyait si sûr de sa femme qu’il ne prit même pas de précautions oratoires pour lui proposer de renoncer au monde. C’était durant la saison, en 1793. Hélène fut charmante de résignation ; elle ne versa pas une larme : que lui fallait-il en dehors de son intérieur où étaient tous ses amours ? Elle demanda seulement à finir la saison, pour se retirer sans bruit et avec tous les honneurs de la guerre.
A quelques jours de là, un certain Charles Coock, dont le marquis n’avait jamais entendu parler, mourut dans le Northumberland, et cet ancien sollicitor, M. Wood, qui avait eu la tutelle de la marquise quand elle était miss Brown, se présenta avec un testament par lequel le défunt l’instituait sa légataire universelle. L’aisance rentrant ainsi dans la maison, il ne fut plus question de quitter le monde. M. Charles Coock, le parent inconnu, laissait trois mille livres (75,000 fr.) de revenus.
Hélène cependant, à dater de ce moment, sembla triste et préoccupée par intervalles ; en d’autres instants, elle avait des gaietés subites et qui semblaient exagérées. Elle devint dévote, et sortit souvent seule pour aller aux églises ; son zèle franchit d’autres limites : elle entra dans une société de tempérance pour la moralisation des classes pauvres, et il arriva parfois que son élégante toilette dégagea un parfum de tabac et de gin. Ces victimes que l’on veut arracher au vice, il faut bien les aller chercher dans leur propre atmosphère.
La marquise de Breadalbane, une des amies et protectrices d’Hélène, ayant donné un rout splendide à la fin de la saison, il y eut dans ses salons des diamants volés pour une somme très-considérable, et le lendemain Hélène reçut le premier terme de ses rentes du Northumberland.
Il y a des révélations qui se font peu à peu, chaque jour dissipant un petit coin du nuage ; il y en a d’autres qui éclatent comme un coup de tonnerre. Un soir Hélène rentra ivre. – Si quelqu’un était tenté de crier ici à l’invraisemblance, qu’il prenne la peine de lire vingt pages de n’importe quelle biographie du prince de Galles, qui fut Georges IV. Ce n’étaient pas seulement les filles de brasseurs devenues marquises qui rentraient ivres à la maison. L’Angleterre, réfléchissez à cela, cache ses hontes avec le même soin que nous mettons à faire parade des nôtres. Avons-nous fait assez de bruit de cette pauvre régence, effrontée commère après tout, mais plus fanfaronne encore que vicieuse ! Londres vous l’eût mise en cave d’abord, quitte à murer ensuite les soupiraux. Au bout de cent ans, Londres aurait parlé des austérités auxquelles la régence se livrait pieusement dans cette cellule !
M. de Belcamp pensa, au premier moment, qu’il était le jouet d’un mauvais rêve. Il n’en voulut point croire ses yeux. Le témoignage des sens lui-même ne vaut contre l’impossible. Il demanda une explication et l’obtint trop complète ; le bonnet de la marquise passa par-dessus les moulins ; cette bouche rose et charmante vomit de grossiers blasphèmes. La boue de la Cité se cachait sous cette peau de satin. Le fils des croisés, le compagnon de Lafayette avait épousé UNE VOLEUSE aguerrie désormais à toutes les ignominies !
M. de Belcamp tomba dangereusement malade et fut conduit jusqu’aux portes du tombeau. Quand il s’éveilla de son long et terrible délire, sa femme avait quitté la maison, emmenant avec elle son fils ; le logis était vide. Madame la marquise, jouant de son reste, avait commis plusieurs vols hardis pour faire ses adieux à l’aristocratie, puis elle s’était lancée tête première dans cet abîme de fange où la police plonge parfois à ses risques et périls, mais qui, la plupart du temps, à Londres, est un asile insondable.
De cette époque datèrent les premières relations entre M. de Belcamp et Gregory Temple, alors simple détectif au bureau de Scotland-Yard. Quelle que soit votre opinion ou la mienne sur le métier de Gregory Temple, il était, lui personnellement, doux, sérieux, loyal et bon. C’était en outre ce que les Anglais appellent « un vrai gentleman, » titre qui ne traduit pas du tout notre mot gentilhomme, mais qui comporte certaines fiertés et une somme d’honorables délicatesses. Gregory Temple, dans la position affreuse ou se trouvait M. de Belcamp, étranger et poursuivi tout au fond de son malheur par des inquiétudes personnelles, lui fut d’un inappréciable secours. Grâce à lui, le marquis put à tout le moins séparer son honneur de la honte de sa femme et garder sa position intacte.
Gregory Temple fit en outre tous ses efforts pour retrouver le fils de M. le marquis. Il ne put réussir. La fin du dernier siècle fut l’ère épique de la grande association des voleurs de Londres, qui étaient littéralement les maîtres d’un bon tiers de la ville, et qui, protégés par des coutumes barbares, narguaient hardiment l’autorité derrière les murailles de leur citadelle féodale. La marquise était au fin fond de ces ténèbres ; elle avait, bien entendu, changé de nom. Il n’est pas besoin d’aller en Angleterre pour voir des chutes analogues, et cette prodigieuse dépravation non-seulement du cœur, mais du goût, qui permet de vivre encore dans un cloaque quand, on a respiré l’air pur des nobles élégances, ne peut même pas être considérée comme une exception. Nous avons tous vu des météores brillants s’éteindre avec volupté dans le ruisseau, qui était pour eux la patrie.
En 1805, une femme du nom d’Hélène Brown, faisant partie de la bande de Jean Diable, qui était alors Thomas Paddock, fut saisie et condamnée à la déportation perpétuelle. Gregory Temple était intendant ; il ne fut pas étranger à ce fait que la justice se contenta de ce nom d’Hélène Brown ; la lieutenante de Thomas Paddock l’avait du reste rendu illustre dans Inner-Temple et dans Saint-Gilles ; ce nom brillait comme celui de Jack Sheppard.
Le jour même de la condamnation, un garçon de onze ou douze ans, joli et modeste comme une fille, vint demander M. le marquis de Belcamp à son hôtel, et lui remit une lettre. La lettre était ainsi conçue :
« Monsieur,
» On garde rancune souvent à ceux qu’on a offensés ; moi, je n’ai qu’un remords en ce monde, c’est de vous avoir fait du mal. Vous êtes un noble cœur, et vous eussiez mérité une bonne femme, s’il en est ici-bas. Je ne vous demande point un pardon que vous ne pouvez pas m’accorder en conscience, et dont je ne saurais que faire dans la passe où je suis ; mais je vous envoie Henri, notre fils, que j’ai gardé digne de vous. C’est le petit coin de mon âme par où entreront en moi quelque jour le repentir et la miséricorde de Dieu. Pour lui, j’ai respecté votre nom que j’aurais pu traîner derrière moi dans ma honte. L’enfant est pur, élevez-le bien, et ne lui apprenez jamais à mépriser sa mère.
» HELENE BROWN. »
Cet homme, bon jusqu’à la faiblesse, comme il était brave et fort jusqu’à l’héroïsme, eut les larmes aux yeux en lisant cette étrange épître. Hélène avait tort quand elle disait que celui-là ne pouvait pas pardonner. Nul ne sait jusqu’où de tels cœurs peuvent descendre, – ou monter, – sur la pente des miséricordieuses folies !
M. de Belcamp ouvrit ses bras à l’enfant et le tint serré contre son sein pendant plusieurs minutes. L’enfant ne manifesta pas d’autre sentiment que la surprise : soit par suite d’une délicatesse assurément fort extraordinaire, soit par tout autre motif, Hélène lui avait dit seulement qu’elle l’envoyait chez un protecteur. Ce fut le marquis lui-même qui lui dit : Je suis ton père.
L’enfant montra alors du respect et de la tendresse.
Il ressemblait à Hélène par les cheveux, par les yeux surtout et par la voix : on aurait cru entendre la parole si vibrante et si douce d’Hélène ; mais c’était un Belcamp par la coupe du visage et par le dessin aquilin de tous les traits.
La première fois que le marquis l’appela Henri, il ne répondit point, et le marquis lui demanda :
– Mon fils, portiez-vous donc un autre, nom ?
L’enfant hésita, rougit et dit enfin :
– Non, milord, on m’appelait Henri.
– Henri Brown ?
– Henri Brown, oui milord.
– Qui est ce jeune garçon nommé Tom Brown dans le procès de votre mère ? demanda encore M. de Belcamp.
– Milord, je ne connais pas le procès de ma mère, répliqua l’enfant avec simplicité.
Le marquis, continuant de s’informer, apprit que Henri avait été élevé dans une école de Southwark, où sa mère venait le voir, et d’où il sortait seulement une fois par semaine. Le maître de l’école de Southwark confirma pleinement le témoignage de l’enfant. Hélène Brown, au fond de sa chute, avait donc conservé ce qu’il fallait de conscience pour sauvegarder cette jeune âme.
Le malheur rend mystérieux ; ceux qui souffrent essayent sans cesse de tromper les regards qui veulent sonder la plaie de leur cœur. M. de Belcamp ne fit point part de cet événement aux très-rares amis qui passaient encore à de longs intervalles le seuil triste de sa maison. Gregory Temple lui-même ne vit point l’enfant, qui fut placé à l’université d’Edimbourg, dès que ses études se trouvèrent suffisamment avancées. Il n’y eut point cependant de feinte : à l’université, Henri porta son nom de Belcamp. Son intelligence, précoce et déjà cultivée, se développa rapidement dans cet illustre milieu. Il fut bientôt un des plus remarquables élèves du professeur Dugald-Stewart, fils des doctrines de Reid, où Jouffroy, M. Cousin et les éclectiques ont puisé de nombreux principes qu’ils ont un peu gâtés en se les appropriant. En 1810, Henri de Belcamp, âgé de dix-sept ans, soutint sa thèse de licence sur la méthode d’investigation appliquée aux sciences métaphysiques, et obtint un véritable triomphe.
Vers cette époque, le régent de l’université écrivit au marquis qu’une femme, jeune encore et très-belle, était venue plusieurs fois demander son fils. Elle se faisait appeler lady Rowley. Le marquis consulta Gregory Temple, son oracle, et celui-ci lui apprit qu’Hélène Brown, évadée et coupable d’innombrables méfaits depuis son évasion, avait porté, à Londres même, ce nom de lady Rowley. A la suite de cette entrevue, le marquis monta en chaise de poste et partit pour Edimbourg.
Pendant le voyage, il avait de tristes pressentiments. Il se reprochait de n’avoir pas gardé près de lui cet enfant qui était son seul avenir. En arrivant, il trouva la ville d’Edimbourg émue par un vol audacieux qui avait été commis chez le lord lieutenant. Lady Rowley avait disparu, et le jeune comte Henri de Belcamp n’était plus à l’université.
A son retour à Londres, une lettre d’Henri attendait le marquis. Il faut se rendre compte de ceci, que le jeune homme était censé ignorer l’infamie de sa mère. Il écrivait au marquis, avouant avec franchise que celle-ci lui avait fourni les moyens de satisfaire l’envie passionnée qu’il avait de visiter le continent. La lettre était datée de Calais.
Depuis cette époque, c’est-à-dire dans un intervalle de sept ans, M. de Belcamp n’avait jamais revu son fils. Celui-ci, pendant les premières années, lui écrivait assez fréquemment ; ses lettres étaient, en vérité, des modèles de style filial ; elles indiquaient un esprit précis, subtil, ardent à connaître ; elles ne demandaient jamais d’argent.
Une seule fois, lorsque son père, parvenant à le saisir au vol pour ainsi dire, lui eut appris dans une lettre qu’en honneur et en conscience il n’était pas permis de se servir de l’argent fourni par sa mère, il répondit en réclamant une faible somme destinée à solder ses dépenses d’hôtel, à Vienne, où il était.
« J’ai mis dans le tronc des pauvres à la cathédrale, » ajoutait-il, « ce qui me restait de l’argent de ma mère. Quant à l’avenir, je suis en ce pays d’Allemagne qui raffole de toutes les philosophies, et j’ai les leçons de mon maître Dugald-Stewart. »
Certes, une pareille correspondance ne devait pas déplaire au cœur d’un père. On est aussi chevalier par la parole ou par la plume qui, de nos jours et avant que la dernière heure de ce siècle ait sonné, laissera, dans la rouille du fourreau l’épée gothique et inutile. Mais en même temps que ces lettres parlaient d’espoir et d’honneur, il y avait des menaces étranges qui planaient autour du marquis de Belcamp et s’acharnaient à troubler sa tranquillité.
Il était double, en quelque sorte, ce fier jeune homme qui cherchait au loin les aventures de l’intelligence. Le fils d’Hélène Brown, – Tom Brown, celui-là, – non pas le cadet d’Henri, mais son Sosie, car il avait le même âge, et les exploits d’Hélène, faisant sa vie aussi notoire que celle d’une actrice ou d’une reine, il était historiquement connu qu’elle n’avait jamais été mère qu’une fois, – le fils d’Hélène Brown, disons-nous, était à Londres, suivant avec éclat les traditions de sa mère, déjà célèbre lui-même dans le monde des voleurs, et trompant comme en se jouant les poursuites de Gregory Temple, parvenu au maréchalat dans sa carrière depuis que le lord chef-juge l’avait nommé intendant supérieur.
Il y avait des gens qui appelaient déjà ce Tom Brown Jean Diable.
Quant à Hélène elle-même, elle soutenait avec une vaillance extraordinaire sa bataille contre la société. Elle répondait par de nouveaux vols audacieux et presque fantastiques aux mandats lancés contre elle ; sergents et constables perdaient leur peine à la poursuivre. Ce fut seulement deux mois après la chute de l’empereur et alors que M. le marquis de Belcamp était déjà de retour en France, qu’Hélène et son fils Tom Brown, arrêtés dans une orgie, en plein quartier noble, dans un salon d’huîtres d’Oxford street, furent conduits à Newgate et de là dirigés sur la Nouvelle-Galles du Sud : Hélène évitant la corde en considération de son sexe, et Tom par le bénéfice de son âge.
Au premier retentissement de cette affaire dans les journaux, le marquis écrivit à Gregory Temple ; mais le brave intendant, terrassé par une maladie inconnue que les médecins nommaient le choléra asiatique ou choléra-morbus, était entre la vie et la mort. Quand commença pour lui la convalescence, Hélène et Tom étaient déjà, en route pour Sydney : il ne vit ni la mère ni le fils.
Il y avait du temps que M. de Belcamp n’avait reçu de nouvelles du comte Henri, son fils ; la correspondance de ce dernier allait se ralentissant, et ce fait n’ajoutait pas peu aux doutes et aux épouvantes du malheureux père. La dernière lettre, écrite de Varsovie, avait cinq mois de date. M. de Belcamp était presque déterminé à tenter le voyage de Pologne, lorsqu’il reçut à point une missive, datée de Londres, qui rendait son départ inutile.
« Mon père, disait la lettre qui abordait la question avec franchise, au lieu de vous trouver à Londres, comme c’était mon espoir, j’apprends, à la porte de votre maison vide, que le dernier malheur est tombé sur moi, sinon sur vous. La mère que Dieu m’a donnée est entre les mains de la justice et fait voile vers cette terre d’Australie dont on raconte tant d’horreurs.
» Auprès de vous, dont le cœur est si noble et si grand, je ne crois pas qu’il soit besoin de prendre des précautions oratoires pour avouer qu’on garde quand même, au fond de l’âme, une invincible tendresse à celle dont on reçut le jour. J’aime encore ma mère, et cependant ce n’est pas pour ma mère surtout que je vais entreprendre un long et dur voyage.
» C’est pour vous, mon père, pour vous que je regarde comme un juste, et à qui je veux épargner une suprême douleur. Hélène Brown, en partant, a proféré des menaces. S’attendait-elle à une intervention de votre part ou de la part de l’intendant supérieur de police qu’elle sait votre ami ? Je l’ignore, mais votre nom a été prononcé, et vous savez qu’elle emporte avec elle un moyen de révision infaillible, puisque c’est Hélène Brown qui a été, condamnée, et que ma mère s’appelle légalement madame la marquise de Belcamp… »
Une heure après cette lettre reçue, M. le marquis de Belcamp était en route pour Londres. A Londres, il ne trouva aucune trace du comte Henri. Il apprit, seulement que, trois jours auparavant, Hélène et son fils Tom Brown étaient partis pour l’Australie sur un vaisseau de l’Etat.
M. le marquis de Belcamp n’avait pas de confident. Il renferma en lui-même le doute poignant qui naissait de ces coïncidences. Pour un autre, nous serions prêts à substituer le mot certitude au mot doute ; mais nous avons affaire à un de ces cœurs d’élite qui croient au mal seulement à la dernière extrémité. Il revint en France, nourrissant un reste d’espoir que chaque jour désormais devait miner en lui.
Dans l’espace de trois ans, deux nouvelles arrivèrent dans sa solitude, par le canal de Gregory Temple : la mort d’Hélène, l’évasion de Tom Brown, qui avait combattu et tué de sa main trois gardiens avant de franchir l’enceinte du pénitencier de Port-Jackson. On avait signalé le retour de ce Tom Brown, qui était désormais, au dire de l’intendant, le bandit le plus redoutable de trois royaumes.
Les choses étaient ainsi lorsque, après ces trois années de silence, M. le marquis de Belcamp reçut une lettre, datée de Londres encore, et qui lui annonça purement et simplement l’arrivée de son fils. Depuis trois semaines à peu près la solitude du vieillard était partagée ; il avait donné, asile à Suzanne Temple, dont le père, poursuivi par une idée fixe et sombre, semblait menacé de folie. M. le comte Henri de Belcamp suivit de près sa lettre. Le récit que nous venons de faire mettra le lecteur à même de comprendre l’étrange gravité de l’explication qui allait avoir lieu entre le père et le fils.
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