Chapitre 9
Dans le petit hôtel de l’avenue Mozart, à Passy, le destin venait de piquer une épingle d’espoir dans le cœur d’Elly et les êtres et les choses renaissaient à la vie.
Jacques de Touzan, que le docteur avait déclaré hors de danger depuis une semaine, commençait à s’éveiller du long coma qui l’avait terrassé. Un soir que, penchée sur lui, la petite infirmière Lily Scorrer, épiait sa respiration, il ouvrit soudain les yeux et fixa le visage de la jeune fille.
— Comment vous nommez-vous, Mademoiselle ?
— Lily Scorrer.
— Depuis quand êtes-vous ici ?
— Depuis le début de votre si cruelle maladie.
Ses lèvres allaient interroger à nouveau, mais la vieille Marthe venait d’entrer. Soupçonneuse, elle gronda :
— Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée, puisqu’il est éveillé ?
— Allons, Marthe, ne grogne pas, je m’éveille à l’instant, et je priais Mademoiselle d’aller te chercher.
Ce petit mensonge calma la jalouse mais dévouée servante.
— Ah ! bien, vous allez prendre une cuillerée de bouillon. Allez chercher la petite tasse, elle est préparée à côté du fourneau.
La jeune fille se sentit heureuse de se soustraire à la curiosité du malade.
— D’où vient cette infirmière ?
— C’est le docteur qui l’a présentée. Elle est gentille, quoique un peu curieuse.
Le regard de Jacques devint interrogateur.
— Eh oui, elle me questionne toujours sur ce que vous faisiez, et elle aurait voulu savoir votre opinion sur cette jeune Américaine blonde qui ne me revient pas, du reste.
— Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Oh ! je la rabroue ! Je crois qu’elle en pince pour vous, et puisque vous voilà en voie réelle de guérison, il faut qu’elle prenne la poudre d’escampette. Je l’ai assez vue, et je suffis bien maintenant.
— Je veux qu’elle reste encore quelques jours. C’est moi qui la remercierai et pas toi, tu m’entends.
Cette dernière phrase, prononcée avec autorité émut Marthe, qui, soudain adoucie, marmonna :
— C’est bon ! C’est bon !… On fera ce que vous voudrez. Soyez bien portant et la vieille Marthe sera heureuse.
Et une larme s’écrasa sur la main du malade qu’elle avait prise et qu’elle baisait dévotieusement.
Jacques, bouleversé, prit la grosse tête bourrue et l’embrassa.
— Excuse-moi, ma bonne Marthe, je suis un ingrat. Je te dois la vie et je te fais pleurer.
Mais elle ne pleurait plus, la dévouée créature. Sa figure rayonnait, et c’est avec douceur qu’elle prit la tasse des mains de l’infirmière qui venait d’entrer.
Jacques regardait à la dérobée la jeune fille aller et venir. La chambre était si peu éclairée qu’il l’entrevoyait à peine. Cependant, elle devinait que Jacques la suivait du regard ; elle en conçut une gêne intense, et perdant son sang-froid, elle buta contre un meuble.
— Ah ! vous êtes crevée de fatigue. Allez-vous reposer, la gosse, Monsieur va mieux, je le veillerai seule.
L’infirmière se passa la main sur le front et sembla s’éveiller.
— Si vous le voulez bien, madame Marthe, je vais passer la nuit chez moi. Je suis, en effet, un peu souffrante.
Et elle s’enfuit plutôt qu’elle ne sortit.
Jacques battit des paupières et ferma les yeux pour rester seul avec les pensées diverses qui l’assaillaient.
Il était dix heures du soir quand Elly rentra au Majestic Hôtel. On l’attendait chaque soir jusqu’à onze heures.
— Vite, vite, un bain, Marion.
Et, nerveuse, elle ouvrit son courrier.
— Ah ! s’écria-t-elle, le mariage de ma mère est annoncé pour le 25 mai.
Dominga, que sa jeune maîtresse avait éveillée par sa venue, et qui était restée dolente et somnolente, bondit vers Elly.
— Comment ? Redites.
— Mais oui, mais oui, disait joyeuse, la jeune Américaine, pour le 25 mai.
— Madame épouse le signor Gennaro ?
— Oui, qui est comte di Campini. C’est-à-dire qu’il a été reconnu par son père Cesare di Campini.
La nourrice croisait les mains, les décroisait, les recroisait. Elle était saisie d’admiration, d’étonnement et remerciait Dieu qui avait conduit et voulu cela.
Mademoiselle de Saulowa, vieille fille de bonne famille, sans fortune, se dit que semblable bonheur ne viendrait pas à une Française noble et elle murmura une condoléance plutôt qu’un souhait.
Elly passa une très bonne nuit. Ses beaux cheveux blonds emprisonnés sous la perruque noire, prenaient leur revanche, éparpillés autour de sa tête. Son visage avait un peu pâli, ce qui lui donnait plus de mystère.
À sept heures du matin, elle quitta Majestic Hôtel et son auto l’arrêta dans une des rues avoisinant l’avenue Mozart. Marthe, qui la guettait, la vit rentrer à pied, enveloppée de sa cape de laine noire.
Jacques de Touzan dormait encore, le docteur lui ayant fait prendre un très doux soporifique pour calmer l’agitation qu’il avait constatée après le départ de la jeune fille.
Marthe lui dit que la nuit avait été très calme. Il avait rêvé tout haut et avait dit – oh ! elle avait bien entendu : – Vous mentez, jolie jolie !…
Lily Scorrer feignit de rattacher le nœud de son soulier pour cacher la rougeur subite qui avait empourpré son visage.
— Ah ! reprit Marthe, qui semblait, ce jour-là plus verbeuse, il a voulu que je mette son lit tout près de la fenêtre. Je l’ai fait, le docteur a un peu grondé, mais comme monsieur Jacques insistait beaucoup, il m’a dit de le laisser.
L’instinct de la petite infirmière l’avertissait de se tenir en garde.
Quand Jacques s’éveilla, il était neuf heures. Les rideaux fermés laissaient la chambre dans une douce pénombre, le jeune homme se souleva silencieusement et regarda la petite Américaine qui, enfoncée dans un fauteuil bas, lisait. Il ne voyait que le petit profil indécis, les lourds bandeaux noirs et le chignon très bas, sur la nuque. Son regard se fixa attentif, étonné, sur la longue main fine qui tenait le livre ; cette main étroite, aux doigts fuselés, aux petits ongles bombés, il la connaissait cette main. Le regard volontaire et chercheur hypnotisait Lily Scorrer qui se retourna vivement, comme attirée par une force psychique, cette force l’enveloppait en ce moment. Le beau visage du jeune homme était rigide. Ses paupières soulevées sur son regard perplexe avaient une immobilité impressionnante, elles ne battaient pas, elles semblaient immuables. La petite infirmière s’était dressée d’une pièce, le livre s’était échappé de ses mains, un jet de lumière brutale, ensoleillée venait de pénétrer dans la chambre. Jacques de Touzan avait tiré le rideau de la fenêtre.
— Vous ! s’écria-t-il. Vous !
Mais ses forces le trahirent. Sa tête retomba sur l’oreiller. Affolée, la malheureuse enfant se précipita vers le lit. Elle souleva cette tête adorée, devenue si pesante pour ses mains fragiles.
— Marthe, madame Marthe, venez vite, implorait-elle, venez, venez vite !
La vieille servante, frappée par cette clarté subite à laquelle ses yeux n’étaient plus habitués, resta une seconde ahurie, mais voyant son cher malade incolore, la tête renversée :
— Bon Dieu ! qu’est-ce ? Pourquoi cette lumière ?
— Il a tiré brusquement les rideaux et s’est évanoui.
— Ah ! voilà ! Voilà ! le docteur avait raison de ne pas vouloir que…
Et d’une vigoureuse poussée, elle remit le lit en place.
— Bien sûr ! Il est si faible ; la lumière l’a heurté. J’ai failli tomber moi-même en entrant ici, tellement qu’il m’a aveuglée cet idiot de soleil.
— Oh ! les malades ! voilà ! dès qu’ils sont mieux, ils ont des idées !
La jeune fille tenait un petit flacon qu’elle faisait respirer au jeune homme, pendant que Marthe, bougonnante, lui frottait rudement les tempes, les oreilles et la poitrine avec de l’eau de Cologne.
Quant à la petite Américaine, elle ne savait que penser. Qui avait-il reconnu ? Elly ou Lily ? Le sang affluait à son cœur avec une telle violence, qu’elle dut le comprimer de ses deux mains.
Marthe, voyant qu’elle ne l’aidait plus, leva la tête.
— Eh bien, la gosse, vous allez pas tourner de l’œil aussi ! Ah ! non, pas ça !… Asseyez-vous ! En v’là du raffût !
La jeune fille se laissa tomber sur le petit pouf.
— Je m’attendais si peu !… Il allait si bien hier !… et puis, il est devenu si pâle !… Enfin, je vous demande pardon, madame Marthe.
— C’est bon ! c’est bon ! Faudrait pas croire que vous l’aimez plus que moi, ni même autant ! Tenez, le v’là qui revient avec nous ! Eh bien ! Monsieur, en v’là des façons de quitter la compagnie !
Jacques, encore un peu lointain, reprit contact avec sa volonté et regarda l’infirmière.
— Que m’est-il arrivé, Mademoiselle ?
— C’est, rependit vivement Marthe, un peu jalouse, que vous avez tiré le rideau de la fenêtre et que le jour vous a flanqué une claque un peu forte.
Le malade se remémora le fait, et il se mit à rire de ce rire qui annonce le retour à la vie, chez tous les grands malades.
La pauvre vieille servante croisa les bras sur son ventre qui leur servait souvent de reposoir et, extatique, elle s’écria :
— Que le bon Dieu est un brave homme ! Je vais vous chercher une tasse de bouillon.
Et elle sortit.
Alors, Jacques de Touzan, après avoir jeté un regard vers la porte, se dressa, et, appuyé sur ses deux mains, pour se tenir plus droit, il regarda la jeune fille d’un œil intensif et murmura :
— Vous… c’est vous !
Mais la porte s’était ouverte à nouveau, donnant passage à la dévouée servante qui, radieuse, apportait le réconfortant.
Elly se demandait quel était le réel sens de ce « Vous ! c’est vous ! » L’avait-il reconnue, elle, ou la chevelure brune lui avait-elle évoqué l’inconnue de chez Bonvallet ? Elle ne pouvait formuler une réponse pour aucune de ces hypothèses.
Marthe lui faisait boire à petites gorgées le liquide bouillant.
— Après cela, vous allez bien vous reposer, notre cher maître, n’est-ce pas ?
— J’ébaucherais volontiers un désir, mais ce serait peut être abuser de Mademoiselle… Mademoiselle ? Comment vous nommez-vous ? Je ne me souviens plus.
— Lily Scorrer, répondit hésitante la nurse.
Puis, devenue combative en face du danger :
— Ne redoutez pas de fatiguer ma bonne volonté, Monsieur. Je serais si heureuse de me sentir nécessaire, ne fût-ce qu’un instant.
— Eh bien ! voilà. Je vous demande de me faire un peu de lecture. Pendant ce temps, je me tiendrai paisible et coi comme tu le veux, ma bonne Marthe.
Marthe, rieuse, ajouta :
— Et puis ça vous endormira, et c’est ce qu’il faut. Asseyez-vous là, la gosse, moi pendant ce temps, je vais faire mon ouvrage et préparer le ravitaillement de la maison ; car j’espère que bientôt je vais cuisiner en l’honneur de votre convalescence, quèque bon plat que vous aimez. Ah ! que j’aime le bon Dieu ! qu’il est brave !
Et ces mots, dans la bouche de cette dévouée créature, n’avaient rien d’impertinent, car son cœur reconnaissant chantait dans cette phrase vulgaire, tout un hosannah.
Ils étaient seuls.
Jacques, le visage animé, resta un instant silencieux, et quand il eut entendu s’éloigner Marthe, sa voix émue balbutia :
— C’est vous… ma petite amie de chez Bonvallet.
Elly respira… Elle prit, par contenance, le livre qu’elle avait laissé tomber lors du coup théâtral du rideau et permit à Lily de répondre :
— Oui, c’est moi ! Je suis heureuse d’apprendre que vous ne m’avez pas tout à fait oubliée.
— Mais, je n’ai cessé de penser à vous, je vous ai cherchée partout.
Elle sourit.
— Pourquoi ce joli sourire un peu ironique ?
— Parce que… parce que Marthe m’a parlé d’une Américaine… qu’elle ne trouve pas jolie, du reste.
— Comment, pas jolie… mais c’est tout votre portrait.
— Ah ! je la croyais blonde !
— Oui, c’est vrai, sa tête charmante est couronnée de légers cheveux dorés.
— Oh ! c’est bien plus joli que mes lourds cheveux noirs !
Jacques la regardait sans répondre. Le cœur d’Elly s’était arrêté, inquiet sur ce qu’il allait dire.
Elle était jalouse de sa brune rivale.
Jacques murmura comme malgré lui :
— C’est vrai que cette auréole dorée encadrerait mieux votre joli visage.
Le petit cœur inquiet bondit de joie et les joues de la jeune fille devinrent toutes roses.
— Marthe prétend qu’elle vous aime.
Il y eut un silence.
— Et vous, l’aimez-vous ?
— Oui, je l’aime.
Elly faillit se trahir, tant elle se sentait heureuse.
Et Jacques reprit :
— Vous aussi, je vous aime.
— Hélas, moi, je ne suis qu’une humble fille bien inférieure au grand romancier Jacques de Touzan.
— Qui êtes-vous ?
— Une pauvre petite Anglaise, fille d’un mineur de Manchester.
— Cependant, Lily, je me souviens de vous avoir entendue parler et même discuter d’œuvres sérieuses, ne faisant pas partie généralement des études imposées aux classes ouvrières.
— J’ai été en partie élevée par une marraine très riche.
— Vous a-t-elle donc abandonnée ?
— Non, elle est morte.
Mais comme la jeune fille n’avait pas prévu cet interrogatoire, elle le coupa net.
— Je vous en prie, monsieur de Touzan, ne parlons plus jamais de ma vie passée. Cela me torture, et je suis décidée à ne plus vous répondre.
Le jeune homme resta stupéfait, car la petite nurse avait prononcé ces mots avec une telle autorité qu’il comprit qu’il ne devait pas insister.
— Mais je vous aime.
— L’autre aussi, vous l’aimez.
— Oui, parce qu’elle vous ressemble.
— Mais elle est de votre monde, elle !
— Lily, vous avez lu mes livres, donc vous savez que le monde c’est l’humanité toute entière. Je n’admets d’autre classement des êtres que celui des bons et celui des méchants ! Qu’ils soient beaux, riches ou puissants, je méprise et je hais les méchants. La bonté est le plus précieux don fait à l’homme.
Elle le regardait avec un profond attendrissement. Elle se remémorait le bal des Gens de Maison. Avec quelle bonté, il lui avait parlé. Et elle murmura comme malgré elle :
— Vous, Jacques de Touzan, vous avez ce don précieux.
— Hélas, non ! Pas comme je voudrais. Je ne suis bon que par raison, jamais de premier mouvement.
— Cependant, quand vous êtes venu à moi, dans le restaurant ?
— J’ai agi par curiosité d’abord ; vous étiez si « tout autre » au milieu de ces gens !
Le convalescent avait pris la main d’Elly, qui tressaillit.
— Il faudra que vous ayez confiance en moi, Lily. Je dois tout savoir de votre vie ; je ne vous demanderai rien aujourd’hui, mais un jour, il faudra me répondre.
Le domestique entra.
— On demande Mademoiselle à l’appareil.
Et la malheureuse enfant, qui se sentait prise à son propre piège, disparut, telle une hirondelle entrée par mégarde dans une chambre s’envole éperdument par la porte ouverte.
Ce mouvement de délivrance n’échappa pas à Jacques.
Auguste exprima à son maître la joie de le voir enfin hors de danger, et montrant, par un signe de tête la porte par laquelle la petite nurse avait disparu :
— Elle a été rudement gentille, cette petite Anglaise, et dévouée, et silencieuse, et patiente avec la vieille Marthe qui, dans le commencement, la traitait comme un chien. Et puis, vous savez, Monsieur, rudement sage. J’ai essayé plus d’une fois de lui parler, elle ne veut rien savoir. Aussi, quand Monsieur sera tout à fait bien, je lui demanderai de me donner un coup d’épaule, car je suis féru de cette petite… J’en ferais bien ma femme.
Un bolide tombant au milieu de la chambre aurait moins bouleversé le pauvre convalescent que cette confidence inattendue. Il se laissa choir au milieu de ses oreillers.
— Bien, bien, Auguste, je suis fatigué, laissez-moi, je n’ai besoin de rien.
Et comme le serviteur se retirait doucement, Lily Scorrer entra.
— C’est mademoiselle Gordon-Hope qui demandait de vos nouvelles ; et quand je lui ai appris que peut-être vous vous lèveriez dans cinq jours, ainsi que l’a dit le docteur à Marthe, elle a poussé un cri de joie et m’a dit ces mots qu’elle m’a fait répéter plusieurs fois :
— Dites à monsieur de Touzan que dans cinq jours j’aurai la joie d’aller une minute, une seule minute, près de lui.
— Ah ! « Joli Sosie » veut venir ! Je serai heureux, très heureux de la voir. Oui, mais vous aussi, vous êtes « Joli Sosie » et c’est ainsi que je vous nommerai désormais.
— Comme elle ?
— Comme elle !
Les docteur Obissier et son confrère venaient d’être introduits près du malade. Leur diagnostic fut excellent.
— Allons, mon brave enfant, dit le docteur Obissier qui avait mis Jacques au monde, vous voilà tout à fait guéri. Le Dr Morène et moi, vous permettons de vous lever dans cinq jours, mais il ne faudra pas veiller plus tard que neuf heures. Voyons, voyons, dit-il en ajustant son lorgnon, pour consulter son agenda, nous sommes aujourd’hui lundi, ça sera donc pour samedi.
Marthe bougonna :
— Mais alors, ça fait six jours.
— Lundi ne compte pas, reprit le docteur, et puis, voyons, Marthe, vous qui êtes si superstitieuse, vous ne voudriez pas que votre maître essayât ses premiers pas de convalescence, un vendredi.
— C’est tout de même vrai que ça serait vendredi, dit la vieille femme en se signant. Ah ! j’ai décidément une lotte de tinette.
Jacques se renversa dans les coussins, pris de rire, en voyant la tête effarée du Docteur Morène .
— Tête de linotte, Marthe, oui, mon cher docteur, oui, je suis habitué, moi, aux contrepèterie de Marthe quand elle est joyeuse.
Et comme le docteur s’esclaffait, la figure de Marthe s’illumina.
— V’là que vous riez tous, à c’t’heure. Ah ! qu’ça fait du bien !
Et elle éclata de son gros rire qui se répercuta dans le petit hôtel, morne depuis tant de jours.
— Alors, ce sera pour samedi. Et qu’est-ce qu’il mangera ?
— Nous vous dirons cela demain.
— Oh ! oui, mais je veux le savoir d’avance, parce que, ce jour-là, on mettra les petits plats dans les grands et je ferai faire ripaille à la cuisine, parce que tous les domestiques sont comme fous de joie.
Se tournant vers la petite nurse, Obissier lui dit :
— Si vous voulez venir soigner une vieille dame très malade, venez me voir demain matin, nous arrangerons cela. Ce gars-là n’a plus besoin de vos soins, lesquels, je suis heureux de le dire, ont été donnés avec une bonne grâce, une discrétion et une intelligence rares. Aussi je vous promets que nous ne vous oublierons pas mon confrère et moi.
Il serra la main de la jeune fille, et la sentant si fine et si menue :
— Sapristi ! Quelle petite main aristocratique !… Avez-vous vu, mon cher ? Et dire qu’elle a servi aux plus désagréables besognes !
Jacques rougit imperceptiblement. Par deux fois son amour était blessé. D’abord par la confidence de son domestique qui se faisait, sans s’en douter, le rival de son maître ! Et maintenant, la phrase du docteur Obissier évoquait toute une série d’humiliants services, qu’avait dû lui rendre la petite nurse, alors qu’il n’était qu’un pauvre malade inconscient.
Il se surprit en méchante humeur contre la jeune fille. Son visage s’empourpra d’une honte rétrospective.
Alors, la silhouette élégante de la blonde Elly se dressa devant lui. Jamais aucun propos choquant ne l’avait effleurée, la petite milliardaire, ses jolies mains, semblables à celles de Lily Scorrer, étaient pures de toute souillure.
Quand la nurse qui avait accompagné les docteurs revint dans la chambre, elle remarqua le visage durci de Jacques. Ses yeux étaient fermés, mais elle les devinait voyant. C’était vrai, il la regardait anxieux quelle part elle avait pris dans les soins qui lui avaient été donnés. Il savait quelle loque devient le corps humain transi par la fièvre. Il savait que cette grippe s’était installée maîtresse dans ses poumons, ses intestins. Pendant quinze jours il avait été inerte, écrasé ; et il tressaillit d’horreur et de honte, une larme s’accrocha à ses cils.
— Ah ! quel orgueil est le nôtre quand la santé nous laisse toutes nos facultés, mais dans quelle détresse nous plonge l’inanité de notre vouloir !
Lily s’était approchée. Il ne bougea pas. Alors elle s’installa silencieusement près de lui, tenant sa main.
Il la serra doucement, puis soudain la repoussa durement, énervé, il pleura, mordant ses oreillers pour étouffer ses sanglots.
La petite nurse, consternée, cherchait à comprendre. Cependant, elle ne fit aucune question, aucun mouvement ; elle était bouleversée, mais silencieuse. Épuisé, Jacques s’endormit.
— Pourquoi ces larmes, se demanda Elly. N’aime-t-il plus mon sosie ? ou l’aime-t-il moins ? Et si cela est, pourquoi ?
Et sa pensée chevaucha, prenant le doute en croupe.
— Il préfère mes cheveux d’or, mais ma fortune l’effraie. Monsieur d’Hervais me l’a dit, aussi il essaie de m’écraser avec mon ombre. Il se sent, avec Lily pauvre, maître d’une destinée. Il peut recréer un être, il reste fidèle à ses doctrines. Après avoir proclamé son amour de l’humanité, il veut en donner une démonstration évidente et toute à son honneur.
Et les yeux d’Elly s’obscurcirent de larmes qui n’avaient rien de douloureux.
Elle s’abandonnait à son amour, et, plus il lui semblait être délaissée, plus elle aimait cet homme, qui était réellement ce qu’il paraissait être.
Tant de déceptions avaient découragé ses admirations impulsives, tant de poètes qu’elle avait voulu connaître après avoir lu leurs livres, l’avaient désenchantée, tant de politiciens aux discours patriotiques qui l’avaient transportée, s’étaient désagrégés dans un de ces grands dîners offerts par sa mère ! Et elle pensait à ces philanthropes qui voulant créer avec l’aide de madame Gordon-Hope, une œuvre charitable, demandaient d’abord pour eux un revenu considérable…
Un sourire éclaira son visage au souvenir de ce terrible socialiste chez lequel elle était allée avec sa mère prendre le thé dans une petite maison de campagne. Il s’agissait de fonder un réfectoire toujours ouvert pour ceux qui avaient faim.
— Chacun, s’écria-t-il, dans le jardin où l’on s’était réuni, chacun a droit à la vie, au bonheur, au ciel bleu, aux fleurs, au bien-être. Chacun… Ah ! le gredin, qu’est-ce qu’il fait là ?
Et, rouge de colère, il se précipita dehors.
Des cris navrants de : « Grâce ! ne le ferai plus… » se faisaient entendre.
Elly était sortie avec quelques personnes.
Et on eut grand peine à calmer cette brute… qui frappait un enfant de six ans, coupable d’avoir arraché des roses à travers la grille du jardin du farouche socialiste.
Brusquement, le cours de ses pensées fut interrompu. Jacques prononçait en dormant quelques phrases.
Elle ne put saisir que ces mots :
— Samedi 5 heures.
Les paillettes d’or des yeux couleur noisette semblèrent éclairer la chambre.
— Oui, oui, c’est à moi qu’il pense, c’est à moi, Elly, le Sosie aux cheveux blonds.
Et l’âme de la jeune fille vibra à l’unisson de son cœur.
— Ah ! Jacques que je vous aime.
Et, flexible et chaste, elle se pencha vers le jeune homme et effleura ses lèvres.
Puis rougissante elle sortit, effrayée de ce qu’elle avait osé. Jacques se souleva, frémissant. Non, non, il n’avait pas rêvé. Et il regarda par toute la chambre. Marthe parut au premier coup de sonnette.
— Marthe, Marthe, où est la petite nurse ?
— Ben, je la croyais ici.
— Va la chercher.
Un moment s’écoula. Marthe revint interloquée.
— Elle n’est nulle part. Personne ne l’a vue partir.
— Mais est-elle partie ?
— Oh ! sûrement son chapeau, son manteau ont disparu.
— Depuis quand ?
— Je ne sais pas.
— Vous n’avez pas eu d’histoire avec elle ?
— Non. Laisse-moi tranquille… Partie !… Elle est partie !… Mais ce baiser sur mes 1èvres… C’est elle, j’en suis sûr… et pourtant… elle si timide !… Ah ! je saurai… je saurai !…
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