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Chapitre 10

Jacques était en pleine convalescence… Il allait se lever pour la première fois le lendemain samedi. La petite nurse semblait plus enjouée que de coutume. Elle regardait sans cesse le beau visage un peu émacié du jeune écrivain.

— Comme vous semblez joyeuse aujourd’hui, Miss Lily ?

— Je le suis en effet.

— Pourquoi ?

— Demain, vous reprendrez tout à fait contact avec la vie et…

— Et ?… insista Jacques.

— Et avec l’amour… Car mademoiselle Gordon-Hope doit venir à 5 heures.

Il y eut un court silence.

— Vous verrez comme elle est charmante

— Moi, je ne la verrai pas, car je ne viendrai pas.

Jacques sursauta.

— Vous ne viendrez pas demain ?

— Mais non, répliqua dans un doux rire la petite nurse, mais non, Monsieur mon ami ; vous êtes guéri, je n’ai plus rien à faire ici. Je vous ferai mes adieux ce soir.

— C’est impossible, ma chère petite Lily, c’est impossible ; je ne veux plus renoncer à vous voir. Je vous ai retrouvée, je vous garde.

Alors, la jeune fille vint lentement vers le lit.

— Que voulez-vous faire de moi, monsieur de Touzan ?

Un coup de massue sur le crâne n’eût pas désemparé le jeune homme plus sûrement que cette courte phrase prononcée d’une voix nette, avec un accent un peu volontaire.

— Lily, je vous aime, je vous ai cherchée et attendue depuis de longs mois.

— Eh bien, je suis venue, me voilà !… que voulez-vous faire de moi ?

Jacques de Touzan resta perplexe, prit la main de la jeune fille, et d’une voix grave :

— Je n’ai pas fixé ma pensée, Lily, au delà du charme infini que j’éprouve en votre présence. Tous ces jours, toutes ces heures passées dans une intimité un peu familiale, n’ont pas évoqué l’amour. Trop de petits faits matériels ont troublé l’ambiance du roman commencé. Vous savez que j’aime la délicieuse enfant que vous êtes.

— Oui, mais vous aimez aussi mademoiselle Gordon-Hope.

Jacques, la tête dans ses deux mains, restait à bout de raisonnement. Il ne voulait pas renoncer à voir Lily Scorrer, et il ne pensait qu’à la joie de revoir le lendemain Elly, la petite Américaine. Son regard angoissé demanda grâce. La nurse comprit tout ce qui se passait dans le cœur de son ami, elle devina le combat qui se livrait dans son cerveau, et craignant de provoquer un accès de fièvre, elle dit joliment :

— Je reviendrai, demain, quand ma

rivale sera partie.

Dans un élan, il baisa la petite main aristocratique, mais soudain les paroles du docteur : « Ces petites mains ont pourtant fait les pires besognes », lui revinrent en mémoire.

Auguste entra, apportant des lettres, et le regard de convoitise brutale qu’il jeta sur la nurse anglaise blessa Jacques et dépoétisa pour la seconde fois sa petite amie. Le regard de Lily pesait sur lui, car il le sentait supérieur à lui-même ce regard. C’était lui, Jacques de Touzan, le romancier psychologue profondément humain qui, en ce moment battait en retraite devant une humble enfant de vingt ans.

Pendant une seconde, il prit en haine son cher petit rêve.

Auguste annonça monsieur François d’Hervais.

Ce fut un soulagement pour le pauvre convalescent. Lily se retira vivement dans l’ombre de la chambre et sortit, pas assez vite, cependant, car l’attaché d’ambassade avait eu le temps d’entrevoir le visage de la nurse.

— Ah ! c’est incroyable ce qu’elle ressemble…

Jacques l’interrompit.

— À Elly Gordon ?

— Oui.

— Eh bien, voilà le dénouement de l’histoire que je t’ai racontée.

Et comme d’Hervais levait sur lui des yeux interrogateurs :

— Oui, ma rencontre chez Bonvallet.

— Ah ! j’y suis ! le bal des Gens de Maison ? Comment, c’est ta petite princesse lointaine ?

— Oui. Quand j’ai commencé à reprendre vie, c’est son doux visage qui m’est apparu et j’ai appris alors qu’elle était garde-malade et que le hasard l’avait amenée près de mon chevet, ignorant qui elle allait soigner.

— Un roman à faire.

— Non, cela me touche de trop près.

— Alors tu aimes une jeune fille en deux parties. Une brune, car celle-là m’a semblé brune, très brune ; une blonde, une milliardaire et une pauvre petite infirmière. C’est très amusant. Mais laquelle préfères-tu ?

— Aucune et toutes deux ! mais la tare de chacune me blesse.

— Quelles tares ?

— Elly est milliardaire et Lily est servante.

— La tare de mademoiselle Gordon-Hope me paraît facile à effacer. Quant à celle de Lily, elle disparaîtra si tu l’épouses.

— Oui, mais j’aime le luxe fou qui enveloppe Elly, la couverture en zibeline de deux cents mille francs me semble à peine assez belle pour couvrir ses pieds aux chevilles si frêles, le collier de perles de trois millions qui enserre son cou charmant me semble le joyau nécessaire à faire triompher sa chair plus nacrée que les perles, les magnifiques dentelles anciennes dans  lesquelles elle plonge sa petite tête auréolée, tout ce luxe fou qui l’entoure, toutes les fleurs rares qu’elle aine à la folie et dont les gerbes discrètes ou flamboyantes embaument et illuminent l’atmosphère qu’elle respire, tout cela fait partie d’elle-même. C’est une petite reine d’Orient que j’aime et qui m’aime peut-être.

— Mais alors, mon ami Jacques, je ne vois pas qu’il y ait place pour mademoiselle Lily.

— Oh ! mon pauvre Henri, ma chair est sortie triomphante d’une atroce et stupide maladie, mais mon être moral est en proie à une crise qui touche à la folie. J’aime aussi la petite servante et avec une égale ferveur ; j’aime son isolement, sa pauvreté, sa confiance en moi, son esprit délicat et sûr, son besoin de protection. J’adore son sourire qui me semble plus doux que celui d’Elly. Comme la petite Américaine, elle a les mains longues et souples. Ses lourds cheveux bruns peuvent soutenir la comparaison des légères boucles blondes ; et puis, si elle devient ma femme, elle me devra tout. Je reste le mâle. Quant à Elly, si elle m’aime assez pour renoncer à sa fortune…

D’Hervais protesta :

— Non, je ne veux pas l’épouser milliardaire. Et si elle m’aime assez pour me faire le sacrifice de sa fortune, ne le regrettera-t-elle pas un jour ?

— Oui, ton cas est assez curieux. Dommage que tu ne puisses les épouser toutes deux.

— Oh ! les lois sociales sont mal faites.

Henri d’Hervais sourit à cette boutade.

— Tu nous expliqueras pourquoi dans un de tes romans.

Jacques ayant sonné, Marthe entra.

— Bonjour, monsieur d’Hervais. Comment vous le trouvez ? Il est bien vieux, hein ?

— Merci, Marthe, pour ton compliment, mais je pense que tu as voulu dire : bien mieux.

— Prie Mademoiselle Lily Scorrer de venir.

— Ah ! elle est partie.

Jacques pâlit.

— Elle n’a rien dit ?

— Si, elle a dit qu’elle reviendrait samedi soir après votre Américaine.

— Il n’y a personne dans le salon ? On entend causer.

— Je venais vous les annoncer quand vous avez sonné. C’est monsieur Pierre Loto qui cause avec le lieutenant de vessie, votre cousin.

D’Hervais éclata de rire.

— Ah ! ma bonne Marthe, si je tombe malade, je viendrai me faire soigner ici, vos délicieux lapsus réveilleraient un mourant.

— Fais entrer monsieur Pierre Loti et le lieutenant de vaisseau, mon jeune cousin Fombard…

Et se tournant vers le comte d’Hervais :

— … qui vient d’être promu au grade de lieutenant.

Les deux hommes venaient d’entrer.

Pierre Loti, le merveilleux écrivain, embrassa son ami Jacques de Touzan. Il venait de débarquer et avait appris en même temps et la maladie et la guérison du romancier.

Jacques lui dit le lapsus de Marthe et il se mit à rire, de ce rire discret qui fait de lui un mystérieux charmeur.

Louis Fombard était un bel adolescent de vingt-quatre ans, rêveur comme le sont les fiancés de la mer.

Il venait dire adieu à Jacques, car il s’embarquait le surlendemain pour Aden.

— C’est un rude voyage, exclama d’Hervais.

— C’est surtout un rude stage, répondit Loti, mais réjouissez-vous, Fombard, car après ce stage dans la mer Rouge, tous les autres climats vous sembleront délicieux.

Auguste était entré.

— Mademoiselle Gordon-Hope demande si elle peut réellement venir demain, Monsieur ?

D’Hervais s’était levé.

— Est-ce mademoiselle Gordon-Hope qui est à l’appareil ?

— Oui, monsieur le comte.

Jacques arrêta le diplomate qui se préparait à aller téléphoner.

— Dis-lui que je l’attends avec impatience et que je suis tout à fait bien.

Quand d’Hervais revint, les deux officiers prirent congé de Jacques qui interrogea Henri.

— Que t’a-t-elle dit ? demanda Jacques. Avait-elle l’air heureux ? Est-ce qu’elle m’eût regretté si j’étais mort ?

— Mais mon pauvre vieux, je crois que ta petite reine orientale s’impose beaucoup plus dans ton cœur que la douce esclave que j’ai entrevue tout à l’heure.

— Oui, tu as raison. En ce moment, c’est elle qui chante en moi. Ses cheveux rayonnants vont illuminer cette chambre. Son parfum délicat restera dans l’atmosphère. Oui, tu as raison, c’est elle que j’aime, ses jolies mains ne se sont pas prêtées aux pires besognes.

— Qu’en sais-tu ? Elle a soigné les blessés pendant la guerre.

— Oui, mais elle était major, elle commandait plutôt qu’elle n’agissait.

— Ce n’est pas ce que m’a dit sa mère… Comprenez-vous, – ce sont les paroles textuelles de madame Gordon-Hope que je répète – comprenez-vous que ma fille, qui pouvait commander, a voulu servir comme simple infirmière, et s’est complue aux plus repoussants services.

Alors les deux images aimées prirent ensemble possession de Jacques. Toutes deux lui tendirent des mains préraphaéliques, mais souillées ; toutes deux souriaient avec ironie, la blonde Américaine, vêtue en nurse, la brune Anglaise enveloppée de dentelles.

— Ah ! s’écria-t-il, ce double amour me rendra fou !

Et il passa violemment la main sur son front en moiteur.

— Je crois, Jacques, que tu feras bien de prendre un parti ; le cerveau humain ne se prête pas longtemps sans en souffrir, à l’inextricable. Tu vas reprendre ta vie, il faut continuer ton œuvre si morale et si intéressante.

— Ah ! rien n’est plus intéressant que l’amour.

— Permets-moi de te dire, mon cher, que cet amour pour deux femmes ressemble plus à un problème qu’à une passion. Chaque fois qu’un de tes rêves prend corps tu cherches une solution, laquelle te semble impossible à résoudre, dès qu’apparaît l’autre rêve ; tu perdras ton temps, ta santé et la fécondité de ton cerveau à te débattre ainsi dans de l’invraisemblable. Il faut épouser la reine ou la servante, ou bien, prendre le parti de voyager pour oublier. Je suis nommé Premier conseiller d’ambassade à Rome, je vais prendre possession de mon poste dans un mois. Si d’ici là tu ne t’es pas décidé, je prierai mon intérim à Rome de patienter deux mois encore et nous partirons ensemble pour l’Espagne ou l’Amérique à ton gré. Crois-moi, la vie est trop courte pour la diluer en tergiversations ou atermoiements.

Jacques réfléchissait, silencieux.

— Tu as raison, d’Hervais, je sens que j’endors ma volonté dans ce jeu de raquette à double volants. Je vais prendre mon parti.

— À demain donc, Jacques. As-tu quelque chose à dire à mademoiselle Gordon-Hope ? Elle m’a prié de passer chez elle.

— Ne lui parle pas de ma petite nurse, je lui raconterai tout demain.

Les deux hommes se serrèrent la main.

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