‹ Jeux et exercices des jeunes fillesChapitre 16 sur 22 · L'APPRENTI.

L'APPRENTI.

La personne qui commence le jeu dit qu'elle a mis son fils en apprentissage chez un tailleur, ou chez un cordonnier, ou chez un épicier, soit enfin dans toute autre profession qui puisse fournir les noms d'un grand nombre d'objets propres à être vendus. Elle dit la lettre initiale de la première chose que l'apprenti a fabriquée ou vendue. Les autres jeunes filles doivent deviner le mot dont elles ne savent que la première lettre. Si aucune d'elles ne dit juste, elle payent un gage, et on cherche un autre mot. On peut encore, à ce jeu, n'être que deux personnes, quoiqu'il soit plus animé si les joueurs sont en plus grand nombre. Nous allons en donner un court exemple dialogué:

ÉMILIE. J'ai mis mon fils en apprentissage chez un épicier. La première chose qu'il a vendue commençait par un c.

LOUISE. Du café.

ÉMILIE. Non: un gage.

MATHILDE. Du chocolat.

ÉMILIE. Oui. A ton tour.

MATHILDE. J'ai mis mon fils en apprentissage chez un confiseur. La première chose qu'il a vendue commençait par un p.

HENRIETTE. Des pralines.

MATHILDE. Non.

MARIE. Des pruneaux.

TOUTES. Non, non; un gage. Ce sont les épiciers qui vendent les pruneaux.

MARIE. Eh bien! des prunes confites.

MATHILDE. Non, ce n'est pas cela.

LOUISE. Des pistaches.

MATHILDE. Oui.

MARIE. Comment n'y ai-je pas pensé, moi qui les aime tant!

LES MOTS PROHIBÉS.

Ce jeu est, dit-on, d'origine italienne. On convient d'adresser des questions auxquelles il faut répondre sans dire ni oui, ni non, ni pourquoi; ou bien ni monsieur, ni madame, ni mademoiselle. Le talent de celle qui dirige le jeu consiste à faire des questions embarrassantes qui obligent la personne qui répond à se servir de circonlocutions pour éviter l'emploi des mots défendus.

LES COULEURS PROHIBÉES

Si le jeu précédent nous vient d'Italie, celui-ci arrive d'Angleterre. On décide d'abord qu'on ne nommera pas certaines couleurs. L'une des jeunes filles dit: «Comment madame sera-t-elle habillée pour le bal?» Chacune à son tour propose un article de toilette, et si elle nomme la couleur que l'on est convenu d'omettre, elle donne un gage. Pour rendre le jeu plus difficile, on peut supprimer deux couleurs.

LA PENSÉE, OU A QUOI RESSEMBLE CE QUE JE PENSE?

Les jeunes filles ayant pris leurs places, la première pense à quelque objet bien déterminé; par exemple, au soleil, à une montre, à un chapeau, etc. Et elle dit à chacune successivement: «A quoi ressemble ce que je pense?» Chacune donne sa réponse, faite au hasard, puisqu'elle ignore la pensée. Elle répond donc: «A un gant, à une épingle, à quelque objet matériel enfin à son choix. Celle qui a interrogé doit dire ensuite quelle a été sa pensée et demander aux autres les rapports qu'il peut y avoir entre cet objet et ceux qui ont figuré dans les différentes réponses. Celle qui est incapable de trouver un rapport donne un gage. Nous mettons ce jeu en action pour le rendre plus intelligible:

MARIE. Hélène, à quoi ressemble ma pensée?

HÉLÈNE. A la pluie.

MARIE. Henriette, réponds.

HENRIETTE. A une fleur.

MARIE. A toi, Louise.

LOUISE. A une cloche.

MARIE. Émilie, à quoi ressemble ce que je pense?

ÉMILIE. A une chouette.

MARIE. Mathilde, que répondras-tu?

MATHILDE. A une étoile.

MARIE. A la pluie, à une fleur, à une cloche, à une chouette, à une étoile.

HÉLÈNE. Je ne vois pas comment ta pensée pourra ressembler à des choses si différentes.

MARIE. Ma pensée, c'est la lune. Hélène, quel rapport y a-t-il entre la lune et la pluie?

HÉLÈNE. Toutes les deux causent des inondations. Vous savez que la lune influe sur les marées, qui peuvent être très considérables, et la pluie fait grossir les fleuves et les rivières, et les fait, par conséquent déborder.

MARIE. Ton explication est très-savante. Maintenant, Henriette, dis-moi quelle ressemblance il y a entre la lune et une fleur?

HENRIETTE. C'est qu'elles changent de forme tous les jours.

MARIE. Pourquoi la lune est-elle comme une cloche?

LOUISE. Comme une cloche? Je ne sais pas; j'ai beau chercher, je ne trouve rien. Voilà mon gage.

MARIE. Émilie, pourquoi la lune est-elle comme une chouette?

ÉMILIE. Oh! c'est bien facile à trouver. C'est parce qu'elles paraissent toutes les deux la nuit.

MARIE. Mathilde, quel rapport y a-t-il entre la lune et une étoile?

MATHILDE. La lune est un astre et l'étoile aussi.

Voilà un aperçu de la manière dont on peut jouer ce jeu, qui nous paraît assez ingénieux.

LES COMPARAISONS.

C'est à peu près le même jeu que le précédent; mais l'explication qui en sera donnée montrera suffisamment sous quel rapport il en diffère et en quoi ils se ressemblent l'un et l'autre.

On compare quelqu'un à un objet quelconque; et comme il n'y a point de comparaison qui soit exactement parfaite, on dit en quoi est la ressemblance et en quoi est la différence. Par exemple, on dira: «Je compare Mlle *** à une rose. Elle en a la fraîcheur et l'éclat: voilà la ressemblance; mais la rose est environnée d'épines et blesse ceux qui l'approchent: voilà la différence.» Nous laissons aux jeunes filles qui choisiront ce jeu le soin de trouver des comparaisons plus neuves et plus ingénieuses que celle-ci, nous avons seulement voulu leur donner un exemple.

LES PROPOS INTERROMPUS.

C'est encore une des variétés de ces jeux dans lesquels les demandes et les réponses s'entre-croisent d'une manière bizarre pour produire au hasard, soit des réponses qui surprennent par leur justesse, soit des contre-sens qui amusent encore davantage. Nous le mettons en action pour le rendre plus intelligible.

HENRIETTE. Je vais faire une question tout bas à Marie, qui est à ma droite, et elle me répondra aussi tout bas. Elle fera une question à celle qui vient après elle, qui lui répondra. Lorsque le tour du cercle sera fini, je reprendrai tout haut la question de ma voisine de gauche, qui est la dernière, et j'y répondrai par la réponse que ma voisine de droite m'a faite en commençant; ensuite celle-ci dira ma question et dira la réponse de celle qui est à sa droite, et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ayez bien soin de vous souvenir des questions et des réponses qui vous sont faites. Marie, à quoi sert un soufflet?

MARIE. A souffler le feu. (A Émilie). A quoi servent les pompes des pompiers?

ÉMILIE. A éteindre le feu. (A Juliette). A quoi sert une charrue?

JULIETTE. A labourer la terre. (A Hélène). A quoi sert un bonnet?

HÉLÈNE. A couvrir la tête. (A Mathilde). A quoi sert un soulier?

MATHILDE. A chausser le pied. (A Louise). A quoi sert une épingle noire?

LOUISE. A attacher les cheveux. (A Henriette). A quoi sert un baromètre?

HENRIETTE. A marquer la pesanteur de l'air. (Haut) Nous allons voir maintenant si les réponses s'accordent bien. Louise m'a demandé à quoi servait un baromètre, et Marie m'a répondu: à souffler le feu.

MARIE. Henriette m'a demandé à quoi servait un soufflet, et Émilie m'a répondu à éteindre le feu.

ÉMILIE. Marie m'a demandé à quoi servent les pompes des pompiers, et Juliette m'a répondu: à labourer la terre.

JULIETTE. Émilie m'a demandé à quoi servait une charrue, et Hélène a répondu: à couvrir la tête.

HÉLÈNE. Juliette m'a demandé à quoi servait un bonnet, et Mathilde m'a répondu: à chausser le pied.

MATHILDE. Hélène m'a demandé à quoi servait un soulier, et Louise m'a répondu: à attacher les cheveux.

LOUISE. Mathilde m'a demandé à quoi servait une épingle noire, et Henriette m'a répondu: à mesurer la pesanteur de l'air.

Ce jeu, qui produit ce qu'on appelle des coq-à-l'âne[14] demande un certain effort de la mémoire pour ne pas oublier les demandes et les réponses. Nous allons encore citer quelques jeux qui rentrent dans la même catégorie.

[Note 14: On appelle ainsi des discours sans suite et sans raison, dont les parties n'ont pas plus de rapport entre elles, qu'un coq n'en a avec un âne.]

LES PROPOS INTERROMPUS PAR ÉCRIT.

Les jeunes filles qui prennent part à ce jeu écrivent chacune sur un petit carré de papier une question, la plus bizarre possible. On mêle les petits papiers dans une boîte ou dans une corbeille. Chaque joueuse tire un de ces billets et y répond sur un autre papier, puis elle met sa réponse dans une seconde corbeille et remet la demande dans la première. On tire ensuite alternativement une demande et une réponse, mais la réponse ne sort presque jamais en même temps que la demande pour laquelle on l'avait faite.

Une variété de ce jeu consiste à mettre la réponse sur le même papier que la question. Tout l'intérêt repose alors sur l'esprit ou sur la bizarrerie de l'une ou de l'autre, ou sur l'anonyme que gardent les auteurs et que l'on s'efforce de pénétrer. Pour cette seconde manière de jouer, les questions sont tirées de même, et la réponse y est faite par une personne autre que celle qui a fait la question.

Au reste, nous renvoyons au jeu du secrétaire, qui a quelque analogie avec celui-là, et pour lequel nous donnons de plus grands développements.

LES POURQUOI ET LES PARCE QUE.

Ce jeu diffère du précédent en ce que la réponse n'est pas donnée directement, mais passe par un tiers, c'est-à-dire qu'une personne fait une question tout bas à sa voisine; celle-ci lui demande pourquoi, et l'autre voisine de la personne du milieu fait la réponse, en sorte que celle qui est au milieu ne sert que d'intermédiaire entre les deux autres, pour adresser la question «pourquoi?» et pour retenir ce que l'autre lui a dit à l'oreille. Cette manière de jouer aux propos interrompus produit des effets plus bizarres encore que la précédente, mais elle est moins animée.

LA NARRATION.

Pour ce jeu, il est d'usage d'avoir de longs rubans que chaque joueuse tient par un bout, tandis que tous les autres bouts sont réunis dans la main de celle qui dirige le jeu. Celle-ci commence une histoire ou narration, et s'arrêtant après deux ou trois phrases, elle donne une secousse à un des rubans. Celle à qui s'adresse ce signal doit continuer immédiatement la narration, en tâchant de bien lier ce qu'elle dit avec ce qui se disait au moment où elle a repris. Ce jeu demande une certaine invention pour trouver des détails qui soient un peu intéressants. On en jugera mieux par l'exemple que nous allons donner. Celle qui tient les rubans commence ainsi (les points marquent les interruptions et les reprises):

«La neige tombait par flocons épais quand Alice se leva le matin. Elle pensa qu'elle ne pourrait pas monter à cheval ce jour-là, à cause du mauvais temps, et descendit à la salle à manger, où elle trouva.....

«Une dame qu'il lui sembla avoir déjà rencontrée quelque part, et un petit garçon de sept ou huit ans qui avait de beaux yeux noirs et d'abondants cheveux bouclés. «Vous ne me reconnaissez pas, Alice, lui dit cette personne; je suis....

«La femme de chambre de votre cousine Jeanne, que vous n'avez pas vue depuis six ans, et voilà son petit garçon que je vous amène. Il lui est arrivé, il y a quelques jours, une aventure bien extraordinaire. Il était allé au bois de Boulogne avec un domestique. Là....

«Le domestique l'ayant perdu de vue un moment, il se trouva seul, et, comme il le cherchait avec inquiétude, son air effaré attira auprès de lui....

«Une troupe de petits gamins assez déguenillés qui commencèrent à le tourmenter. Comme il est très-vif, il ne put supporter leurs mauvais propos et donna un soufflet à l'un d'eux, qui....

«Se jeta sur lui et commençait à le battre, lorsqu'ils virent paraître tout à coup un monsieur qui se trouvait être, etc....»

Nous ne donnerons pas la suite de l'histoire, et nous engageons nos jeunes lectrices à la terminer elles-mêmes, ou à en inventer de meilleures dont elles sauront faire «le modèle des narrations agréables,» comme le dit Mme de Sévigné avec raison, de sa lettre que l'on appelle la lettre de la prairie.

Si l'on veut au contraire faire une narration absurde, le jeu sera peut-être moins difficile, mais nous préférons une narration suivie et un peu élégante. Toutefois, nous allons donner un exemple de ce que peut être un discours dont les idées n'ont aucune liaison entre elles.

[Illustration: La narration.]

«C'était par une belle nuit d'été, alors que le soleil, prêt à se plonger dans la mer, comme un charbon rougi aux feux de la forge, jetait encore un dernier éclat....

«Vraiment, s'écria Hippolyte, il fait noir comme dans un four. Que demanderons-nous ce matin pour notre déjeuner? J'ai envie d'oeufs à la coque...

«A ces mots, ils poursuivirent leur course, renversant tout sur leur passage; leurs chevaux excités refusaient de s'arrêter malgré tous leurs efforts....

«La vague grossissait toujours et menaçait de les engloutir; déjà plusieurs lames avaient pénétré dans leur frêle embarcation. Tout faisait pressentir un prochain désastre....

«Lorsque la voix d'un chien se fit entendre; c'était celui du portier de leur maison, rue Neuve-Saint-Roch. Ces aboiements réitérés annonçaient leur arrivée....

«Chacun s'empressa d'accourir. La vue de ce fidèle animal rappelait des jours qui n'étaient plus; mais l'ardente chaleur de cette après-midi....

«Les accablait et semblait faite pour les inviter au repos. Ils s'assirent donc en cercle auprès d'un rocher qui leur prêtait son ombre....

«L'endroit leur paraissant convenable, chacun s'empressa de faire un grand feu. L'intensité du froid rendait cette précaution plus nécessaire que jamais.»

Nous sommes obligés d'avertir, en donnant ce modèle de contre-sens, qu'il ne nous est pas venu à la pensée d'imiter la forme de quelques romans modernes.

LE JOURNAL.

Ce jeu, moins difficile que le précédent, lui ressemble sous quelques rapports. La jeune fille qui le dirige doit avoir un livre ou un journal contenant un récit sérieux. Chacune des autres choisit un métier, comme confiseur, épicier, marchand de joujoux, marchande de modes, etc. Elles se placent vis-à-vis de la lectrice. Celle-ci, en lisant, s'arrête quand elle rencontre un substantif et quelque fois un verbe, et regarde celle qui doit parler, ou bien tire un ruban, comme nous l'avons indiqué plus haut. La jeune fille à qui s'adresse ce langage muet doit à l'instant placer un mot qui se rapporte au métier qu'elle a choisi. La lectrice alors finit la phrase, et continue, s'arrêtant de nouveau aux endroits que nous avons déjà indiqués, et regardant tantôt l'une, tantôt l'autre de ses compagnes. Celle qui ne répond pas, ou qui fait une erreur, paye un gage. L'exemple que nous allons donner suffira pour notre explication.

MARIE. Asseyez-vous toutes en face de moi; voici mon journal. Quels métiers choisissez-vous?

HÉLÈNE. Je suis épicier.

HENRIETTE. Moi, quincailler.

LOUISE. Moi, fruitière.

MATHILDE. Moi, je serai lingère.

ÉMILIE. Moi, marchande de nouveautés.

JULIETTE. Moi, je serai herboriste.

MARIE. Je commence: Une grande....

HÉLÈNE. Bougie.

MARIE. Se fait sentir dans notre....

HENRIETTE. Arrosoir.

MARIE. A plusieurs reprises cette semaine des....

LOUISE. Carottes.

MARIE. Ont proféré des cris séditieux. Des....

MATHILDE. Bonnets.

MARIE. Considérables, se sont formés en cherchant à séduire les....

ÉMILIE. Gros de Naples.

MARIE. Honnêtes de notre....

JULIETTE. Graine de lin.

«Une grande agitation se fait sentir dans notre ville. A plusieurs reprises, cette semaine, des groupes ont proféré des cris séditieux. Des attroupements considérables se sont formés en cherchant à séduire les habitants honnêtes de notre ville.»

On continue ainsi jusqu'à la fin de l'article, si le jeu amuse.

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