20 janvier 19..
Il y a quinze jours que je suis arrivé à Forest Hill. Je ne dirai pas que le temps a passé rapidement. J’ai trouvé certaines heures mortellement longues. Seul dans cette grande maison, avec un curé de quatre-vingts ans et une ménagère de soixante-et-seize, les jours traînent d’une façon interminable. Si au moins j’avais beaucoup de travail, mais en dehors du dimanche je n’ai rien à faire, si ce n’est de préparer mon sermon. Il faudra donc que je me crée un sujet d’étude, un intérêt quelconque, que je développe une manie, que je me mettre à collectionner des timbres-poste, des vieux fusils, ou des boîtes d’allumettes. Je n’ai guère de livres à ma disposition. J’avais convoité, depuis quelque temps, certains volumes du curé, et hier il en a eu la pensée, ce dont je lui suis tout à fait reconnaissant. Il m’a permis de puiser à sa bibliothèque. Depuis, j’apporte chaque jour quelques volumes dans ma chambre. Bientôt toute la bibliothèque y sera transportée. J’y trouve un choix fort judicieux de livres. Tous les domaines de la théologie y sont représentés, théologie morale, dogmatique, Écriture sainte, histoire, liturgie, bref, tous les meilleurs livres des maîtres de la science théologique. Et ce ne sont pas que des livres d’ornement, ce sont des volumes que le curé a étudiés ; à chaque page se trouvent des notes, des annotations, des remarques qui l’attestent. Il ne lit plus beaucoup maintenant, si ce n’est quelques revues ecclésiastiques, mais il suffit de causer avec lui pour découvrir qu’il est renseigné sur tout ce qui touche à la théologie. Entre temps ses volumes prennent, les uns après les autres, le chemin de ma chambre.
Dimanche j’ai prêché mon premier sermon. J’avais préparé une allocution qui devait durer cinq minutes précises. Je l’avais apprise par cœur pour n’avoir rien à redouter de ma mémoire. Je m’en tirai tant bien que mal. Je bafouillai un peu, je perdis le fil deux ou trois fois, mais je le rattrapai, et j’arrivai à la fin sans encombre. C’est le cas de dire que le plus beau passage était le passage à la banquette.
Je suis allé aux malades pour la première fois. On est venu me chercher en toute hâte vers cinq heures du soir pour un vieillard, que je trouvai assis près du fourneau fumant sa pipe.
Je lui ai demandé ce qu’il avait ; il m’a montré son pied enveloppé.
— J’ai peur de l’empoisonnement de sang, dit-il, j’ai un ongle incarné.
Et moi qui me suis tant pressé !
Samedi, j’ai eu ma première séance de confessionnal. C’était dans la soirée. Le curé était à l’église. Or, comme il y avait beaucoup de pénitents, il m’envoya chercher. Je me mis à trembler. Je n’avais encore jamais confessé. J’ai compris pour la première fois la grandeur des responsabilités que j’avais assumées. N’y a-t-il pas quelque chose de touchant que des vieillards, des personnes de toutes les classes de la société viennent s’agenouiller aux pieds d’un jeune prêtre inexpérimenté et lui confient les pensées les plus secrètes, celles qu’on ne confie même pas à son père et à sa mère.
Je sens que je n’ai pas encore gagné la sympathie de la brave population qui m’entoure. Ce matin, je suis allé faire quelques emplettes dans un magasin, où j’ai causé avec un paroissien qui a laissé échapper une parole qui m’a éclairé. On attendait un vicaire de nationalité écossaise qui pût prêcher au moins une fois par mois en langue celtique, comme l’avaient fait mes prédécesseurs. J’ai pensé me remettre à l’étude de cette langue, mais le curé m’a dit qu’elle est si hérissée de difficultés que j’y perdrais mon temps. Il ne me reste donc qu’à me dévouer pour ces braves gens et leur faire oublier que je ne suis pas écossais.
Je lis beaucoup, mais je ne peux pas toujours lire. J’ai donc décidé de m’habituer à fumer. Ça ne sera pas facile pour commencer, mais avec de la persévérance j’espère réussir. Quelle distraction pour les longues soirées d’hiver ! Longues ! elles le sont. La ménagère disparaît mystérieusement à sept heures et demie. Le curé se couche à huit heures. Je veille seul dans cette grande mission sonore. Quand j’aurai ma pipe, je serai moins seul.
Si le curé se couche tôt, il se lève de grand matin, à quatre heures en hiver, à trois heures en été, et vaque à la prière jusqu’à l’heure du déjeuner. Il prie continuellement. C’est un homme d’oraison. Il mène sa paroisse par la prière. Ce n’est pas par la prédication, il ne prêche pas ; ni par les réprimandes, il n’en fait point. Pourtant sa paroisse est un modèle du genre. L’ordre le plus parfait y règne.
J’ai déjà eu l’occasion de remarquer, à plusieurs reprises, qu’il est l’idole de ses paroissiens. Ils sont très curieux de savoir ce que je pense de leur curé. Ils me demandent souvent : « Comment le trouvez-vous ? » Je ne peux que leur dire la vérité, que c’est un admirable vieillard, en un mot un saint. Mon admiration pour leur pasteur me concilie leur amitié. Ils sont plus bienveillants, me rencontrent avec plus de plaisir, me sourient, ils sont même plus communicatifs. L’un d’eux m’a raconté l’autre jour les circonstances qui ont accompagné la construction du presbytère.
— Le curé logeait autrefois dans cette chaumière, me dit-il, et il me désigna une masure recouverte d’un toit de chaume, à gauche de l’église. Nous avions honte de le voir si mal logé, et lui avions demandé plusieurs fois de se faire construire un presbytère. Il répondait qu’il laissait ce soin à son successeur, que cette maison suffisait à son vieil âge. Sur ces entrefaites, les paroissiens décidèrent de lui faire le cadeau d’un voyage en Europe et en Terre-Sainte, car, vous savez, il n’était jamais allé plus loin que la ville épiscopale. Il accepta : c’était peut-être la seule ambition de sa vie de voir les lieux sanctifiés par la présence du Sauveur. Il partit avec d’autres prêtres qui faisaient aussi le voyage. Sitôt parti, les paroissiens se concertèrent et décidèrent l’érection d’un presbytère pendant son absence, hâtèrent les travaux et le lui présentèrent comme cadeau de retour. Il dût se résigner à l’habiter.
Je pensai que c’était un double exemple pour les curés qui veulent toujours construire, et les paroissiens qui regrettent toujours le moindre sou donné pour l’entretien de la maison du prêtre.
En tout le Père Gregory fait revivre la simplicité évangélique. Dans sa paroisse, il n’y a qu’une classe de services funèbres, qu’une classe de mariages ; tous, riches et pauvres, entrent par la même porte, sont recouverts du même drap mortuaire, ou sont mariés avec les mêmes ornements.
— Mais, lui dis-je, l’autre jour, curieux de sa réponse : « Vous perdez des revenus considérables. »
Il souleva ses lunettes sur son front comme il fait toujours quand il est un peu mécontent, et me dit d’un ton assez sec.
— L’argent n’est pas tout. Les églises les plus riches ne sont pas les plus fréquentées. Pendant mon voyage en Europe, j’ai vu des églises magnifiques, presque toujours vides.
Il pousse la pauvreté évangélique encore plus loin, jusqu’à refuser de vendre les bancs dans l’église. Chacun occupe gratuitement la place qui lui plaît.
— Dans les catacombes, me répondit-il, on ne vendait pas les places.
— Sans doute, lui dis-je, mais l’entretien de nos églises modernes en fait souvent une nécessité.
— Pas du tout, la quête libre du dimanche subvient amplement à nos besoins.
En effet j’avais constaté qu’elle double et même triple celle des paroisses plus riches et plus populeuses. D’autre part, j’avais aussi remarqué que les ornements religieux, les vases sacrés, tous les objets du culte étaient de qualité et que rien ne manquait.
q