Chapitre 11
Resté seul, Jacques essaya, mais en vain, d’ausculter son double amour. Quand Elly semblait triompher, la douce figure de Lily s’estompait sur le visage lumineux de la reine d’orient. Les mêmes yeux, couleur noisette, pailletés d’or paraissaient avoir le regard plus profond sous la blonde chevelure, mais le sourire de Lily était plus attirant, plus voluptueux, et puis le souvenir de la blanche nuque de la petite Américaine avec ses frisons d’or, faisait battre le cœur de Jacques, sous une impulsion tout à fait sensuelle, tandis que la nuque de la petite nurse, cachée sous le lourd chignon qui descendait si bas, évoquait en lui une impression désagréable.
Il la connaissait bien cette nuque. Il l’avait découverte l’autre jour, quand penchée sur son livre et ignorant que Jacques l’observait, la nurse s’abandonnait dans ce qu’elle croyait être la solitude. Les cheveux couvraient les oreilles dont on ne voyait que les petits lobes, et le gros chignon reposait très bas, sur la naissance des épaules, cachant cette partie délicate, derrière le pavillon de l’oreille où prennent naissance les cheveux follets. Elly Gordon-Hope était parvenue avec grand peine à emprisonner ses légères bouclettes d’or sous le lourd chignon ; elle avait dû, pour cela, échafauder cette coiffure un peu lourde et qui semblait cacher une tare mystérieuse.
Jacques passa une nuit agitée et son visage un peu plus creusé mit en méchante humeur son docteur et ami qui, un instant, songea à lui interdire de se lever. Mais Jacques prit cette idée en si mauvaise part, que le docteur Obissier qui soigne le moral de ses malades avec autant de sollicitude que leur corps, lui dit :
— C’est bon, c’est bon, ne vous énervez pas. Levez-vous, mais quel que soit le sujet qui vous tracasse, chassez-le pour vingt-quatre heures de votre pensée, vous êtes sur le pont qui conduit à la guérison, pour l’amour de Dieu ne le sapez pas, ne vous occupez en ce moment que de l’animalité qui compose tout être humain, fût-il grand penseur, grand héros, grand poète, grand écrivain ; quand votre chair aura complètement triomphé, mon cher Jacques, mettez en action vos rêves et vos passions, je n’y vois aucun inconvénient ; tout au contraire ; je me réjouis d’avance du beau livre profond et sain que je lirai au coin du feu pour me reposer de mes fatigues. Au revoir, je viendrai ce soir, vers neuf heures.
Après le déjeuner, Marthe se mit en devoir de préparer tout ce qu’il fallait à son maître pour cette première sortie du lit.
— Monsieur mettra sa robe de chambre, n’est-ce pas ?
L’idée seule irrita Jacques.
— Tu m’ennuies, Marthe, appelle Auguste, il saura mieux que toi ce qu’il me faut.
La servante, froissée, sonna sans mot dire. Quelques instants après, le valet de chambre étant entré :
— Auguste, préparez-moi mon costume bleu foncé, une chemise de soie et mes escarpins.
Marthe bougonna :
— Vous allez vous fiche en gandin, vous prendrez froid, et tout ça pour l’Américaine ! Du reste y paraît que quand elles ont quelque chose dans la caboche, elles n’ont ni fin ni cesse, qu’elles ne l’aient obtenu.
Et sur ce, elle sortit, faisant claquer la porte. Auguste se tordait, mais Jacques impatienté, lui imposa silence.
Les aiguilles de la petite pendule Empire allaient s’abattre sur la quatrième heure. Le cœur de Jacques battait à se rompre ; la glace lui renvoyait son image, il fut consterné par son changement. Et cependant, il restait beau, très beau, mais tout autre. Son air mâle et superbement vital avait fait place à une attitude un peu frileuse. Ses joues s’étaient creusées, l’arête de son nez s’éclairait durement. Ses lèvres pâlies ternissaient l’éclat de ses dents.
— Comme Elly va me trouver changé, pensa-t-il ? Lily, elle, n’a pas pu s’apercevoir de cette transformation. Quel beau regard tendre et profond était le sien quand hier elle me disait : « Que voulez-vous faire de moi ? » Et je n’ai pas répondu. Où est-elle en ce moment, la douce petite créature ? Que pense-t-elle de moi ?
Et le jeune homme s’enfonça dans ses rêves.
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