Chapitre 6
Jacques de Touzan avait accompagné les deux Américaines au Louvre, Il était stupéfait de la patiente courtoisie des vendeurs et vendeuses, car madame Gordon-Hope, qui était la plus charmante des femmes ne se rendait pas compte de son impertinente ténacité dans les magasins.
Elle avait certainement fait essayer à Fly, la petite chienne, plus de douze paniers.
— Non, disait-elle de sa voix dolente, tenant son face à main pour mieux juger, non, le jaune ne va pas à sa couleur – la petite bête était un minuscule poméranien couleur sable – le bleu fait triste, ah ! voyez comme elle n’aime pas le rouge.
Et le sourire figé sur son masque irrité, le vendeur apportait d’autres paniers.
Chez Marzo le bijoutier de la rue de la Paix, il avait fallu lui montrer les petites pendules et montres lumineuses, dans un cabinet noir. Elle en choisissait une, la tenait dans la main, allait la voir au jour et revenait dans le noir.
Enfin, son choix s’arrêta sur un ravissant petit cadran qu’elle voulut emporter tout de suite, malgré les remontrances du bijoutier qui lui assurait qu’il était nécessaire de le régler.
Elle ne voulut rien comprendre, remercia le bijoutier et demanda, avant de s’en aller, un peu d’eau pour Fly, qui tirait la langue.
Jacques quitta les deux femmes à la porte de l’hôtel. Il avait besoin d’étirer ses bras, ses jambes, de se détendre. Il aurait voulu hurler. Il lui semblait qu’il était porteur de toutes les impatiences et toutes les colères sourdes supportées par les pauvres vendeurs et vendeuses des grands magasins et il découvrit que leur labeur était plus rude et plus épuisant que celui des paveurs et des casseurs de pierres.
Le lendemain, madame Gordon-Hope partait dans sa magnifique limousine, pour l’Italie.
Gennaro Apostoli l’accompagnait. Sur le siège, le chauffeur Paul Bourneuf et un mécanicien.
Dans une autre très grande auto, qui devait suivre les voyageurs, Dinah Foxwell tenant le sac à bijoux de madame Gordon-Hope, le fidèle Benoît et la petite Fly, dans son nouveau panier. Quatre malles de fortune sur le haut de la voiture, les seize autres malles étaient parties, accompagnées par Berthon.
Sur le siège, un nouveau chauffeur engagé pour ce voyage, car madame Gordon-Hope avait absolument refusé de prendre Frédéric, le chauffeur de sa fille, dans lequel elle avait la plus grande confiance.
Madame Gordon-Hope fit à mademoiselle de Saulowa et à Dominga, les plus pressantes recommandations, les priant de bien veiller sur sa fille. Dinah s’était chargée de lettres et de paquets pour la famille de l’Italienne à Domodossola.
La jeune fille vit partir sa mère qui allait au devant du bonheur pour la seconde fois, mais qu’est-ce que l’avenir lui réservait à elle, Elly ?
Marion était descendue pour dire adieu à Paul Bourneuf, dont elle avait surpris le regard plein de tristesse. Il partait rempli d’amour et d’espoir, mais il trouvait bien dur d’être séparé si longtemps de sa fiancée. La camériste baisa la main de madame Gordon-Hope et fit un tendre signe d’adieu au pauvre chauffeur.
La voiture disparue, Elly remonta, suivie de sa femme de chambre, dans ses appartements.
— Je voudrais demander un conseil à Mademoiselle, murmura cette dernière.
La jeune maîtresse la regarda étonnée.
— Eh bien, j’écoute, Marion, parlez.
Quand elle eut entendu le récit de sa camériste, Elly resta un moment silencieuse. Elle était contente de voir Marion s’éloigner, car elle craignait sans cesse sa rencontre avec de Touzan, ce qui eût dérangé tous ses plans ; mais elle avait de l’amitié pour sa servante et rejetait bien loin cette pensée égoïste, pour rester impartiale dans son conseil.
Elle dit d’un air grave.
— Vous êtes fiancée à Paul Bourneuf qui est un très, très honnête homme, qui, j’en suis sûre, vous rendra très heureuse, Marion ; vous ne devez donc pas manquer à votre parole, mais vous pouvez, je crois, ne pas repousser la proposition qui vous est faite. Je donnerai à votre fiancé la somme nécessaire pour conclure l’association avec ce directeur de dancing et vous pourrez épouser Bourneuf et réaliser votre rêve. Seulement, je vais d’abord faire prendre les renseignements les plus stricts sur monsieur… Comment l’appelez-vous ?
— Trébuchet.
— Drôle de nom pour un professeur de danse.
Marion se mit à rire et lui tendit le papier sur lequel se trouvaient inscrits le nom et l’adresse.
La conversation fut interrompue par un appel du téléphone.
— Allo… allo… Oui, c’est moi… Très bien, merci… Oui, ma mère est partie… Oh ! oui, quelle jolie idée… Merci. Je vous attends à deux heures.
Et le récepteur raccroché, Elly se retourna joyeusement vers mademoiselle de Saulowa qui venait d’entrer.
— Ah ! vous arrivez à propos, Mademoiselle. Soyez assez aimable pour vous préparer.
— Vous sortez ?
— Oui, j’ai promis à ma mère de ne plus sortir seule avec monsieur de Touzan. Il viendra nous prendre à deux heures pour nous faire visiter le vieux Paris. Cela vous intéressera, je pense ?
— Oui, beaucoup.
— Mais, expliquez-moi, Mademoiselle, pourquoi une jeune fille française ne peut sortir seule avec un homme bien élevé ?
— C’est contre toutes les convenances.
— Pourquoi ?
Mademoiselle de Saulowa hésita un instant.
— C’est assez délicat à vous expliquer et je pense qu’il est plus sage de ne pas rechercher le danger.
— Eh bien, le respect des Américains pour la femme suffit à écarter même le soupçon qu’il peut y avoir danger.
— Soit ! Mais la race latine est plus galante que la race saxonne. Et tous les latins croient qu’il est plus élégant de courtiser une femme que de la respecter.
— Une femme peut-être, mais une jeune fille ?…
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