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Chapitre 13

Le bois de Boulogne était paré de ses bourgeons, ressemblant à des cabochons de jade. Un doux soleil dorait les routes et chauffait les jeunes pousses.
Il émanait de toute cette vie renaissante un parfum qui grisait bêtes et gens. Les chevaux hennissaient, les oiseaux chantaient. Les hommes, les femmes, les enfants, humaient le renouveau.

Dans une magnifique torpedo, Elly et Jacques subissaient ce charme enivrant, avivé par leur amour.

Mademoiselle de Saulowa, qui accompagnait sa jeune maîtresse, se sentait elle-même émue.

Il était dix heures du matin. Peu de monde en voiture, mais de nombreux cavaliers chevauchaient déjà. Plusieurs saluts avaient été échangés. Tous étaient joyeux de voir l’illustre romancier revenu à la santé. Il est bien entendu que les petits potins, mi-rossards, mi-indulgents, s’échangeaient entre cavaliers.

— Eh bien, il n’est pas à plaindre notre ami. La petite milliardaire est, non seulement une bonne affaire, mais une charmante créature.

— Eh bien ! Et les aphorismes de son dernier livre contre les mariages d’argent ?

— Brocards d’avocat, mon cher.

Une jolie cavalière passa rapidement, jetant un coup d’œil vers Jacques ; le cavalier qui l’accompagnait, murmura :

— Pas bête, le romancier. La petite n’est pas jolie, mais elle a le sac.

La demi-mondaine répliqua :

— Vous êtes méchant comme tous les imbéciles ; l’Américaine est charmante, et mon ami de Touzan n’est pas un coureur de dot.

— Ah ! j’oubliais que vous avez aimé.

— Je l’aime toujours, murmura durement la jeune femme, et si je supporte vos assiduités c’est qu’il ne m’aime plus. Cette jeune fille est digne de lui, mais soyez convaincu qu’il ne l’épousera que parce qu’il l’aime, et si un obstacle se dresse entre eux, ce sera la fortune de la petite milliardaire.

Le clubman pouffa de rire, mais hautaine, elle ajouta :

— Oui, tout ceci est un peu loin de vous. Ne faites pas d’effort pour comprendre, et ne serrez pas nerveusement les flancs de votre jument qui n’en peut mais, et va prendre le galop.

Puis, tournant bride, elle alla se mêler à un soupe de jeunes cavaliers qui débouchaient de l’allée des Acacias.

Elly et Jacques, tout à l’ivresse de vivre ne se doutaient pas des papotages que soulevait leur apparition. La présence de la demoiselle de compagnie ne leur permettait pas d’échanger leurs impressions réelles et, indociles tous deux à la banalité des phrases, ils se livraient au mystérieux concert d’amour que seuls les amants peuvent entendre.

La vieille Marthe attendait son maître devant la porte du petit hôtel.

— Ah ! que vous voilà rayonnant.

Jacques avait sauté de la voiture léger, joyeux ; il baisa la main d’Elly, disant : À demain !

La domestique avait ouvert la porte.

— Ah ! ma bonne Marthe, je suis trop heureux. Il faut craindre le malheur.

— Ah ! bien, qu’y vienne, il aura affaire à moi.

Et la servante montra son large poing cuivré.

— Et, tenez, voilà que j’oubliais de vous la donner. C’est une lettre que je devais vous remettre quand vous seriez tout seul. La v’là.

Jacques tressaillit.

— Voilà, pensa-t-il, l’attaque directe à mon bonheur.

Il regarda l’enveloppe, l’écriture lui était inconnue ; il hésitait à l’ouvrir. Enfin, l’enveloppe céda sous son doigt nerveux. Il lut : Monsieur mon ami…

Puis, anxieux, il murmura : « Lily ! » et pour se convaincre, il ouvrit la feuille, ses yeux tombèrent sur la signature : « Lily Scorrer ».

« Monsieur mon ami, j’ai l’impression que je vais vous causer un chagrin, mais vous me pardonnerez quand vous saurez que ce chagrin devient pour moi l’effondrement de toute ma vie. Vous m’avez dit : Je vous aime, Lily, et j’ai ressenti à cette minute toute l’ivresse que peut donner l’amour. Et puis cette minute est restée une. J’ai compris que j’étais née pour la douleur. Quelle est la faute que j’expie, je l’ignore, vous aimez une autre femme et je dois rentrer à tout jamais dans l’ombre. J’ai murmuré sur vos lèvres mon éternel adieu, je garderai à tout jamais la douceur de cet effleurement. –Lily Scorrer. »

Une profonde désespérance envahit le jeune homme. Lui, si heureux il y a une heure, n’était plus maintenant qu’un malheureux être livré à des remords que sa nature chevaleresque et loyale exagérait.

— Oui, oui, je lui ai dit : Je t’aime, « Joli Sosie ! » Oui, j’ai jeté le grain d’amour dans ce cœur pur, et la semence a germé, et je me suis dérobé lâchement.

Les larmes lui vinrent aux yeux.

— J’ai écrasé un cœur de jeune fille. Je me souviens, je me souviens. Je n’ai pas répondu. Elle m’a demandé : « Qu’allez-vous faire de moi ? » Et la voilà partie ! Elle est rentrée dans l’ombre si froide de la pauvreté, de l’isolement. Cette lettre n’est pas celle d’une servante.

La distinction de cette enfant, sa culture, son jugement si délicat, la finesse de ses mains, de ses attaches, tout cela est une hérédité ! Je la retrouverai, je sècherai ses pleurs, je…

Jacques devint livide. Une touche légère sur son épaule le fit vivement retourner. Il était seul, mais une forme légère, blonde, souriante, semblait s’avancer vers lui.

— Elly, murmura-t-il, pardonnez-moi, je souffre, je vous aime, je le sais, je le sens, votre vision brûle mes veines, je ne renie pas l’amour que j’ai pour vous, mais puis-je sans lâcheté briser à tout jamais cette fleur fragile qui est votre image.

Marthe entra.

— Monsieur veut-il déjeuner ?

Cette brusque intervention de la réalité dans son cauchemar fit, sur Jacques, l’effet de la douche sur un fou. Il regarda Marthe.

— Qui t’a remis cette lettre ?

— Une femme qui m’a dit : Remettez cette lettre à monsieur de Touzan quand il sera seul.

— Comment était cette femme ?

— Jolie et jeune et rieuse.

Marthe dit :

— C’est-y qu’elle vous tourmente, cette lettre ?

Jacques ne répondit pas.

— Oh ! notre maître, faut pas.

— Sers-moi le déjeuner, tout de suite.

Auguste annonça :

— Le comte d’Hervais.

Il sembla à Jacques que l’entrée de son ami le délivrait en un instant de tous les gnomes et papillons noirs qui s’étaient installés dans son cerveau.

— Tu déjeunes avec moi ?

— Soit, je veux bien.

— Marthe, un couvert de plus.

— Monsieur d’Hervais déjeune ? Ah ! tant mieux ! Car j’ai concubiné le déjeuner avec Monsieur. Vous allez voir s’il est bon.

Et verbeuse :

— Omelette au jambon, pidines aux crapougeons (pigeons en crapaudine), foie gras avec une pommade salée (salade pommée).

Jacques ne prit garde de reprendre la servante, car la brave femme était très énervée depuis deux jours, ce qui augmentait son bafouillage contrepétrique.

Quand ils furent seuls, Jacques remit à d’Hervais la lettre de la petite nurse.

Après en avoir pris connaissance, Henri murmura :

— Pauvre gosse !

— N’est-ce pas que c’est horriblement douloureux. Je ne puis pas abandonner cette enfant.

— Et cependant, tu n’as plus le droit de te dérober vis-à-vis de Miss Gordon-Hope. Elle est, à cette heure, pour tout le monde, ta fiancée.

— Nous n’avons cependant pris aucun engagement.

— Non, mais vous avez agi, tous deux, un peu trop à la légère. Miss Gordon-Hope est innocente de tout cela, elle ne connaît ni les susceptibilités, ni les chinoiseries de la société ; mais toi, tu les connais mieux que qui que ce soit, puisque tu les juges dans tes livres. Elly est compromise par toi d’une façon irrémédiable, tu ne peux donc épouser Lily. Je pense cependant comme toi qu’il faut faire quelque chose pour elle.

Jacques, nerveux, exclama :

— Mais où, où la trouver ?

— Je n’en sais rien, mais je crois qu’il faut d’abord prendre Elly comme conseil. Elle sait, elle admet même ton amour, persuadée qu’elle est préférée.

— Ah ! je ne sais plus, dit l’écrivain découragé. Si je faisais un livre sur ce sujet, je sortirais facilement de ce labyrinthe, mais en face de la réalité, aux prises avec deux cœurs de femmes ayant même visage, amoureux fou de la blonde, amoureux attendri de la brune, ayant assumé la responsabilité de l’honneur de l’une et la responsabilité du bonheur de l’autre, je me débats, et je te jure, Henri, que je me sens devenir fou.

Un appel du téléphone arrêta les dissertations de Jacques, qui prit le récepteur.

— Comment vous sentez-vous ? La promenade vous a-t-elle fait du bien ? Avez-vous de l’appétit ? Moi, j’ai dévoré, à déjeuner ; je me sens si heureuse !

Chaque demande avait eu sa réponse. Au moment où la jeune fille allait quitter le téléphone, un nerveux : « Écoutez-moi ! » la cloua sur place.

— Je désire vous revoir aujourd’hui, Joli Sosie. Si vous le permettez, je serai chez vous dans une heure.

— Mais non, mais non ! s’écria la jeune fille, avec une telle impétuosité, qu’Henri d’Hervais qui était resté à table l’entendit.

Et elle continua :

— Le docteur vous a permis deux heures de sortie. Ne pouvez-vous me dire ce que vous désirez par téléphone. Non, c’est impossible. Est-ce donc si pressé ?

— Oui, très pressé. Il s’agit de votre Sosie qui a disparu et d’une lettre qu’elle m’a envoyée qui me bouleverse.

— Alors, je viendrai dans une heure, mais à la condition que vous soyez très calme. Vous êtes seul en ce moment ?

— Non, Henri d’Hervais est là.

— Eh bien, retirez-vous de l’appareil et priez-le de prendre votre place. À tout à l’heure.

Henri avait pris le récepteur.

— Tous mes hommages, Mademoiselle, je vous écoute.

— Soyez ce que vous êtes toujours, le plus charmant des hommes, ne quittez pas Jacques avant que j’arrive. Il s’énerverait par mille pensées compliquées. J’attends une amie de ma mère, elle est âgée, et m’ayant prévenue de sa visite, je ne puis me dérober ; mais comme c’est son jour consacré aux visites, et qu’elle en a vingt…

— Ah ! c’est la comtesse d’Épinettes.

— Elle-même ! Tous les mardis et tous les vendredis elle fait vingt visites, de sorte qu’elle ne peut rester longtemps… Oh ! non, Mademoiselle, ne coupez pas !… Oui, je suis un peu bavarde, mais j’ai fini dans deux minutes.

… Donc, je viendrai près de Jacques dans une heure. Mille merci, vous êtes charmant.

Et les deux amis se remirent à table. Marthe était là, ronchonnante.

— Ce sera froid !

— Mais puisque nous en sommes au foie gras et qu’il est froid ma bonne Marthe, qu’est-ce que cela peut faire ?

La voix bourdonnante de Marthe reprit :

— Oui, mais comme il était à la glacière, ça sera chaud.

Les deux jeunes gens se mirent à rire, et Marthe, offensée, s’en fut.

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