Chapitre 8
Quelques instants après, Elly, délassée par son bain chaud, reçut mademoiselle de Saulowa à laquelle elle tendit gracieusement la main.
— J’espère, Mademoiselle, dit l’importante personne, que vous n’allez pas retourner chez monsieur de Touzan.
— J’y retourne immédiatement, chère Mademoiselle, et je dois vous prévenir que pour mettre votre responsabilité à couvert, j’ai tout expliqué à ma mère dans un long télégramme qu’elle a reçu en route.
Un groom entra.
— Ah ! une dépêche de ma mère. Non, c’est de Gennaro. Écoutez, Mademoiselle.
Elle lut :
« Madame votre mère a reçu votre télégramme. Elle vous supplie de vous faire faire une piqûre préventive. Télégraphiez nouvelles de monsieur de Touzan à Dijon, où nous restons encore un jour. Ne soyez pas inquiète, madame votre mère va très bien, et vous trouverez dans une lettre que vous recevrez sans doute aujourd’hui, l’explication de son séjour prolongé dans cette ville. Votre mère demande que vous soyez prudente pour l’amour d’elle. Mes plus dévotieux hommages. – Gennaro. »
— Quelle mentalité ! murmura mademoiselle de Saulowa.
Elly feignit de ne pas entendre.
— Vous voilà tranquille, Mademoiselle, dormez en paix, et soignez ma pauvre Dominga qui se fait du mauvais sang parce qu’elle me croit en danger.
Elle prépara un second télégramme en réponse à celui qu’elle venait de recevoir, et le remit à Marion.
— Vous n’avez pas besoin de moi ? demanda mademoiselle de Saulowa.
— Non, merci.
La demoiselle de compagnie salua sèchement et se retira.
— Elle a dû avaler une tringle, laissa échapper Marion.
Mais Elly se souciait peu de mademoiselle de Saulowa. Elle avait hâte de retourner à Passy.
Cependant que la jeune fille vivait parmi ces inquiétudes, madame Gordon-Hope et son compagnon s’attardaient en route. Ils devaient rester douze heures à Dijon à l’Hôtel de la Cloche. Les bons vins, la bonne chère retenaient la voyageuse dans les délices de la Bourgogne. La gourmandise était le péché mignon de la mère d’Elly et malgré les instances de Gennaro qui, lui, avait hâte d’arriver à Rome, ils ne partirent qu’au bout de cinq jours.
Après avoir brûlé Dôle et Pontarlier, l’auto s’arrêta devant une rustique petite auberge entrevue sur le bord de l’Orbe, délicieuse petite rivière suisse. L’aubergiste était en train de traire une vache qui prit peur au bruit du moteur et s’enfuit affolée.
— Ah ! en voilà de la belle ouvrage qu’elle fait, votre mécanique, dit la paysanne.
Et, essuyant ses mains à son tablier, elle continua, fâchée :
— Que vous voulez, à cette heure ? J’ai rien à vous donner, même pas le lait de ma vache, qu’est perdu ; et mon petit fieu qui pleure et qui l’attend son lait.
L’Américaine s’était approchée de la vieille.
— Voilà cent francs, ma bonne dame, pour votre lait perdu et je vais entrer chez vous me reposer. Pendant ce temps j’enverrai l’auto chercher du lait, voulez-vous ?
— Cette douce voix, ce joli et sympathique visage, ce billet de banque, transfigurèrent la vieille paysanne.
— Ben sûr que je veux que vous vous reposiez. Entrez ! Entrez ! V’là un bon fauteuil. Quoi que vous voulez boire et manger ?
La pièce, de plain pied avec le sol, était grande, bien éclairée et enrichie par sa luisante propreté.
Puis-je passer la nuit ici ?
La paysanne resta coite.
— Ben sûr, mais y a que cinq chambres et dame, c’est simple.
Gennaro qui s’était immédiatement enquis, redescendait l’escalier de bois et répondit :
— C’est aussi propre qu’ici. Les chambres sont peintes à la chaux, le sol carrelé vert et blanc. Vous pouvez très bien passer la nuit ici. Je vais tout faire préparer de suite.
La limousine donna quelques tours de roues et la seconde voiture avança. Une grande fille maigre, efflanquée, mais musclée comme un homme, offrit ses services.
— Préparez la grande chambre numéro 1, dit Gennaro.
— Alle est prête, gronda la fille.
— Non, enlevez le lit. Voici qui le remplacera.
Et le chauffeur et le maître d’hôtel enlevèrent du dessus de la voiture une caisse enveloppée d’une sorte d’énorme étui de peau ; un rouleau de grosse toile et une boîte assez étroite, mais ayant près d’un mètre de haut. Le tout fut monté dans la chambre destinée à madame Gordon-Hope. Cette chambre se trouva, quelques minutes après, ornée d’un lit canapé, avec une couverture de satin broché doublée de fin et blanc Thibet et d’une magnifique carpette. Sur une ravissante table à truc (dont le plateau, fait d’étroites lames de bois collées fortement sur une toile à fleurs, se roule et se déroule à volonté, dégageant les quatre pieds qui se vissent à l’intérieur), Dinah Foxwell prépara la cuvette d’argent avec son large broc, les brosses, la savonnette et la trousse à ongles.
La grande fille, restée à la porte pour voir, porta ses deux mains à sa tête et murmura :
— C’est-y possible, tout ça, c’est-y possible !
Certes, madame Gordon-Hope n’était pas poseuse, mais elle avait été prévenue par sa sœur du piteux état des petits hôtels de France, dont cette dernière avait tant souffert, qu’elle n’avait jamais voulu revenir dans notre doux pays. Il est certain qu’en Amérique, le plus infime canton perdu dans la campagne ou dans les déserts de l’Arizona, offre au voyageur exténué une bonne salle de bains, avec eau chaude, eau froide, douches, des chambres aérées avec tapis étouffant le bruit des pas des autres voyageurs, l’électricité partout, dans les chambres, les couloirs et toute la propreté hygiénique si indispensable aux nécessités de la vie et si ignorée par les propriétaires des petits hôtels français.
Madame Gordon-Hope s’était mise à la fenêtre ; à ses pieds roulait, bondissante et joyeuse, la petite rivière de l’Orbe.
— Voyez, Gennaro, dit-elle sans se retourner, devinant la présence du jeune homme qui venait d’entrer, voyez comme il est triste de constater que partout la vie et la mort se côtoient. Ce coin charmant plein de poésie et de vitalité, est gâté par ces deux hommes.
Gennaro vit alors, étendu à plat ventre au milieu des herbes hautes, un vieillard qui, sournoisement, patiemment, happait des petits poissons argentés. Ils se débattaient désespérément sous la prise du cruel hameçon. Plus loin, caché derrière un tronc de saule, un jeune homme, le visage fermé, le regard dur, le fusil épaulé, guettait un canard sauvage qui, lui aussi, était à l’affût d’une proie au milieu des roseaux, et ce si petit coin, calme et riant, évoquait le monde entier avec ses appétits, sa férocité et son mépris du droit à la vie.
Ils rentrèrent tous deux, un peu attristés, mais la table servie, joliment éclairée par un candélabre bas dont les bougies étaient coiffées d’abat-jour roses, quelques fleurs, tout un charme d’intimité, ramena le sourire sur leurs lèvres.
— Berthon, dit madame Gordon-Hope à son maître d’hôtel qui lui présentait des petits radis taillés en boutons de roses, vous êtes un homme bien précieux et je me demande comment vous pouvez, avec si peu de temps devant vous, arriver à me donner tout cet aimable confort.
Le serviteur remercia avec un grave sourire.
Le dîner simple, mais excellent, remit en douce belle humeur ces deux êtres qui n’étaient jamais bien expansifs.
Le lendemain, la paresseuse femme se leva tard ; elle prit à la hâte une tasse de thé, après avoir très généreusement remercié la vieille hôtelière, elle commanda les voitures, et les voyageurs se remirent en route par une journée captivante et douce comme il y en a souvent à l’approche du printemps.
Madame Gordon-Hope voulut longer le lac de Neuchâtel, et les voyageurs eurent la chance de le voir éclairé par le coucher du soleil. La charmante femme fit remarquer à son fiancé le fantastique paysage qui se déroulait de l’autre côté de la rive allant au Jura.
Les grands sapins, au dur feuillage, se dressaient rudes et noirs sur le ciel rougeoyant, en silhouettes rigides, tels des juges de l’Inquisition. De grands arbres morts tendaient leurs bras tordus.
— On dirait l’Enfer du Dante, murmura Gennaro.
— C’est grandiose et terrifiant.
Et l’Américaine s’enfonça dans les coussins de la limousine.
Arrivés à Lausanne, ils passèrent la nuit dans le magnifique hôtel du Lac, puis gagnèrent le lac de Genève par Vevey où ils firent étape. Cet adorable pays situé sur le lac de Genève, enthousiasma l’Américaine.
Elle resta trois jours dans cette ville, visitant les fabriques, achetant une dizaine de montres de toutes les formes, de tous les prix. Elle voulut même faire une provision de cigares. Mais Gennaro l’en dissuada. Enfin elle acheta une délicieuse villa dont les pelouses vertes se mouraient dans les eaux du lac.
— Si vous voulez, Gennaro, dit-elle amoureusement, en revenant de Rome, nous resterons ici quelque temps.
Et rentrés à l’hôtel, elle le pria d’aller avec Berthon, prendre le plan intérieur de la villa. Il fut décidé qu’on enverrait tous les meubles d’Italie ; elle s’étendit sur une chaise longue pour attendre le retour du jeune homme et elle s’endormit, rêvant qu’elle faisait avec son nouvel époux de grandes randonnées dans les montagnes de la Savoie, qu’on entrevoyait du haut de la villa.
Après cette longue étape, les voyageurs reprirent leur route pour regagner le Simplon par la vallée du Rhône.
Ce voyage fut un enchantement, car rien n’est plus beau, plus émouvant, et parfois plus tragique que cette coulée du Rhône parmi les rocs, les plaines, les pics, les mélèzes, les sapins. Peu à peu la lourde limousine se mit à gémir, car la montée devenait rude.
La voyageuse poussa un cri d’admiration.
Le Simplon apparaissait, sa neige endiamantée par un pâle rayon de lune semblait un suaire magnifique déroulé sur un immense cimetière. Le spectacle était si impressionnant qu’il s’imposa aux voyageurs, et tous deux se surprirent le regard extatique les mains jointes pour la prière.
Ils remontèrent en voiture.
— C’est beau, Gennaro, vraiment beau. Cela nous transporte dans le Colorado. Nous irons, n’est-ce pas, par un soir doux comme celui-ci ; mon pays est si grandiose aussi.
— Oui, dit Gennaro tendrement, car il ressentait comme sa compagne cette impression de mystère infini dans lequel nous plongent les manifestations glorieuses du divin Créateur.
Du Simplon à Domodossola, la route est assez belle ; ils arrivèrent cependant un peu tard et il fut décidé qu’ils passeraient le reste de la nuit dans une modeste auberge qui se dressait toute blanche juste à l’entrée de la petite ville.
La chambre destinée à madame Gordon-Hope fut transformée tout comme celle de la vallée d’Orbe et la charmante femme qui savait que le lendemain elle allait faire des heureux, s’endormit bercée par la divine charité. Gennaro, lui, s’enquit prés de l’aubergiste, de la famille Torelli, et le brave homme la dépeignit comme une famille nécessiteuse et très honnête. Torelli était peintre ornementiste pour l’intérieur et l’extérieur des maisons. C’était un homme gai et bon, très dépensier quand il avait la bonne commande, très dépensier quand il n’en avait pas. Aussi sa femme et ses huit enfants se trouvèrent dépourvus après l’accident mortel du joyeux peintre qui, tombé de cinq mètres de haut en enjolivant la salle de la nouvelle mairie de Domodossola, mourut sans avoir repris connaissance. La femme, maintenant, faisait les ménages de trois petites maisons bourgeoises et presque tous les enfants travaillaient.
Tous ces renseignements furent transmis à madame Gordon-Hope après le thé du matin. Elle s’habilla aussi vivement que lui permettait le service réglé de Dinah et elle partit en compagnie de Gennaro. L’aubergiste prit place près du chauffeur pour lui indiquer le chemin. Ce service fut très apprécié par le jeune secrétaire, car l’auto dut faire quantité de circuits pour éviter les rues trop étroites et tortueuses.
Quand la limousine s’arrêta devant la maison des Torelli, toute la petite rue fut en émoi. Les bambins entouraient l’automobile, montaient sur le marchepied, frappaient aux carreaux, touchaient aux lanternes, etc., Paul Bourneuf le chauffeur, était fou de rage, et voulait renvoyer tout ce petit monde, mais sa colère amusait les Italiens. Gennaro harangua la petite foule. Les phrases d’argot français débitées par le chauffeur, avaient mis en hilarité tout ce petit monde bariolé ; mais les reproches adressés dans leur langue par l’élégant secrétaire, calmèrent la fougueuse faconde du groupe.
L’américaine regarda curieusement cette petite maison sur laquelle étaient peints des bouquets de fleurs entourés de rinceaux plus ou moins fantaisistes. Cette maison qui abritait tant de misère semblait cependant joyeuse, car, sous le beau ciel italien, la pauvreté est supportable. Le soleil n’est-il pas le plus généreux des bienfaiteurs ?
Quand madame Torelli se fut rendu compte que cette voiture magnifique était arrêtée pour elle, rien ne put maîtriser sa joie bruyante.
Elle appela ses enfants, tourbillonnant sur elle-même, ne trouvant plus l’escalier, butant dans les meubles, criant, pleurant, chantant. Sa marmaille était accourue, moitié apeurée, moitié joyeuse ; il n’y en avait que cinq sur les huit, trois de ses gosses travaillant chez des artisans, deux jumeaux de quinze ans, chez un potier et un chez un maréchal-ferrant. Sur les cinq enfants présents, il y avait trois filles et deux garçons ; le plus jeune avait trois ans et était né quatre mois après la mort de son père. L’aînée des fillettes avait treize ans ; elle était svelte et gracieuse ; on retrouvait dans ses grands yeux pleins de curieux émoi le regard humble et timide de la Dominga.
Madame Torelli était maintenant devant la portière qu’elle tenait ouverte, et, dans un flot de paroles savoureuses, elle remerciait madame Gordon-Hope de s’être arrêtée chez elle. Puis, écartant le fichu à fleurs qui se croisait sur son opulente poitrine, elle tira une dépêche que lui avait envoyée sa belle-sœur. L’aimable Américaine sourit de ce sourire charmant qui lui gagnait immédiatement les sympathies. Gennaro l’aida à descendre d’auto et elle pénétra dans la maison.
La petite foule grouillante s’était écartée et maintenant parlait bas, avec des exclamations respectueuses et admiratives.
La Torelli avait envoyé un voisin chercher ses trois fils au travail. Assise inconfortablement sur une chaise mal rempaillée, la délicieuse Américaine se disait très bien installée et quand la fillette vint lui offrir sur une assiette à fleurs des bananes et une grenade, elle gourmanda vertement en anglais Dinha Foxwell, la sèche camériste, qui avait repoussé la jeune fille avec mépris ; puis, elle prit une banane et sembla la manger avec délices, alors qu’en vérité elle n’aimait pas ce fruit ; puis ses yeux restèrent un instant fixés sur un vase placé sur un bahut.
— Qu’est-ce ? Voyez donc, Gennaro, ce vase est tout à fait charmant.
Le jeune secrétaire se leva, et après avoir sollicité d’un regard madame Torelli, il prit le vase et le mit sur le petit guéridon, auprès de l’assiette aux fruits.
— Mais ce vase est ravissant et d’une grâce parfaite. D’où vient-il ?
La porte s’ouvrait en ce moment et, joyeuse et fière, la Torelli poussa devant l’Américaine un bel enfant de seize ans.
— Le voilà, celui qui a fait le vase, le voilà ! criait la Torelli, rouge d’orgueil. C’est mon fils, Julio Torelli, qui est travaillant chez un potier ; et que le monde dit qu’il est oune artiste.
L’enfant avait levé les yeux sur madame Gordon-Hope.
Une immense reconnaissance se lisait dans ce fier regard.
— Il est admirablement beau, dit en anglais l’Américaine, et ce front me semble fait pour porter le diadème de la gloire. Oui, c’est un véritable artiste, car, plus j’examine cette poterie, plus je la trouve parfaite par la hardiesse des proportions qui n’en altèrent pas la grâce.
Alors, devenue sérieuse, madame Gordon-Hope dit à la Torelli :
— Madame, voici cinq mille francs pour ce vase ravissant, je vous le confie, je viendrai le reprendre. Quant à votre fils, je vous demande la permission de m’intéresser à lui. Il sera, je crois, un très grand artiste, et je remercie Dieu de m’avoir amenée ici pour me confier un avenir.
Julio Torelli était tombé à genoux devant la séduisante et bonne créature, et les mains jointes, il murmura en italien.
— Graciosa, Madona, je baise tes pieds, je te devrai ma vie.
Quant à la Torelli, elle tournait et retournait dans ses mains les cinq billets de mille francs sur lesquels pleuvaient de grosses larmes.
Sa voix s’était étranglée dans sa gorge ; elle regardait ses huit enfants, et le cœur cassé d’émotion :
— Ah ! poveros ! poveros ! comme on va être heureux.
Au moment où madame Gordon-Hope se préparait à partir, le curé entra. C’était un petit homme rond, joyeux. Il venait d’apprendre la visite de l’Américaine, et son admiration à la vue de la jolie poterie.
— Ah ! Madame, que je suis heureux, dit-il de suite. On m’affirme que vous allez protéger mon filleul, Julio Torelli. Hélas ! Je ne suis qu’un pauvre curé mais j’aime les arts, et dès sa plus petite enfance, j’ai prédit à Julio une belle carrière d’artiste. Je ne pouvais rien par moi-même, mais les élus de Dieu ne restent jamais en arrière, et j’avais la certitude que la Providence viendrait ; et elle est venue sous la forme la plus charmante. Et je vous remercie, Madame, dit-il, en se penchant sur la petite main blanche et potelée que lui tendait l’Américaine.
Il fut alors convenu que le brave curé recevrait une lettre avec les instructions nécessaires.
Le parrain déclara qu’il accompagnerait son filleul, pour le remettre lui-même entre les mains de sa bienfaitrice.
Gennaro prit l’adresse exacte du presbytère, puis il glissa mille francs entre les mains du curé disant tout bas en italien :
— Pour les pauvres de la paroisse.
Les voyageurs se mirent en route au milieu des hurrahs reconnaissants. La famille Torelli était à genoux sur l’étroit trottoir d’herbe.
Dans la voiture, l’Américaine serra les mains de Gennaro.
— Ah ! mon ami, comme le bonheur de ces pauvres gens ensoleille mon cœur.
— Oui, répondit Gennaro. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent de minutes exquises ceux-là qui ne veulent pas donner… Et je ne parle pas pour ceux qui sont riches et avares ; non, je parle de ceux qui, avec une fleur, un sourire, une parole, peuvent illuminer une prison, sécher des larmes, faire naître l’espérance, et qui ne le font pas !
— Hélas ! je n’ai aucun mérite, je le sens bien, murmura avec une subite tristesse la charmante femme. Je n’ai aucun effort à faire, je ne me prive de rien ; il y a peut-être un peu d’égoïsme dans mon cas ; j’aime tant voir le bonheur rayonner autour de moi ! !
Gennaro lui baisa tendrement les mains, murmurant :
— Divine !… Divine !
Visiter l’Italie en auto est un plaisir des dieux, car ce séduisant pays vous réserve sans cesse d’innombrables et admirables panoramas. Cependant, madame Gordon-Hope refusa son admiration à Milan. Parme, Modène et Bologne lui plurent davantage. Elle avait hâte d’arriver à Florence, pour se reposer deux jours chez une de ses amies, petite Américaine originale qui vivait à Settignano dans une propriété poétique et reposante. L’amie de madame Gordon-Hope répondait au nom de Doudou. Elle était petite, blonde, agitée, spirituelle, spontanée. Elle fit à la milliardaire les honneurs de Florence.
— Je ne puis, dit-elle en plaisantant, vous présenter l’Arno ; l’aimable fleuve qui traverse Florence est absent pour le moment.
En effet, il était complètement à sec, et les enfants, pieds nus, cherchaient à attraper de petits poissons dans des flaques qui, plus ou moins profondes, avaient gardé l’eau de l’infidèle Arno.
Conseillée par son amie Doudou, madame Gordon acheta quelques très beaux marbres dont quelques-uns furent destinés au poétique jardin de la villa de Vevey, puis elle chargea sa gentille amie de lui choisir tout un mobilier pour cette nouvelle demeure.
Et Gennaro lui remit les plans intérieurs de la maison. Doudou battait des mains joyeusement, car elle adorait bibeloter.
— J’irai là-bas, my darling, et vous jure de créer dans ce coin charmant un nid digne d’abriter l’Amour lui-même.
La maison de Settignano est une espèce de vieux castel ayant des jardins, des terrasses, des labyrinthes de verdure, des bassins de marbre qui, les uns roses, d’autres blancs, des escaliers inattendus qui vous précipitent dans une charmille sombre ou sur un tertre de fleurs brillantes entouré de basses balustrades et sans cesse le front se heurte à un mur d’arbustes, ou bien le regard se perd dans l’infini. Ce coin était suggestif et troublant. Il devait y avoir des oubliettes cachées et des portes murées dans tout ce chaos de pierres et de verdure. Madame Gordon-Hope fit part à son amie de tous ces soupçons. Doudou riait et frissonnait tout à la fois. Elle aimait passionnément l’inconnu, l’irréel et, sans fanfaronnade et sans peur, elle rêvait dans cette sombre demeure les pires aventures, car, quoique ayant déjà passé la trentaine, elle attendait son Messie.
Accoudées toutes deux au balcon d’une des terrasses, le soir, Doudou montra, s’illuminant doucement, la petite maison habitée par le génial poète d’Annunzio.
C’était loin, très loin sur la colline, le mystérieux abri du fils des dieux. Tout autour, des sapins se dressaient, tels de sombres sentinelles, prêtes à défendre ce héros évocateur des plus belles années de la Renaissance. Oui, c’était loin et cependant les deux Américaines haletaient d’émotion.
Elles se remémorèrent des passages de ses beaux livres ; puis, la voix de madame Gordon-Hope soupira, en italien, un des merveilleux sonnets du poète. Plus hardie, plus cérébrale, Doudou lança dans la nuit les vers amoureux et vibrants que la passion du poète pour la grande comédienne italienne lui avait inspirés. Et ces deux femmes, la jeune vieille fille et la veuve, évoquaient, l’une le regret de n’avoir pas connu la minute du grand mystère, l’autre, l’émoi d’un souvenir qu’estompait un nouvel espoir.
Un léger frisson secoua leur nuque.
— La brise est fraîche, murmura Doudou. Bonsoir.
Toutes deux avaient le désir de continuer leur rêve.
Madame Gordon-Hope quitta son amie avec mélancolie, mais la pensée d’arriver bientôt à Rome, fit renaître son aimable humeur et l’atmosphère enchantée de l’idéale Toscane la reprit toute entière.
— Que ce pays est beau, Gennaro.
Ils roulaient dans la délicieuse vallée de la Chiana qui, jadis pestilentielle, est devenue grâce au génie de Fossombroni une des plus riantes et fécondes vallées de l’Italie.
Les voyageurs avaient formé le projet de dîner à Orvieto, mais cette petite ville morte et sans charme déplut à l’Américaine, qui décida qu’on dînerait à Rome.
Un télégramme fut envoyé à la princesse Borgheri, Américaine, mariée depuis peu, et intime amie de madame Gordon-Hope.
Vers six heures, l’auto entrait dans Rome. Gennaro avait pâli. Rien n’échappe à une femme aimante.
— Ami, qu’avez-vous ?
— Je ressens une profonde émotion. N’est-ce pas à Rome que je dois connaître l’ineffable bonheur ?
« C’est ici que je suis né, ici que j’ai souffert.
— Gennaro ! murmura la jeune femme.
Et elle posa sa main sur celle du jeune homme, la pressant doucement. Ce geste charmant était si plein de tendresse que Gennaro se pencha pour appuyer son front sur la douce main, messagère d’amour.
La limousine s’arrêtait devant la villa Raphaël.
La villa était située entre les Thermes de Dioclétien et la Porte San-Lorenzo.
La vue était magnifique et pleine de charme.
La Rolls-Royce entra dans le parc, et dès son arrêt fut immédiatement entourée par une nuée de serviteurs empressés, un peu bruyants, mais animés par le désir de plaire.
— Pourriez-vous, demanda de sa voix musicale, madame Gordon-Hope, pourriez-vous téléphoner tout de suite à la princesse Borgheri que je suis arrivée.
— On téléphone en ce moment à madame la princesse, répondit en s’avançant un homme d’une cinquantaine d’années.
Puis il continua :
— J’ai été engagé comme maître d’hôtel pour le service de Madame, et…
Il resta incliné, attendant la réponse.
— Bien, merci. Comment vous nommez-vous ?
— Antonio Trinchero.
L’Américaine avait monté quelques marches du large perron et elle regardait le parc magnifique, la longue allée ombreuse dans laquelle l’auto s’était engagée pour la conduire à cette nouvelle demeure. Le soleil couchant empourprait le sable fin et illuminait tout le parc, l’odeur grisante des orangers en fleurs, des roses thé qui tombaient mollement du haut de la terrasse couronnant le perron, tout ce charme pénétrant des effluves de la nature surchauffée par le soleil, immobilisait son vouloir. Elle serait restée là souriante, anéantie, si Gennaro ne l’avait tirée de son rêve.
Elle se retourna et sa voix, devenue lointaine, murmura :
— Quelle sensation d’infini repos. Votre pays, Gennaro, semble créé pour le rêve et l’amour.
Le jeune homme s’approcha d’elle et tous deux montèrent lentement les marches du perron.
Le clakson d’une auto secoua leur torpeur et quelques secondes après la jeune princesse Borgheri embrassait tendrement sa grande amie Ève Gordon-Hope. Dix ans distançaient la naissance de ces deux femmes, mais leur amitié ne semblait pas s’en douter.
— Êtes-vous contente, Ève, de votre installation ?
— Je n’ai encore vu qu’une partie du parc, et ce grand Hall et je suis tout à fait charmée, mais…
Et son regard se portait sur Gennaro. La princesse avait compris.
— Signor Gennaro, mon mari vous offre l’hospitalité. Notre villa est à un quart d’heure d’ici.
Madame Gordon-Hope remercia la jeune femme. Antonio parut.
— À quelle heure Madame désire-t-elle dîner ?
— Ah ! mon Dieu, quelle heure est-il donc ?
— Sept heures et demie.
— Je ne serai jamais prête. Où est Dinah ?
Une porte s’ouvrit.
— Je suis là, dit la sèche petite Anglaise. Le bain de Madame est prêt. C’est une femme de chambre française, attachée, paraît-il, au service de Madame, qui l’a préparé.
Et elle jeta un coup d’œil sournois à la princesse qui comprit et se mit à rire.
— Oui, Dinah, j’ai pris pour Madame, une Française aimable et gaie. Vous portez trop avec vous vos brumes anglaises.
Dinah se retira.
— Eh bien, nous dînerons à huit heures un quart, n’est-ce pas, darling ? dit vivement la princesse.
— Oui, oui, je serai prête.
— À tout à l’heure. J’emmène Gennaro pour le présenter à mon mari et lui montrer son appartement et nous revenons tous deux dîner dans trois quarts d’heure.
Madame Gordon-Hope n’aimait pas se presser, aussi son visage consterné amusa beaucoup sa jeune amie dont le rire égrené se répercutait encore alors qu’elle prenait, avec Gennaro, place dans son auto.
La femme de chambre française était vive, alerte, charmante, cependant l’Américaine se trouvait gênée par cette étrangère pour prendre son bain et Dinah fut appelée, la Française, aidée d’une autre servante, vida les malles, rangea, avec une rapidité surprenante, le linge dans les tiroirs, les robes dans les larges armoires, les chapeaux sur les rayons, puis elle frappa discrètement à la porte de la salle de bains.
— Quelle robe Madame veut-elle mettre ?
Dinah bondit, prête à ouvrir la porte pour répondre.
— Be quite, murmura madame Gordon-Hope.
Puis, tout haut :
— Je mettrai ma robe grise à petit décolleté.
— Ah ! bien, Madame, je vois. Je vais la repasser.
À moitié étranglée de fureur, la voix de Dinah fit entendre :
— Qu’est-ce qu’elle a fait dans mes malles, cette Française ?
À huit heures un quart, la belle Américaine était habillée, coiffée, reposée. L’aimable femme était dans l’admiration de sa nouvelle camériste. Habituée depuis son enfance aux femmes de chambre américaines ou anglaises qui ne font que juste ce qu’elles sont engagées à faire. Celle qui coiffe se refuse à coudre, celle qui repasse se refuse à coiffer, celle qui déjeune refuse de se déranger, sa maîtresse serait-elle en danger. Elle restait stupéfaite de l’habileté discrète, de la légèreté de touche de cette petite Française, et quand elle apprit qu’elle parlait anglais, madame Gordon-Hope ne voulut plus du service de Dinah ; mais trop bonne et trop juste pour renvoyer cette fille qui, somme toute, n’avait rien fait, elle lui dit que désormais elle la priait de s’occuper spécialement de la lingerie et augmenta ses gages pour la consoler.
On ne parla, pendant le dîner, que du prochain mariage de madame Gordon-Hope et de Gennaro Apostoli.
La princesse avait promis au jeune secrétaire d’aller avec lui chez son tuteur, le comte Cesare di Campini.
Et quand, vers les dix heures, le jeune homme prit congé de l’Américaine, tous deux accusèrent une légère émotion pour le bonheur que leur promettait l’avenir.
À son réveil, madame Gordon-Hope trouva une dépêche de sa fille, lui disant :
« J’espère, ma chère maman, que cette dépêche vous trouvera en très bonne santé, et je souhaite que votre villa se trouve être à votre goût. Moi je vais bien, et j’ai la joie de vous annoncer que Jacques de Touzan est hors de danger depuis hier. Le docteur Obissier dans lequel j’ai la plus grande confiance me l’a affirmé. Toutes mes fatigues, toutes mes tristesses, toutes mes craintes se sont envolées à cette affirmation, et votre fille espère à nouveau que la vie lui réserve du bonheur. Je baise tendrement vos mains, ma chère maman. Vous sourirez à cette appellation si peu américaine, mais elle est si joliment française. – Elly. »
En effet, madame Gordon-Hope avait souri ; un grand garçon ou une grande fille disant : Maman, semblent un peu ridicules aux États-Unis. Et cependant combien plus charmant, plus aimant est ce doux nom de Maman. Il évoque tout un passé de caresses, de câlineries, de responsabilités maternelles et d’idéales espérances ! Mais cette infinie délicatesse de sentiments appartient surtout aux races latines. Les Allemands aussi aiment et choient leurs enfants, mais ils les frappent et les humilient. Je trouve que le Paradis des enfants c’est la France, comme le paradis des femmes c’est l’Amérique.
L’aimable milliardaire était devenue la coqueluche de l’élégante société romaine. Au thé de la duchesse Francesca, une Française un peu collet monté ayant critiqué avec aigreur le futur mariage de l’Américaine, une grande dame italienne, qu’aucun soupçon n’avait jamais effleurée, défendit ardemment madame Gordon-Hope, disant :
— Je connais peu cette très charmante femme, mais je trouve que la franchise de son geste est plein de noblesse. Elle est encore jeune, elle est belle, elle est immensément riche, et aurait pu, comme tant d’autres que nous connaissons, garder son secrétaire en servage amoureux et déshonorant. Elle a apprécié les qualités morales et réelles de ce jeune homme et ne voulant pas s’abaisser dans une promiscuité sournoise, elle avoue son amour, et proclame, par sa conduite, la haute estime dans laquelle elle tient Gennaro Apostoli. Du reste, ajouta pour conclure l’aimable douairière romaine, l’amour réel rejette comme des scories les infimes considérations sociales qui veulent lui barrer la route, et l’amour a toujours raison.
Les mains aristocratiques de la duchesse furent baisées avec reconnaissance. Ce peuple charmeur, machiavélique, spirituel, se divinise quand il parle d’amour.
Madame Gordon-Hope venait d’entrer. Tous les cœurs se portèrent vers elle. La Française avait disparu.
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Quinze jours après, le mariage de madame Gordon-Hope et du comte Gennaro di Campini était officiellement annoncé, et de grandes fêtes furent données en l’honneur des fiancés.
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