Chapitre 7
Un nouvel appel du téléphone fit sursauter la demoiselle de compagnie qui voulut répondre. Mais Elly la devança :
— Allo ! Oui, c’est moi !… Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est ? dit la jeune fille dont le visage avait changé… Je viens de suite !… Comment ?… Mais si, je peux y venir avec Dominga… Oh ! ça m’est égal ! Je viens quand même !
Elle donnait des signes d’impatience, on entendait les objections faites par Jacques de Touzan, et enfin elle s’écria :
— Ça m’est égal, ça m’est égal. Je viens !
Et elle raccrocha le récepteur.
— Vite, mon chapeau, Marion. Allons, Dominga, prépare-toi et partons.
— Vous oubliez, Mademoiselle, que vous m’avez priée de vous accompagner.
— Oui, c’était pour visiter le Vieux Paris, mais monsieur de Touzan téléphone qu’il est pris de fièvre, et que le médecin qui est près de lui, interdit sa promenade. Cela m’inquiète et je vais chez monsieur de Touzan.
— Mais…
— Oui, Mademoiselle, je sais que vous n’approuvez pas cette démarche et vous avez sans doute raison, mais j’irai quand même.
— Je vais télégraphier à Madame votre mère.
Et comme Marion rentrait pour prévenir que la voiture était prête :
— Tenez, Marion, donnez à mademoiselle de Saulowa l’itinéraire de maman, là, dans le premier tiroir du secrétaire. Allons, viens vite, Dominga.
Et elle partit en coup de vent.
Elly, avant de s’installer dans l’auto, dit au chauffeur :
— Avenue Mozart, 12, à Passy.
Et la voiture prit l’élégante allure permise à Paris.
Arrivées devant le petit hôtel qui porte le numéro douze, les deux femmes descendirent. Un maître d’hôtel les attendait sur le seuil de la petite grille. Il se pencha respectueusement :
— Mademoiselle Gordon-Hope, dit Elly un peu gênée.
Le domestique précéda alors les visiteuses et les fit entrer dans le salon de l’écrivain.
— Le docteur est encore là. Je préviens Monsieur.
Et il poussa discrètement un fauteuil à la jeune fille.
Mais Elly ne s’assit point. Elle regarda autour d’elle, cherchant à découvrir la part que les objets et les meubles avaient pris dans la vie du romancier.
Elle remarqua un petit secrétaire avec les armes de Marie-Antoinette. Elle se souvint en avoir lu la description dans un des romans de son nouvel ami. Elle sourit, heureuse d’avoir trouvé un lien entre les choses qui l’entouraient et le cerveau de son cher flirt.
Un homme entra et, s’avançant vers Elly, se présenta : docteur Obissier. Elle tendit sa main gantée.
— Je suis Miss Elly Gordon-Hope, Docteur, je voudrais voir monsieur de Touzan.
— Je dois vous prévenir que mon client me paraît être atteint de l’horrible grippe dite espagnole. Mon diagnostic n’est pas encore certain, mais je ne veux pas prendre la responsabilité de votre visite, car cette maladie est très contagieuse.
— Oh ! je n’ai pas peur, n’ayez aucun remords à mon sujet. Nous autres jeunes filles américaines, nous avons, dès notre plus jeune âge, l’habitude d’être responsables de nos actes. De plus, vous même ne pouvez affirmer que c’est cette affreuse maladie qui terrasse monsieur de Touzan. Je cours donc ma chance. Faites-moi pénétrer chez lui.
Le docteur regarda la jeune fille et se sentit intéressé :
— Venez, Mademoiselle.
Elly se retourna vers Dominga :
— Reste là, ma bonne nourrice, je reviens dans cinq minutes.
Et l’Italienne, très effrayée de ce qu’elle venait d’entendre dire par le docteur, reprit honnête contenance, feignant, sans trop insister, de vouloir suivre sa jeune maîtresse. Mais personne ne s’occupait plus d’elle. Le docteur et Elly avaient disparu dans la chambre de Jacques. Une vieille femme se tenait près du jeune homme ; lequel était étendu dans un profond fauteuil, en pyjama de soie grise.
Il n’avait pas voulu se coucher, malgré les objurgations du docteur et de sa vieille domestique, Marthe. Elly avait dit : « Je viens quand même ! » Donc il l’attendait. Force avait été de lui céder ; car il était à ce degré de fièvre qui raisonne encore et même ergote.
— Je recevrai mademoiselle Gordon-Hope, avait-il affirmé. Après sa visite, je vous appartiendrai, docteur.
Quand elle pénétra dans la chambre de son ami, Elly eut un mouvement de surprise, à le voir si pâle avec des yeux de feu.
Un petit pouf se trouvait là, tout proche, elle tomba assise près de Jacques.
— Ah ! comme vous voilà pâle et brûlant, dit-elle en lui prenant les mains.
— « Joli Sosie », je suis bien heureux de vous voir, mais vous allez me faire le serment de ne plus revenir ici avant ma guérison complète.
Elly eut un mouvement.
— Laissez-moi parler. Je sens le mal qui me gagne rapidement. Ce n’est pas votre place. Je vous téléphonerai chaque jour et si je ne puis le faire, le docteur ou Marthe…
À ce moment la porte s’ouvrit et le comte d’Hervais entra.
— Ah ! bien, tenez, mon ami qui est aussi le vôtre, vous téléphonera. Êtes-vous tranquille ?
Le nouveau venu avait eu un brusque mouvement de surprise en voyant Elly.
— Vous, Mademoiselle !
— Oui, je vois bien que tout le monde est contre moi. On pense que je ne dois pas être ici. Cependant, si ma tendre amitié pour monsieur de Touzan est, quoique récente, aussi profonde que la vôtre, monsieur d’Hervais, pourquoi dois-je être éloignée ?
Marthe écoutait, stupéfiée, cette jeune étrangère.
— Vous me permettrez, charmante Mademoiselle, en vous portant des nouvelles, d’aller vous expliquer tous les « parce que » de votre « pourquoi ».
Elle se leva. Les paillettes d’or de ses yeux sombrèrent dans le mélancolique « au revoir » qu’elle dit au jeune romancier.
— « Doux et Joli Sosie », dit Jacques en lui baisant la main, ne soyez pas triste. Je vais, je vous le jure, hâter ma guérison.
À ce moment le domestique entra.
— Le chauffeur de monsieur le docteur prévient au téléphone qu’il a un léger accident et ne pourra être ici que dans une heure.
— Eh bien, moi, je vais vous conduire, dit Elly.
— Mais Mademoiselle, je n’ai pas fait mon ordonnance et ce serait vraiment abuser…
— Ne vous excusez pas. Je vous laisse avec monsieur de Touzan et je vous attendrai dans le petit salon ; je vous assure que je n’éprouve aucun chagrin de rester encore dans l’ambiance de notre cher malade.
Le docteur s’inclina en souriant. Et s’adressant à Marthe :
— Veuillez me donner ce qu’il faut pour écrire.
Quand il eut terminé son ordonnance, Jacques sonna, et le valet de chambre Auguste fut prié d’aller porter immédiatement la prescription du docteur.
— Ce n’est pas loin, ajouta Marthe, le pharmacien est au coin de la rue.
Le docteur serra la main de son client :
— Allons, soyez raisonnable. Couchez-vous tout de suite. Je reviendrai vers six heures, avec mon confrère le docteur Morène. Je vais passer pour vous choisir une garde-malade. Oh ! ne soyez pas jalouse, Marthe, vous ne pouvez pas soigner seule votre maître. Il me faut une nurse ayant obtenu ses diplômes qui inscrira la température du malade heure par heure et exécutera mes ordonnances à la lettre.
Et comme Marthe bougonnait :
— Grognez tant qu’il vous plaira, il faut que ce soit comme ça.
Et il partit après avoir serré les mains de Jacques et du comte d’Hervais.
Elly attendait seule dans le salon, car Dominga, prétendant manquer d’air, était allée se blottir dans l’auto !
La vérité est que la pauvre créature se sentait mal à l’aise dans ce milieu contaminé par l’horrible maladie qui faisait de si nombreuses victimes depuis un mois.
Le docteur donna l’adresse de la maison anglo-américaine où se trouvaient les nurses les plus dévouées et les plus soigneuses. Chemin faisant il étudia avec curiosité le petit être doux et volontaire qu’était Elly Gordon-Hope. Il comprit qu’elle aimait Jacques ; du reste elle ne faisait rien pour cacher cet amour, bien au contraire. Et, quand, dans le long trajet qu’ils firent ensemble il eut acquis la certitude que cette jeune fille était intelligente et pondérée, il lui permit de s’occuper elle-même du choix de la nurse et de tous les détails qui dépendaient de ce choix.
Quand ils descendirent rue Greuze, la jeune fille congédia Dominga.
— Rentre à l’hôtel, nourrice, cela te fera du bien de marcher.
Et elle pénétra avec le docteur dans le « Home of trained nurses. »
L’homme de science présenta à la directrice, Mrs Candower, mademoiselle Gordon-Hope, et baragouinant très mal l’anglais, il fut heureux de laisser les deux femmes s’expliquer ensemble. Il prit congé, recommandant que la nurse choisie se trouvât exactement à six heures, pour la visite des médecins.
Le nom de Gordon-Hope avait électrisé tout le personnel de la maison. La directrice connaissait la jeune milliardaire, sa compatriote, aussi se rendit-elle immédiatement à son désir quand elle lui demanda un entretien particulier.
Une demi-heure après, toutes deux sortirent ensemble et s’arrêtèrent au télégraphe, Elly voulant prévenir sa mère.
Après avoir fait différentes courses dans Paris, Elly et sa compagne s’en furent au Majestic Hôtel, et, prenant avec elle la directrice dans sa chambre, elle lui remit vingt billets de mille francs.
— Je vous en remettrai vingt autre mille dans huit jours.
Un instant après, Dominga et Marion apportaient des paquets qu’un groom avait retirés de l’auto, et elles restèrent bouche bée quand, après les avoir ouverts sur l’ordre donné par Elly, elles en sortirent des petits bonnets avec voile blanc, une longue blouse blanche et des gants en caoutchouc extra fins. Tout aussitôt, aidée et conseillée par la nouvelle venue, Elly se revêtit du costume complet des infirmières américaines.
La jeune fille se regardait avec complaisance quand son visage changea soudain.
— Ah ! j’oubliais… je dois être brune. Vite, Marion, apporte-moi la perruque que tu sais.
Et défaisant ses admirables cheveux, qui tombaient en ondes dorées sur ses épaules, elle pria Dominga de les tresser en nattes très serrées. Cette dernière, affolée, s’exécuta, faisant mille questions.
— Tout à l’heure, tout à l’heure, je t’expliquerai, mais fais vite, et surtout retrousse bien toutes les petites mèches de la nuque.
La jolie camériste revint avec la perruque que, par on ne sait quelle intuition, elle n’avait pas voulu rendre.
— Oh ! Madona, que vous êtes changée, avec ces vilains cheveux noirs.
— Tant mieux, dit joyeusement Elly, il faut qu’il en soit ainsi, bonne nourrice.
Et elle l’embrassa tendrement.
— Quelle heure est-il ?
Elle jeta un regard vers la pendule.
— Oh ! quatre heures dix. Écoutez-moi bien. Ne soyez pas inquiètes toutes deux. Je vais soigner monsieur de Touzan qui est, je crois, bien malade.
Dominga tomba sur un siège, le visage défait et pâle.
— Bon Zézus, c’est une folie, je ne puis être complice ! Si vous tombiez malade de ce méchant mal, tout retomberait sur moi ; madame Gordon-Hope me maudirait et elle aurait raison.
Mais Elly arrêta ce flot de paroles qui sortaient bourdonnantes et bafouillantes.
— Nourrice, je suis majeure, tu n’as donc rien à craindre. Je demande, par déférence, avis à ma mère pour quantité de choses, mais il est inutile de troubler son voyage par des craintes illusoires. Maman est très heureuse en ce moment, ce serait cruel de la tourmenter. Il ne m’arrivera rien. Tu sais bien que pendant cette affreuse guerre, j’ai soigné, en Amérique, des cas graves et contagieux, malgré tout le monde, et que je suis sortie de ces épreuves en pleine santé. Donc, ne te fais pas de chagrin, et obéis moi.
— Ah ! dit la pauvre femme en essuyant ses yeux pleins de larmes, vous savez bien que vous faites ce que vous voulez de votre vieille nourrice. Que dois-je faire ?
— Écoute-moi bien, nourrice, voila ce que tu feras : tu appelleras le numéro Passy 34-08 et demanderas alors Miss Lily Scorrer.
— Oh ! quel nom ! marmonna la nourrice.
— Tu diras que c’est de la part de Miss Elly Gordon-Hope, qui veut avoir des nouvelles.
Les grands yeux ronds de l’Italienne sortaient de leurs orbites et sa bouche entrouverte laissant tomber une lèvre hébétée, faisait de son visage un masque de stupeur. Mais Elly ne s’en effraya pas. Elle savait à quel point l’Italienne possédait l’art d’exagérer ses impressions.
— Je vais, du reste, écrire tout cela en deux copies, une pour toi, et une pour Marion. Il sera préférable que ce soit Marion qui téléphone aux heures indiquées. Elle pourra donner l’illusion de ma voix dans le cas où, cela arrive parfois, on entendrait distinctement.
Dominga, pinçant les lèvres, répliquait :
— Je crois que je suis plus sûre quand même, que Marion.
Mais Elly s’était assise à son petit bureau et écrivait.
— À dix heures, premier appel. Passy 34-08, Lily Scorrer… Puis dire : Mademoiselle Gordon Hope demande des nouvelles de monsieur Jacques de Touzan…
Miss Scorrer donnera le bulletin de santé, et mademoiselle Gordon-Hope, représentée par Marion ou Dominga, ajoutera : « Merci mille fois. Veuillez dire à monsieur de Touzan que mademoiselle Gordon-Hope forme des vœux constants pour son rétablissement. »
Puis à six heures, nouvel appel de Passy 34-08 pour la même mademoiselle Scorrer. Même demande de mademoiselle Gordon-Hope qui répondra suivant le bulletin que je vous enverrai : « Je suis bien heureuse… ou j’ai bien du chagrin. » Cet ordre du jour est pour la journée de demain. J’en ferai un autre pour après-demain.
Après avoir fait deux copies de ce troublant programme, elle en remit une à Dominga qui se sentait prise de vertige et développait ses craintes dans un flot de paroles ininterrompues, arpégeant toutes les gammes du vocabulaire italien.
La directrice essayait de la calmer, mais la lave bouillante du Vésuve se refroidit plus vite que la faconde italienne.
L’heure avançait.
Un léger frisson saisit Elly, ce qu’elle faisait était tellement osé !
Au moment de mettre son projet à exécution, elle en comprit toute la portée :
— Mademoiselle a le trac ?
— Oui, Marion, j’ai le trac.
Puis elle pensa, volontaire et combative :
— Tant pis, le sort en est jeté. C’est le bonheur de ma vie que je risque en ce moment. Je l’ai voulu, je le veux encore. Partons.
Elle embrassa sa nourrice, serra la main de mademoiselle de Saulowa. qui, froide et pincée, trouvait tout cela d’un goût douteux, et elle partit avec madame Candower.
Il était cinq heures et quart. Le jour était sombre et Elly se réjouissait de voir le ciel s’obscurcir.
Quand elles arrivèrent à Passy, le domestique leur dit que Monsieur s’était endormi.
— C’est bien, dit la directrice, nous attendrons le docteur, j’ai rendez-vous avec lui à six heures. J’amène la nurse qu’il m’a demandée.
— Ah ! bien ! bien ! fit le domestique d’un air entendu. Je vais vous envoyer Marthe.
Elly commençait à se remettre. Le petit hôtel était sombre et les pièces étaient éclairées par des lampes douces et tamisées. Marthe entra bougonnante.
— C’est vous, la nurse, ah bien, c’est du propre d’envoyer des gamines, c’est lourd à remuer, un malade.
— N’ayez crainte, répondit sèchement la directrice américaine, Mademoiselle est anglaise, et sous son apparence frêle elle est très forte, j’en prends la responsabilité.
Le ton autoritaire de Mrs Candower en imposa à Marthe.
— C’est bon, on verra. Venez que je vous montre votre chambre.
Elly se sentit plus à l’aise. La chambre était un petit cabinet noir prenant jour sur un couloir-galerie. Peu importait d’ailleurs à la jeune fille. Elle remercia doucement Marthe.
— Demain, j’irai chercher ma malle.
— Oh ! n’apportez pas trop de choses, je ne pense pas que ça va durer. Monsieur est solide. C’est la première fois qu’il est malade. Faut pas croire que vous allez prendre racine ici.
Mais Mrs Candower lui imposa silence à nouveau. Les docteurs venaient d’arriver. Ils regardèrent à peine la nurse et remercièrent la directrice qui se retira, recommandant chaudement son infirmière.
Elly entra dans la chambre à la suite des médecins. Le malade se réveilla doucement pendant l’auscultation du docteur Morène, lequel avait été appelé par son confrère.
Jacques de Touzan, abattu par 39∘ de fièvre, ne distinguait rien. Marthe et la nouvelle nurse l’avaient aidé à se soulever. Il se laissa faire, inconscient des mains qui le touchaient.
Après l’avoir ausculté dans le dos, on l’étendit doucement, et Marthe découvrit la poitrine du malade afin de permettre aux docteurs d’examiner soigneusement le cœur.
L’examen terminé, les docteurs se retirèrent.
— Nous vous appellerons dans un instant, Mademoiselle. Comment vous nommez-vous ?
— Lily Scorrer.
— Lily c’horreur. En v’là un nom, murmura la vieille Marthe.
— Eh bien, mademoiselle Lily, faites de suite chercher une poche en caoutchouc que vous emplirez de glace pilée. Il faudra la placer sur la tête du malade et la renouveler tous les quarts d’heures, en prêtant attention à ce qu’il ne soit pas mouillé.
Marthe accompagna les docteurs ; puis les voyant causer ensemble tout bas, avec des figures graves, la pauvre femme s’approcha.
— Mon Dieu ! C’est donc qu’il est si sérieusement malade ?
— Oui, ma brave femme, très malade.
Et, voulant achever la consultation :
— Vite, vite, la glace, c’est très pressé, dit Obissier.
La servante courut en sanglotant jusque chez le pharmacien.
Elly, restée seule, s’approcha de Jacques. Elle regarda longuement le beau visage qui s’était émacié sous l’influence de la fièvre qui le minait depuis quelques heures. Le col ouvert laissait voir son beau cou souple et musclé, entre ses lèvres, séchées par le mal, une lignée de dents blanches. Il n’avait jamais paru plus beau à la jeune fille.
Elly fut soudain tirée de son rêve.
— A boire ! murmura le malade.
Elle prit le verre, souleva la tête brûlante du jeune homme et le fit boire lentement. Les yeux de Jacques se fixèrent alors sur le jeune visage et restèrent, sans battements de cils, avec une ardente interrogation. Elly sentit ce regard la pénétrer et devint pourpre.
— Qui êtes-vous ? demanda la voix lointaine du malade.
— La nurse appelée par les docteurs pour aider votre vieille gouvernante.
Elle avait doucement posé la tête du malade. Marthe rentra.
— Mademoiselle Lily, les docteurs vous attendent.
— Mademoiselle Lily… murmura Jacques.
Puis, la fièvre embrumant son cerveau, il ne chercha plus à comprendre et ferma les yeux.
Les praticiens mirent la jeune nurse au courant de ce qu’il fallait faire et prirent rendez-vous pour le lendemain à sept heures du matin.
— Voici mon numéro de téléphone, dit le docteur Obissier.
Puis, son regard s’étant arrêté sur Elly :
— Est-ce que nous n’avons pas déjà soigné un malade ensemble ?
— Oh ! non, docteur. Je suis arrivée cette semaine de Londres, et je n’ai jamais eu l’honneur de vous rencontrer.
Après avoir expliqué à la jeune fille toutes les clauses de l’ordonnance qu’ils venaient de rédiger, les médecins se retirèrent.
La glace, emprisonnée dans l’étroite pochette, fut placée sous la tête du malade qui sembla aussitôt en ressentir l’effet calmant ; et la petite nurse s’installa au chevet du bien-aimé.
Marthe allait, venait, commandait, gourmandait, sans jamais se lasser, et comme elle était d’une jalousie extrême, elle se refusa à laisser donner à son maître, par d’autres mains que les siennes, les soins intimes qu’exigeait son état. Et Elly bénit cette jalousie furieuse de la vieille servante.
Elle passa toute cette première nuit au chevet de Jacques qui délirait. Seule, Elly, pouvait distinguer le vrai de l’imaginaire dans ce flot de paroles incohérentes. Son nom revenait sans cesse, puis une colère soudaine agita ses mains.
— Ôtez ces paniers, ôtez cette pendule. Oh ! les pauvres, les pauvres vendeuses.
Elly dut faire appel à sa mémoire ; puis, dans un tendre sourire compatissant :
— Pauvre ami ! Comme il a souffert dans ces magasins : Jamais, jamais, nous n’y retournerons ensemble, mon Jacques bien-aimé !
Elle lui prit doucement les mains, essayant par de lentes pressions, de calmer son agitation. En effet, sous les effluves de ce petit être, qui réunissait toutes ses forces psychiques pour secourir son ami, le malade se calma peu à peu.
La glace, renouvelée sans cesse, avait apaisé les douleurs de tête et il s’endormit. Marthe, qui guettait Elly, la trouva attentive et docile. Elle se radoucit donc un peu et conseilla à la jeune fille d’aller se reposer.
— Mais je ne suis pas encore fatiguée, madame Marthe.
— Eh bien ! restons toutes les deux.
Et Marthe s’installa de l’autre côté du malade.
La nuit fut cruelle pour Jacques, et par conséquent très fatigante pour ses gardiennes. Le docteur ne cacha pas son inquiétude à la nurse. La malheureuse enfant faillit perdre contenance quand elle apprit la cruelle vérité.
— Il est mal, très mal, tout est à craindre ! Seules sa jeunesse et sa constitution robuste peuvent le sauver. La science ne peut pas grand chose dans cette terrible maladie.
Elly fit un effort surhumain pour ne pas éclater en sanglots. Elle ne voulut pas quitter le malade un instant et Marthe dut se fâcher pour lui faire prendre un peu de café.
À dix heures, on la prévint que le téléphone l’appelait. Quand elle revint, elle répondit au regard interrogateur de Marthe :
— C’est mademoiselle Gordon-Hope qui fait demander des nouvelles de monsieur de Touzan.
Marthe prit une mine hargneuse.
— Ah ! oui, cette étrangère blonde qui est venue hier matin. Elle me plaît tout juste cette yankee. Du reste, elle vous ressemble un peu, mais j’aime mieux vot’ figure.
Elly feignit d’essuyer son visage pour cacher sa rougeur.
— Vous qui êtes anglaise, vous devez la connaître, parce que, voyez-vous, anglais ou américain, c’est tout comme.
— Pas pour eux, dit en riant la jeune fille.
Le malade donna des signes d’impatience, quoique ce petit colloque eût lieu à voix basse. Jacques avait surpris le nom d’Elly. Il murmura :
— « Joli Sosie », quand est-ce que je te verrai ?
La fausse nurse faillit se trahir dans le mouvement qui la porta vers le malade. Marthe la repoussa, puis se penchant :
— Qu’est-ce que Monsieur demande ?
Et les lèvres brûlantes bégayèrent :
— « Joli Sosie » !
— Je ne comprends pas, murmura la vieille femme.
La petite nurse s’approcha : Le visage du malade s’empourpra soudain. Ses yeux s’agrandirent démesurément et se fixèrent sur la douce vision, et les paroles s’échappèrent en flux.
— C’est toi ! Te voilà ! C’est toi, « Joli Sosie ! » Je vois l’or de tes prunelles qui sombre dans les larmes. Pourquoi ? Tu ne dois pas pleurer. Nous allons partir ! Tiens, le clakson de l’auto nous appelle. Ah ! quel bruit ! Qu’il se taise !
Et pris de fureur il cria :
— Assez ! Assez ! Ce bruit me casse la tête !
Et il retomba épuisé.
La jeune nurse profita de cette faiblesse pour glisser entre ses lèvres le contenu d’une petite cuiller de vermeil, et quelques instants après le malade tombait dans le sommeil que donnent les stupéfiants.
— Si cela ne vous gêne pas, madame Marthe, je vais aller jusque chez moi.
— Allez, allez, je reste là.
— Je serai de retour dans une demi-heure.
— Vous feriez bien mieux de dormir quelques heures.
— Non, je ne veux pas, je reviens tout de suite.
— À votre gré.
Et Marthe pensa :
— Tout beau, tout nouveau. Il faudra voir dans quatre ou cinq jours, puisque les médecins disent qu’il y en a encore pour une ou deux semaines, à moins que…
Et, frissonnante, elle s’approcha du lit.
— Mais non, ils se trompent les médecins. Un si beau garçon, et plein de talent.
Elle se pencha sur le jeune homme endormi, dont l’haleine brûlante vint jusqu’à elle. Elle se redressa.
— C’est chaud comme son sang. Il vivra ! Il vivra mon bon maître.
Et de grosses larmes lavaient sa face grise.
La petite nurse, couverte de sa mante de laine noire, avait retiré son bonnet, son voile, et rabattu son capuchon ; elle sauta dans un taxi, et arrivée à l’hôtel :
— Vite un bain, Marion, et prépare-moi tout ce qu’il me faut pour me changer.
Dominga était accourue. Elle embrassa follement, à l’Italienne, sa jeune maîtresse.
— Ah ! que vous voilà pâle. Est-ce Dieu possible de se fatiguer ainsi ! Comment va-t-il ?
— Très mal, très mal.
— J’irai tantôt, à Saint-Honoré d’Eylau brûler deux cierges.
— C’est cela, nourrice.
On frappa doucement à la porte. C’était mademoiselle de Saulowa. Elle la pria d’attendre. Dominga croisa ses mains :
— Elle a écrit à votre mère.
Elly sourit…
— Et qu’est-ce qu’elle a pu lui dire ? Madona !
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