‹ Journal d’un vicaire de campagneChapitre 4 sur 11 · 8 février 19..

8 février 19..

Le temps passe. La solitude est moins grande qu’au début. Certes j’ai encore des heures de nostalgie, de désespérance, où toutes mes résolutions vont à la dérive, même celle d’apprendre à fumer. Je suis si loin des miens, si loin des choses auxquelles je suis habitué. Mais à la pensée que j’ai choisi ce diocèse de mission librement, je me ressaisis.

La population m’est tout à fait sympathique maintenant. Je sens que j’ai pris le bon chemin pour arriver à leur cœur, celui de les aimer. Ce sont de si braves gens, si dociles, si bien disposés, si respectueux, que cette tâche m’est facile. Il n’y a plus de voile entre eux et moi. Je commence à les comprendre et ils me comprennent mieux.

J’ai allongé mes sermons peu à peu, mais je me suis promis de ne jamais dépasser le quart d’heure. Ce ne sont pas encore des succès éclatants, mais je me sens plus à l’aise. Toutefois rien me désempara autant que de voir dormir des fidèles pendant que je prêche. J’ai une folle envie de leur souhaiter la grâce de la vie éternelle et de descendre. Je m’en suis ouvert au curé. Il m’a dit :

— N’en faites rien. Vous seriez le plus grand prédicateur du monde qu’il y en a qui dormiraient encore. Vous savez, quelques-uns de ces gens se sont levés de grand matin pour venir à l’église, ont dû faire dix à douze milles dans l’air froid. Et lorsqu’ils se trouvent tout à coup immobiles, il se fait une réaction qui les porte à sommeiller.

— J’acquiesçai à la justesse de ces remarques. Tout de même ces têtes qui oscillent de droite à gauche, ses bouches ouvertes pleines d’ombre me distraient beaucoup et me paralysent.

En venant ici, j’ai recueilli une succession difficile, car j’y étais précédé par des hommes d’action et d’initiative. Les paroissiens sans y songer à mal et sans vouloir comparer, me disent quelquefois :

— Le Père X prêchait de si bons sermons.

Hier soir un petit vieux est monté dans ma chambre. Après l’avoir prié de s’asseoir, il se mit à me donner des conseils. Il n’est rien qu’on donne plus facilement que les conseils. Il m’a dit :

— Vous n’êtes pas assez violent quand vous prêchez. Il y a des désordres qui se glissent dans tous les coins de la paroisse.

— De quels désordres voulez-vous parler ?

— Il y en a tant. D’abord les enfants n’obéissent plus à leurs parents. Vous devriez passer dans les rues à huit heures du soir et faire rentrer tous les enfants qui courent à l’abandon.

— L’évêque m’a nommé vicaire et non pas gendarme. Si les parents ne savent plus commander à leurs enfants, qu’ils aient une police. Quant à moi, je n’ai pas d’aptitude pour ce genre de travail. Ensuite, de quels désordres voulez-vous parler ?

— On joue aux cartes le dimanche, continua le bonhomme.

— Après avoir assisté aux offices c’est un délassement qui me semble bien permis.

— Les protestants ne le font pas.

— Faut-il modeler notre vie religieuse sur celle des protestants ?

— Ce n’est pas tout, dit le vieux. Un paroissien a fait venir une caisse de boisson pour les fêtes de Noël.

— Écoutez, Monsieur, c’est le meilleur témoignage que vous puissiez rendre à cette paroisse, qu’on y ait importé une seule caisse de boisson. Écoutez encore, et je me levai pour clore l’entretien et le congédier, je reçois mes instructions du curé. Au lieu de me recommander d’être violent, il m’a prié de commencer une série d’instructions sur les sacrements. Lui et moi jugeons qu’il vaut mieux éclairer et instruire que troubler et alarmer les âmes.

Le bonhomme partit.

Bon, je me suis fait un ennemi ce soir. Ce vieux ne me pardonnera jamais. À la fin il m’agaçait, et les ennemis ont l’avantage de faire marcher droit.

Je ne devais pas tarder à m’apercevoir que le curé avait des opinions politiques. Il était conservateur. Je restai neutre, car quand on a passé quatre ans au Séminaire sans lire un journal, on n’est guère renseigné sur le gouvernement du pays.

Un jour à table il m’a demandé ouvertement ce que j’étais. Je lui dis que je n’avais pas de parti, bien que je fusse d’une famille libérale. Sur le champ, il commença mon éducation politique.

Après le repas il ramassa son journal, qui est la feuille la plus conservatrice de la région, et m’en apporta une pleine brassée qu’il jeta au milieu de la pièce.

— Lisez, dit-il, éclairez-vous.

Après qu’il fut parti, je me dis : « Éclairer et réchauffer sont synonymes. Faisons une flambée de tous ces journaux. » Et je riais pendant qu’ils répandaient une douce chaleur.

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