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Chapitre 12

Une grande lumière inondant le petit salon, l’éveilla soudain. Elly était là devant lui, pâlie, elle aussi, mais semblant radieuse. Il fouilla son regard pensant y trouver l’étonnement de le retrouver si changé, mais Elly savait bien ce qu’avait vu Lily. La jeune Américaine rayonnait de le voir là, tout habillé dans ce petit salon, loin de la chambre qui avait failli être le dernier refuge de son adoré ami. En ce moment il était impossible à Jacques de confondre les deux jeunes filles qu’il aimait.

— Oui, il y avait bien quelque chose dans les traits, pensait-il, mais combien plus jolie, plus séduisante, plus grisante est celle-ci !

Et la force de la jeunesse chantait en lui. Il tenait les mains d’Elly, les petits ongles étaient roses, brillants et polis.

— Vous savez, Joli Sosie, que j’ai été soigné par l’autre Joli Sosie.

— Oh ! vraiment ! Et vous ne me disiez rien. Vite, vite, racontez.

Elle était tout contre le jeune homme. Il passa la main sur son front, légèrement étourdi par le parfum qui émanait de ce corps charmant.

— Dites vite, insista Elly.

— Oh ! c’est très simple. Je me suis un soir éveillé des terribles fièvres qui m’avaient terrassé, et j’ai vu, penché sur moi, votre charmant visage.

Elly rougit. Cette phrase directe, la troubla un instant.

— Oui, votre charmante image… mais avec des lueurs en moins et de l’ombre en plus.

— Vous ! lui ai-je dit ! Vous, ma petite vision de chez Bonvallet. Je vous ai tant cherchée.

Il s’était arrêté pour se remémorer cette minute.

— Et ?… demanda Elly.

— Et… je l’ai aimée follement pendant un instant.

— Vous le lui avez dit ?

— Je crois le lui avoir dit.

Après cette confession, il regarda, anxieux, la jeune Américaine. Son visage reflétait une joie infinie qu’elle n’essayait pas de dissimuler. Puis redevenue femme :

— Je voudrais la voir, dit-elle d’une voix câline.

— Elle s’y refuse absolument.

— Pourquoi ?

— Elle craint la comparaison.

— A-t-elle raison ?

— Je crois que oui.

— Ah ! ce « je crois » laisse bien des portes ouvertes.

— Non, Elly, il n’en laisse qu’une, celle qui conduit à une tendresse reconnaissante. C’est doux, la tendresse. Mais l’amour, c’est plus beau !

— Est-ce aussi durable ?

— Je n’en sais rien. Je me sens pris pour vous d’une passion réelle, absolue. Jusqu’à ce jour, je vous tendais les bras à toutes deux…

— Pourquoi ce revirement ?

— Parce que, sortant de l’ombre dans laquelle j’ai failli sombrer, vous êtes la lumière ; parce que ayant lutté contre la mort, vous m’êtes apparu comme l’image de la vie. Faut-il vous l’avouer, Elly ? – et il baissa la tête, sans regarder la jeune fille, honteux de formuler tout haut ses pensées – la petite nurse que j’aimais a été témoin de ma déchéance pendant cette maladie. Elle a assisté au désagrégement de mes forces vitales, intellectuelles. Il me semble que sa pudeur a dû souffrir de l’abandon involontaire de mon corps, car j’ai été une loque inerte entre les bras de ma vieille Marthe et de cette délicate enfant.

Les yeux d’Elly s’étaient remplis de larmes. Il la regarda, surpris.

— Qu’avez-vous ?

— Je pense à l’effondrement de la petite nurse si elle vous entendait. Décidément, sceptique ou psychologue, l’homme nous ignorera toujours. Laissez-moi prendre un instant la place de la petite nurse et vous dire… Quelle appellation vous donnait-elle en vous parlant ?

— Souvent « Monsieur mon ami ».

— Eh bien, « Monsieur mon ami », vous n’avez rien compris à mon amour, à mon infini dévouement. Oui, je vous ai tenu dans mes bras, tel un pauvre enfant sans défense, et je vous ai adoré pour cet abandon confiant de tout votre être ; oui, je me suis penchée sur vos lèvres glacées, vous insufflant la vie, et quand la buée mortelle de votre mal venait mouiller mes lèvres, je vous remerciais de la part involontaire que vous preniez à mon effort ; oui, mes mains se mouillaient des sueurs de votre fièvre, et je bénissais mes mains si légères dans leur besogne, et je vous aimais pour toute cette intimité maternelle qui vous faisait mien, je bénissais vos pâles sourires, vos regards qui remerciaient, vos serrements de mains. Vous étiez à moi, dans ces courts instants !

— Elly ! s’écria Jacques, qui s’était dressé le visage pâle. Elly !

Puis, retombant dans son fauteuil :

— Non, non, c’est impossible ! Je suis fou !

Et il passa la main sur son front pour chasser les pensées absurdes, – du moins le croyait-il, – qui bouleversaient son cerveau.

La jeune fille comprit qu’elle avait failli se trahir.

— Je vous ai fâché, Jacques ! Il faut me pardonner. Peut-être mademoiselle Lily Scorrer n’aurait pas dit tout cela. Elle est douce, m’avez-vous dit ? Moi, j’ai en moi les ferments volcaniques de mon pays.

Puis, souriant de ce tendre et indéfinissable sourire qu’elle tenait de sa mère, elle prit la main amaigrie du jeune homme et la tint entre les siennes.

Jacques la regardait d’un regard intensif, audacieux. Il n’avait, en ce moment, aucun souci des convenances. Non, non, ces yeux mordorés n’étaient pas les mêmes. Ce petit front était plus bombé, ce cou plus gracile, et ces deux petites oreilles ourlées avec tant d’art, nacrées et pointues comme des oreilles de faunesse, non, la nurse ne les montrait jamais. Et cette nuque, cette nuque affolante, si blanche, duvetée de fils d’or.

Et dans un suprême sursaut vers la vie, il baisa ardemment ces petites mains qui tenaient la sienne prisonnière.

La jeune fille perdit contenance, enveloppée soudainement d’une ambiance de volupté. Intimidée, gênée, par cette première attaque de l’amour sensuel elle murmura :

— Je crois que je suis restée plus longtemps que je ne devais, monsieur de Touzan.

Puis, élevant un peu la voix :

— Tu es là, Dominga ?

La porte du salon s’ouvrit et la joyeuse figure de la nourrice d’Elly chassa l’embuée mystérieuse qui s’était emparée des deux jeunes gens.

Dans une vague de paroles, l’Italienne exagéra ses compliments. Elly lui imposa silence gentiment, puis s’adressant à Jacques :

— Quand pensez-vous que vous pourrez sortir ?

Elle n’avait pas achevé sa phrase que Marthe introduisait le docteur Obissier. Il témoigna le plaisir qu’il avait à revoir la jeune Américaine. Elly s’était tout à fait reprise. Elle renouvela au docteur la demande qu’elle avait faite à Jacques.

— Oh ! très bientôt, Mademoiselle. Je crois que dans trois ou quatre jours, si notre malade ne se fatigue pas, il pourra faire un petit tour au Bois.

Elly battit des mains.

— Trois jours, trois jours, quel bonheur !

— Quatre, bougonna durement Marthe qui, les poings sur les hanches, était restée médusée dans le fond de la chambre, fixant sans se lasser le visage d’Elly. Elle avait marmonné deux ou trois fois : « C’est-y possible ! » mais nul n’y avait pris garde.

Quand elle entendit partir l’auto qui emmenait Elly et Dominga, elle exprima sa stupéfaction :

— Ben, avez-vous remarqué comme cette pimbêche ressemble en laid à la petite nurse ?

— Tiens, c’est vrai, dit le docteur, il y a quelque chose.

— Quelque chose ! Il y a tout et il n’y a rien. L’Américaine est mieux nippée, mais…

— Assez, Marthe, va-t-en. Laisse-moi avec le docteur.

Le ton dur et tranchant de son maître l’impressionna el elle en garda rancœur à la jeune Américaine.

Le lendemain, Jacques recevait une dépêche de Gennaro lui disant quelle part joyeuse prenait madame Gordon-Hope à sa convalescence et lui annonçant leur prochain mariage.

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