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Chapitre 14

Une auto s’arrêtait devant le petit hôtel de l’écrivain.
— Ne bouge pas, je vais au devant de Miss Gordon. Ne te mets pas dans les courants d’air.

Elly entrait. Jacques baisa ardemment sa petite main dégantée. Elle eut un joli : Merci ! pour d’Hervais et après avoir ouvert son manteau, elle s’installa gracieusement en face de Jacques.

— Allons, racontez vite.

Il lui tendit la lettre. La jeune fille feignit de la lire avec attention, mais elle rougit quand d’Hervais lui dit :

— Avouez, Mademoiselle, que cette lettre n’est pas d’une servante.

— Mais, une petite garde-malade amé… anglaise, je veux dire, est mieux qu’une servante. En Angleterre, comme chez nous, on les considère avec beaucoup d’égards. Vos grossières gardes-malades des hôpitaux ne peuvent se comparer aux nurses.

— Qui vous a si bien renseignée sur nos gardes-malades ?

La douce figure se rembrunit.

— Je suis allée deux fois à l’hôpital, avec Gennaro, voir un pauvre Italien qui se mourait de la poitrine. Sa garde-malade était sale, brutale et sans politesse. L’édifice est enclavé dans un chaos de vieilles maisons, l’air est vicié, les bruits du dehors étouffent les plaintes des malheureux, c’est une honte pour un pays civilisé, d’avoir de pareils abris pour ceux que la misère et la souffrance forcent à s’y réfugier. Et il paraît que presque tous vos hôpitaux sont semblables à celui-là !

— Il y en a un qui échapperait à votre critique, « Joli Sosie », c’est l’Hôpital Broca, restauré, aménagé par le grand chirurgien Samuel Pozzi.

— Oui, ajouta tristement Henri d’Hervais, un être plein de charme, un esprit large, ouvert à toutes les sciences, à tous les arts, un cœur généreux et pitoyable à toutes les souffrances morales et physiques. Et il a été tué par une brute inconsciente, alors que doux et patient, il essayait de lui faire comprendre que son mal n’appartenait plus à la chirurgie, mais à la médecine.

Ils restèrent tous trois silencieux, de ce respectueux silence qui est une prière, un souvenir, un regret.

Jacques avait pris, sur un petit guéridon qui se trouvait à portée de sa main, la photographie de l’illustre chirurgien.

Elly la prit doucement :

— Ah ! comme il est beau !

— Oui, dit Jacques et son âme était semblable à son visage.

François d’Hervais prit congé des deux jeunes gens.

— Je vous laisse. Vous me tiendrez au courant de ce que vous aurez décidé, et ne craignez pas d’user de ma petite influence s’il est nécessaire. Je suis absolument vôtre.

— Je pense, dit la petite Américaine, qu’il faut que j’aille me renseigner près Mrs Candower, directrice de la Nursery Anglo-Américaine. C’est elle qui l’a désignée au docteur Obissier.

Elle ébauchait un mensonge.

— Vous l’aviez vue alors ?

— Je crois, mais je ne pourrais l’affirmer.

— Alors, vous n’avez pas pu vous rendre compte de cette ressemblance ?

Elly, approchant son fauteuil, prit un ton confidentiel :

— Enfin, si nous la retrouvons ?…

Et le sens suspendu de sa phrase demandait une réponse.

— Ah ! voilà, je suis un homme désemparé. Mon cerveau est en ce moment un moulin qui broie le froment et l’ivraie, et je me sens incapable de diviser ces semences. Je vous aime, vous le savez. Vous ne me croyez pas homme à abuser de notre solitude pour vous faire cet aveu ? Du reste, ce n’est pas un aveu, c’est la constatation de menus faits que vous n’ignorez pas.

Le regard de la jeune fille se fit anxieux, interrogateur, puis, d’une voix émue et un peu lointaine :

— Mais vous aimez aussi mon Sosie.

— Je crois que je l’ai aimée comme on aime l’héroïne d’un livre qui vous a plu, comme on aime un rêve fugace qu’on cherche à retrouver dans le sommeil. Dès que je vous ai vue, vous, une lutte s’est engagée entre la réalité et le rêve ; chaque jour votre grâce infinie, votre cœur charmant, se sont révélés à moi et ont pris possession de mon être.

— Et cependant, nous cherchions ensemble et de bonne foi l’image vivante de votre rêve.

— Oui, et le Destin a voulu que je la retrouve si semblable à vous et cependant toute autre.

— Et vous lui avez dit : « Je vous aime », comme vous me le dites à moi en ce moment, Jacques !

— J’étais un être affaibli par la maladie, esseulé depuis quinze jours et dans un rayon de lumière j’ai revu subitement le soleil et l’amour que l’âpre maladie avait enveloppés d’ombre.

— Mais elle, cette petite nurse, elle vous a cru sincère.

— Je l’étais et c’est pourquoi je veux la retrouver. Je vous adore et pourtant, je ne serai complètement heureux que lorsque cet autre Joli Sosie m’aura pardonné après avoir entendu ma confession.

Elly, debout, tendit ses deux mains au jeune homme, qui se leva aussitôt.

Jacques était très pâle. Enfin, elle dit d’une voix grave :

— Moi aussi je vous aime, Jacques. J’ai voulu, avant de vous le dire, être sûre que vous étiez bien celui-là qui a écrit de si nobles pages, qui a prêché de si belles et pures doctrines. Vous saurez plus tard pourquoi j’ai le droit de vous dire : Jacques, je vous aime et ma vie sera telle qu’il vous plaira qu’elle soit. À demain. Je retrouverai mon sosie. À demain, Jacques.

Marthe rentra dès que l’Armoricaine, – comme elle disait, eut disparu.

— Allons, Monsieur, il faut vous reposer. Le docteur a dit que deux heures de sommeil étaient nécessaires après votre manger.

— Oui, ma bonne Marthe. Ferme les rideaux et défends ma porte.

Marthe, heureuse de cette douceur, approcha le large pouf qui appartenait au fauteuil dans lequel Jacques était assis et qui faisait chaise longue. Puis elle ferma les grands rideaux de brocart, étendit une légère couverture sur les pieds de son maître et sortit, le cœur noyé de reconnaissance, parce qu’il consentait à dormir. Jacques voulut diriger ses pensées dans le labyrinthe de son cerveau, mais il s’endormit bientôt et ses pensées devinrent des fantômes aimés qui apparaissaient et disparaissaient dans une inextricable forêt vierge.

Seule dans son auto, la jeune Américaine envisagea, non sans battements de cœur, la phase nouvelle du roman qu’elle avait imaginé et vécu.

— Dois-je lui avouer la vérité dans une lettre ? Oh ! non, ce serait amoindrir notre si jolie aventure. Lily doit-elle revivre une heure, pour recevoir la confession qu’Elly entendra en même temps.

Un sourire éclaira son visage.

— Je sais bien que je lui pardonnerais de choisir Lily, mais la petite vanité de mes cheveux d’or me fait désirer qu’il préfère Elly. Jacques, mon ami Jacques, vous devez vous demander : Comment pourrai-je sortir de cette impasse sans blesser un de mes jolis Sosies ? Et moi je sais que les deux Sosies ne chanteront qu’un hosannah d’amour, quel que soit votre choix.

Et joyeuse, enfantine, elle battit des mains et son rire s’égrena comme un arpège de flûte.

Le lendemain, Jacques se réveilla nerveux, il avait mal dormi, il eut grand peine à attendre l’heure convenable pour téléphoner à une femme. Il regardait sans cesse la pendule. À dix heures, il n’y tint plus.

— Mademoiselle Gordon-Hope est-elle levée ?

Marion, qui avait pris le récepteur, devina que l’interpellateur était Jacques de Touzan, mais elle feignit d’ignorer.

— Qui est au téléphone ?

— Monsieur de Touzan.

— Ah ! très bien, Monsieur, je vais prévenir Mademoiselle.

— Allo ! Allo ! Oui, c’est moi. Comment allez-vous ? Soyez content !… Elle viendra cet après-midi.

— Lily ?

— Oui, Lily.

— Et vous ?

— Moi je viendrai quand elle sera partie… Nous ne tenons, ni l’une ni l’autre, à nous rencontrer… Et cependant…

— Quoi, cependant ?…

— Rien. Une idée rieuse qui me traverse l’esprit.

Jacques voulut encore interroger, la communication était coupée. Incapable de préparer le moindre plan de conduite, impuissant à trouver une solution acceptable, il souhaita ne pas rester seul, tant sa nervosité était grande.

Il téléphona à Henri d’Hervais.

Ce dernier avait beaucoup réfléchi à propos de l’étrange aventure de son ami et il craignait que cette intrigue se prolongeant, ne suscitât une crise de neurasthénie au convalescent.

— Sois tranquille, je viendrai déjeuner avec toi, mais, morbleu, ménage tes nerfs.

Pendant le déjeuner il ne fut naturellement question que d’Elly et de Lily.

— Il faudra, disait Henri, obtenir de la petite nurse qu’elle retourne en Angleterre, près de sa famille.

— Oui, je lui assurerai une existence large et elle pourra aimer la vie.

— Et quant à mademoiselle Gordon-Hope…

Jacques resta pensif.

— Cette immense fortune, voudra-t-elle y renoncer ?

Henri d’Hervais devint grave.

— Oui, elle y renoncera sûrement. Mais en exigeant d’elle ce sacrifice, permets-moi de te dire que tu commets une bêtise dont les conséquences sont incommensurables. Veux-tu me dire les raisons que tu invoques pour agir ainsi ?

— J’ai cent fois blâmé, et vertement jugé, les mariages d’argent.

— Et tu as parfaitement raison. Mais l’amour de deux êtres jeunes, beaux, riches, purs de toutes tares physiques ou morales, ne peut être effleuré par aucun soupçon.

— Oh ! je ne crains pas le qu’en dira-t-on des imbéciles, seulement, nos fortunes sont trop disproportionnées.

— Veux-tu me dire si tu trouves que cette disproportion, – pour me servir du même terme que toi – entache en quoi que ce soit, ton honneur ?

— Non, sûrement, mais il me semble que cela me donne une infériorité vis-à-vis de celle qui deviendra ma femme.

— Alors, mon ami, c’est que tu donnes à l’argent une valeur qu’il n’a pas et cela m’étonne d’un esprit supérieur comme le tien. L’argent est le nerf de la guerre, dit-on. Mensonge ! Le nerf de la guerre, c’est la bravoure dans le patriotisme, poussée jusqu’au délire. Quand à l’amour, tout être, en naissant, le porte en lui, et les beaux vers de Malherbe :

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre,

Est soumis à ses lois.

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

N’en défend pas les Rois.

… pourraient tout aussi bien définir le pouvoir de l’amour que celui de la Mort. L’argent est méprisé, parce qu’il est trop souvent manié par des êtres méprisables, mais une semblable fortune entre les mains d’un homme comme toi, devient une source de bienfaits. Tu pourras enfin réaliser ton rêve, défendre les brevets français, encourager, soutenir les inventeurs. Tiens ! toi qui admires à juste titre Turpin, tu pourrais lui donner le moyen d’expérimenter ses découvertes et ce sera vraiment une œuvre patriotique, celle-là. L’argent d’Elly dotera le ciel de nouveaux oiseaux, et les jeunes écrivains trouveront près de toi l’appui matériel qui leur fait si souvent défaut. Et tu verras Jacques, qu’on est toujours trop pauvre alors même qu’on est milliardaire pour le bien qu’il y a à faire. Pour une des rares fois où la fortune cesse d’être aveugle, ne la rejette pas dans les ténèbres. Sur ce, je me sauve, car j’ai entendu sonner.

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