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Chapitre 5

Restés seuls, Jacques demanda :
— Où irons-nous ?
— Tout droit devant nous, répondit Elly, et nous entrerons dans le premier cinéma que nous rencontrerons.

— Pourquoi ?

— Comment, pourquoi ? Mais, parce que les cinémas attirent toutes les petites bonnes, toutes les midinettes, enfin les jeunes filles de toutes les classes.

— C’est très vrai ! Comment n’avais-je pas pensé à cela ?

— Vous êtes trop grand psychologue pour de si futiles remarques, dit-elle en riant.

— Quelle joie d’aller dans les cinémas, dit Dominga qui avait été prévenue. J’adore les cinémas.

Ils marchaient tous trois du joli pas leste et pressé des américains. Ils entrèrent dans le cinéma de l’avenue Kléber. Elly feignit de chercher parmi la foule assemblée, lui, la regardait, sa petite tête se détachait en lumière dans l’ombre de la salle.

Elle frappa doucement de ses doigts menus sur la main de Jacques.

— Voyez, là, au deuxième rang de l’orchestre, il me semble que cette jeune fille aux cheveux bruns me ressemble beaucoup.

Il regarda et répondit de méchante humeur :

— Vous vous calomniez ainsi que votre sosie, et puis, elle ne viendrait pas en cheveux.

— Oh ! une petite bonne !

Elle avait pris un petit ton méprisant qui blessa Jacques.

— Mademoiselle Gordon-Hope, je vous prie de ne pas mépriser votre sosie, sinon nous ne resterons pas amis.

La jeune fille lui sut un gré infini de cette boutade, mais elle ne répliqua mot de crainte de se trahir.

Une demi-heure après, elle dit tout bas à Jacques.

— Si nous partions ! Nous avons fouillé la salle. Elle n’y est pas. Nous entrerons dans une autre…

— Ah ! non, c’est assez d’un cinéma.

— Cependant si vous voulez trouver votre petite passion…

— Oh ! il n’est pas dit que c’est là que nous la trouverons.

— Le contraire n’est pas dit non plus. En tout cas, c’est une porte ouverte sur tous les espoirs.

— Allons, dit-il boudeur.

Elle fouilla la seconde salle comme la première, dès que la lumière reparut. Et lui, de son côté, braquait sa lorgnette sur toutes les spectatrices des deuxième et troisième places. On représentait un film stupide et immoral. Jacques, furieux, murmura :

— C’est vraiment trop bête et trop sale. Partons ! Partons !

Dominga qui prenait un plaisir fou à toutes les aventures de film, voulut rester, ce qui ravit d’aise Jacques. Et ils sortirent, laissant la brave Italienne à son admiration.

— Vous n’aimez pas les cinémas, monsieur de Touzan ?

— Non, parce que c’est l’école du vol et du crime pour tous les petits chenapans qui sont à la recherche de coups à faire. C’est là qu’ils apprennent le « hands up » et le charbonnage de la face. De tels spectacles ne devraient pas être tolérés.

— Alors, vous ne croyez pas à l’avenir des cinémas ?

— Je crois qu’ils pourraient être l’école d’une culture aisée et vulgariser toutes les sciences et tous les progrès. Mais les directeurs de ces établissements sont comme les Allemands qui se sont servi des plus belles inventions pour le crime et la mort. Mais oublions cette salle sombre aux sombres spectacles, et profitons de ce radieux soleil.

— Moi aussi, monsieur de Touzan, j’aime le soleil, l’air, la nature. Mais n’ai-je pas fait un pacte avec vous ? Je vous veux comme débiteur !

— Comment cela ?

— Vous me devrez votre bonheur !

— Moi, je trouve qu’il sera très suffisant de visiter les cinémas les jours de pluie.

— Vous êtes déjà moins pressé.

— Je suis déjà très heureux. Je vous dois le charme infini de sa compagnie, puisque par votre exquise présence vous me parlez et je l’entends. Et cependant j’éprouve une émotion inexplicable en pensant que vous êtes bien vous et que votre présence suffit pour abreuver mon rêve.

Elly sentait son cœur bondir de joie.

— Voulez-vous que nous allions prendre le thé chez Récamier ? demanda-t-elle.

— Allons !

La salle de la rue du Mont-Thabor était pleine de monde. Les petites tables serrées les unes près des autres, permettaient une promiscuité un peu gênante. Des femmes du monde, des jeunes filles, des artistes, des cocottes, des enfants, tout cela entrait, potinait, sortait, se renouvelait sans cesse.

Jacques regarda.

— Il y a bien du monde, si nous allions ailleurs ?

Mais il se retourna. Une main avait frappé son épaule.

— Tiens, je te cède ma table, dit le comte d’Hervais, après avoir salué Elly.

— Mais non, restez avec nous, Monsieur, cela sera tout à fait charmant.

— Avec plaisir, Mademoiselle, permettez-moi de prendre congé de mes amis.

Jacques le vit alors serrer la main d’un conseiller d’ambassade qui chaperonnait une jeune et jolie artiste, laquelle passait pour être la protégée du comte d’Hervais.

La table étant libre, ils prirent place tous les trois.

Le comte d’Hervais qui était le plus intime ami de Jacques et son confident, étudia la jeune fille. Il la trouva charmante et d’une érudition simple et captivante.

Les deux hommes étaient très répandus dans le Paris mondain, mais la jeune fille était inconnue.

— C’est une cocotte étrangère, disait une grosse artiste en rupture de rôle.

— Jamais de la vie ! répondit le vieil abonné du Théâtre Français qui l’accompagnait. C’est une jeune fille du monde.

Trois petites personnes élevées à l’américaine, papotaient tout bas.

— Elle est gentille !

— Elle a du chic !

— Elle doit être américaine.

Un jeune homme était entré, un de ces jeunes mondains, rejetons affaiblis d’une race décadente. Il était petit, maigre, et avait les gestes courts, la parole embarrassée par un léger bégaiement. Il fut reçu bruyamment par la moitié des assistants.

— Par ici, mon petit marquis ; venez, voici une place entre nous deux, dit une jeune femme hardie. Nous comptons sur vous pour nous renseigner.

Et le jeune homme, poli, affairé, saluait à droite, à gauche, de son air niais, mais sympathique. Une belle jeune fille s’était détachée d’un groupe à droite. Elle tendit la main au nouveau venu.

— Merci pour vos vers ; ils sont charmants !

Le marquis s’était levé, embarrassé, remerciant par de nombreuses inclinations de son corps ridicule.

On voisinait facilement de table à table.

Une jeune comédienne se pencha en arrière, au risque de renverser sa chaise.

— Eh ! mon petit marquis, mettez-nous au courant. Quelle est cette demoiselle qui est avec Jacques de Touzan ?

L’affligeant poète dut se pencher pour mieux voir.

— C’est la petite milliardaire Elly Gordon-Hope, bégaya-t-il tout bas.

— Mais elle est charmante, dit la jeune comédienne.

— Un peu terne, riposta la femme hardie.

— Elle a du chic, dit une demoiselle de chez Poiret.

— Il se met bien, Jacques de Touzan, murmura un peintre sans talent.

Et les remarques sympathiques ou agressives s’entrechoquaient. Elly ne se doutait pas qu’elle servait de cible à tout ce petit monde, mais Jacques, habitué à ces réunions cosmopolites, s’énervait.

— Ne trouvez-vous pas que nous sommes restés assez longtemps en cet endroit ?

— Vous avez l’air fâché, monsieur de Touzan ?

— Je suis agacé par le bavardage de ces êtres futiles.

— Eh bien, partons !

Et, légère, elle se faufila vivement entre les tables, avec une aisance pleine de grâce, s’excusant avec tant de charme, que toutes les sympathies allèrent vers elle.

Une fois dehors, le comte d’Hervais prit congé des jeunes gens.

— Où allons-nous ? demanda Jacques anxieux, car il craignait que l’Américaine ne renonçât à continuer leur promenade.

— J’ai une idée, s’écria Elly.

— Voyons, fit Jacques amusé.

— Avez-vous pensé, Monsieur mon ami, que votre petite anglaise qui, d’après ce que vous m’avez dit, me semble plus éduquée que ne l’est en général la classe à laquelle elle doit appartenir, avez-vous pensé qu’elle est peut être entrée comme employée dans un magasin ?

De Touzan regarda sa compagne, un peu surpris, non de ce qu’elle lui disait, mais de ce qu’il n’y avait pas songé lui-même.

— C’est possible, murmura-t-il ! mais alors ?…

— Eh bien, nous ferons ensemble tous les grands magasins, et après, tous les petits.

Jacques eut un sursaut de recul.

— Oh ! mais, il nous faudra des années.

— Qu’est-ce que cela fait ! dit gentiment Elly. N’êtes-vous pas heureux de chercher, avec une amie qui ne vous déplait pas, une petite princesse lointaine pour laquelle vous mourez d’amour ?

— Premièrement, elle n’est pas princesse, loin de là, la pauvrette ; secondement, je tiens à prolonger mon agonie, trouvant un charme infini à cette nouvelle phase de mon amour.

— Alors vous refusez nos promenades dans les magasins ?

— Mais pas du tout ! Je désire seulement que nous prenions notre temps.

— Vous aviez peur que cela ne durât des années.

— Ah ! que vous voilà ergoteuse, joli Sosie… Au fait, si je vous nommais ainsi ?

— Comment dites-vous ?

— « Joli Sosie ».

— Oui, c’est gentil, mais… jolie me trouble, je sais que je ne suis pas jolie.

— Vous ne pouvez être juge, Mademoiselle !

Puis il ajouta :

— Ah ! que c’est lourd ce « Mademoiselle », ne trouvez-vous pas ?

— Si, je trouve, comme vous… Mais, Miss Elly ! ?…

— Oh ! non ! pas Miss. Cela me fait penser à Miss Dinah, la glaciale femme de chambre de votre mère.

Elle éclata de rire.

— Oui, vous avez raison.

— Permettez-vous « Joli Sosie » ?

— Comme vous voudrez.

Ils avaient marché bon pas, et étaient arrivés sans y prendre garde, rue Duphot.

— Ah ! voilà notre affaire !

Et Elly battit des mains.

— Voici les Trois-Quartiers. Quel séduisant magasin, n’est-ce pas ? Entrons.

Jacques s’amusait beaucoup. Décidément son aventure prenait une originale tournure.

La jeune fille s’était arrêtée devant la ravissante devanture.

— Oh ! le joli paravent !… Et ce petit bonheur du jour !

Ils entrèrent. Elly fit de suite mettre de côté les objets qu’elle avait remarqués du dehors ; puis elle dit en anglais à l’écrivain :

— Regardez les demoiselles, pendant que je choisis des rubans.

Ils allèrent ainsi de rayon en rayon.

Elle acheta un peu de tout. Après avoir piétiné deux heures, Jacques, épuisé de fatigue, demanda grâce. Une femme peut rester quatre, cinq heures dans un magasin, elle va, vient, retourne, palpe, regarde de tout près, éloigne les objets, les remet, les reprend et s’en va, furetant, tel un commissaire-priseur, et elle n’est pas fatiguée ! La jeune Américaine était sur ce point aussi délicieusement flânante que nos plus jolies Parisiennes. Elle avait fait emplette de choses inutiles pour trente-cinq mille trois cents francs, plus la taxe. Jacques eut, malgré lui, un léger mécontentement. Elle était donc si futile, elle aussi ! Cet argent eût soulagé tant de misères. La jeune fille était un être délicatement intuitif. Elle comprit qu’elle était blâmée par son nouvel ami et lui en demanda le pourquoi.

— Je vous dirai cela chez vous, « Joli Sosie ».

Et ils ne se parlèrent plus jusqu’à leur arrivée à Majectic Hôtel. Elle avait donné l’ordre qu’on lui apportât immédiatement en voiture spéciale tous les objets choisis, afin qu’elle pût les trouver à son arrivée ; et elle éprouva grande joie en voyant que le livreur l’attendait. Jacques voulut se retirer.

— Oh ! dit-elle gentiment, vous me devez la raison de votre méchante humeur. Nous allons d’abord distribuer tout cela, et après vous me direz !

Elle avait retiré sa toque, et aidée de Dominga, qui était rentrée depuis une heure, elle déficela les paquets.

Un manteau de drap brun, tout fourré à l’intérieur de petit gris, fut sorti d’un grand carton.

— Oh ! que ce manteau est zoli, Mademoiselle.

— Eh bien ! dit Elly en riant, il est pour Dominga Torelli.

La vieille nourrice faillit tomber en pâmoison, et elle marmonna en italien, avec une volubilité foudroyante un acte de reconnaissance à Dieu pour qu’il protège la jeune fille.

Dinah fut appelée, et reçut avec une correction protocolaire les dons qui lui furent faits.

La femme de chambre de l’hôtel et la housekeeper eurent aussi des cadeaux. Enfin, un énorme paquet était destiné à Marion.

— Quel dommage qu’elle soit sortie ! dit Dominga, qui tenait sur son bras son magnifique manteau. Ah ! la voilà ! peut-être !

Et avant qu’Elly ait eu le temps de s’y opposer, Dominga ouvrit la porte au moment où l’ascenseur s’arrêtait.

— Venez, Marion, venez vite !

La jeune servante, interpellée ainsi, se précipita dans l’appartement, ne sachant si cet appel était joie ou terreur. Elle resta figée en voyant Jacques de Touzan qui, très heureusement à ce moment, essayait d’ouvrir un des petits tiroirs du « bonheur du jour ». Marion ne perdit pas la tête. Elle enveloppa vivement son visage du voile mordoré qui ornait son chapeau.

— Mademoiselle a besoin de moi ?

Elly respira.

— Voilà pour vous, Marion. Mais je sais que vous êtes très pressée. Emportez ! Emportez ! vous me remercierez plus tard.

La belle camériste, émue jusqu’aux larmes, de la bonté de sa jeune maîtresse, lui baisa les mains, tournant le dos à Jacques qui, cependant, entrevit son visage voilé.

— Où diable ai-je vu cette fille-là ? pensa-t-il.

Tout le monde avait disparu, emportant les paquets ; il ne restait plus que le petit bonheur du jour qu’Elly avait choisi pour sa mère et un tout petit paravent chinois pour elle-même.

— Et maintenant, dites à « Joli Sosie » ce que vous avez contre elle.

Mais les sentiments du jeune romancier avaient évolué en voyant que sa délicieuse amie n’avait songé qu’au plaisir qu’elle allait procurer autour d’elle. N’était-ce pas aussi charitable que d’avoir soulagé des misères ? Le soleil distributeur de joies, de lumière, de santé, ne laisse-t-il tomber ses rayons que sur les masures, les loques et les plaies. Et Jacques se sentait honteux.

Elly attendait qu’il parlât.

— Je vous demande pardon, « Joli Sosie », je vous ai méconnue un instant, jugée futile et dépensière pour le plaisir d’épater.

Les joues de l’Américaine s’empourprèrent et les larmes lui vinrent aux yeux, mais elle ne répondit pas. Jacques fut bouleversé par la douleur qu’il vit dans ces jolis yeux dorés. Il s’approcha d’Elly et, lui prenant la main, lui dit d’une voix altérée :

— Il faut me pardonner ma mauvaise pensée, et le chagrin que j’en ai doit être un châtiment suffisant, ne croyez-vous pas ?

Elle secoua sa fine tête et sourit tendrement au jeune homme en lui tendant sa main. Ils restèrent ainsi quelques moments sans parler, infiniment heureux, car ils se sentaient dignes l’un de l’autre.

Dominga vint prévenir Elly que sa mère était rentrée et désirait lui parler.

— Je vous verrai demain, monsieur de Touzan, dit-elle en serrant doucement la main de Jacques.

— Oui, il me semble que je ne pourrai plus passer un jour sans vous voir.

Elly se dirigea vers l’appartement de sa mère et disparut. Jacques de Touzan resta un instant pensif :

— Laquelle des deux ? ?

Et son regard suivit le trajet que venait de faire « Joli Sosie ». Puis il sortit lentement. Il allait prendre l’ascenseur, quand il fut bousculé par Marion qui en sortait. Il eut un mouvement de recul et d’étonnement. Où avait-il vu cette belle fille ? Et il s’enfonçait dans des recherches vagues alors qu’il lui eût été si facile de se renseigner près du garçon de l’ascenseur ; mais malheureusement ou très heureusement, les cerveaux les plus logiques, les plus pondérés ont des vides subits. On se rend compte de cette vérité quand on lit dans un journal certains crimes qui paraissent échafaudés par une intelligence subtile et qui se découvrent par le plus invraisemblable oubli du détail le plus simple, lequel devient une preuve accablante.

Le romancier, énervé de fouiller inutilement ses souvenirs, haussa les épaules et quitta l’hôtel.

En chemin, il rencontra le comte d’Hervais. Ils firent route ensemble et Jacques se sentit heureux de pouvoir parler d’Elly.

— En fin de compte, de laquelle es-tu réellement amoureux ?

— Tu ne me croiras pas si je te dis que je n’en sais rien. Le souvenir de l’humble petite jeune fille en gris semble s’estomper de plus en plus ; je ne la retrouve vraiment qu’en regardant Elly Gordon-Hope.

D’Hervais s’arrêta un instant.

— Elle est vraiment charmante cette jeune Américaine. Elle est surtout très personnelle et mérite un mari qui la comprenne. Pourquoi ne l’épouses-tu pas ?

Jacques de Touzan rougit légèrement. Cette pensée lui était venue, mais la fortune de la jeune fille l’effrayait.

— Non, non, elle est trop riche.

— Mais toi, tu gagnes ta vie royalement ; tu n’es pas un coureur de dot, tout le monde le sait.

— Oh ! ce n’est pas l’opinion qui m’effraie, ce sont mes propres pensées.

— Comment ?

— Oui, quand je me trouve en face de ces fortunes monstrueuses, je me sens frissonner. Sur combien de désespoirs se sont-elles échafaudées ? Combien de victimes sont étouffées sous le poids de cet or amoncelé ? Oui, je sais que les Gordon-Hope avaient une aciérie formidable, laquelle fabriquait des canons.

— Eh bien, tu avoueras que c’est utile, la fabrication des canons ! Je sais que tu as des opinions socialistes, mais je te crois quand même trop impartial pour penser que les fabricants de canons sont responsables de l’acharnement des peuples à se détruire. Et puis enfin, permets-moi de te dire que si la petite Gordon-Hope t’aime réellement, elle lâchera sa fortune sur ta demande.

— Oui, elle le ferait, je le crois. Mais ai-je le droit de l’empêcher de faire tout le bien que je sais qu’elle fait ?

— Ah ! écoute, s’écria le comte d’Hervais, ton cerveau n’est pas en forme. Il faut te reprendre. L’indécision est le plus pitoyable facteur d’une cervelle humaine. Un homme indécis est plus à craindre qu’un assassin !

— Oh ! pardon !

— Vérité ! Tiens ! pense à Louis XVI. C’était un imbécile ? Non, c’était un esprit très fin, un très brave homme, mais un indécis, et la France doit à son régime la révolution la plus féconde en cruautés.

— Mais tu oublies que Napoléon est le fils de cette révolution.

— Et c’est pourquoi il a ensanglanté le monde entier. Mais nous lui devons le pardon des crimes dont il fut inconscient en faveur des victoires enfantées par son génie. Crois-moi, Jacques, redeviens l’homme que j’ai connu, ardent, volontaire, absolu.

Pendant que les amis continuaient leur route, discutant, madame Gordon-Hope avait, avec sa fille, une assez singulière conversation.

— Voyez-vous, disait-elle à Elly, je me sens trop seule pour vous chaperonner d’une façon efficace. Je sais très bien que l’on me blâme pour la liberté que je vous laisse. J’ai peur que nous ne devenions la proie des médisances. Que diriez-vous si je confiais à quelqu’un le soin de nous défendre ?

— En vous mariant ? dit délicatement la jeune fille.

Madame Gordon-Hope reprit, un peu confuse.

— Que penseriez-vous de ce projet ?

— Je pense que votre futur mari est un charmant homme qui, je crois, vous rendra très heureuse.

— Mon Dieu, Elly, comment savez-vous ?

Un rire juvénile répondit à cette demande.

— Mais tout le monde sait que Gennaro Apostoli va chercher à Rome les papiers qui prouvent sa noble naissance, et qu’il compte mettre sa personne et son titre aux pieds de la belle madame Gordon-Hope.

Et la jeune fille s’agenouilla devant sa mère.

— Je vous veux très heureuse, ma chère maman, vous si jeune et si belle, et je crois très sincèrement que cette union vous donnera le bonheur.

La belle veuve, émue, embrassa tendrement Elly, qui continua :

— Quant à moi, je vous demande la permission d’élaborer moi-même ma vie. Je ne ferai rien sans votre assentiment, croyez-le bien. L’avenir est voilé pour tous, nul ne peut le choisir ; mais on a le droit d’en accepter d’avance toutes les responsabilités, quelles qu’elles soient !

Gennaro demanda à être reçu.

Madame Gordon-Hope lui fit part de ce qu’avait dit sa fille. Il s’inclina, rougissant, sur la main que lui tendait Elly.

— Nous partons après demain, dès la première heure. Je voudrais que vous me donniez votre journée de demain, Elly.

— Bien, ma chère maman. Je ne vous quitterai pas d’une heure.

— Ah ! c’est trop, dit en riant l’aimable femme, je désire faire avec vous quelques emplettes de cinq à sept. Nous déjeunerons et dînerons ensemble. Je vous laisse donc de deux à cinq pour votre flirt.

La jeune fille s’émut de ce mot qu’elle trouvait léger pour l’être et le sentiment qu’il représentait. Mais elle n’en laissa rien paraître.

Une modiste fut annoncée.

— Ah ! enfin ! exclama madame Gordon-Hope.

Puis elle ajouta avec douceur :

— Vous êtes bien en retard, Mademoiselle.

La jeune employée s’excusa : il avait fallu teindre les plumes, on avait recommencé deux fois la capote rose, on avait dû changer les pensées du chapeau mauve, etc., etc…

— Excuses de Françaises, répliqua sèchement Dinah.

La vendeuse, qui était plongée dans un immense carton, releva vivement la tête.

— Vous devriez imiter votre maîtresse, qui est courtoise et polie, vieille pomme de reinette.

Dinah, jaunie subitement, allait répondre, mais sur un signe que lui fit sa maîtresse, elle sortit lente et rêche.

Madame Gordon-Hope essaya tous les chapeaux ; elle en prit treize, et comme la petite modiste insistait pour lui faire prendre une ravissante capote bleue garnie d’anémones nuancées :

— Mais non, Mademoiselle, c’est joli pour une jeune fille comme vous, mais pas pour moi.

Et voyant la mine attristée de la jeune vendeuse :

— Voyons, essayez-la, que je juge.

Elle prit son face-à-main, regarda la jolie personne qui s’était coiffée de la capote.

— Eh bien, Mademoiselle, ce chapeau est tout à fait joli et vous coiffe à ravir. Permettez-moi de vous l’offrir.

— Mais il est très cher.

— Je vous prie de l’accepter, et je vous remercie pour tout le mal que vous avez eu à cause de moi.

Et elle disparut.

Mademoiselle de Saulowa, restée seule avec la jeune vendeuse, un peu étourdie, paya la note qui se montait à trois mille huit cents francs.

— Qu’elle est bonne, madame Gordon !

Et comme Dinah rentrait pour emporter les cartons chez sa maîtresse :

— Voyez, vieille reinette, on m’a fait un beau cadeau.

Et, ravie, la jolie midinette sortit emportant son chapeau.

Au dîner il ne fut question que du départ pour l’Italie. Deux, trois itinéraires différents furent apportés.

L’un passait par Modane ; il fallait traverser le Jura ; l’autre conduisait à Vintimille par Nice et la Côte d’Azur ; le troisième, qui fut adopté, traversait le Simplon.

— Alors vous vous arrêterez à Domodossola, où je suis née, exclama Dominga, dont le visage rayonnait.

— Eh oui ! si vous avez encore de la famille là-bas, confiez-moi un message.

La brune figure de l’Italienne prit une délicieuse expression de reconnaissance.

Elle joignit les mains et débita d’un seul trait, en italien, une longue, emphatique, mais vibrante et joyeuse phrase. Il y a tant de soleil dans cette admirable langue.

Les Américaines apprirent ainsi que la nourrice avait une belle-sœur restée veuve avec huit enfants, et que tout son gain, à elle, depuis nombre d’années, était envoyé à Domodossola. Elly se souvint d’avoir plusieurs fois cru à l’avarice de l’Italienne et lui avoir fait à ce propos plusieurs remarques un peu ironiques, et son cœur charmant se gonfla d’émotion.

Madame Gordon-Hope, moins intellectuelle que sa fille, se blâma de n’avoir rien deviné depuis vingt-deux ans que cette brave femme était près d’elle.

Et toutes deux se promirent mentalement de réparer les torts qu’elles se reprochaient.

Après avoir souhaité le bonsoir à sa mère qui s’était mise au lit, se disant fatiguée, la jeune fille se réfugia dans son appartement. Elle avait le désir de ne pas parler, le désir de rester là, inerte, à rêver. Jacques de Touzan était décidément le seul homme qui lui eût jamais plu. Elle voulait lui donner sa vie, mais son cœur s’angoissait à l’idée que peut être il ne l’aimait pas au point de vouloir lier son existence à la sienne, son image rivale d’elle-même hantait encore parfois, elle le savait, le cerveau du jeune homme et elle voulait qu’il n’aimât plus qu’elle. Elle passa une nuit agitée ; elle se sentait enlevée très haut, puis retombait lourdement sur le sol et ce choc la réveillait.

Quant à Jacques de Touzan, il avait pris plusieurs fois le récepteur pour téléphoner à Majestic Hôtel, mais comprenant ce qu’il y avait d’incorrect dans son désir, il s’était abstenu.

Il ne s’endormit que fort tard et fut éveillé vers les dix heures par un mot de madame Gordon-Hope, qui l’invitait à déjeuner pour lui faire ses adieux.

Quand Elly alla donner le bonjour à sa mère, celle-ci lui fit part de l’invitation faite au jeune écrivain.

— Et après, ajouta-t-elle, nous irons ensemble faire nos achats.

— Mais, ma chère maman, de quoi avez-vous donc besoin encore ? J’ai compté seize malles, et toutes sont pleines, paraît-il.

— J’ai besoin d’une montre lumineuse pour la nuit, de deux thermos, car vous savez que les voyages m’altèrent toujours, surtout en auto. La petite chienne a besoin d’un panier ; plus deux brownings pour les chauffeurs des deux voitures, Gennaro a le sien, mais ce n’est pas suffisant, car en ce moment on arrête sans cesse les autos. Vous savez que je ne suis pas peureuse, mais je suis prudente.

Deux magnifiques gerbes de fleurs avaient été envoyées par Jacques. Madame Gordon-Hope fut sensible à cette marque de courtoisie. Pendant le déjeuner, le romancier donna quelques aperçus de chefs-d’œuvres à visiter en Italie.

Quand il apprit que les voyageurs s’arrêteraient à Domodossola :

— Oh ! n’oubliez pas, dit-il, de visiter la cathédrale de cette petite ville. C’est un bijou du XVIIIe siècle. Mais j’oublie, Madame, que vous avez avec vous un cicerone remarquable.

Gennaro, toujours discret, n’avait cité que quelques tableaux spéciaux, et parlé avec amour de certains coins chers aux artistes, mais ignorés du touriste.

— Voulez-vous, monsieur de Touzan, nous accompagner, ma fille et moi. Gennaro doit passer à l’ambassade chercher quelques lettres.

Jacques s’inclina en signe d’assentiment, et quelques instants après, l’auto les conduisait dans les divers magasins de Paris.

Marion regardait l’auto disparaître en tambourinant sur les vitres de la fenêtre.

— Comme vous semblez rêveuse, Marion, dit Dominga.

La belle fille s’était retournée, des larmes roulaient sur ses joues.

— Qu’est-ce que vous avez ?

Et l’Italienne s’était promptement approchée de la jeune servante qui pleurait à chaudes larmes.

— Ah ! je ne sais pas ce que j’ai, c’est plus fort que moi, ne faites pas attention.

— Est-ce que votre fiancé vous tourmente ?

— Non, Paul Bourneuf est un brave garçon qui m’aime sincèrement ; mais j’ai peur du mariage, et cependant, je suis une honnête fille.

Elle resta un instant silencieuse, Dominga lui tenait affectueusement la main.

— Voyons, ma chère petite, ne pleurez pas ainsi, reprenez votre sang-froid, vous avez raison de réfléchir. Il faut prier la Madone, mais croyez-moi, n’imitez pas Dinah, ne devenez pas vieille fille, rien n’est plus triste.

Marion la regarda, surprise.

— Vous êtes toujours si gaie, demoiselle Dominga.

— Ne jugez pas si vite sur les apparences. Mais j’oubliais de vous dire qu’il y a quelqu’un dans l’antichambre qui vous demande. J’ai dit que j’allais vous prévenir.

Marion se mit à rire.

— Ah ! le prompt messager. Est-ce un homme ? une femme ?

— Une jeune fille, je crois.

Mais la camériste avait déjà disparu.

Et Dominga entendit :

— Ah ! c’est toi, ma petite Thomas, viens dans ma chambre.

Et la bonne Italienne vit en sortant de l’appartement, les deux jeunes filles disparaître.

— Qu’est-ce qui t’amène ? demanda, curieuse, la jolie Marion ?

— Oh ! la chose la plus folle.

— Tant mieux. Parle vite !

— Te souviens-tu d’un gros homme barbu qui se trouvait dans ma loge avant-hier, quand tu es venue me voir ?

— Oui, je me souviens.

— Eh bien, figure-toi que je viens en son nom te faire une proposition.

— À moi ?

— À toi ! Le gros monsieur qui porte le nom bizarre de Trébuchet, est venu hier me demander ton nom et ton adresse. J’ai refusé de les lui donner et lui ai dit que s’il avait une commission à te faire, je m’en chargerais volontiers. Et voici ce qu’il m’a dit :

— Je viens de préparer une affaire qui semblait devoir être superbe et tout me craque dans les mains par la mort subite de ma principale associée. – Tu vois d’ici mon ahurissement. – C’est un magnifique dancing avec thé l’après-midi et champagne le soir.

Il me faut une jeune et jolie personne, absolument inconnue, je lui ferai apprendre en un mois toutes les danses américaines. J’ai un professeur très chic qui lui donnera des leçons et avec lequel elle dansera. Depuis que j’ai vu votre amie, j’ai pensé souvent qu’on avait tort de laisser dans l’ombre une aussi belle personne. Voulez-vous la voir, lui demander si la chose lui plairait en principe, elle aura de très bons appointements, sera superbement vêtue aux frais de la société.

Marion restait rêveuse. Elle regardait Madeleine Thomas.

— Il ne t’a pas dit quel genre de monde on recevra ?

— Oh ! si, il a même insisté beaucoup là-dessus ; rien que du monde chic, un dancing de premier ordre. Cinquante francs les entrées et tout à l’avenant. Enfin, veux-tu prendre rendez-vous dans ma loge le jour où tu viendras ? Tu sais, ma chérie, ça vaut la peine d’y penser, car il parlait de deux mille francs par mois.

Marion sursauta :

— Deux mille ! J’en gagne deux cents. Ah ! ça me tente. Je sais déjà très bien danser, j’ai appris avec le professeur de Mademoiselle en Amérique, toutes les danses.

— Ah ! bravo ! alors, quel jour ?

— Écoute, je vais demander à madame Gordon-Hope, et je t’enverrai de suite un mot.

Son beau visage avait repris sa saine gaieté. Elle embrassa la petite Thomas et revint dans l’appartement.

— Ah ! demoiselle Dominga, la Madona a eu pitié de moi, je l’aime, je vous aime, j’aime la vie.

Et elle voulut entraîner la Torelli dans un rythme de tango.

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