‹ Journal d’un vicaire de campagneChapitre 2 sur 11 · 10 janvier 19..

10 janvier 19..

Ces vingt jours ont été si occupés que je ne me suis pas aperçu de leur passage. Maintenant que tout est fini, retraite, ordination, première messe, il me semble que j’ai rêvé. Ce n’est que dans le wagon du train qui m’amenait au diocèse lointain que j’ai choisi, que je me mis à réfléchir sur la grandeur de ce qui venait de se passer. J’avais encore dans ma poche la dépêche de mon évêque qui m’appelait à l’évêché. Où allait-il m’envoyer ? Je n’en avais pas la moindre idée. Après deux jours de chemin de fer, j’arrivai dans la ville épiscopale et je me rendis à l’évêché sur-le-champ.

— Voici, me dit l’évêque que je n’avais jamais vu, j’ai décidé de vous envoyer à Forest Hill, M. Tréville. Vous y assisterez un vieux prêtre de quatre-vingts ans dans une paroisse où il y a peu d’ouvrage. Vous y referez votre santé. Le curé est un saint. C’est là que j’envoie presque tous mes vicaires pour faire leur noviciat.

— Si Sa Grandeur voulait bien me donner quelques renseignements sur la manière de me rendre à Forest Hill. Je suis peu au courant de la géographie de la région.

L’évêque se leva et m’amena vers une carte du diocèse pendue à la muraille, et me dit :

— Après un trajet de quatre heures en chemin de fer, vous descendrez à la petite gare Macado (qu’il m’indiqua du doigt sur la carte). Vous y prendrez un réseau de chemin de fer régional qui, après trois ou quatre heures, vous déposera à Forest Hill. Vous y trouverez facilement une diligence qui vous conduira au presbytère, à quatre ou cinq milles de la gare. Comme vous pouvez remarquer, Forest Hill est sur le bord de l’Océan.

En effet je pus en lire le nom, presque aux confins du pays.

— Maintenant, mon enfant, me dit paternellement l’évêque, je vous bénis. Soyez sans inquiétude, tout ira bien.

Et je partis. Je suivis à la lettre l’itinéraire qu’on m’avait tracé. Dans le mauvais petit wagon d’un chemin de fer fort primitif, je regardais à loisir les paysages qui défilaient avec une lenteur désespérante. C’était des forêts d’arbres rabougris, rachitiques, tordus par les grands vents, ou une lande nue avec quelques maisonnettes clairsemées. À mesure qu’on avançait cette désolation s’accentuait. Je songeais que Forest Hill était sans doute une oasis verdoyante au milieu de cette aridité. Le crépuscule embuait déjà la cime des arbres. Bientôt je ne distinguai plus rien. On avait allumé une petite lampe qui jetait une lueur jaune et troublée. C’est avec peine que je réussis à réciter mon Office. Enfin, vers huit heures du soir, nous arrivâmes à Forest Hill. J’y trouvai la diligence dont avait parlé l’évêque. Le postillon fouetta ses chevaux ; nous partîmes. La nuit était si sombre que je ne voyais rien, mais je sentais que la voiture longeait un chemin de grève. Il faisait très froid. Le vent soufflait avec violence, j’entendais l’Océan gronder sourdement. Il n’y a rien de si pénible que d’arriver la nuit dans un lieu étranger. L’imagination cherche à créer le site où l’on se trouve et n’y parvient pas, ou y parvient mal. Enfin nous arrivâmes au presbytère, après un trajet que je trouvai effroyablement long. L’homme empoigna ma malle qu’il descendit et me laissa à la porte. Je frappai. Un vieux prêtre vint ouvrir. Je me faufilai par l’ouverture étroite de la porte entrebâillé et je jetai un coup d’œil à l’intérieur. Dans une salle basse se tenait assis un autre vieux prêtre, près d’une table sur laquelle était une bougie allumée, que le vent faisait vaciller. Il rangeait des cartes à jouer, attestant que les deux vieillards faisaient une partie au moment de mon arrivée. Celui qui était venu m’ouvrir, et qui semblait le plus vieux des deux, me demanda :

— Qui êtes-vous ?

— Je suis le nouveau vicaire,

— Vous feriez bien mieux d’aller à Ferricamp.

Je demeurai interdit, et j’allais lui demander s’il n’avait pas reçu l’avis de l’évêque annonçant mon arrivée, lorsque l’autre prêtre l’interpella :

— Invitez-le à entrer, invitez-le à entrer.

La porte s’ouvrit tout à fait et j’entrai. On m’offrit à manger, ce que j’acceptai car j’avais faim et j’étais fatigué. Les deux vieillards continuèrent leur partie interrompue. Je me mis à réfléchir. Où suis-je ? Décidément, je me suis trompé dans mon itinéraire. J’ai fait fausse route. Ce curé ne m’attendait pas, c’est certain. Ou bien je rêve. Ce que je vois n’existe pas. Je suis fatigué, surmené, j’ai peut-être la fièvre. Cette maison n’est pas réelle. C’est une maison hantée. C’est peut-être une maison légendaire perdue dans les montagnes d’Écosse. J’ai l’imagination troublée par des scènes de Walter Scott que j’ai lues autrefois.

La personne qui me servait à table ne dissipa pas cette impression. C’était une petite vieille diaphane, qui se mouvait si subtilement qu’on eût pu croire qu’elle n’avait pas de corps. Son service fini, elle disparut comme par enchantement, sans que je susse ni où ni comment.

Quand j’eus terminé mon repas, on m’indiqua ma chambre. On y grelottait. Les fenêtres mal assujetties laissaient engouffrer le vent qui faisait voltiger les rideaux dans l’air. Et j’entendais toujours la sourde rumeur des vagues qui déferlaient contre les brisants. Décidément, j’ai fait fausse route et maintenant je suis perdu dans une île lointaine. Je me couchai avec ces pensées, mais j’étais si fatigué par tant d’émotions diverses que je m’endormis sur-le-champ.

Le lendemain matin, mon premier mouvement fut de courir à la fenêtre pour m’orienter. Au loin l’Océan moutonnait, les vagues venaient blanchir la falaise, de l’autre côté s’étendait la lande nue comme au jour de la création, avec quelques arbres dépouillés, penchés dans le sens du vent. Voilà un paysage bien âpre, pensai-je, mais j’imagine qu’en été quand un appareil de verdure couvre cette nudité, il ne laisse pas d’être fort pittoresque.

J’allais descendre quand, passant devant une porte d’une chambre voisine, une voix m’appela.

— Father Tréville, Father Tréville.

La porte était ouverte ; j’entrai. Un des vieillards de la veille, le moins vieux des deux, le visiteur selon toute apparence, était au lit. Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’il était couché tout habillé avec sa soutane, ses souliers et même sa barrette.

Étrange vieillard et étrange pays ! Trois ou quatre théories se présentèrent à mon esprit curieux. C’était peut-être à cause du froid, peut-être par mortification, et je songeai à l’exemple de saint Benoît Joseph Labre, c’est peut-être une simple habitude locale. Sans daigner me donner d’explication, il repoussa les couvertures et se trouva assis prêt à commencer une journée de travail. Il se mit à causer très amicalement.

— Vous savez, me dit-il, le curé d’ici, le Pére Gregory, est très vieux. Il a vieilli dans le bien ; l’écorce est un peu rude, mais le cœur est d’or. Vous allez l’aimer.

Je buvais ces paroles encourageantes.

— Et vous, mon père, est-ce que vous restez ici ?

— Moi, d’abord, je m’appelle le Père Condon. – Je me présente puisque le curé a oublié la présentation hier soir. – J’habite Craighton, à une trentaine de milles d’ici, où je vis retiré. Je suis venu aider le Père Gregory parce que c’est aujourd’hui la fête de l’Épiphanie et on ne vous attendait pas.

— Mais, dites-moi, où donc est Ferricamp où le curé voulait m’envoyer hier soir ?

— C’est une paroisse à une soixantaine de milles de voiture d’ici. Comme c’est une paroisse française, et que vous êtes français, il a cru que vous y seriez plus utile.

— N’y a-t-il pas de Français ici ?

— Non, pas un seul.

— Qu’est-ce que j’aurai exactement à faire ici ?

— D’abord, vous chanterez la grand’messe tous les dimanches, vous ferez les annonces et prêcherez. Le curé a un mal chronique de la gorge qui l’empêche de monter en chaire depuis plusieurs années.

Je me sentis subitement angoissé à la perspective de prêcher tous les dimanches. Le Père Condon continua :

— Vous ferez le catéchisme, présiderez les sociétés de la paroisse, sur semaine vous direz la messe au couvent. Le curé dit toujours la sienne à l’église, il entend presque toutes les confessions, fait le travail du bureau, fait généralement les baptêmes, visite les malades qui ne parlent pas l’anglais, car il y a nombre de personnes qui ne parlent que le celtique, qui est, comme vous savez, la langue des Écossais. Aujourd’hui vous chanterez la grand’messe, il est entendu avec le curé que je prêcherai.

Je faillis me jeter à son cou pour le remercier, tant je me sentis allégé.

Il me congédia. Je descendis et trouvai le curé qui priait dans son bureau. Ses cheveux blanc frisaient autour de sa barrette. Je n’avais jamais vu un si lumineux vieillard. Ses traits finement taillés me rappelaient ceux du curé d’Ars. Il priait, articulant chaque parole avec une ferveur qui me toucha vivement. J’avais craint de l’avoir dérangé. J’allais me retirer. Il me fit signe de la main d’attendre qu’il eût fini son Ave et me dit que j’aurais à chanter la grand’messe ; quant à la prédication du Jour, le Père Condon s’en chargerait.

Ce fut tout. Peu de mots mais un point. J’aimai cette concision.

À l’heure indiquée, je me rendis à l’église. Certes, elle était aussi froide que le presbytère. C’était une forte construction d’un style sobre. Je trouvai des beaux ornements dans un état parfait. Je m’en revêtis et chantai ma première messe à Forest Hill.

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